VUE GÉNÉRALE
Le progrès de l'imprimerie , en universalisant Tbal)itude de lire, n'a pas également répandu la connaissance du vrai, le goût du beau, l'amour du bien; il ne tourne pas à l'bonneur de la presse, et moins encore au profit de la liberté. Le sentiment de la liberté, s'il a paru s'étendre, a néanmoins singulièrement perdu de sa foroe. Toute discipline est plus Haïe, toute i4olence est plus docilement supportée. L'histoiie nous montre en toutes ses pages les peuples à la fois plus fidèles et plus fiersqu'en cejiemps. Ils aimaient quelque
chose qu'on ne leur était qu'avec la vie; ils haïssaient quelque chose qu'ils repoussaient tant qu'ils avaient la vie. fifaintenant ils n'aiment rien et ils haïssent tout, mais (Tune haine molle et lâche, prompte à céder, constante à trahir, d'où résulte la fadlité de les dominer et l'impossibilité de les gouverner. La presse quotidienne a été le principal instrument de cette décomposition; elle a changé le tempérament moral de l'humanité, elle y a Mt régner Findifférence. Llndlfférence pèse aussi sur elle.
La presse subit le sort ordinaire des agents d'anarchie, elle est devenue un.instrument de règne. Après avoir longtemps maîtrisé Fopinion et rendu les lois impuissantes, elle a vu l'opinion se retirer d'elle et les lois l'abandonner aux duretés des règlements. Elle a été empoignée comme une danseuse de mardi-gras, emmenée à la préfecture, immatriculée, soumise à l'autorisation et aux inspections de salubrité. Tout a été permis contre cette déchue qui naguère pouvait tout se permettre ; elle a tout accepté. Nous avons vu le hautain personnel des écrivains d'opposition se fonner promptement en escouades ministérielles. Hommes et caporaux, ils ont su tout de suite leur nouveau métier; ils ont manié l'encensoir, ils ont dénoncé l'indépendance, ils ont pris la liberté au collet avec un style c<ftisonuné et une allégresse entière. A peine s'est-il manisfesté en quelques uns quelque gène de visage. Ce peu de vergogne a peu duré. Mais rendons leur jiisticel Là plupart n'ont guère à se repro^
cher que d'avoir longtemps ignoré leur vocation. Ils étaient nés pour le 'ser\'icc qu'ils font. Dans cette situation nouvelle, plus changée qu'ils ne l'avouent, ils demeurent eux-mêmes plus qu'ils ne croient.
En 1851, sous la République, plusieurs d'entre eux étaient déjà florissants — fleurs rouges! — Ils juraient de maintenir la liberté, surtout la liberté de la presse, ou de mourir pour elle. Un journal catholique leur prédit ce qui arriverait bientôt à la presse et à euxmêmes :
«... Fatiguée de la liberté de la presse, la France « y cherche un remède; gare la censure I Elle essaiera « ceci, puis cela, puis un bon bâillon...
0 Écrivains , orateurs , nous y pousserons tous , a nous y passerons tous. Nous serons solidaires des « excès, des sottises que nous n'avons pas su em- « pêcher. Pour avoir souffert que la tribune et la « presse devinssent ce qu'elles sont devenues, nous « porterons le bâdUon que nous aurions dû tout les « premiers appliquer sur timt de lèvres folles et d'ena criers pestilentiels. Sera-ce grand profit ou grand a dommage?
