‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 31 sur 68 · tome III, p. 320, en note); c'est Ma'rguerite, se fût avisé, pour · texte numérisé non relu

tome III, p. 320, en note); c'est Ma'rguerite, se fût avisé, pour

le vers : gagner la Savoie et la frontière

d'Italie, de repasser par Lorris Qu'en paffant tu me vey... ^. . . , j'/^.tx„„^

^ ^ ' en Gatmais, proche d Orléans,

Marot avait en effet vu le sei- c'est-à-dire de tripler la route à gneur du Pavillon à l'aller, quel- faire et, du même coup, de triques jours avant de prendre la fuite pler les risques d'être pris?

Vie de Clément Marot. 223

avait pour lui un charme particulier : il était près de la France, et l'exilé songeait qu'au premier signal il pourrait revenir plus vite dans la patrie. Malgré tous les périls qu'offrait cette traversée de tout le Midi, — et sans qu'il nous soit possible, cette fois encore, de préciser le chemin parcouru, — Marot accomplit ce long voyage sans encombre :

le passai donc Tarare Pour venir à Ferrare Trouer la fœur du roi...

Marot ne parle pas de Lyon. Probablement fit-il un crochet pour éviter cette ville, car, d'après certains vers de Sagon, il semblerait que le terrible Morin faisait monter la garde de ce côté. En effet, c'était le passage qui menait à Genève, c'était le défilé que devaient essayer de franchir les persécutés, tous ceux qui étaient sûrs de trouver un port de salut dans la cité déjà gagnée à la Réforme. Morin n'aurait pas su son métier s'il n'avait dressé de ce côté une souricière. Sagon le donne à entendre dans son Coup d'essay :

S'il te tenoit dedans Sainél Saphorin, Près de Lyon, plus près du mont Tarare, Il n'y a duc ne duchefle en Ferrare Qui l'empefchaft d'exécuter en toy Le droicl vouloir de iultice & du roy.

Marot avait donc achevé sans encombre la partie la plus périlleuse de son voyage; c'était le moment de prendre un parti pour savoir, lorsqu'il^ aurait franchi les monts, à quel pays il irait demander un asile. Marguerite avait certainement fait entrevoir à Marot le duché de Ferrare, ce petit État où régnait une princesse française, comme l'endroit le plus sûr. A ce moment il n'est pas impossible que d'autres personnes amies aient sollicité Marot de choisir une retraite plus voisine de la France. Nous en trouvons l'indice dans une pièce que nous publions pour la première fois (i). Avait-on demandé à Marot de se réfugier en Savoie? Ou la pensée lui en était-elle venue à lui-

(i) Voyez tome III, p. 307.

224 Vie de Clément Marot.

même ? Toutefois, à la réflexion, il rejeta cette sollicitation.

Dans une épître à deux sœurs dont nous ignorons le nom, nous relevons le passage suivant :

Car pour le bruid que i'ay, mes feurs bénignes, D'eftre contraire aux humaines dodrines.

On a de moy opinion mauluaife En voftre cour qui m'eft vng dur malaife (i).

(Épistre de Marot qui mandoit aux damoy selles.)

Marot avait, du reste, une excellente raison pour ne point se rendre en Savoie : le duc régnant s'était déclaré pour le pape contre Genève. Marot se contenta d'adresser ses remerciements aux deux sœurs et continua sa route vers Ferrare. Mais les remerciements du poète, à cause de leur forme particulière, méritent qu'on y insiste; nous y trouverons l'explication de ces variations extérieures de Marot qu'on se sent moins disposé à excuser lorsqu'on n'en a pas pénétré le secret. Il faut analyser un peu les états d'âme du poète pour comprendre comment, à si peu d'intervalle, il écrira de Ferrare une épître au roi pour protester de son attachement aux pures doctrines, alors qu'il venait de composer cette épître aux deux sœurs savoisiennes, épître toute rayonnante, dirait-on, de foi huguenote. Marot n'avait ni le dévouement ni l'esprit de sacrifice d'un confesseur de la foi, mais il avait l'instinct de la révolte contre tout Joug imposé et, par excès d'indépendance, il acceptait la servitude protestante pour échapper à l'esclavage catholique. Il était doué, de plus, d'une sensibilité qui lui soufflait la haine des bourreaux et des persécuteurs de tout ordre, et il confondait dans une antipathie égale juges et théologiens, pourvoyeurs du bûcher. Cette épître aux deux sœurs, Marot l'a écrite

(i) Nous avions d'abord placé près de la Savoie, et qu'il poula composition de cette pièce vait hésiter sur le choix de sa pendant le séjour de Marot à retraite. De plus, le tableau sai- Ferrare; mais il est plus vrai- sissant qu'il y trace des exécusemblable qu'elle fut écrite avant tions faites à Paris nous donne son arrivée à Ferrare, alors qu'il à penser que ces vers furent écrits se trouvait aux environs de Lyon, peu après ces événements.

Vie de Clément Marot. 225

« pour les amants de vérité ». Ce n'est point assurément la vérité catholique dont parle ici Marot, mais il ne dit pas non plus que ce soit la vérité protestante. Le parti de Marot c'est le parti des victimes et des persécutés, et comme il avait plaidé leur cause dans ÏEnfer, il la plaide encore ici :

Les vngs fouuant par poyne on perfecute, D'aultres, helas ! par mort on eflecute, Les vngs fouuant chaflez de leur pays, Les autres font abhorrez & hays De leurs parens...

Après cette déclaration bien nette en faveur des malheureux, Marot continue par un acte de foi ardente et passionnée :

Pour tout cella, mes dames, Fléchir ne fault : piuftouft doit en vos âmes Croiflre la foy...

Au résumé, Marot est pour le Christ et contre ceux qui font de la religion un instrument de domination.

Cette épitre aux deux sœurs et la Lettre de Venise à la duchesse de Ferrure (i) sont deux pièces inconnues avant notre nouvelle édition, et elles sont d'une importance capitale, car elles sont, en quelque sorte, les confidentes des plus secrètes pensées du poète (2).

