‹ Les Œuvres complètesChapitre 13 sur 34 · PL · texte numérisé non relu

PL

contient. $ Si plein de sérénité tout à l’heure, avec son brand' air de conquête et de dédain, DU maintenant po

pris de détresse.

— Mais je veux absolument qu’elle passe, cher ami!

: Vous me mettriez dans le plus mortel embarras, car D ’ai

promis à Silviane qu’elle passerait.

Et tout son désarroi de vieil homme acoquiné, prêt à payer de n’importe quel prix le plaisir dont on le sevrait,

‘apparut dans l’effarement de ses veux et le tremblement PP je

de ses lèvres.

..«— Bon! bon! dit Fonsègue qui s’égaya Macrétement. heureux de cette complicité, du moment que c’est si grave, la note. Fate je vous en donne ma parole

1 ÉPRGRRGRE !

Tous les convives se trouvaient là, puisqu'on n’avait à dre ni Gérard, ni Dutheil. Et l’on passa enfin dans la salle à manger, pendant que les derniers coups de marteau

-montaient des salons de vente, en bas. Eve était entre le général de Bozonnet .et Fonsègue : ;: Duvillard, entre Mme, Fonsègue et Rosemonde ; et les deux enfants,

Camille et Hyacinthe, occupaient les deux bouts. Ce

fut un déjeuner un peu hâté, un peu bousculé, car des femmes de service, à trois reprises, vinrent soumettre

-des difficultés, demander des ordres. Continuellement, “les portes battaient, les murs eux-mêmes semblaient être

secoués par le branle inusité dont les derniers préparatifs agitaient l’hôtel. Et l’on causa à bâtons rompus, tous gagnés par la fièvre, sautant d’un bal donné la veille au ministère de intérieur, à la fête populaire qui aurait lieu le lendemain, jour de la mi-carême, retombant toujours à l’obsession de la vente, le prix qu’on avait payé les objets, le prix qu’on les vendrait, le chiffre probable de la recette totale, tout cela noyé dans d’extraordinaires histoires, dans des plaisanteries et des rires. Le général ayant nommé le juge d’instruction Amadieu, Eve dit qu’elle n’osait plus l’inviter à déjeuner, tant elle les avait pris au Palais ; mais elle espérait bien qu'il allait venir lui faire son offrande. Fonsègue s’amusait à taquiner la - princesse Rosemonde sur sa robe de satin feu, où il prétendait qu’elle cuisait déjà de toutes les flammes de l'enfer, ce qui la ravissait au fond, dans son satanisme, sa passion du moment. Duvillard se montrait correctement galant à l’égard de la silencieuse MM€ Fonsègue, tandis qu’Hyacinthe, pour étonner la princesse elle-même, expliquait en mots rares l’opération de magie, par laquelle on faisait un ange d’un homme vierge, après l’avoir dépouillé de toute virilité. Et Camille, très heureuse, très excitée, jetait de temps à autre un regard brûlant sur sa mère, . qui s’inquiétait et s’attristait davantage, à mesure qu’elle la sentait plus vibrante, plus agressive, résolue à la guerre ouverte et sans merci.

Comme le dessert s’achevait, la mère entendit sa fille dire très haut, d’une voix perçante de défi :

— Ah! ne me parlez pas de ces vieilles dames qui semblent jouer encore à la poupée, fardées, habillées en communiantes. Au fond, toutes des ogresses! Je les ai en horreur.

Nerveusement, Eve se tes s’exCusa. |

— Je vous demande pardon de vous presser ainsi. Vraiment, on ne sait si l’on déjeune. Mais j’ai peur qu ’on ne nous laisse pas prendre le café... Et, tout de même, nous

allons respirer un peu.

Le café était servi dans le petit salon bleu et argent, où fleurissait une admirable corbeille de roses jaunes, cette passion que la baronne avait pour les fleurs, et qui chan- geait l’hôtel en un continuel printemps. Tout. de suite,

leurs tasses fumantes à la main, Duvillard emmena Fonsègue dans son cabinet, pour fumer un cigare, en causant librement ; et, d’ailleurs, la porte resta grande ouverte, on entendait leurs grosses voix confuses. Le général de Bozonnet, ravi d’avoir trouvé en Mme Fonsègue une personne sérieuse et résignée, écoutant sans jamais interrompre, lui racontait la très longue histoire de ia femme d’un officier qui avait suivi son mari dans toutes les batailles, en 1870. Hyacinthe ne prenait pas de café, qu’il appelait avec mépris un breuvage de concierge, Ïl se délivra un instant de Rosemonde, occupée à boire un petit verre de kummel, à légers coups de langue, et il vint dire tout bas à sa sœur :

. — Tu sais, c’est stupide ce que tu as lancé tout à l’heure, pour maman. Moi, je m’en moque. Mais ça finit par se Voir, et je t’avertis que ça manque de distinction.

Camille le regarda fixement de ses yeux noirs.

: — Toi, je te prie de ne pas te mêler de mes affaires.

il fut pris de peur, il flaira l’orage et se décida à conduire Rosemonde dans le grand salon rouge voisin, pour lui montrer un tableau nouveau que son père avait acheté la veille. Le général, appelé par lui, y amena Me Fonsègue.

. Alors, la mère et la fille se trouvèrent un instant seules, en présence. Eve, comme brisée, s’était appuyée à une console, lasse au moindre chagrin, d’une molle bonté toujours prête aux larmes, dans son naïf et complet égoisme. Pourquoi donc sa fille l’exécrait-elle ainsi, s’acharnait-elle à troubler le dernier bonheur d’amour où son cœur s’attardait? Elle la regardait, navrée, plus désespérée qu'irritée, et elle eut l’idée malheureuse, au moment où la jeune fille allait, elle aussi, passer dans le salon, de la retenir, pour lui faire une observation sur sa toilette. |

— Tu as bien tort, ma pauvre enfant, de t’entêter à t’habiller en vieille femme. Ça ne t’avantage guère.

Et, dans ses yeux tendres de belle femme courtisée, adorée, apparaissait clairement sa pitié, à l’égard de cette créature laide et contrefaite, qu’elle n’avait jamais pu s’habituer à reconnaître pour sa fille. Une épaule plus haute que l’autre, de longs bras de bossue, un profil de

chèvre noire, était-ce possible qu’une telle disgrâce fût sortie de sa beauté souveraine, cette beauté qu’elle avait passé sa vie entière à aimer elle-même, à soigner avec dévotion, la religion unique qu’elle eût pratiquée? Toute sa peine et toute sa honte d’avoir eu une pareille enfant tremblaient dans sa voix.