« Ce qui est certain , c'est que le temps où nous a sonmies avertit de s'attendre à tout. Il se peut a que l'horreur du mensonge aille jusqu'à vouloir « bâillonner aussi la vérité. Ce serait d'ailleurs un « marché qui conviendrait fort à nos apôtres de l'es- « prit humain et de la liberté de tout dire. Combien a d'entre eux s'arrangeraient de ne jamais parler, si
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c seulement on les établissait avec de bons dseaux c et de bons gendannes à leurs ordres, censeurs de cFÉglisel»
Nos bons apôtres de la liberté de tout dire ont dépassé la prédiction. L'on n'avait pas deviné que les uns, non contents de censurer, se permettraient encore d'écrire; que les autres, au lieu de déposer la plume et de disparaître pudiquement dans un bureau, s'établiraient délateurs de la pensée muette, vilipendraient des adversaires désarmés et se déclareraient ennemis si frénétiques de cette liberté pour laquelle ils avaient juré qu'ils sauraient mourir. Quoi de plus naturel cependant? Avaient-ils jamais donné lieu de croire qu'ils fussent capables de comprendre et d'aimer la liberté? Ils baissaient la règle, c'est bien autre chose; et quiconque hait la règle est fait pour le frein.
En mémq temps qu'ils ont haï la règle, ils ont redouté le combat.
Sans amour, sans doctrine, sans fierté, orgueilleux et incapables, investis du pouvoir d'écrire sans autre vocation que la brutalité de l'envie , sans autre force que la brutalité de l'ignorance, par tous les chemins ils devaient arriver où ils sont venus; tout les app'elait, tout les poussait au servage, d'est là cette belle égalité démocratique, le rêve des temps nouveaux. 11 faut que tout serve ou soit asservi. L'égalité, l'égalité I
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tous les fronts sous le niveau qu'ont pris les leurs, et plus de liberté qui puisse passer au delà, ni de rayon qui puisse descendre dans cette ombre f Ils auraient, la plupart, été monarchistes, aristocrates, n'importe quoi. Plusieurs ont fait Tessai d'être catholiques, et le yent qui parut un moment tourner de ce côté les a trouvés dociles. Mais ils sont ce qu'il leur convient d'être; révolutionnaires et appointés, égalîtaires et décorés, libres de se lâcher sur les supériorités sociales sans s'attirer d*aflaires, libres d'attaquer et d'outrager la religion, libres de frapper des adversaires qui ne peuvent plus se défendre...,, et du pain assuré pour leurs vieux jours.
La presse n'avait perdu que la liberté ; l'attitude et le langage des journalistes embrigadés lui ôtent l'honneur. Gomme cette fille que Gircé avait maudite, la liberté de la presse a enfanté des chiens qui dévorent leur mère.
Malheureusement, la déconsidération où la presse est abîmée ne l'empêche pas de nuire. L'ordre public ■en souflEhe comme la morale, et le Gouvernement n'en reçoit pas moins de préjudice que les particuliers.
En premier lieu, le Gouvernement ne peut subir sans dommage les continuels encensements de ces cidevant hurleurs de démagogie et de socialisme, la plupart sans lettresr, trop souvent même remarquables par leur inculture. Le spectateur du drame politique
répugne à partager Tenthoosiasme de pareils da. ipietirs. Mais si Ton juge que cela est assez bon pour la démocratie et que cette claque grossière enlève ' pourtant le parterre, encore faudrait-il leur interdire de montrer le poing à la partie sérieuse et silencieuse dti publie, qui yeut entendre la pièce afin de la jngfsr.
C'est un grief très-amer dans beaucoup d'esprits de Toir et de- sentir combien de choses, combien de personnes, combien de classes son! livrées sans défense aux venimeuses atteintes de ces plumes révolu^ tionnaires, devenues insensiblement semî-offîcielles ou auxiliaires.
Aux observations que plusieurs des feuilles tolérées ont hasardées sur ce point, il a été répondu d^mton cassant qu'il n'y a pas de presse semi-offîcidle et que, quant aux auxiliaires, ils sont libres de leur? sympathies, sans cesser d'être passible de répression. n fiiut admettre tout ce qui porte le cachet d'une ré^ • ponse d'État et ne pas argumenter trop obstinément contre le Moniteur. Mettons donc que les journaux qui reçoivent des commmxicàtions ne reçoivent pas d'inspirations, et que les autres s'aventurent sans aucune eomntissance des limites où ils pourraient rencontrer la répression : il n'en est pas moins vrai que ces journaux, si respectueux pour le Gouvernement (sauf en matière d'éloges), si insolents envers tout le reste, exploitent leur privilège sous la surveillance et le bon plaisir de l'Aâmimstnrtion. De là, dans l'opinion, une
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logique qui attribue à rÂdministration une part assez grave de la responsabilité qu'elle dénie.