(i) Voyez tome III, p. 410. duisons, nous, d'après le manus- (2) Depuis que ces lignes ont crit 4967 de la Bibliothèque naété écrites, M. Gustave Maçon, tionale. Or, à partir du vers 32, conservateur adjoint au Musée Marot, dans le manuscrit de Condé, à Chantilly, a mis au Chantilly, transforme complètejour un recueil en partie inédit ment son épître qui, de profesde poésies de Marot, composées sion de foi calviniste âpre et en 1 535-36. même violente qu'elle était à Dans ce manuscrit, copié sous l'usage de la duchesse Renée, la direction même du poète et devient, recopiée à l'usage de par lui offert à son retour d'exil l'orthodoxe grand maître, un (1537) au grand maître Anne de simple parallèle entre le luxe Montmorency, se trouve notam- des grands et la misère des ment la Lettre de Venise à la humbles dans Venise. La conduchesse de Ferrure dont il est frontation des deux manuscrits ici question et que nous repro- est encore plus édifiante que la )• i5

226 Vie de Clément Marot.

Bien que l'épître aux deux sœurs n'ait point été imprimée du vivant de Marot, elle fit grand bruit à son apparition. Elle arriva jusqu'à Paris, et les ennemis du poète s'en emparèrent pour frapper les derniers coups contre l'exilé. On s'arrachait les copies de ces vers, et ceux qui pouvaient les posséder quelques instants se hâtaient de les transcrire. Sagon fut admis à les lire. Mais il ne fut pas de ceux qui réussirent à en avoir copie :

Puis ie les vey fans plus longues enqueftes Entre les mains d'vng maiftre des requeftes, Mais ie n'en fceu auoir preft ny oélroy.

(Le Coup d'Essay de Fr. Sagon.)

Il se dédommagea, du reste, par la suite de ce petit déboire et parvint si bien à se la procurer qu'il en prit texte, comme on verra plus loin, pour composer son Coup d'essay et pour dresser son acte d'accusation contre Marot.

Mais il est temps de rejoindre notre poète sur le chemin de Ferrare. Des environs de Lyon, il s'était vraisemblablement dirigé vers Grenoble pour gagner le mont Genèvre :

Enfin paflay les grands froides montagnes Et vins entrer aux lombardes campagnes, En Italie.

(Au Roy, du temps de son exil à Ferrare.)

L'Italie n'était point un pays nouveau pour Marot. Il en connaissait la route, il avait déjà franchi les « grands froides montagnes », en 1524, pour accompagner François l". Le passage devait être encore pénible à l'époque de l'année où Marot accomplit son voyage. C'était vers la fin d'avril ou au commencement de mai de l'année i535. Les derniers vestiges de l'hiver n'avaient pas encore entièrement disparu. Marot arriva pourtant sans encombre sur le revers de la montagne. Il put admirer de ces cimes

comparaison de VÉpistre aux rot n'avait « rien d'un confesdeux sœurs avec VÉpistre au seur de la foi ». Roy. Décidément, le prudent Ma-

Vie de Clément Marot. 227

élevées la richesse et la fertilité du pays auquel il venait demander asile, vastes plaines où la nature se plaisait à étaler sa force et ses richesses. Rien ne pressait le poète, il pouvait faire son voyage à courtes étapes en regardant fuir l'hiver devant lui, tandis que le renouveau déroulait sous ses pas comme un tapis de verdure et de fleurs. En arrivant à Ferrare, Marot, encore tout ébloui des merveilles qu'il a admirées sur son chemin, félicite la duchesse Renée de régner sur cette terre bénie du Ciel :

En trauerfant ton pays plantureux, Fertile en biens, en dames bien heureux...

(A Madame la duchesse de Ferrare.)

Quelques vers plus loin, il revient à la même idée et fait allusion aux contrées qu'il vient de parcourir :

Toy deflbubz qui fleurilTent ces grands plaines De biens & gens fi couuertes & pleines...

Si Marot avait traversé le pays au cœur de l'hiver, alors qu'un froid rigoureux retient le paysan chez lui, il n'aurait point eu de tels cris d'admiration à la vue de cette fécondité du sol, de cette activité des gens. Les vers cités datent l'arrivée du poète en Italie. C'est au printemps de i535.

Le hasard seul n'avait pas guidé Marot à Ferrare. C'est avec la pensée bien arrêtée de trouver un refuge durable auprès d'une princesse française que le poète avait porté ses pas de ce côté. Et lorsque, dans l'épître qu'il adresse à la duchesse, il lui dit qu'il a seulement voulu la saluer

Ains que pafler tout oultre fes limites,

il ne faut voir dans cette tournure de phrase qu'un artifice oratoire pour solliciter discrètement Renée de vouloir bien le retenir. Plus il y avait réfléchi, plus Marot avait reconnu que nulle part ailleurs il ne rencontrerait plus bienveillant accueil et sécurité plus grande. N'avait-il pas été le chantre du mariage de cette princesse avec le duc, son époux? N'allait-il point retrouver, d'autre part, auprès de Renée, l'ancienne protectrice de son père

228 Vie de Clément Marot.

auprès de la reine Anne , cette bonne et intelligente Michelle de Saubonne, dame de Soubise, providence des poètes, qui ne se refuserait pas à protéger le fils comme elle avait jadis protégé le père? Marot, comme tout le monde, savait l'influence de M™« de Soubise sur sa jeune maîtresse. C'était à elle que, sur son lit de mort, Anne de Bretagne avait confié sa fille, encore enfant (i), et M™« de Soubise, par ses soins maternels, avait pris un si grand ascendant sur le cœur de la princesse que, lorsqu'on proposa à celle-ci la main du duc de Ferrare, elle mit à son consentement la condition expresse qu'elle serait accompagnée dans ses nouveaux États par l'ancienne amie de sa mère.

Un pauvre voyageur, un poète errant, sans ressources et sans appui, devait avoir pour préoccupation de se rendre favorables les maîtres du pays où il abordait. Le premier soin de Marot, en arrivant à Ferrare, avait été de payer en poète sa bienvenue à Renée et au duc, son mari.

Dans son épître à la duchesse, il avait déployé toute la souplesse de son talent pour se faire bienvenir, il avait évoqué les souvenirs de la cour de France, certain que c'était là le plus sûr moyen de trouver le chemin de son cœur (2). Signalons pourtant un aveu de Marot qui est pour nous une énigme. Le poète, s'adressant à Renée, dit à cette princesse :

Tu fçays mon nom fans fçauoir ma perfonne.

Ainsi Marot, élevé auprès de son père à la cour d'Anne de Bretagne, Marot, qui avait composé pour Renée un épithalame, n'était point connu d'elle. Étrange mystère! Marot, du reste, n'en reçut pas moins de la duchesse l'accueil le plus avenant.