Camille s’était arrêtée net, comme si un coup de cravache l’avait cinglée en plein visage. Elle revint près de sa mère. Et l’abominable explication partit de là, de ces simples paroles, dites à demi-voix.

— Tu trouves que je m’habille mal... Il fallait t’occuper de moi, veiller à ce que mes toilettes fussent de ton saut m apprendre ton secret d’être belle.

. Déjà, Eve regrettait son attaque, ayant horreur des impressions pénibles, des querelles aux mots blessants. Elle voulut se dérober, surtout à ce moment de hâte, lorsqu'on les attendait en bas, pour la vente.

. — Voyons, tais-toi, ne fais pas la méchante, lorsque tout ce monde peut nous entendre... Je t’ai aimé...

D'un petit rire contenu, terrible, Camille l’interrompit.

— Tu m'as aimée!... Ah! ma pauvre maman, quelle drôle de chose tu dis là! Est-ce que tu as jamais aimé quelqu'un? ‘Tu veux qu’on t’aime, et ça, c’est autre chose. Mais ton enfant, un enfant, est-ce que tu sais seulement comment on l’aime?... Tu m'’as toujours abandonnée, écartée, lâchée, me trouvant trop laide, indigne de toi, n’ayant d’ailleurs pas assez déjà des jours et des nuits pour t’aimer toi-même... Et, ne mens donc pas, ma pauvre maman, tu es encore à me regarder là, comme un monstre qui te répugne et qui te gêne.

Dès lors, ce fut fini, la scène dut aller jusqu’au bout, dans un chuchotement de fièvre, visage contre visages les dents serrées.

— Je t’ordonne de te taire, Camille! Je ne puis supie un tel langage.

Je n ai pas à me taire, lorsque tu cherches à me bless ser. Si j'ai le tort de m’habiller en vieille femme, c’est que peut-être une autre à le ridicule de s’habiller en jeune fille, en mariée.

— En mariée, je ne comprends pas.

..— Oh! tu comprends parfaitement... Je veux pourtant

que tu le saches, tout le monde ne me trouve pas aussi laide que tu sembles t’efforcer de le faire croire.

— Si tu es laide, c’est que tu t’arranges mal, je n’ai pas dit autre chose.

— Je m ‘arrange comme il me plaît, et très bien sans doute, puisqu ’on m'aime telle que Je suis.

— Vraiment, quelqu'un t’aime? Qu'il nous le fasse donc savoir, et qu’il t’épouse!

— Mais certainement, mais certainement! Ce sera un bon débarras, n’est-ce pas? et tu me verras en mariée!

Leurs voix montaient, malgré leur effort. Camille s’arrêta, reprit haleine, ajouta d’une voix basse et sifflante :

— Gérard doit venir, ces jours-ci, vous demander ma main.

Blême, Eve parut ne pas avoir compris.

— Gérard... Pourquoi me dis-tu cela?

— Mais parce que c’est Gérard qui m’aime et qui va m'épouser.. Tu me pousses à bout, tu me répètes toujours que je suis laide, tu me traites en monstre dont personne ne voudra. Et il faut bien que je me défende, que je t’apprenne ce qui est, pour te prouver que tout le monde n’a pas ton goût.

Il se fit un silence, la querelle parut finie, devant l’affreuse chose, tout d’un coup évoquée, dressée entre elles. Mais il n’y avait plus là une mère et une fille, c’étaient deux rivales qui souffraient et combattaient.

Eve respira longuement, regarda, dans l’angoisse, si personne n’entrait pour les voir et les entendre. Puis, résolue :

— Tu ne peux pas épouser Gérard.

— Pourquoi donc ne puis-je pas épouser Gérard?

— Parce que je ne le veux pas, parce que c’est LPO sible.

— Ce n’est pas une raison, cela. Dis-moi la raison.

.— La raison, c’est que ce mariage est impossible, voilà tout.

— Non, la raison, je vais te la dire, moi, puisque tu m’y forces... La raison, c’est que Gérard est ton amant, Mais qu'est-ce que ça ‘fait, puisque je le sais et que je veux bien de lui tout de même?

Ses yeux. enflammés ajoutaient : : ‘* Et que c’est pour JE surtout que je le veux ?”. Sa longue torture d’infirme, sa rage d’avoir, depuis le Pr vu sa mère belle, courtisée, adorée, la soulevait, se vengeait en un triomphe méchant. Enfin, elle le lui prenait donc, cet amant si longtemps jalousé!

..— Tu es une malheureuse, bégaya Eve défaillante, frappée au cœur. Tu ne sais ce que tu dis et ce que tu me fais souffrir.

Mais elle dut se taire de nouveau, se redresser et sourire, car Rosemonde, accourue du Son voisin, lui criait qu’on la demandait en bas. Les portes de l’hôtel allaient être ouvertes, il fallait qu'elle fût à son comptoir. Oui, tout de suite, elle descendait. Et elle s’appuyait à la console, derrière elle, pour ne pas tomber.

— Tu sais, vint dire Hyacinthe à sa sœur, c’est idiot, de vous disputer comme ça. Vous feriez bien mieux de descendre.

Camille le renvoya durement.

— Va-t’en, toi! et emmène les autres. Ça vaudra mieux qu'ils ne soient pas sur notre dos.

Hyacinthe regarda sa mère, en fils qui savait et qui trouvait ça ridicule. Puis, vexé de la voir si peu énergique devant sa gale de sœur, comme il nommait celle- “Ci, il haussa les épaules, les tn an toutes les deux à leur bêtise, se décidant à emmener les autres. On entendit les rires de Rosemonde qui s’éloignait, tandis que le général descendait avec Mme Fonsègue, à laquelle il racontait une nouvelle histoire. Mais, à ce moment, quand la mère et la fille se crurent seules, des voix encore vinrent à leurs oreilles, les voix toutes voisines de Duvillard et de Fonsègue. Le père était toujours là, qui pouvait les entendre.

Eve sentit qu’elle aurait dû quitter la place. Et elle n’en trouvait pas la force, c’était impossible sur le mot qui l’avait frappée comme d’un soufflet, dans la détresse où la jetait la crainte de perdre son amant.

— Gérard ne peut t’épouser, il ne t’aime pas.

— [l m'aime,

— Tu t'imagines qu'il t’aime parce qu’il s’est montré

bon pour toi, par gentillesse, en te voyant délaissée... Il ne t’aime pas.