Non, l'Administration ne commande pas ces injures, ne dirige pas ces détestables manœuvres dont l'unique objet est de décrier le clergé et de flétrir la bienfaisance chrétienne; l'Administration 'ne souffle pas ces violents appels à la légalité qui tue la parole^ qui tue la pensée, qui tue la charité et qui tue la liberté; l'Administration ne dénonce pas la prière et l'aumône, ne les accuse pas de conspirer contre l'État lorsqu'elles prononcent le nom de Jésus-Christ; l'Administration ne s'amuse pas à provoquer ainsi la haine populaire contre le prêtre, contre la religieuse^ contre les cathoUques, ne prend point plaisir à désespérer ainsi tant d'inoffensifB citoyens qui portent leur part des charges sociales et ne demandent en retour que de pouvoir y ^jouter la surcharge des œuvres de piété. Tous ces outrages à la foi religieuse, tous ces attentats contre la paix publique, toutes ces alarmes et toutes ces indignations jetées par surcroit dans les consciences déjà navrées, ne sont pas le l'ait de l'Administration, elles sont le fait des journaux. Mais enfin, il n'y a plus en France qu'un seul rédacteur en chef de tous les journaux, c'est le Ministre de l'Intérieur : et ce ministre n'aurait qu'un mot à dire ; immédiatement cet odieux travail des journaux cesserait.
Telle est la conviction du pubUc; il faut avouer que
la raison et les &its l'appuient égalemrnt. Tout le monde avoue que la presse n'a reconquis aucune estime depuis 1851. et se trouve plus que jamais sans force dans l'opinion; tout le monde sait que F Administration peut commander, tout le monde sait que les journaux ne peuvent ni ne veulent résister, et que si un art leur est plus connu encore que l'art de corrompre, c'est celui d'obéir.
11 y a six ans, un journal catholique, après avoir été averti pour attaque aux articles organiques, pour attaque à l'armée, pour attaque aux nations étrangères, a été enfin supprimé par cette raison qu'il nuisait à la religion catholique en ne la présentant pas sous un jour assez aimable. Gomment comprendre que TAdministration qui a donné ces preuves de vigilance et remporté cette victoire, ou n'ait vu aucune nécessité, ou n'ait trouvé aucun moyen d'astreindre à quelque décence tous ces journaux anti-catholiques dont elle est d'ailleurs si aimée ? Quoi ! l'on ne saurait les empêcher d'attaquer le Concordat et les lois qu^ protègent l'ÉgUse, de vilipender le clergé, de diffamer ses œuvres, de rendre la religion odieuse et exécrable par toutes les perfidies que la presse peut mettre au service d'un esprit dépravé? Ce mystère passe le sens commun.
Le Gouvernement, sans paraître se rendre compte assez exactement de la gravité de oette situation, en
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est visiblement importuné. Son sentiment s'est maniîesté de temps en temps par des circulaires qui ont semblé promettre quelque chose, et par des notes semi-offî£ielles qui n'ont abouti À rien« Ce que l'on y voit déplus dair, c'est que le Gouvernement, parfois, au risque de rencontrer dans la presse d'autres adversaires, y voudrait avoir d'autres amis. Rien de plus Baturel qu'un tel désir. Mais le moyen de l'accomplir reste à trouver.