Pour le duc, le poète trouva peut-être que ce n'était point la peine de se mettre en dépense de rimes et il ne lui dédia que quelques vers, une simple épigramme. Le

(i) Mémoires de la vie de Jean 1879, p. 8. de Parthettay l'archevêque, Paris, (2) Voyez tome III, p. 281.

Vie de Clément Marot. 229

duc, de son côté, fut assez longtemps à s'apercevoir de la présence du poète dans ses États.

Marot, qui, pour toute faveur, ne demandait que la liberté de vivre tranquille à Ferrare, devint bientôt l'enfant gâté de la petite colonie française qui s'était groupée autour de la duchesse. La renommée littéraire de notre poète l'avait précédé, et M°^^ de Soubise acheva de lui donner une des meilleures places dans l'intimité de Madame Renée. Il est bien certain que ce fut elle qui contribua le plus à assurer à Marot ce « bon recueil » dont il était avide après les rudes épreuves où il venait de passer. A la bonté, M™* de Soubise joignait les dons de l'esprit. Elle aimait les lettres et avait un goût particulier pour la poésie. Ses filles n'étaient pas moins bien douées, et Marot bientôt s'en portera garant :

Toy & les tiens aymez littérature, Sçauoir exquis, vertus qui le ciel percent, Arts libéraux & ceux qui f'y exercent...

(Épistre à M"" de Soubise partant de Ferrare.)

M™« de Soubise avait alors environ quarante-cinq ans; elle était parvenue à cet âge où les femmes, tout en conservant encore un reflet charmant des années de jeunesse, sont dans tout l'éclat de leur esprit, lorsqu'elles ont de l'esprit. Elle protégeait les lettres, mais sans avoir la prétention d'être leur oracle. Et l'entrée du poète à la cour de Ferrare ne pouvait se faire sous un plus aimable patronage.

Cependant les succès immédiats obtenus par Marot dans ce cercle privilégié, fort mal vu d'ailleurs par les naturels du pays, ne tardèrent pas à attirer sur notre poète ) l'attention ombrageuse des agents du duc. En apprenant ' quelle influence Marot prenait auprès de la duchesse et de ses compatriotes, un de ces espions que les petites cours entretiennent d'autant plus nombreux que leur faiblesse les rend plus défiantes, crut devoir signaler au duc les dangers que lui paraissait faire courir à son maître la présence du proscrit français sur le territoire de Ferrare. C'était un certain Matteo Tebaldi, en résidence à Venise,

23o Vie de Clément Marot.

avec le titre d'orateur ferrarais. Voici dans quels termes il communique au chef de la police la grave nouvelle : « Je crois, dit-il, devoir avertir Votre Excellence qu'un Français, du norti de Clément, est venu récemment s'établir auprès de Notre Sérénissime Duchesse, après avoir été banni de tout le royaume de France comme luthérien. C'est un homme très capable d'introduire cette peste à la cour, ce dont la bonté divine nous veuille préserver (i). »

Le duc probablement n'accorda pas grande attention à cet avis. Que lui importait un poète de plus ou de moins dans le cercle de Madame Renée? Il avait pour lors de plus graves préoccupations en tète; son esprit tout entier était tourné vers les négociations qu'il avait entamées avec le pape et avec l'Empereur : le roi de France inquiétait ce petit prince, qui cherchait un appui contre les surprises de l'avenir. La lettre lui parvint dans les premiers Jours de septembre, comme il se disposait à se rendre auprès du souverain pontife pour obtenir confirmation de l'investiture de son duché telle qu'elle avait été faite à ses auteurs. De Rome, son intention était d'aller à Naples où il espérait une entrevue avec Charîes-Quint.

D'ailleurs, quelle mesure aurait-il pu prendre contre Marot dès le début de son séjour? Le poète se présentait en suppliant et rien n'était moins provocateur que son attitude. Il paraît même que le duc Hercule, qui pourtant n'était pas toujours d'humeur facile, fit d'abord assez bon visage. C'est du moins ce que disent les amis de Marot qui devaient être bien renseignés :

Car le bon duc de Ferrare & Madame L'ont retenu pour le bon loz & famé Que tant de fois avons ouy de luy... (2).

Le duc partit sans éclat, le 19 septembre, et ce fut un soupir de soulagement chez les Français de la cour.

{i) Bulletin de l'histoire du Pro- pas nous écarter sensiblement

testantisme français, t. XXXIV, de la vérité en plaçant vers la

p. 290. — Cette lettre est du mi-juin l'arrivée du poète auprès

3o août i535, mais il avait fallu de la duchesse. à ce vigilant serviteur le temps (2) Remonstrance a Sagon, a •

d'être informé, à Venise, de la la Hueterie et au poète cham-

venue de Marot. Nous ne croyons pestre,par Maistre Daluce Locet,

Vie de Clément Marot. 23 1

Hercule d'Esté était craint de ses sujets pour ses allures sévères et la dureté de son aspect. Mais il était encore plus redouté des étrangers et surtout des Français, sur lesquels pesait sa constante méfiance. Le duc, en épousant Renée, avait fait un mariage tout politique, cherchant l'appui du roi de France. A présent qu'il se tournait du côté adverse, il n'avait plus de raison de ménager sa femme, à laquelle il ne pardonnait point d'être laide et estropiée. Il la rudoyait; il la battait parfois. Et l'antipathie que lui inspirait sa femme rejaillissait en éclaboussures sur tous les compatriotes de la duchesse, dans lesquels il voyait volontiers des espions. C'est pourquoi la présence du duc à la cour répandait la gène et le malaise, tandis que son absence, — une absence qu'on supposait devoir se prolonger, — causait comme un sentiment de détente et de bien-être.

Sous la direction aimable de Madame Renée, l'entrain et la bonne humeur ne pouvaient manquer de renaître. Marot, à peine remis des fatigues de son périlleux voyage, se laissait aller à cette vie heureuse. Les journées se passaient doucement sous les voûtes dorées du palais du Belvédère, où les derniers souverains s'étaient plu à entasser toutes les merv^eilles de l'art et de l'opulence. Ou bien encore on allait réciter des vers ou entendre de la musique dans les jardins pleins de fraîcheur et de verdure, situés aux bords du Pô, à l'ombre de ce fameux Bosquet chanté par notre poète et qui eut une fin si lamentable.