:— 1] m'aime... Il m’aime, parce que d’abord je ne suis pas une bête, comme tant d’autres, et il m’aime surtout parce que je suis jeune. ù

C’était une blessure nouvelle, faite avec une cruauté moqueuse, où sonnait la joie triomphante de voir enfin se müûrir et se faner cette beauté dont elle avait tant souffert.

— La jeunesse, ah! vois-tu, ma pauvre maman, tu ne sais plus ce que c’est... Si je ne suis pas belle, je suis jeune, je sens bon, j’ai des yeux purs, des lèvres fraîches. Et tout de même j’ai tant de cheveux, et si longs, qu'ils suffiraient à m'’habiller, si je voulais. Va, on n'est jamais laide, quand on est jeune. Tandis que, lorsqu’on n’est plus jeune, ma pauvre maman, va, c’est bien fini. On a beau avoir été belle, s’entêter à l’être encore, rien ne reste que des ruines, que la honte et le dégoût.

. Elle avait dit cela d’une voix si féroce, si aiguë, que chaque phrase était entrée dans le cœur de sa mère, comme un couteau. Des larmes en montèrent aux yeux de la malheureuse, frappée en sa plaie vive. Ah! c'était vrai, elle restait sans arme contre la jeunesse, elle n’agonisait que de vieillir, que de sentir l’amour s’en aller d’elle, maintenant qu’elle était pareille au fruit trop mûr, tombé de la branche.

— Jamais la mère de Gérard ne consentira à ce qu’il t’épouse.

— Il la décidera, ça le regarde... J’ai deux millions, on arrange bien des choses avec deux millions.

— Veux-tu donc le salir, dire qu’il t’épouse pour ton argent ?

: — Non, non! Gérard est un garçon très honnête et très gentil. Il m’aime, il m’épouse pour moi... Mais, enfin . il n’est pas riche, il n’a pas de situation assurée, à trentesix ans, et c’est tout de même à prendre en considération, une femme qui vous apporte la richesse avec le bonheur... Car, entends-tu, maman, c’est le bonheur que je lui apporte, le vrai, l’amour partagé, certain de l’avenir!

Üne fois encore, elles se retrouvaient visage contre visage, L’exécrable scène, coupée par les bruits environ-

nants, abandonnée, reprise, s’éternisait, tout un drame assourdi, d’une violence de meurtre, mais sans éclat, les voix étranglées. Ni l’une ni l’autre ne cédait, même sous la menace d’une surprise possible, avec toutes les portes ouvertes, les domestiques qui pouvaient entrer, Ja voix du père qui continuait à sonner gaîment, là, près d'elles.

— Il t'aime, il t’aime... C’est toi qui dis cela. Lui ne te l’a jamais dit.

— Il me l’a dit vingt fois, il me le répète chaque fois

que nous sommes seuls.

— Oui, comme à une petite fille qu’on veut amuser. Jamais il ne t’a dit qu’il était résolu à t’épouser.

— Il me l’a dit encore la dernière fois qu'il est venu. Et c’est arrangé, j'attends qu’il décide sa mère et que | fasse sa demande.

— Ah! tu mens, tu mens, malheureuse! Tu veux me faire souffrir, et tu mens, tu mens!

Sa douleur, enfin, éclatait dans ce cri de protestation. Elle ne sut plus qu’elle était mère, qu’elle parlait à sa fille. La femme amoureuse seule demeurait, outragée, -exaspérée par une rivale. Et elle avoua, en un sanglot.

— C’est moi, moi qu’il aime! La dernière fois, il m’a juré, tu entends! juré sur son honneur, qu’il ne t’aimait pas, que jamais il ne t’épouserait.

Camille, riant de son rire aigu, prit un air d’apitoiement railleur.

— Ah! ma pauvre maman, tu me fais de la peine. Es-tu assez enfant! Oui, en vérité, c’est toi qui es l’enfant... Comment! toi qui devrais avoir tant d’expérience, tu te laisses prendre encore aux protestations d’un homme! Et celui-là n’est pas méchant, et c’est même pourquoi il te jure tout ce que tu veux, un peu lâche au fond, désireux surtout de te faire plaisir.

— Tu mens, tu mens!

— Voyons, raisonne... S'il ne vient plus, s’il a esquivé ce matin le déjeuner, c’est qu’il a de toi par-dessus la tête. Tu es lâchée, ma pauvre maman, il faut que tu aies le courage de te bien mettre cela dans la tête. Il reste gentil, parce qu'il est bien élevé et qu’il ne sait comment rompre. Enfin, il a pitié de toi. a}

— Tu mens, tu mens!

— Mais questionne-le, en bonne mère que tu devrais être. Aie une franche explication avec lui, demande-lui amicalement ce qu’il entend faire. Et sois gentille à ton tour, comprends que, si tu l’aimes, tu devrais me le donner tout de suite, dans son intérêt. Rends-lui sa liberté, tu verras bien que c’est moi qu’il aime.

—— Tu mens, tu mens!... Ah! misérable enfant, qui ne veux que me torturer et me tuer!

Et, dans sa furieuse détresse, Eve se rappela qu’elle était la mère, qu’elle devait corriger cette fille indigne. Elle ne trouva pas de bâton, elle arracha de la corbeille des roses jaunes, qui les grisaient toutes deux de leur puissante odeur, une poignée de ces fleurs à hautes tiges épineuses, et elle en souffleta Camille. Une goutte de sang parut à la tempe gauche, près de la paupière.

Sous la correction, la jeune fille, pourpre, affolée, s’était jetée en avant, la main haute, prête à frapper, elle aussi.

— Ma mère, prenez garde! Je vous jure que je vous battrais comme une simple gueuse... Et, dites-vous bien ceci maintenant, je veux Gérard, j’épouserai Gérard, je vous le prendrai par le scandale, si vous ne me le donnez pas de bonne grâce.

Apres son acte de colère, Eve était tombée sur un fauteuil, brisée, éperdue. Et toute son horreur des querelles revenait, dans son besoin de vie heureuse, d’égoiste jouissance à être caressée, flattée, adorée. Tandis que Camille, menaçante, dévorante, se montrait enfin à nu, l’âme dure et noire, sans pardon, ivre de sa cruauté. Il y eut un silence suprême, pendant lequel on entendit de nouveau la voix gaie de Duvillard, venant du cabinet voisin.

Doucement, la mère s’était mise à pleurer, lorsque Hyacinthe, le fils, remonté en courant, tomba dans le petit salon. Il regarda les deux femmes, il eut un geste d’indulgent mépris.

— Hein? vous êtes contentes, qu est-ce que je vous disais? Comme si vous n’auriez pas mieux fait de descendre tout de suite! Vous savez que tout le monde

vous demande, en bas. C’est imbécile. Je viens vous: chercher.