Une des circulaires ministérielles fit croire, l'on ne sait guère pourquoi, que la presse allait passer sous un régime presque libéral. Un fameux journaliste du soir, ancien ogre rouge, compara le ministre à Montesquieu et encore à quelque autre grand auteur ; puis le vent tourna ; et soudain le vespertin qui venait de saluer l'aurore de la liberté, cria qu'il fallait prendi*e bieu garde, et ne pas compromettre la sûreté de l'État en (lécbaioant les plumes anarcliiques. Gela fait rire, — tristement I
Il y a encore une autre malédiction sur la presse. Le seul changement qui soit survenu dans sa condition, depuis 1851, n'a été avantageux ni pour elle ni pour le public.
Aux termes du décret de 1851, un journal pouvait être supprimé après deux avertissements ; il était supprimé de droit après deux condamnations. Par imc loi post^irieure, les avertissements sont prescrits au
iMmt de deux ans, et deux condamnations encourues n'emportent plus la suppression.
Les avertissements étant fioeultatifis quant au sujet, quant aux motifs et quant à l'heure, et rien n'empèdiaut d'en donner deux en deux jours et le même jour, il suit de là que le bénéfice de la prescription par d^ix ans est fort mince. Le journal chargé de deux avertissements, et qui a marché deux ans sous ce poids assez lourd, aurait tort de se croire trop dégagé le jour où le poids tomberait périmé. Le lendemain il peut être muni d'un avertissement tout neuf, et d'un second le surlendemain, qui le rendra circonspect encore pour deux ans; il peut être supprimé légalement le troisième jour.
De plus, par une autre disposition du décret, tout journal peut toujours être supprimé sans aucun avertissement préalable. Il y a la légalité ordinaire et la légalité extraordinaire, très-bonnes et incontestables toutes deux. La suppression après deux avertisse- , ments est la légalité ordinaire : elle a peu servi. Beaucoup de journaux ont continué de vivre sous deux avertissements ; le Siècle en a eu trois et ne s'en est pas plus mal porté. La légalité extraordinaire est la suppression foudroyante, sans avertissement antérieur ou sans mention des avertissements déjà donnés. Le décret de suppression de V Univers ne parla point des avertissements que ce journal avait reçus, comme pour faire entendre qij'il était supprimé en dehors de ses anciens crimes, pour un crime plus grave, Tim-
piété. La Bretagne, autre feuille catholique, atteinte du lasso quelques jours après, pour avoir 2)laint l'impie, était vierge d'avertissement. La suppression foudroyante a lieu par décret précédé, si Ton veut, d'un rapport du ministre de Tlntérieur, lequel expose comme il veut les motifs de la suppression. Et cela ' est sans appel, pas plus devant l'opinion que devant les tribunaux. Il faut avoir recours à la clémence, autre mamère de mourir.
Cette prédisposition à la mort subite en l'absence et indépendamment de toute maladie déclarée, permet au Gouvernement de borner à deux ans la durée de cette maladie de langueur que contracte tout journal averti deux fois. La facilité de rouvrir toujours la plaie à peine cicatrisée réduit pareillement à presque rien l'avantage de ne plus risquer d'être emporté par une condamnation insignifiante en soi, motivée sur quelque inadvertance envers les règlements ou sur quelques torts commis envers les particuliers.
Quant à l'inadvertance envers les règlements, c'est une question de bonne foi que la Justice et l'Administration décident avec indulgence ; aucun journal n'a péri pour avoir transgressé les règlements. Quant aux torts envers les particuliers, les journaux honnêtes savent les réparer de bonne grâce, à première réquisition ; les autres finissent par s'exécuter lors- • qu'ils voient que décidément la partie lésée veut une ' réparation. Donc, peu de danger de ce côté. Ce n'est
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point par ces dispositions que la presse est liée; en les écartant, on ne l'a pas affranchie.
Il y a plus : cet avantage insignifiant, les véritables amis de la presse, je veux dire les amis de sa dignité, l'auraient refusé, du moins en ce qui regarde les torts faits aux particuliers. La seule sécurité de la presse est dans l'estime publique, et elle devrait souhaiter que le pubhc ne perdit rien des rares garanties qu'il a contre elle. En fait de garanties contre les journaux, tout est au profit de l'État, et il y a luxe ; le public, au contraire, est fort mal pourvu, pour ne pas dire à peu près entièrement dépouillé.