Marot fut bientôt le point de mire de toutes les avances. C'était une bonne fortune de posséder le poète favori du roi de France, sa faveur fùt-elle un peu éclipsée pour l'instant. Marot fut traité en enfant gâté. Les dames imaginèrent toutes sortes de coquetteries pour lui plaire, les poètes du crû se prirent d'une belle admiration pour son talent, — surtout pour son talent de traducteur. En peu de temps, il devint l'oracle de cette cour. Parmi les dames, c'était à qui réussirait à obtenir des vers de Marot. M™«de Pons trouva un ingénieux moyen, elle se fit payer en vers le prix d'une partie qu'elle avait gagnée (i). D'autres se

Pamanchoys. Éd. de Lenglet-Du- tre perdue au ieu contre Mafresnoy, t. VI, p. 128. dame de Pons.

(i) Voyez tome III, p. 3i3, Épis-

232 Vie de Clément Marot.

laissaient faire de tendres déclarations pourvu qu'elles fussent rimées (i). L'image de la patrie absente venait bien parfois attrister la pensée du poète au milieu même de ces jours de félicité et de calme que l'on faisait

Au paoure gars alors banny de France.

Mais un peu de cette patrie était là puisqu'il avait retrouvé à Ferrare d'autres exilés comme lui, dont quelques-uns lui étaient attachés par une amitié solide; Lyon Jamet, qui avait partagé les premiers émois de sa fuite; un certain Jehannet, chantre de la chapelle du roi, dont le nom avait été inscrit sur la même liste de proscription et que le hasard avait conduit du même côté (2).

Ce qui surtout rendait à Marot la vie facile, c'est l'accueil qu'il avait rencontré auprès de la duchesse. Dans la première épître qu'il lui adresse, on surprend une sorte d'inquiétude, et le poète n'est pas sans appréhension sur le sort qui l'attend. Au ton du huitain qu'il envoie à ses amis pour leur annoncer son entrée au service de la souveraine, on sent qu'il a repris toute confiance dans le présent. C'est qu'en effet Madame Renée était la providence des pauvres Français qui affluaient alors à sa cour. Brantôme lui rend hommage sur ce point et ne trouve pas de paroles assez élogieuses pour faire honneur à cette princesse des sentiments qu'elle avait toujours conservés à l'égard de ses compatriotes. « Jamais, dit-il, elle n'a oublié fa nation, &, bien qu'elle en fuft très loin, elle l'a toufiours fort aymée (3). » A tout Français qui passait par Ferrare, elle accordait de larges aumônes; s'il était malade, elle le faisait soigner et lui donnait des secours pour continuer son voyage. A plus forte raison, le fils de Jehan Marot pouvait-il tout attendre de la fille d'Anne de Bretagne. Dès l'arrivée de l'exilé, elle le prit dans sa maison avec le titre de secrétaire (4). Il succédait dans ces fonctions à Ber-

(i) Voyez tome IV, aux Épi- (4; Le Laboureur, dans les ad-

grammes. ditions aux Mémoires de Castel-

(2) Cronique du roy Fran- nau, dit : « Clément Marot, étant çqys I"", p. i3i. poursuivi en France pour crime

(3) Brantôme, Œuvres complè- d'hérésie et de libertinage, se tes, édition Lalanne, tome VIII, retira en Italie auprès de cette p. iio. princesse (Renée) qu'il servit en

Vie de Clément Marot. 233

nardo Tasso, le père de Torquato Tasso. Il semblerait même qu'en cène qualité de secrétaire, Marot ait été chargé d'être le distributeur des aumônes de la duchesse. C'est ainsi que, dans le Journal des comptes de Renée de Ferrare, on trouve la mention suivante : « Sept. i535. A un pauure pèlerin, es main de Clément Marot, 75 b. (i). » Le même document nous fait connaître quels étaient les gages de Marot : « i536. A M« Clément Marot, poète et secrétaire, 200 liv. » Et il nous confirme la présence simultanée à Ferrare de Lyon Jamet : « A Lyon Jamet, aussi secrétaire, 200 liv, »

Les beaux jours semblaient être revenus pour Marot après la tempête. Placé sous l'égide d'une princesse de cette maison de France qu'il avait aimée et sers'ie depuis son enfance, réconforté par de vieilles amitiés, loin des écueils qu'il avait évités à grand'peine, on eût pu croire qu'il recommençait une existence qui s'annonçait pleine de promesses de bonheur et qu'il n'avait plus qu'à se laisser vivre. Mais il n'était point dans la nature de notre poète de s'en tenir à la tranquillité présente. Son esprit mobile et troublé devait sans cesse le pousser vers de nouvelles agitations. Il ne pouvait limiter son horizon à la petite cour de Ferrare. Sa pensée le reporta vers la France, vers le roi son maître et protecteur. On ne saurait lui faire grief de cet élan de cœur. Mais il y avait aussi chez Marot un besoin de rancune à assouvir contre les ennemis toutpuissants qu'il laissait derrière lui. Faute de se pouvoir venger d'eux, il voulut tout au moins se justifier auprès du roi. Ces vers sont expressément datés de Ferrare (2). Voici en effet comment ils débutent :

De ton clair fang une princefle humaine Ta belle-fœur & confine germaine...

qualité de secrétaire, et aida ment que cette épître fut écrite

beaucoup à la pervertir par la de Ferrare. En effet, ladversaire

créance qu'il s'acquit auprès de Marot lui reproche après sa

d'elle. » fuite à Ferrare d'avoir envoyé

(i) BoulingrinL, division de la au roi l'épître dont nous par-

Hvre. Ions, et il la désigne de manière

(2) Sagon nous atteste égale- à ne pas s'y tromper en rele-

234 ^i^ ^^ Clément Marot. *

En fa duché de Ferrare venu

M'a retiré de grâce & retenu

Pour ce que bien luy plaift mon efcripture

Et pour aultant que suy ta nourriture.

(Au Roy, du temps de son exil à Ferrare.)

On comprend très bien que Marot, soucieux de son double titre de valet de chambre du roi et de poète attitré de la cour de France, ait eu hâte d'expliquer son départ et de se disculper des accusations portées contre lui. Si les circonstances, pour un temps, l'éloignaient du Louvre, il sentait très bien que là serait toujours pour lui la source de vie et que le roi restait le dispensateur de toutes largesses. Marot tenait à se ménager une porte de rentrée. Enfin, à ce sentiment d'intérêt personnel se joignait un attachement très sincère pour François I^"", en qui Marot admirait sans réserve le restaurateur des lettres françaises. Il composa donc une sorte de mémoire en vers dans lequel, avec un art infini et une bonne humeur soutenue, il groupait les meilleurs arguments pour démontrer qu'il était aussi blanc que neige.