Peut-être Eve et Camille ne l’auraient-elles pas suivi encore, dans le tremblement où elles étaient, le besoin qu’elles avaient de se blesser et de souffrir davantage... Mais Duvillard et Fonsègue sortaient du cabinet, ayant fini leur cigare, parlant de descendre, eux aussi. Et Eve dut se relever, sourire, les yeux secs, pendant que Camille, devant une glace, arrangeaït ses cheveux, essuyait avec la corne de son mouchoir la petite goutte rouge qui perlait à sa tempe.

: En bas, dans les trois vastes salons, décorés de tapisseries et de plantes vertes, la foule était déjà considérable. On avait drapé les comptoirs de soie rouge, ce qui encadrait les marchandises d’un éclat, d’une gaîté: sans pareille. Et il n’était pas de bazar qui aurait pu lutter avec les mille objets entassés là, car on y trouvait. de tout, depuis des esquisses de maîtres et des autographes d’écrivains célèbres, jusqu’à des chaussettes et à. des peignes. Ce pêle-mêle lui-même était un attrait, sans compter le buffet, où de belles mains blanches servaient du champagne, ni les deux loteries, un orgue et une charrette anglaise attelés d’un poney, dont un essaim de jeunes filles charmantes, lâchées à travers la cohue, vendaient les billets. Mais, comme Duvillard y avait bien compté, le grand succès de la vente allait être surtout. dans le petit et délicieux frisson que les belles dames. éprouvaient en passant sous le porche, où avait éclaté la bombe. Les grosses réparations étaient terminées, les. murs et les plafonds pansés, refaits en partie. Seulement. les peintres n'étaient pas venus encore, les terribles blessures apparaissaient comme des cicatrices récentes, aux parties crayeuses de pierre et de plâtre neufs. Des têtes inquiètes, ravies pourtant, sortaient des voitures, dont. le défilé continu ébranlait le pavé sonore de la cour. Et, après l’entrée, dans les trois salons, devant les comptoirs: de vente, les conversations ne tarissaient pas. ‘* Ah! ma chère, avez-vous vu, c’est effrayant, effrayant, toutes ces. balafres, la maison entière a failli sauter ; et dire que: ça peut recommencer, pendant que nous sommes là. Vraiment, il faut du courage pour venir ; mais cette:

“Œuvre est si méritoire, il s’agit d’un nouveau pavillon à construire. Et puis, les monstres verront que, tout de même, nous n’avons pas peur ??

“Lorsque la baronne Eve descendit enfin occuper son comptoir avec sa fille Camille, elle y trouva les vendeuses en pleine fièvre déjà, sous la direction de la princesse Rosemonde, qui, en ces sortes d’occasions, était extraordinaire de ruse et de rapacité. Elle volait -«les clients avec nn |

— Ah! vous voilà! cria-t-elle. Défiez-vous d’un tas de marchandeuses qui sont ici pour faire de bons coups. Je les connais, elles guettent les occasions, bousculent les étalages, attendent qu’on perde la tête et qu’on ne s’y reconnaisse plus, pour payer moins cher que dans les vrais magasins... Je vais les saler, moi, vous allez voir.

Eve, qui était une vendeuse exécrable, et qui se

-contentait de trôner dans son comptoir, dut s’égayer -avec les autres. Elle affecta de faire, doucement, quelques “recommandations à Camille, que celle-ci écouta en souriant., d’un air d’obéissance. Mais la triste et misérable - femme succombait sous l’émotion, dans la pensée d’an- goisse de rester là jusqu’à sept heures, à souffrir devant tout ce monde, sans soulagement possible. Et ce fut pour elle un répit que d’apercevoir l’abbé Pierre Froment, qui l’attendait, assis sur une banquette de velours rouge, près du comptoir. Les jambes rompues, elle s'assit à côté de lui.

— Ah! monsieur l’abbé, vous avez reçu ma ire: vous êtes venu... J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, et cette nouvelle, j’ai voulu vous laisser le plaisir de la donner vous-même à votre protégé, à ce Laveuve, que vous m’avez recommandé si chaudement... Toutes les

formalités sont remplies, vous pouvez nous l’amener demain à l’Asile. Ç

Stupéfait, Pierre la regardait. AUX

— Laveuve... Il est mort!

À son tour, elle s’étonna. |

— Comment, il est mort!... Mais vous ne m’en avez rien dit! Si je vous contais tout le mal qu’on s’est donné, ‘tout ce qu’il a fallu défaire et refaire, et les discussions, -et les paperasses! Vous êtes sûr qu “l'est mort?

— Oh! oui, il est mort... Il y a un mois qu'il est

Or

— Un mois qu’il est mort! Nous ne pouvions pas

savoir, VOUS ne nous avez plus donné signe de vie... Ah!

mon Dieu! quel ennui qu’il soit mort, cela va nous forcer à tout défaire encore une fois !

— Il est mort, madame, j'aurais dû vous en prévénir,

c’est vrai. Mais, que EE Le il est mort!

Et ce mot de mort qui revenait, l’aventure de ce mort

- dont elle s’occupait depuis un mois, la glaçait, achevait - de la désespérer, comme le mauvais présage de la mort. - froide où elle se sentait descendre, dans le linceul de son

dernier amour. Tandis que Pierre, malgré lui, souriait amèrement de tant d’ironie atroce. Ah! charité pot qui vient lorsque les gens sont morts!

Le prêtre resta sur la banquette, quand la baronne du

se lever, en voyant arriver le juge d’instruction Amadieu,

très pressé, ayant hâte de faire acte de présence et d’acheter un menu objet, avant de retourner au Palais.

- Mais le petit Massot, le reporter du Globe, qui rôdait

autour des comptoirs, l’aperçut, fondit sur lui, en mal de renseignements. Il l’enveloppa, le soumit à la question, pour savoir où en était l’affaire de ce Salvat, cet ouvrier mécanicien qu’on accusait d’avoir déposé la bombe sous

. le porche. N’était-ce qu’une invention de la police, comme le disaient certains journaux? ou bien était-ce vraiment

la bonne piste? la police allait-elle enfin l’arrêter? Et

. Amadieu se défendait, répondait avec raison que l’affaire

ne le regardait pas encore, qu’elle ne deviendrait sienne que si ce Salvat était arrêté et si on lui confiait l’instruc-.