Les journaux qui craignent le moins d'attaquer l'honneur d'autrui sont ceux qui craignent le plus d'accueillir les réclamations de leurs victimes, car ces réclamations démontrent trop combien ils ont eu la méchante volonté de nuire. Ils attaquent les pacifiques, des prêtres, des religieuses, toutes sortes d'honnêtes gens qui pardonnent, qui dédaignent, qui détestent le bruit. Si pourtant ces honnêtes gens, poussés à bout, réclament, on sait l'art de les fatiguer par mille lenteurs. Faut-il enfin céder? La réclamation n'est publiée qu'à demi, tournée en ridicule, submergée de commentaires insolents, et ne produit plus qu'une aggravation de l'offense. Imaginez un maire de campagne, un pauvre vicaire, une religieuse aux prises avec ces émouchets de la presse parisienne que les notables du département eux-mêmes considèrent comme des aigles! L'offensé craint la polémique, il
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fuit devant des adversaires tropriîoiftB pour loi, enioa-- /és de complices, assurés d'avoir le dernier mot.
La perspective d'un procès, c'est-à-dire, dans tous les cas de calomnie, la perspective d'une eondanmatîon certaine, est la seule chose qui fasse à son tour reculer le journal. Il ne veut pas courir ce risque, et il se soumet.
C'est ainsi que Tilluatre évèque de Perpignan, M^' Gerbet, n'ayant pas jugé à propos de rester sous le feu particulièrement désagréable d'un très-ridicule journaliste, a pu lui imposer silence et lui infliger néanmoins une correction aussi cuisante que méritée. L'Évèque étcdt tout tranquill^nent accusé de provo-* quer au régidde, et le joli écrivam qui portait cette accusation prétendait la certifier par la citation textuelle d'un écrit du prélat. Si FÉvèque n'avait pas sérieusement fait entrevoir la police correctionnelle, jamais son texte n'aurait été rétabli dans le journal «qui l'avait sottement falsifié. Même en lui accordant la rétractation humiliante qu'U exigeait, on tâchait de la reprendre, de maintenir la calomnie, d'abuser encore le public. U ne le souffîit point, écrivit de nouveau, envoya l'huissier, et le spectre correctionnel, à ce second coup , opéra pleinement. Ceux qui s'occupent de a presse doivent étudier cet instructif épisode. On rerra comment un vénérable Évèque, un esprit et un kilcat que la postérité , — s'il y a encore une postérité
pour la langue française, — placera sur le rang de Fénelon, a été traité par l'im de ces insignes messieurs qni ont maintenant la monopole de la presse. Et pnisque cet Évèque avait Ini-mème été journaliste, oir aura l'occasion de mesurer le progrès qui afaîti;omber la presse des mains des Gerbet aux mains des Grandguillot. Notez que parmi les mignons du bureau de la presse, M. Grandguillot ne fut pas ce que Ton a vu de plus défisctneux.
Le droit de r^nse n'est pas sérieux. La pratique en est difficile , coûteuse , souvent répugnante , il atteint difficilement le but, il n'est pas entré dans les mœurs. C'est une chose malséante de répondre à certains journaux, et qui peut répondre à tous? Les journaux n'ayant plus à craindre les conséquences si graves d'une condamnation en police correctionnelle, le droit de réponse devient à peu près illusoire. Si les lenteurs ne suffisent pas pour décourager le réclamant, l'on peut risquer un procès dont l'issue la plus redoutable ne va pas an delà d'une légère amende et d'un emprisonnement de quelques jours. On le risquera volontiers, lorsque l'emprisonnement devra être le bénéfice d'un secrétaipe de rédaction chargé de fiennille.