Ce plaidoyer ^ro domo est certainement une des pièces oîi Marot est le plus heureusement inspiré. Le poète rend la bride à ses vieux ressentiments contre la Justice ou, plutôt, contre les ministres de la Justice qui ne lui ont point pardonné d'avoir écrit VEnfer et surtout d'avoir placé cette satire sous les yeux du roi

Qui a pouuoir de reformer leur faulte.

Marot charge ensuite à fond contre la Sorbonne, contre « l'ignorante Sorbonne ». Et il rappelle tous les obstacles qu'elle dressa contre la création du Collège de France, érigé pourtant de par la volonté royale. Ayant ainsi déchargé son Cœur, Marot fait trêve un instant à ses doléances et, par un procédé qui réussit toujours auprès des grands, il se répand en éloges à l'adresse de son

vant les griefs qu'elle contient à Et de quoy plus? De la doSe Sorbonne... • ^\ns toft après la France e(l de par toy

■^ * Ingratiffîme & ingrate nommée...

En cefl; efcript tu mefditz follement (Responce par François Sagon à l'épisire

Du faint fenat & royal parlement... de Clément Marot au Roy.)

Vie de Clément Marot. 235

auguste maître, lui remémorant que, grâce à lui, il fut déjà tiré des mains de ces hommes « aux voluntés pervers ». Puis il en vient au principal de son épître : aux accusations actuellement portées contre lui. Il sait qu'on a insinué qu'il était de la bande des colleurs de placards, ces perturbateurs de la paix publique qui ont déchaîné le courroux du roi (i). Marot proteste et le voilà conduit à faire une profession de foi religieuse. Avec quel art il s'en tire! Il ne veut pas faire acte de foi aux doctrines de la religion catholique, au nom de laquelle on le persécute; il ne veut pas non plus avouer sa complicité dans les idées de la Réforme, ce qui serait aller de gaîté de cœur au-devant des colères du monarque. Alors le Normand, qui chez Marot double le Gascon, prend le dessus en l'occurrence et il équivoque avec une admirable dextérité pour répondre tout en ne répondant pas :

De lutherifte ils m'ont donné le nom...

C'est un mensonge, affirme Marot, car il n'a rien à démêler avec Luther. Qu'est-ce que Luther a fait pour lui? A-t-il été crucifié? Est-il descendu du ciel pour le salut de Marot? Après s'être ainsi mis en règle du côté de Luther, le poète affirme son dévouement et sa reconnaissance envers le fils de Dieu. Marot veut bien être de la religion du Christ, ce qui lui permet de répudier, dans son for intérieur, les abus de « ces loups rabis » qui, pour mieux dévorer leurs victimes, se cachent « sous des peaux de brebis ». Puis, dans un transport d'enthousiasme, il prend Dieu à témoin que, pour confesser sa parole, il est prêt à subir le martyre :

Et fi ce corps auez predeftiné

A eftre vn iour par flamme terminé,

(l) Il est tout naturel de trou- Mais pour le temps y euft grande appa-

ver Sagon mêlé à ces insinua- ^ [rence

,: , iT ■ . , . ... Quand t'enfuys fi toft de pueur d'eftre

tiens. VOICI de quel tour msidieux ^ r^^j

il usera pour mêler Marot aux r> , ^ , . , ^ ,.

j ,, ,, , ,. Ce nest pas précisément dire

gens « de I adhérence », lisez „ ^, . V. . , ■ . i

f . ,, , Que Clément a mis la main a la

ceux qui ont fait « adhérer» sur «. „ • -i .. j

, ^ , , , . . . , pate, mais il y eut « grande ap-

les murs les placards incrimines: j o

'^ parence »; on ne se sauve pas

le ne Tenil pas pourtant dire, Clément, ^^ ^^^^ quand on a la conscience Ou te charger eftre de l'adhérence, tranquille.

236 Vie de Clément Marot.

Que ce ne foit au moins pour caufe folle, Ainçois pour vous & pour voftre parole.

L'équivoque continue. II s'agirait en effet de savoir quelle est cette parole. Mais le poète évite prudemment de jeter une trop vive lumière sur ce point. Et, sans plus s'avancer sur un terrain glissant, il tourne court fort à propos.

Il y a dans cette épître un fort beau passage où Marot, dominé par une sorte d'enivrement poétique et religieux, se propose comme victime expiatoire pour racheter, par un sacrifice unique, tant d'existences menacées. Il circule à travers ces rimes un souffle puissant, généreux, et l'on se sent porté à voir, dans celui qui a su mettre d'aussi nobles pensées dans un style aussi vaillant, un candidat aux palmes du martyre. On tremblerait presque pour la vie de'Marot si l'on ne se rappelait qu'il est à Ferrare, à une distance rassurante de ses persécuteurs.

Tous les artifices de ce long plaidoyer poétique n'ont pour ^ut que de dissipejles préventions du roi. Lorsqu'il croit l'avoir suffisamment préparé à la confidence qu'il veut lui faire, Marot implore sa clémence pour avoir déserté son poste. Il comprend bien en effet que si ses excuses sont agréées, ce sont ses droits réservés pour l'avenir :

Qu'à moy ton ferf ne peult eftre donné, Reproche aulcun que t'aye abandonné En proteftant fi le pers ton fervice Qu'il vient plus toft de malheur que de vice.

Cependant VÉpistre au roi^ venant après l'épître aux deux soeurs savoisiennes, marque une date très nette dans l'évolution du talent de Marot. Il entre maintenant dans ce qu'on pourrait appeler la période religieuse, qui n'est pas la meilleure au point de vue littéraire, quoiqu'elle ait peut-être le plus contribué à perpétuera travers les siècles le renom de notre poète.

Marot avait déjà traduit quelques psaumes, à la demande, sans doute, de la reine de Navarre, et cette princesse avait donné à l'un d'eux une place d'honneur à la suite de son

Vie de Clément Marot. 287

Miroir de l'âme pécheresse. Malgré les mésaventures qui pouvaient en résulter pour lui (et il en avait déjà fait l'épreuve), Marot avait accablé de ses traits les plus acérés la gent monacale et l'armée de la Sorbonne. Pour ces deux motifs, autant que pour les persécutions dont il était victime, les partisans de la Réforme le tenaient un peu pour un des leurs, encore qu'il se défendit bien haut d'être « lutheriste ». Son séjour à Ferrare allait achever, par la contagion du milieu, cette conversion sournoise et qui s'ignorait en quelque sorte elle-même.