: tion. Seulement, dans son air d'importance finaude, dans - 8a correction de magistrat mondain aux yeux d'acier, . perçaient toutes sortes de sous-entendus, comme s’il était

au courant déjà des moindres détails et qu’il eût promis de grands événements pour le lendemain. Des dames faisaient cercle, un flot de jolies femmes, enfiévrées de curiosité, se bousculant pour entendre cette histoire de-

: brigand, qui leur mettait la petite mort à fleur de peau. . Amadieu s’esquiva, lorsqu'il eut payé vingt francs, à la . princesse Rosemonde, un étui à cigarette qui valait DE

trente sous.

.Massot, en reconnaissant Pierre, était venu lui serrer la main.

— N'est-ce pas? monsieur l’abbé, ce Salvat doit être loin, s’il a de bonnes jambes et s’il court toujours. La pote me fera toujours rire. |

Mais Rosemonde lui amenaït Hyacinthe.

..—— Monsieur Massot, vous qui allez partout, je vous prends pour juge... Le Cabinet des Horreurs, à Montmartre, la taverne où Legras chante ses F leurs du pavé.

ME endroit délicieux, madame. Je n’y mènerais pas un gendarme.

— Ne plaisantez PP; monsieur Massot, c’est très sérieux. N'est-ce pas qu’une femme honnête peut y aller, quand un monsieur l’accompagne ?

Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna. Vers Hyacinthe.

— Ah! vous voyez bien que M. Massoi ne dit pas non. Vous m'y conduirez ce soir, c’est juré, c’est juré!

Et elle se sauva, elle retourna vendre un paquet d” épingles dix francs à une vieille dame, pendant que le jeune homme se contentait de dire, de sa voix désabusée :

— Elle est idiote, avec son Cabinet des Horreurs.

Massot, philosophiquement, haussa les épaules. Il fallait bien qu’une femme s’amusât. Puis, lorsque Hyacinthe se fut éloigné, traînant son mépris pervers, parmi les belles filles qui vendaient les billets de loterie, il se permit de murmurer :

— Ce petit-là, tout de même, aurait grand besoin qu’une femme fît de lui un homme.

Et, s’interrompant, s’adressant de nouveau à Pierre :

— Tiens! Dutheil!... Que disait donc Sanier, ce matin, que Dutheil Po Chérait ce soir à Mazas?

En effet, Dutheil, très pressé, très souriant, fendait la foule, afin de réjoindre Duvillard et Fonsègue, qui Caüsaient toujours, debout près du comptoir de la baronne. Et, tout de suite, il agita la main, en signe de victoire, pour dire qu’il avait réussi dans la délicate mission dont il s’était chargé. Il ne s’agissait de rien moins que d’une . manœuvre hardie, destinée à hâter l’entrée de Silviane ‘à la Comédie-Française. Elle avait eu l’idée d’amener le

baron à la faire dîner, au Café Anglais, avec un critique influent, qui, disait-elle, forcerait l’administration à lui ouvrir toute grande la porte, dès qu’il la connaîtrait. Et : Fimvitation n’était pas-facile à faire accepter, car le critique passait pour grognon et sévère. Aussi Dutheil, repoussé d’abord, dépioyait-il depuis trois jours toute sa diplomatie, mettant en jeu les plus lointaines influences. I] rayonnait, il avait vaincu.

— Mon cher baron, c’est pour ce soir, sept heures et demie. Ah! sapristi, j'ai eu plus de mal que pour ee le vote d’une émission à lots!

Et il riait, avec sa jolie impudence d’homme de plétsir, ‘que sa conscience d’homme politique gênait si peu, très amusé par cette allusion à la dénonciation nouvelle de

La Voix de Peuple.

— Ne plaisantez pas, dit tout bas Fonsègue, qui voulut

s’égayer, lui, à le terrifier un peu. Ça va très mal.

Dutheil devint pâle, vit le commissaire de police et Mazas. Ça le prenait par crises, comme les coliques. Mais, dans son manque ingénu de tout sens moral, il se rassu-

rait, se remettait à rire aussitôt. Que dan la vie était Bonnes

— Bah! répliqua-t-il gaîment, en clignant l’œil du côté de Duvillard, le patron est là.

Celui-ci, content, lui avait serré les mains, l’avait remercié, en disant qu’il était un gentil garçon. Et, se tournant vers Fonsègue :

— Dites donc, vous en êtes, ce soir. Oh!ille faut, je veux quelque chose d’imposant, autour de Silviane. Dutheil représentera la Chambre, vous le journalisme, moi la finance.

Il s’interrompit brusquement, en voyant arriver ‘Gérard, qui, sans hâte, l’air sérieux, s’ouvrait un discret ‘passage, au travers des jupes. Il l’appela du geste.

— Gérard, mon ami, il faut que vous me rendiez un Service.

Puis, il lui conta la chose, l’acceptation si désirée du critique influent, le dîner qui allait décider de l’avenir de

Silviane, le pire où étaient tous ses amis de se out autour d'elle.

-— Je ne peux pas, répondit le jeune homme embarrassé, je dîne chez ma mère, qui était un peu souffrante ce matin. |

— Votre mère est trop raisonnable pour ne pas comprendre qu’il y a des affaires d’une gravité exceptionnelle. Retournez vous dégager, contez-lui une histoire dites-lui qu’il y va du bonheur d’un ami.

Et comme Gérard faiblissait :

— Enfin, mon cher, j’ai besoin de vous, il me faut un homme du monde. Le monde, vous savez, c’est une si grande force, au théâtre. Si notre Silviane a le monde avec elle, son triomphe est assuré.

Gérard promit, puis resta là un instant, à causer avec son oncle, le général de Bozonnet, très égayé par cette cohue de femmes, où il flottait, dans la bousculade, tel qu’un vieux navire désemparé. Après avoir remercié Mme Fonsègue de sa complaisance à écouter ses histoires, en lui achetant pour cent francs un autographe de Mgr Martha, il s'était perdu parmi l’essaim des jeunes filles, rejeté de l’une à l’autre, Et il revenait, les mains chargées de billets de loterie.

— Ah! mon gaillard, je ne te conseille pas de te risquer parmi ces jeunes personnes. Ton dernier sou y resterait. Mais, tiens! voici Mlle Camille qui t’appelle,

Celle-ci, en effet, depuis qu’elle avait aperçu Gérard, attendait, lui souriait de loin. Et, lorsque leurs regards se rencontrèrent, il dut aller à elle, bien qu’au même moment il eût senti sur lui les yeux désespérés d’Eve, qui l’appelaient, le suppliaient, eux aussi. Tout de suite Camille, se sentant surveillée par sa mère, exagéra son amabilité de vendeuse, profita des petites licences que la fièvre charitable autorisait, glissa dans les poches du Jeune homme de menus objets, en mit d’autres dans ses deux mains, qu’elle serra entre les siennes, et cela dans un éclat de jeunesse, avec de grands rires frais, qui, làbas, torturaient l’autre, la rivale.