La masse des lecteurs se soucie peu de ces aventures et .ne s'éloignera pas d'un journal, perce qu'il aura souvent scandalisé l'insouciante probité publique et se sera souvent attiré le chàtâment. Mais cette masse
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De fait point la foïce; et quand le moment est Tenu, c'est toujours comme au mardi-gras : il suffît de quelques sergents de ville pour appréhender la danseuse au milieu du public honteusement cunusé, et la conduire au violon. Vainement elle invoque la « masse, » elle n*y trouve point de répondants.
Ge qui manque à la presse, c'est une certaine existence soumise aux lois et non plus totalement dépendante du pouvoir. Elle n'a aucun besoin d'aucune sorte d'immunité contre les particuliers ou contre les dogmes tant religieux que politiques. Plus elle devra s'observer elle-même en ce qui regarde les particuliers, plus elle aura la faculté de se contenir eUe-mème sur le terrain des opinions, plus vite et plus sûrement elle remontera dans l'estime publique. Des droits la relèveraient; toutes les immunités ne pourront que lui accroître le poids déjà écrasant de la colère et du mépris. En effet, les immunités la rendront de plus en plus insolente et oppressive envers les faibles, la laisseront de plus en plus servile et abaissée devant les forts, ou, pour mieux dire, devant le fort, puisqu'il n'y en a qu'un. Le Gouvernement seul est fort, tout le reste est faible. Ge qu'il protège est respecté, ce qu'il abandonne est vilipendé.
Si les journalistes de ce temps-ci, — ceux qui peuvent parler, — avaient soin do l'honneur de leur profession et de l'avenir de la liberté, s'ils étaient
antre chose que des hommes de parti violents et impudents, ou des sicaires dévoués à toutes les besognes rétribuées, ou enfin des esprits perdus d'indifférence, de doute et de paresse, ils ne demanderaient pas des immunités dans la servitude, mais plutôt des responsabiUtés dans la liberté. Ils rougiraient d'avoir des privilèges et point de droits, des armes et point d'adversaires, d'être enfin ime force de police contre les idées en pays conquis, plutôt que de loyaux soldats volontairement engagés pour faire légitimement une juste giierre.
Je peux me permettre ce langage. J'ai été journaliste. Durant vingt années, j'ai tenu la plume tous les jours. Quand cette plume a été brisée entre mes mains par un acte aussi facile à prévoir qu'à exécuter, je n'avais, je l'espère, jamais trahi ma profession, embrassée d'un libre choix, expérience déjà faite de tous ses labeurs et de tous ses déboires. Je ne pense pas que dans cet emploi j'aie été volontairement injuste envers personne, ni que j'aie refusé de réparer un tort, sachant l'avoir commis. Je n'ai pas décliné la charge de combattre ce qui me semblait contraire au bien public. J'ai fait de l'opposition sans jamais nier le droit du pouvoir. J'ai pris le parti du Gouvernement sans prétendre à aucune faveur, car je ne soutenais pas le Gouvernement parce qu'il était le Gouvernement; mais parce que, dans ce temps-là, le Gouver-
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nement était Jhii-màaie ma caïue ; et en le souliaiiant je gardais ma liberté et j'en usais. Enfin, je Ji'ai voulu tromper personne, et c'est ce que j'appelle n'avoir pas trahi ma profession, que j'estime très-belle et même glorieuse, lorsqu'elle est exercée assez dignement.
Et comme je ne l'ai pas trahie, je ne l'ai pas mm plus flattée.
Je connais la presse. S'il s'agissait d'en Seôre présent au monde, j'hésiterais sans doute, et yraisemblablement je m'abstiendrais.
Mais il ne' s'agit plus d'instaUer au milieu de la civilisation cet engin périlleux et peut-être destructeur. Il s'agit de vivre avec lui, d'en tirer le bien qu'il peut produire, de neutraliser, d'atténuer au moins le mal qu'il peut faire.