Au fond du palais de la duchesse, entouré d'un cercle d'intimes qui lui faisaient rempart contre toute indiscrétion, il pouvait décocher impunément ses traits contre ses ennemis ordinaires. Marot ne se doutait guère en effet que les agents du duc avaient les yeux sur lui, qu'il était surveillé, déjà dénoncé. Il s'en donna à cœur joie. Cette petite église, dont la duchesse était le centre et que les conférences de Calvin allaient contribuer encore à exalter, écoutait avec avidité les élucubrations du poète et ne lui ménageait pas ses applaudissements. Aussi la veine de Marot devient intarissable. Les homélies rimées succèdent aux homélies; et quoiqu'aucune de ces pièces n'ait été imprimée de son vivant, il est heureux qu'elles aient toutes été publiées depuis; si elles n'ajoutent rien à la gloire du poète, elles permettent de mieux connaître l'homme. A côté de VEpistre aux deux sœurs qui nous parait, par sa date, très voisine du séjour de Marot à Ferrare, il est d'autres pièces religieuses qui, pour nous, se rattachent à la même époque. Ce n'est pas parce qu'elles ont été publiées après la mort du poète qu'il faut en conclure qu'elles sont œuvre de ses dernières années. A notre avis, Marot les composa à un moment où il était comme illuminé par la parole ardente de Calvin. C'est après avoir entendu l'apôtre de la Réforme qu'il rima pendant quelque crise d'enthousiasme religieux la Complainte d'un pastoureau chrestien, faicte en forme d'églogue rustique^ dressant sa plainte à Dieu soub^ la personne de Pan, dieu des bergers. Jusqu'ici, cette pièce avait été recueillie pêlemêle avec les œuvres posthumes de Marot, sans qu'on se fût jamais préoccupé de sa date. On racontait seulement

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qu'elle avait été trouvée après la mort du poète, parmi ses papiers, à Chambéry, et elle fut imprimée pour la première fois à Rouen en 1549. Pour nous, après un examen attentif, il ne saurait y avoir de doute : cette pièce fut écrite par Marot peu après son arrivée à Ferrare. On sent dans ces vers l'impression encore fraîche des événements qui ont obligé le poète à un exil volontaire. A l'amertume des paroles, on devine une blessure encore saignante, un déchirement de la veille. Au moment de composer cette pièce, Marot s'est souvenu qu'il avait autrefois traduit la première églogue de Virgile et il emprunte au poète latin son cadre champêtre pour y placer ses lamentations (i). A l'imitation du Mantouan, Marot introduit en scène un pasteur qui, après s'être étendu au pied d'un arbre, sur un tapis de fleurs, adresse « sa piteuse et lamentable harangue » à Pan, le grand dieu des bergers. Les fidèles bergers sont livrés sans défense à de faux pasteurs qui leur font subir toutes sortes d'avanies, dispersent leurs troupeaux et les obligent à prendre le chemin de l'exil. Voici comment s'exprime le pastoureau chrestien :

le iette cris de lamentable voix, Voyant ainfi Bergiers de toutes parts Par faulx pafteurs defchaffez & efpars.

Lefquelz fuyant la peine à eulx prochaine Sont peregrins en région lointaine Où le record de leurs loges petites Faiél qu'à eulx foyent liefles interdises, Si ce n'eftoit le feul grand nom de toy Qui les met hors de tout fafcheux esmoy.

Le souvenir des scènes atroces dans lesquelles il a failli jouer le rôle de victime repasse devant les yeux du poète. Il voit les bûchers allumés, il entend les cris de douleur des suppliciés et, au milieu des angoisses d'une âme désespérée, il demandé à Pan de mettre fin à un pareil spec-

(i) On retrouvera encore cer- sième enfant de la duchesse de taines réminiscences virgiliennes Ferrare. dans l'Avant naissance du troi-

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tacle, car il n'est rien de plus « intolérable » et de plus « grief »

Que veoir à l'œil le très piteux maflacre Que faulx pafteurs font en ton temple facre. De veoir aufTi les ades inhumains Que chafcun iour commettent de leurs mains.

Le tableau n'est que trop fidèle et le poète ne décrit que ce qu'il a vu de ses propres yeux :

Las ! Quantes fois, i'ay veu de mes deux yeulx

De ces pafteurs les faiclz feditieux !

Las ! Quantes fois foubz fainde couverture,

Aux aigneletz ont faid tort & iniure

O quantes fois de ma loge petite

I'ay regardé leur cruaulté mauldide.

C'est un humble berger qui parle, mais quels trésors de haine l'indigne conduite des « faux pasteurs » n'a-t-elle point amassé dans son cœur, ill est vrai que les bons bergers en feront autant lorsqu'ils seront les plus forts : phénomène tout humain.) Le langage de Marot est bien celui de l'homme qui a été obligé de fuir devant ces bandes fanatiques et se sert de la seule arme qui reste au faible : la malédiction. Aussi ne ménage-t-il point les épithètes injurieuses :

Ce font renards qui foubz fîmples habitz Vont deuorant les plus tendres brebis.

Ce font des loups qui les troupeaux feduifent Du droid chemin & à mal les induifent.

Si Marot n'avait pas eu à ce moment une inclination marquée pour les idées nouvelles, il se serait contenté de flétrir les persécuteurs et n'aurait pas été plus loin. Mais celui qui, au contact de Calvin, allait s'enflammer de plus en plus, ne pouvait s'en tenir aux paroles de blâme sans y placer encore une invocation au dieu des bons bergers pour lui demander de faire triompher leur cause :

lusques à quand, ô Pan grand & fublime, LaifTeras tu cette gens tant infime

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Et faulx pafteurs pariures & mefchants De nos trouppeaux dominer en tes champs, lusques à quand, ô Pan très débonnaire, Permettras tu cefte gens nous mal faire Et que toufiours en ce poind ils defchaflent Geulx qui ton loz & ta gloire pourchalTent.

Mais si la haine de Marot contre la Sorbonne, cause de tous ses maux, lui inspirait ces sorties véhémentes, il y a dans cette pièce un côté plus intime qui nous montre Marot sous un aspect nouveau.