* Souffrant trop, Eve voulut intervenir, les séparer. Mais, Justement, Pierre l’arrêta au passage, pris d’une idée qu'il désirait lui soumettre, avant de quitter la vente.

— Madame, puisque ce Laveuve est mort et que vous vous êtes donné une telle peine pour le lit qui est libre,

veuillez donc n’en pas disposer, avant que j’aie vu notre vénérable ami, l’abbé Rose. Je le vois ce soir, et lui qui connaît toujours tant de misères, il serait si heureux d’en, soulager une, de vous amener un de ses pauvres!

. — Mais certainement, balbutia la baronne, j je serai bien, heureuse... Comme vous voudrez, j’attendrai un peu... Sans doute, sans doute, monsieur l’abbé..

Elle tremblait de tout son misérable être souffrant, sise ne savait plus ce qu’elle disait. Et elle ne put vaincre sa passion, elle lâcha le prêtre, elle ignora même qu il fût resté là, lorsque Gérard, cédant à DS HorAno douloureuse iÉ son regard, réussit à s’échapper des mains de ia. fille, pour rejoindre enfin la mère.

— Comme vous vous faites rare, mon ami! dit-elle tout. haut, avec un sourire. On ne vous voit plus. |

— Mais répondit-il de son air aimable, j'ai été souf-frant... Oui, je vous assure, un peu soufrant.

Lui, HU Elle le regardait, bouleversée de materrité inquiète. Dans sa haute et fière mine, son visage. correct ‘de bel homme lui parut en effet blêmi, cachant moins, sous la noblesse de la façade, l’irréparable délabrement intérieur. C'était vrai, qu'il devait souffrir, dans sa bonté native, de sa vie ut et manquée, de tout. l’argent qu’il coûtait à sa mère pauvre, des nécessités qui finissaient par le pousser à ce mariage avec cette fille riche, cette infirme, qu'il s’était mis à plaindre. Et elle. le sentit si faible lui-même, en proie à une telle tourmente, pareil à une épave, que son cœur déborda, en une supplication ardente, à peine murmurée, au milieu de cette foule qui pouvait entendre,

. — Si vous souffrez, ah! que je souffre! Gérard, il faut nous voir, je le veux!

Gêné, il balbutia lui-même :

Lu — Non, je vous en prie, attendons.

—— Gérard, il le faut, Camille m'a dit vos projeis. Vous. ne pouvez refuser dé me voir, Je veux vous voir.

Alors, frémissant, il tâcha encore d’échapper à la cruelle explication.

— Mais, là-bas, où vous savez, c’est impossible. On. connaît l’adresse.

— Eh bien! demain, à quatre heures, dans ce petit.

restaurant du Bois, où nous nous sommes déjà rencontrés.

il dut promettre, ils se séparèrent, Camille venait de tourner la tête et les regardait. Un flot de femmes assiégeaient le comptoir, et la baronne se mit à vendre, de son air de déesse mûre, nonchalante, pendant que Gérard rejoignait Duvillard, Fonsègue et Dutheïl, très excités par l’attente de leur dîner du soir.

Pierre avait en partie entendu. Il connaissait les dessous de cette maison, les tortures, les misères physiologiques et morales, que cachait l’éclat de tant de richesse et de puissance. Ce n’était qu’une plaie sans cesse accrue, envenimée et saignante, tout un mal rongeur, dévorant le père, la mère, la fille, le fils, déliés du lien social. Et, pour quitter les salons, Pierre faillit se faire étoufier dans la cohue des acheteuses, qui manifestaient, en faisant un triomphe de la vente. Là-bas, au fond de l’ombre, Salvat galopait, galopait, se perdait, tandis que Laveuve, le mort, était comme le soufflet d’ironie atroce à l’illusoire et tapageuse charité.

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Ah! quelle paix délicieuse, chez le bon abbé Rose, dans le petit rez-de-chaussée qu'il habitait rue Cortot, sur un étroit jardin! Pas un bruit de voiture, pas même le souffle de Paris qui grondait de l’autre côté de la butte Montmartre, le grand silence et le calme endormi d’une lointaine ville de province.

Sept heures sonnaient, le crépuscule s’était fait doucement, et Pierre était là, dans l’humble salle à manger, attendant que la femme de ménage mît la soupe sur la table. L’abbé, inquiet de le voir à peine depuis un rand mois qu’il s’enfermait avec son frère, au fond de Neuilly, lui avait écrit la veille, en le priant de venir dîner, afin de causer tranquillement de leurs affaires ; car Pierre continuait à lui remettre de l’argent pour leurs aumônes communes, ils avaient gardé ensemble depuis leur asile de la rue de Charonne, des comptes de charité, qu’ils réglaient de temps à autre. Après le dîner, ils causeraient de cela, ils examineraient s’ils ne pourraient pas faire mieux et davantage. Et le bon prêtre rayonnaïit, de cette belle soirée, si paisible, si tendre, qu’il allait passer ainsi, à s’occuper de ses chers pauvres, son seul amuse-

ment, l’unique plaisir auquel il revenait, par passion, comme à une faiblesse coupable, malgré tous les ennuis que sa charité inconsidérée lui avait causés déjà.

Pierre, heureux de lui donner ce plaisir, se calmait lui aussi, trouvait un soulagement, un repos de quelques heures, dans ce dîner si simple, dans toute cette bonté qui l’enveloppait, si loin de son affreuse tourmente de chaque jour. Il se rappela la place libre à l’Asile des Invalides du travail, la promesse que la baronne Duvillard luÿawait faite d'attendre qu’il eût demandé à l’abbé Rose s’il ne connaissait pas quelque grande misère, digne d’intérêt ; et il en parla tout de suite à celui-ci, avant de se mettre à table.

— Une grande misère, digne d’intérêt, ah! mon cher enfant, elles le sont toutes! Pour faire un heureux, surtout lorsqu'il s’agit des vieux ouvriers sans travail, on n’a que l’embarras du choix, l’angoisse de se demander lequel va être élu, lorsque tant d’autres resteront dans leur enfer.

Pourtant, il cherchait, se passionnait, se décidait, malgré la lutte douloureuse de ses scrupules.