Je n'ai jamais tu que ce mal ne put être très-grand et supérieur probablement au bien; je n'ai jamais désespéré que le bien ne pût être réel et capable de contrebalancer jusqu'à un certain point le mal.
J'ai toujours pensé que la seule manière de main* tenir cette sorte d'équilibre, était de donner à la presse une assez grande somme de liberté, et de lui imposer par des lois sévères une sonmiie égak 4e responsabilité.
Une liberté illimitée eomittf^ on l'a demandée soih vent, et telle qu'elle a presque existé <piel^efoÎB ; une servitude illimitée telle qa'eUe est imposée awjourd'hui, ce sont deux .moyen| difiEôrents mais égale* ment efficaces pour fiBdi».iiiiQd(iizeàlapre«e'la «i8l<
LA QB0S8E J'HBfiBE^ 3t
akentn. Alors ellfi est véritablement et exclusivement un instisoment de destruction. Dans les deux cas, au point présent de la civilisation, avec l'influence que la presse y exerce nécessairement, rautorité, la religion, la morale, Tart, la langue, la poUtesse des mceors, ne peuvent avoir un ennemi plus redoutable que la presse complètement libre ou complètement asservie.
DEUX FIGUBES.
Galvaudin est homme de lettres et député. Gomme homme de lettres, ses opinions sont larges; comme député, ses votes sont décents. Gomme homme de lettres et comme député, il écrit dans le Mercure belge; là, il concilie la largeur et la décence.
Il est si bien renseigné qu'il ne fait jamais passer que les nouvelles qu'il faut.
Pour varier ses correspondances et égayer la gravité des communications politiques , il hante les grands festins officiels. Gomme député, il les mange; comme homme de lettres, il les décrit; conmie correspondaul du Mercure belge, il se les fait payer. Il Ikut bien qu'il mange pour décrire, il faut bien fK'aniJe pne q[inB^^ a.déoEit..Heiire]]9L .Galvaudin!
32 UTRB PREMIER.
Chaque coup de fourchette qu'il donne, c'est vingt sous qu'il met dans sa poche, peut-être trente sous. Le Mercure ne saurait se montrer chiche envers un homme qui ne fait passer que les nouvelles qu'il faut.
L'homme qui ne fait passer que les nouvelles qu'il faut est très-utile pour plaider en faveur de celui qui fedt passer les nouvelles qu'il ne faut pas. L'innocent obtient la grâce du coupable.
Dernièrement Galvaudin entretenait le monde du grand dîner de Son Excellence Monsieur le...
Monsieur le... connaît les hommes. Il a deux chiens qu'il aime par-dessus tout. Ces deux chiens restent dans son antichambre lorsqu'il reçoit. Eu reconduisant ses visiteurs, il prend plaisir à regarder ses chiens. Un jour qu'il reconduisait Galvaudin, il lui a dit : — Voilà de nobles bètesl de nobles créatures de Dieu!
Après la description du dîner et des convives, le publiciste et législateur Galvaudin est venu aux chiens de Son Excellence. U leur a consacré une quinzaine de lignes, contenant le détail de leurs grâces et traits d'esprit.
£t mon valet de chambre est mis dans les gasettes.
Mais Alceste se fàcherait-il si c'était son chien et
non son valet de chambre qu'on eût mis dans les irîizotîes ? La gloire du valet de chambre est personlullf» ; la gloire du chien retourne toute à son
::r.!lrc.
Le même flatteur de chiens, dans le même Mercure, a beaucoup vanté les bottes d'un autre ministre. C'était un ministre encore jeune, qui posait un peu pour le pied. Galvaudin a dit comme ce ministre était bien chaussé, et ses bottes bien luisantes; il s'est étonné qu'un simple mortel pût trouver un si beau vernis.