Le poète avait laissé en France sa femme et ses enfants, et quand il se prend à songer à eux, quand ses regrets le transportent en imagination au coin de son modeste foyer, son âme est envahie par une immense tristesse. Les épanchements d'affection familiale sont peu fréquents dans les vers de Marot; il est bien rare qu'il lui arrive de parler de ses enfants, et c'est peut-être ici la seule fois où il trouve un mot de tendresse pour sa femme; mais il trouve ici pour tous ces êtres chers des termes si simplement émus que l'on se prend à croire qu'il fut bon père à sa façon, peut-être même bon mari. Quant à la personnalité du pastoureau chrestien, le passage que nous allons citer ne peut laisser aucun doute sur son identité; le pastoureau, c'est Marot en personne. Voici comment il s'exprime :

Mais, deflus tout, accroift ma paffion Le dur regret que i'ay de Marion Qui eft, o Pan, ton humble bergerette Et du petit bergeret qu'elle allaicle.

Alors, dans la solitude de l'exil, il évoque les jours heureux qu'il a passés entre Marion et son fils de six mois, ce petit « bergeret » qu'il élevait avec la plus tendre sollicitude pour qu'un jour celui-ci pût le remplacer

Et au grand Pan faire los & cantique.

Malheureusement, il a fallu renoncer à ces joies domestiques, et, embrassant à la fois dans sa pensée le passé

Vie de Clément Marot. 241

disparu et l'avenir brisé, le poète continue sur ce ton mélancolique :

Mais maintenant la chance eft bien tornée, Car i'ay laissé Marion efplorée Dedans fon parc où l'humble paftorelle Fait, l'en fuy feur, lamentable querelle.

La date de ces vers était importante à déterminer. Mais il ne peut plus y avoir de doute à ce sujet; ils se rapportent bien à l'époque de l'arrivée de Marot à la cour de Ferrare, et par eux il nous est donné de connaître les sentiments intimes qui agitaient alors le poète. Comme bien on pense, celui-ci se garda de publier cette pièce. La livrer au public, c'eût été fournir des arguments à ses dénonciateurs. Dès leur naissance, ces vers étaient condamnés à rester ignorés et enfouis au milieu des papiers de l'auteur, et ce fut là en effet qu'on les trouva après sa mort. Mais si Marot s'était adressé à Dieu comme au seul confident assez sûr pour lui livrer ses plus secrètes pensées, il en est quelques-unes que nous verrons reparaître postérieurement. Dans VEglogue au roi, qu'il adressa à François I" deux ans après son retour en France, nous aurons à constater de frappantes analogies. Nous retrouverons le même berger parlant au même dieu Pan et, dans son récit, les mêmes détails, parfois les mêmes expressions. Après tout, Marot était libre de se copier lui-même et de reprendre son bien où il l'avait mis...

Tout semblait sourire à Marot dans cette aimable et hospitalière cour de Ferrare. La sécurité dans le présent, les ressources matérielles assurées pour l'avenir; que pouvait désirer de plus le poète? Aussi, lorsque sa Muse peut s'affranchir pour un instant des obsessions religieuses, elle reprend ses joyeuses allures d'antan et se livre aux courses les plus folles à travers le domaine de la fantaisie.

Marot avait lancé un premier Coq-à-Vasne alors qu'il était encore en France. Cet essai avait obtenu une grande vogue et suscité maints imitateurs. On s'imaginait qu'il suffisait de contrefaire Marot pour passer bon poète et, tandis que l'on s'ingéniait à la copie, on dépassait rarej. 16

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ment la caricature. A Ferrare, il prit fantaisie à Marot de revenir à un genre où il avait obtenu tant de succès et il composa son second Coq-à-l'asne ^ véritable bouquet de saillies aussi réjouissantes qu'imprévues. Du choc des pensées qui se heurtent sans qu'on sache d'où elles viennent, Jaillit comme un perpétuel pétillement d'esprit et de malice. Cette pièce présente une sorte de chronique rimée où s'entassent les principaux événements autour desquels s'agite la curiosité publique, et, comme Maître Clément se sent en sûreté à Ferrare, il a des quolibets pour tout le monde. Dans cette impitoyable revue, le poète fait défiler tour à tour et le pape, dont l'autorité est à vau-l'eau, et les coffres qui ne s'emplissent plus, et les moines qui n'ont qu'à attacher un grelot à leurs capuchons pour ressembler aux fous de la basoche, et les naïfs pleins d'illusions (Mélanchthon en tête) qui croient que l'on pourra trouver un terrain de conciliation en matière de foi, tandis que les cagots, en pleine chaire, « escument comme un verrat »

Et ne prefchent que des fagots Contre ces paoures hérétiques.

Marot rappelle à ce propos les craintes que l'on a inspirées au roi pour provoquer ses rigueurs contre les partisans de la Réforme :

Syre, ce difent ces caphars, Si vous ne bruflez ces maftins, Vous ferez, vn de ces matins, Sans tribut, taille, ne truage.

En effet, on avait fait entrer dans l'esprit du monarque que la religion nouvelle était un péril permanent pour son royaume et que, s'il ne l'extirpait, elle finirait par détruire son trône. Cette préoccupation était si tenace dans l'esprit du roi que nous la verrons percer plus tard dans les édits rendus contre les hérétiques... Ici, Marot réitère avec énergie sa protestation contre ceux qui veulent lui attribuer les Adieux aux dames de Paris. Là, avec un accent patriotique, il flétrit ceux qui abandonnèrent leur

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bon roi et firent « Tescole buyssonnière » à Pavie. Et toutes ces questions si graves de politique, de religion, d'honneur et de conscience, qu'il traite déjà sur le ton du badinage, sont assaisonnées par surcroît des gauloiseries les plus grasses. Il faut bien dire qu'à cette époque ces libres propos n'effarouchaient point la pudeur du bataillon féminin qui faisait cortège à la duchesse Renée; dames et même demoiselles d'honneur riaient à gorge déployée lorsque le poète débitait des maximes dans ce goût :

C'eft grand pitié quand beaulté fault A cul de bonne volunté.

Ou bien encore lorsqu'il résumait sous cette forme charitable son opinion sur la vertu des femmes :

De forte qu'on feroit vn crible

De touts les trous qui f'abandonnent

A ceulx qui les richefles donnent.