— J'ai votre affaire. C’est certainement le plus souf: frant, le plus misérable et le plus humble, un vieillard de soixante-douze ans, un menuisier qui vit de la charité publique, depuis les huit à dix ans qu’il ne trouve plus de travail. Je ne sais pas son nom, tout le monde le nomme le grand Vieux. Et, souvent, il reste des semaines sans paraître à ma distribution du samedi. Il va falloir que nous nous mettions à sa recherche, si l’admission presse. Je crois bien qu’il couche parfois à l’Hospitalité de nuit de la rue d’Orsel, quand le manque de place ne le force pas à se terrer derrière quelque palissade.. Voulez-vous que, ce soir, nous descendions rue d’Orsel?

Ses yeux brillaient, c'était pour Jui la grande débauche, le fruit défendu, cette visite à la basse misère, à l’extrême détresse tombée au cloaque, qu’il n’osait plus faire, dans sa pitié débordante d°? apôtre, tellement on la lui avait reprochée, imputée à crime.

— Est-ce dit, mon enfant? Rien que cette fois encore! I n’y a que ce moyen, d’ailleurs, si nous voulons trouver e grand Vieux. Vous en serez quitte pour rester avec moi

jusqu’à onze heures. Et puis, je désirais vous montrer cela; vous verrez que d’épouvantables souffrances!

Peut-être aurons-nous la chance de soulager HAUTS pSvEs être. |

Pierre souriait de cette ardeur juvénile, chez ce vieil homme aux cheveux de neige.

— C’est dit, mon cher abbé. je vais être Bien heureux de passer la soirée entière avec vous, et cela me fera du bien, de vous suivre encore cette fois dans une de nos anciennes battues, dont nous revenions le cœur si gros de douleur et de joie. |

La femme de ménage apportait L soupe. Mais, au moment où les deux prêtres s’attablaient, il y eut un -discret coup de sonnette, et l’abbé donna l’ordre de faire entrer, lorsqu” il sut que c'était une voisine, Mme Mathis, qui venait chercher une réponse. |

== La pauvre femme, expliqua-t-il, elle avait besoin d’une avance de dix francs, pour dégager un matelas, et je ne les avais pas ; mais je me les suis procurés.. Elle loge dans la maison, toute une misère discrète, des rentes si petites, qu'elles ne peuvent lui suffire.

: — Mais, demanda Pierre, qui se souvint du jeune homme entrevu chez les Salvat, est-ce qu’elle n’a pas un grand fils de vingt ans?

— Oui, oui... Je la crois née de parents riches, en province. ‘Elle s’est mariée, m’a-t-on dit, avec un maître de piano qui lui donnait des leçons, à Nantes, et qui l’a «enlevée, puis installée à Paris, où il est mort, tout un triste roman d’amour. En vendant les meubles, en réunissant les épaves, à peine deux mille francs de rente, la jeune veuve a pu mettre son fils au collège, vivre ellemême décemment. Et il a fallu un nouveau coup pour l’abattre, l’écroulement de sa petite fortune, placée en valeurs douteuses ; ce qui a réduit ses rentes à huit cents francs au plus. Elle a deux cents francs de loyer, il faut qu’elle se suffise avec cinquante francs par mois. Depuis dix-huit mois, son fils l’a quitté, pour ne pas être à sa ‘charge, et il tâche de gagner sa vie de son côté, sans y réussir, je crois.

Mme Mathis entrait, une petite femme brune, à la face triste et douce, effacée: Toujours vêtue d’une même

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robe noire, elle parlait à peine, vivait dans la retraite, d’une timidité inquiète de pauvre créature sans cesse battue par l’orage. Lorsque l’abbé Rose lui eut remis les dix francs, discrètement enveloppés, elle rougit, remercia, promit de les rendre dès qu’elle toucheraïit son mois, car elle n’était point une mendiante, elle ne voulait pas rogner la part de ceux qui avaient faim.

, — Et votre fils Victor, demanda l’abbé, a-t-il trouvé un emploi ?

Elle hésita, ignorant ce que faisait son fils, restant des semaines maintenant sans le voir. Et elle se contenta de répondre :

— Il est très bon, il m’aime bien... C’est un grand malheur que notre ruine soit venue, avant son entrée à

l'Ecole Normale. Il n’a pu passer l'examen. Au lycée, il était un élève si appliqué, si intelligent !

— Vous avez perdu votre mari, lorsque votre fils avait de. ans, n'est-ce pas? k

Elle rougit de nouveau, crut que l’histoire était connue des deux prêtres qui l'écoutaient.

— Oui, mon pauvre mari n ’a jamais eu de chance. Les

déboires l'avaient aigri, ses idées s'étaient exaltées, et. .

il est mort en prison, à la suite d’une bagarre dans une réunion publique, où il avait eu le malheur de blesser un agent... Pendant la Commune, autrefois, il s’était battu. C'était pourtant un homme très doux et qui m'adorait.

Des larmes étaient montées à ses yeux. L’abbé Rose, attend, la congédia .

— Enfin, espérons que votre fils vous donnera du contentement et qu’il pourra vous rendre tout ce qus vous avez fait pour lui.

Et Mme Mathis s’en alla, s’effaça discrètement, avec un geste d'’infinie tristesse. Elle ignorait tout de son fils, mais elle tremblait devant l’acharnement de l’obsecure destinée.

:— Je ne pense pas, dit Pierre à l’abbé, quand D ane seuls, que la pauvre femme doive compter beaucoup sur son fils. Je n’ai vu ce garçon qu’une fois, il a dans ses yeux clairs la sécheresse et le coupant d’un couteau. ‘ui Vous croyez? se récria le vieux prêtre, avec sa

naïveté de brave homme. Il m’a semblé très poli, un peu pressé de jouir peut-être ; ; mais ils sont tous impatients , dans la jeunesse d”? aujourd” hui... Voyons, mettons-nous à table, la soupe va être froide.

Presque à la même heure, à un autre bout de Pariss rue Saint-Dominique, la nuit lente s’était faite aussi dans le salon que la comtesse de Quinsac occupait, au fond du silencieux et morne rez-de-chaussée d’un vieil hôtel. Elle: était là, seule avec le marquis de Morigny, l’ami fidèle, tous deux aux deux coins de la cheminée, où la braise d’une dernière bûche achevait de s’éteindre. La servante n'avait pas encore apporté la lampe, et la comtesse oubliait de sonner, trouvait un soulagement à son inquiétude, dans cet envahissement des ténèbres, noyant les choses inavouées qu'elle craignaït de laisser voir sur son visage las. Alors seulement elle osa parler, au milieu de ce: salon noir, devant le foyer mort, sans que nul bruit lointain de roues troublât le silence du grand passé qui dormait là. | — Oui, mon ami, je ne suis pas contente de la santé de Gérard. Vous allez le voir, car il m’a promis de rentrer de bonne heure et de dîner avec moi. Oh! je sais qu'il est de fière mine, l’air grand et fort. Mais il faut, pour le bien connaître, Doc veillé comme moi, élevé avec tant de peine! Au fond, il est à la merci de tous les petits maux, qui s‘aggravent immédiatement chez lui... Et l’existencequ'il mène n’est pas faite pour la santé.