Ne le croyez point si absolument sot. Il ignore peut-être pourquoi vous ne l'estimez pas, mais il sait bien que ce grand personnage aime ses chiens, et cet autre ses bottes, et qu'il se rend agréable en appuyant sur le mérite des chiens et en faisant reluire les bottes. Cette note pourra n'être pas superflue. Elle pourra maintenir des électeurs, elle pourra faciliter l'octroi d'une concession. Quant à la moralité, hélas I Galvaudin n'est qu'un précurseur. Le temps vient, et c'est maintenant où ces bassesses n'étonneront plus. Laissez mourir quelques hommes, laissez tomber quelques souvenirs, vous verrez I Galvaudin lui-même trouvera qu'on va bien loin, il dira, et il n'aura pas tort qu'il gardait mieux la
3i LIYR£ PREMIER.
dignité qui convient au député et à Tbomme de
lettres.
Au commencement de la guerre d'Italie, Jubin rédigeait un journal par autorité de Justice. C'est-àdire <iue les propriétaires le voulaient mettre à la porte, s'apercevant qu'il tuait l'abonné ; mais la Justice a ses idées, qui ne sont pas toujours les nôtres, et elle maintenait Jubin. Naturellement il était Italien italianissime. Ob I comme l'abonné tombait. Un jour, saisi d'un beau zèle, totalement résolu d'afi^nchir la patrie du Dante et de n'y plus souffrir im Autrichien, il conseilla aux Italiens a la guerre au couteau. » Pour le coup, il fit sensation.
Personne ne le croit mécbant dans l'àme, et l'on accordait qu'il n'avait dit cela que pour dire quelque chose. — Hélas ! pensaient les propriétaires du journal, nous nous moquons bien de son couteau I C'est sa plume qui tranche nos destinées...
Toutefois ce tour de littérature parut un peu sauvage, surtout en premier-Paris. Et comme Jubin est député, on le pria de veiller à ne pas trop contaminer le Corps. L'affaire devenait grave. Jubin, qui d'abord n'en avait fait que rire, se rétracta, protestant qu'il n'avait voulu parler que de tout petits couteaux, et encore par figure de rhétorique.
Mais la Justice n'en eut pas le démenti : le journal creva.
LA GROSSE ruEssn. oo
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BÛ>'IFACE I
Un grand journal, bien imprimé, sérieux, vertueux, même, et même religieux; un journal qui a ce que l'on appelle de la tenue, c'est le Constitutionnel. Là écrivent Dréolle, Vitu, Grandguillot, Limayrac, tous chevaliers de la Légion d'honneur et de plusieurs ordres étrangers; et quelquefois des dieux y prennent la plume sous le nom de Bom£ace.
Boniface, qu'est-ce que c'est ? Gela se murmure, on ne l'articule pas. a Autant le ciel est au-dessus de la terre, a dit un jour l'ami Guéroult, qui sait bien des choses, autant Boniface est au-dessus de Grandguillot I » Voilà de quoi rêver, car Dréolle et Vitu sont grains de poussière devant Grandguillot, qui n'est rien devant Boniface.
Grandguillot n'ignore point sa stature , comparativement aux autres mortels qui écrivent dans les journaux mortels. Il reçoit les rayons premiers de Boniface, et sa tête resplendit déjà quand tout demeure encore dans l'ombre. Grandguillot ne fait aucune difficulté de prendre certains peuples sous sa protection. Je me souviens de lui avoir entendu dire : « Le peuple allemand nous inspire de riiitcrèt. » Dréolle n'ose pas encore ouvrir tant son cœur et ses
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bras; il protège modestement les Moldo-Yalaques : « Les Moldo-Yalaques savent que nous sommes leur ami. » Yitu étend sa plume sur la belle Italie : (( L'Italie n'ignore pas Taffection que nous avons pour elle. ï) Mais Boniface seul règle les affaires du monde entier. 11 ne fait pas comme Limayrac, qui destitue parfois les souverains ; de la part de Boniface, ce serai Mrop grave.
Les jours de Boniface, Paris n'est plus Paris : c'est Bonifaciopolis.