Comment expliquer ce triple aspect du poète? Comment pouvait-il osciller au même moment entre ces calculs de courtisanerie, ces extases de dévotion, ces excentricités de paillardise ? Dans ÏEpître au roi, c'est le sujet prosterné et repentant qui implore ; dans VÉpître aux deux sœurs et dans la Complainte du pastoureau, c'est l'apôtre résolu à marcher ou plutôt à engager les autres à marcher au bûcher; dans le second Coq-à-l'asne, c'est le cynique qui raille sur toutes choses, n'épargne personne et dont le ton est parfois voisin de l'impudence. En présence de cet alliage d'éléments si divers, bornons-nous à constater la bizarrerie de l'humaine cervelle. C'est du reste une surprise qui n'est pas rare au xvi^ siècle. Dans Rabelais, on rencontre côte à côte les plus étonnantes grossièretés de langage et les pensées les plus élevées. Cette énigme de l'esprit humain se présente d'une manière plus frappante encore dans les œuvres de Marguerite de Navarre : que dire et que penser d'une femme dont la plume peut écrire à la fois le Miroir de l'âme pécheresse et les nouvelles de VHeptaméron? Peut-être, après tout, ces oppositions sont-elles plus logiques qu'elles n'en ont l'air. Il est dans

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l'homme deux éléments distincts forcés de vivre ensemble et qui engendrent deux courants. Tandis que certaines natures tout d'une pièce ne sont capables de suivre que l'un de ces courants, certaines autres, plus souples, se laissent emporter tour à tour par l'un ou par l'autre, suivant la disposition du moment. Marot était de ces natures qui subissent alternativement les influences de la matière et de l'esprit.

Clément Marot composa beaucoup d'autres vers à Ferrare. Il est probable qu'ils n'ont pas tous été recueillis et par suite ne sont point parvenus jusqu'à nous (i). En tous cas, VÉpitre à Madame de Pons et plusieurs épigrammes à la même dame nous prouvent que sa Muse n'était point oisive.

La duchesse Renée était alors enceinte de son troisième enfant, Lucrèce d'Esté, qui devait devenir un jour la femme de François-Marie de la Rovère, duc d'Urbin. Pour célébrer les espérances que donnait cette grossesse, Marot versifia une pièce intitulée Avant-naissance du troisième enfant de Madame la duchesse de Ferrare (2). Mais, sous l'influence des idées qui commençaient à fermenter à la cour du duc d'Esté (et qui ne tarderaient pas à y semer un certain désarroi), Marot ne se contente pas de faire métier de poète. Et, sous sa plume, on rencontre nombre d'éléments divers. Certains passages sont une imitation aisée à reconnaître de la quatrième églogue de Virgile. On y trouve aussi comme une réminiscence d'Hérodote, à propos des coutumes de certains peuples qui déplorent à la naissance des enfants les peines que ceux-ci auront à subir dans la vie; il y a là une idée philosophique dont Marot se fait l'écho après bien d'autres. Coïncidence singulière, un Italien, le comte Matteo-Maria Buiardo, préparait à ce

(1) Ceci était écrit avant la manuscrit ne contient que fort

mise au jour par M. Gustave peu de choses inédites et des

Maçon du manuscrit de Chan- variantes à des pièces déjà con-

tilly, recueil formé par Marot nues plutôt que des pièces nou-

lui-même, pour être offert au velles.

connétable de Montmorency, des (2) Au mois de juillet; l'enfant

pièces composées durant son ne devait naître qu'au mois de

exil à Ferrare. Cependant ledit décembre suivant.

Vie de Clément Marot. 245

moment une traduction d'Hérodote qu'il dédiait à Hercule de Ferrare. Peut-être Marot avait-il eu connaissance de cette traduction. Mais le passage le plus important et qui nous révèle la préoccupation constante du poète est celui où il interpelle l'enfant qui va naître et, passant en revue toutes les merveilles qui l'attendent dans ce monde, lui dit :

Viens efcouter vérité reuelée

Qui tant de iours nous a efté cellée;

Viens efcouter, pour Tame refiouir,

Ce que cafFars veulent garder d'ouyr;

Viens veoir, viens veoir la befte fans raifon,

Grand ennemye de ta noble maifon,

Viens toft la veoir atout fa triple crefte,

Non cheue encor, mais de tomber bien prefte...

Aucune édition contemporaine de Marot ne reproduit cette pièce. Elle ne fut imprimée qu'après sa mort et encore n'osa-t-on pas laisser subsister les vers que nous venons de reproduire. Le Laboureur, dans la Suite des mémoires de Castelnau, en avait bien cité une partie, mais en les mutilant. C'est dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale que nous avons retrouvé le texte complet et original. Il eût été fâcheux de les perdre; ils marquent dans la vie de Marot une date, une transformation dans ses idées. On se tromperait pourtant si l'on y cherchait une adhésion absolue et sans réserve aux doctrines de la Réforme. Ce qu'il faut y voir plutôt, ce qu'on y trouve réellement, c'est la manifestation d'indépendance d'un esprit indigné contre une religion qui l'a gêné dans ses libres allures. Ce n'est point une idée irréligieuse qui hante le cerveau de notre poète, c'est la haine du despotisme romain pesant sur les consciences. Mais il s'en faut que Marot pour cela aille au « luthérisme », car il a horreur de toutes les servitudes. Lorsque nous le verrons approuver les principes de la Réforme, nous examinerons dans quelle mesure cette adhésion doit être tenue pour complète et irrévocable. A la cour de Ferrare, au moins dans l'entourage de la duchesse, on se montrait plutôt favorable aux idées nouvelles. Ainsi qu'à toutes les époques de révolution, il y avait élan des esprits généreux vers ce qui paraissait

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progrès. On était frappé de la dépravation du clergé; on aspirait à une plus grande pureté de mœurs. Les consciences se révoltaient contre les énormités que la cour de Rome prétendait imposer à la croyance publique et on saluait la Réforme comme le triomphe de la raison. Il se tenait, dans les appartements de Renée, des réunions où ces questions faisaient un perpétuel sujet de causeries, où l'on s'indignait contre le mal, où l'on s'enthousiasmait pour le bien. Les vers de Marot sont comme un écho de ces propos intimes. Seulement, ces propos étaient dangereux à répéter trop haut. Il ne fallait point, en effet, mécontenter le duc qui mettait les intérêts de sa politique au-dessus des controverses théologiques.

Pourtant, les préoccupations religieuses ne prenaient point tant de place dans l'existence des hôtes de la duchesse qu'il ne leur restât encore du temps pour deviser des choses de l'esprit, s'intéresser aux arts, composer des vers, faire de la musique, jouir des belles journées ensoleillées et du ciel bleu de l'Italie...

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