AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
Cette biographie , si longue qu'elle soit , n'est pas aussi complète que je l'aurois désiré. Je ne tiens pas à dire grand mal de mes prédécesseurs. Je n'eusse sans doute pas fait mieux qu'eux en leur temps ou dans leur position. Mais je crois pouvoir assurer que la vie de Marot étoit tout entière à faire ou à refaire, ce qui est pis encore. Je ne me suis pas trouvé débarrassé de ces soucis dont parle Génin , de ces soucis des premiers éditeurs qui défrichent le désert, tandis que les suivants n'ont plus qu'à dessiner un jardin.
Si l'on veut prendre la peine de parcourir les biographies de maître Clément qui précèdent les éditions de Lenglet du Fresnoy, du bibliophile Jacob, d'Auguis, de Campenon et des autres, on verra que, si j'ai eu à défricher certaines parties du désert, j'ai eu à extirper aussi bien des bottes de chardons.
Je n'ai pas éprouvé grand' peine à laisser intact au bibliophile Jacob le trésor d'épithètes sur la canaille monastique qui constitue la plus remarquable partie de son travail. Mais j'avoue que j'ai eu plus de ditiiculté à ne pas subir l'influence de ce minutieux roman d'amour que tous les historiens de
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Marot ont jusqu'ici copié si pieusement dans l'édition de Lenglet du Fresnoy.
J'ai redressé et élargi de mon mieux, à l'aide de beaucoup de recherches, la biographie de maître Clément. J'ai cru devoir m'appliquer à tracer les grandes lignes, à élucider minutieusement les points peu étudiés jusqu'ici. J'ai laissé de côté des discussions à mon sens secondaires. J'ai dû garder par devers moi la plus grande partie de mon étude sur la chronologie des œuvres, sur les amis du poëte, sur les milieux où il s'est trouvé. Enfin, je laisse à mes successeurs bien des hypothèses à détruire ou à fortifier.
J'ai pris, pour établir l'édition que je présente au lecteur, le texte de 1538, c'est-à-dire le dernier dont on puisse dire avec certitude qu'il a été approuvé par l'auteur. Toutefois, je ne l'ai pas copié servilement, et j'ai consulté toutes les éditions importantes du xvi« siècle, depuis les plaquettes, et la première de Pierra Roffet jusqu'à celle de Niort.
J'ai admis dans ce recueil quelques pièces trop libres pour mon goût, mais que leur célébrité ne m'a pas permis de repousser. J'ai craint, par exemple, qu'on ne m'accusât de donner un choix trop puérilement incomplet de Marot si j'en avois exclu des œuvres qui, comme les Blasons du beauet du laid Tétin, ont joué un rôle important dans l'histoire de notre littérature. Je me suis dit que, si Marot est un classique, c'est un classique du XVI*' siècle, et que l'on ne peut exiger de lui cette réserve que la sévérité d^ nos mœurs et la dignité de notre littérature ont introduite dans la langue de notre temps. Marot dit le mot là où Racine emploie la périphrase, là où la périphrase racinienne elle-même émeut notre pudeur. Marot appelle chemise cet objet que l'illustre tragique nomme le simple appareil d'une beauté, cet objet dont le seul souvenir, rappelé dans un de nos romans, jetteroit à la renverse les lecteurs de George Sand. J'implore humblement pour le poëte barbare du xvi^ siècle l'indulgence de nos auteurs contemporains. J'espère, du reste, avoir gardé une juste mesure.
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J'ai rejeté de propos délibéré toute note de pure érudition. Mais j'ai cru ne devoir pas reculer devant les explications les plus minutieuses , les élucidations les plus persévérantes.
Je ne veux pas terminer sans remercier cordialement ceux qui m'ont si obligeamment fourni les renseignements dont j'ai eu besoin. Je prie MM. Saige, archiviste aux archives de l'empire ; Emile Dufour et d'Araqui , de Cahors ; Lucien Merlet , archiviste à Chartres ; Emile Travers, de Caen ; Pehant, bibliothécaire à Nantes, de me permettre de les nommer à la fin de ce travail qui, sans eux, eût été bien inférieur encore à ce qu'il est aujourd'hui.
Quand j'entreprins t'escrire ceste lettre, Avant qu'un mot à mon gré sceusse mettre, En cent façons elle fut commencée, Plustost escripte et plustost effacée, Soubdain fermée et tout soubdain desclose, Craignant avoir oublié quelcque chose, Ou d'avoir mis aulcun mot à refaire.
Et, briefvement, je nesçavois que faire. De l'envoyer vers toy, mon réconfort; Car, pour certain , Doubte advertissoit fort Le mien esprit de ne la commencer.
Ne devers toy en chemin l'advancer.
Incessamment venoit Doubte me dire :
(( Homme abusé , que veulx-tu plus escrire ? Tous tes escriptz , envoyez à Fiance , ^ Sont mis au fons du coffre d'Oubliance.
i. A Confiance, à quelqu'un de bonne foi.
N'as-tu point d'yeux, ne vois-tu pas que celle Où tu escritz , ses nouvelles te cèle ! Si tes envoys luy fussent agréables , Elle t'eust faict responces amyables.
Croy-moy, amy, que les choses peu plaisent Quand on les voyt, si les voyans * se taisent. »
Ainsi disoit Doubte, plaine d'esmoy.
Mais Ferme-Amour, qui estoit avecq moy.
Me dit : « Amant, il fault que tu t'asseures;^ Te convient-il doubter en choses seures? Sçais-tu pas bien qu'en cueur de noble dame Loger ne peult ingratitude infâme?
S' elle a de toy quelcque escript apperceu, Croy qu'à grand joye aura est-é receu , Leu et releu, baisé et rebaisé, Puys mis à part, comme ung trésor prisé.
Et si pour toy ne mect lettres en voye, Craincte ne veult que vers toy les envoyé, Car bien souvent lettres et messagers Les dames font tomber en gros dangers.
Parquoy, amy, ne laisse point à prendre La plume en main , en luy faisant apprendre Que quand jamais elle ne t'escriroit, Jà pour cela t' amour ne périroit.
Si par amour le fais, comme je pense, Mal n'en viendra, mais plustost recompense, Pource que chose estant d'amour venue Voulentiers est par amour recongnue.
Recongnois doncq que celle où tu t'adresses.
i . Ceux qui les voient.