Elle se tut, soupira, hésitant à se confesser jusqu’au bout.

: — I] mène l’existence qu'il peut mener, dit lentement le marquis de Morigny, dont le fin profil, le grand air de vieillard sévère et tendre se perdait, noyé d’ombre. Puisqu’il n’a pu supporter la vie militaire, et que les fatigues de la diplomatie elle-même vous effrayent, que: voulez-vous donc qu’il fasse? Il n’a qu’à vivre à l’écart, en attendant l’écroulement final, sous cette abominable république, qui achève de mettre la France au tombeau. A Sans doute, mon ami. Mais justement, cette vie oisive m’épouvante. Il y achève de perdre tout ce qu'il avait de bon et de sain... Je ne dis pas uniquement cela pour les liaisons que nous avons dû lui tolérer. La der-

-25ÿ) EMILE ZOLA

nière, que j’ai d’abord acceptée si difcilement, tant elle révoltait d'idées et de croyances en moi, m’est apparue ensuite comme étant plutôt d’une bonne influence...

Seuiement, le voici qui entre dans sa trente-sixième année, -est-ce qu'il peut continuer à vivre de cette façon, sans but, sans devoir? Peut-être, sil est souffrant, est-ce parce qu “h né fait rien, qu'il n’est rien et qu’il ne sert à rien. | Sa voix se brisa de nouveau.

— Et puis, mon ami, puisque vous me forcez à tout “vous dire, je vous avoue que moi-même je HOe porté pas très bien. J’ai eu des évanouissements, j'ai consulté, Enfin, d’un jour à l’autre, je peux disparaître.

. Morigny, frémissant, se pencha, voulut lui saisir les pee dans la nuit qui se faisait davantage.

:— Vous, mon amie! ce serait vous que je perdrais, -comme mon dernier culte! moi qui ai vu sombrer le vieux monde dont je suis, et qui vis dans l’unique espoir qe “vous restez au moins pour me fermer les yeux!

Elle le supplia de ne pas accroître sa peine.

— Non, non! ne me prenez pas les mains, ne les baisez pas! restez dans ces demi-ténèbres, où je ne vous vois plus qu’à peine... Ce sera notre divine force, jusqu’à la tombe, de nous être aimés si longtemps, sans une honte ni un regret... Et, si vous me touchiez, si je vous sentais trop près de moi, je ne pourrais finir, car je n’ai pas fini.

‘Puis, lorsqu'il fut retombé dans son silence et son En Dire 5

— Demain, si je mourais, Gérard ne trouverait pas même ici la petite fortune qu’il croit encore entre mes mains. Souvent, le cher enfant m’a coûté gros, sans qu’il ait jamais paru s’en douter. J’aurais dû certainement me montrer plus sévère, plus prudente. Mais, que voulezvous? la ruine est là, j’ai toujours été une mère trop faible... Et comprenez-vous maintenant l’angoisse où je vis, avec cette pensée que, si je meurs, Gérard n’aura pas même de quoi vivre, incapable du miracle que Je renouvelle chaque jour, pour soutenir le train illusoire de notre maison? Je le connais, si désarmé, si maladif -8ous sa belle apparence, ne pouvant rien faire, ne sachant

même pas se conduire. Que deviendra-t-11? ne tombera-

t-il pas à la pire détresse?

- Alors, ses larmes coulèrent librement, son cœur se ‘déchirait et saignaiït, dans sa prescience du lendemain de ‘sa mort, ce grand enfant adoré en qui leur race et tout un monde croulaient. Et le marquis immobile, éperdu; ‘sentant bien qu’il n’avait aucun titre pour offrir sa fortune, comprit tout d’un coup, sentit à quelle déchéance nouvelle ce désastre allait aboutir. n

.— Ah! ma pauvre amie, finit-il par dire d’une voix ‘qui tremblait de révolte et de douleur, vous en êtes à ce mariage, oui! cet abominable mariage avec la fille de cette femme. Jamais! aviez-vous juré. Vous préfériez la mort de tout. Et voilà que vous consentez, je le sens!

Êlle pleurait toujours, dans le salon noir et muet, AE le feu éteint. Ce mariage de Gérard avec Camille, m’était-ce pas pour elle la fin heureuse, la certitude de laisser son fils riche, aimé, attablé enfin à la vie? Mais une dernière rébellion la souleva.

:—, Non, non, je ne consens pas, je vous jure que je me consens pas encore. Je lutte de toutes mes forces, ah! dans un combat de chaque heure, dont vous ne pouvez soupçonner la torture.

Puis, sincèrement, elle prévit sa défaite.

::— Si je cède un jour, mon ami, croyez bien que je ‘sens autant que vous l’abomination d’un tel mariage. C’est la fin de notre race et de notre honneur.

Ce cri le bouleversa, et il ne put rien ajouter. Dans ‘son intransigeance de catholique et de royaliste hautain, Jui aussi n’attendait que l’écroulement suprême. Mais quelle souffrance à se dire que cette noble femme, tant aimée, et si purement, allait être, dans la catastrophe, la plus dolente des victimes! Caché par l’ombre, il osa s’agenouiller devant elle, lui prendre la main et la baiser.

Comme la servante apportait enfin une lampe allumée, ‘Gérard se présenta. Le vieux salon Louis XVI, aux pâles boiseries, retrouvait, dans la clarté douce, sa grâce surannée ; et le j jeune homme affecta une gaîté vive, pour rassurer sa mère et ne point la laisser trop triste, puisqu’il ne pouvait dîner avec elle. Quand il eut expliqué

que des amis l’attendaient, elle fut la première à Île: dégager de sa parole, heureuse de le voir si gai.

: — Va, va, mon enfant, et ne te fatigues pas trop... Je: vais garder Morigny. Le général et Larombardière doivent venir à neuf heures. Sois tranquille, j’aurai dur monde, je ne m’ennuierai pas.

Et ce fut ainsi que Gérard, après s’être assis un instant, pour causer avec le marquis, put s’esquiver et se rendre au Café Anglais.

Quand il y arriva, des femmes en pelisse de fourrure: montaient déjà l'escalier, les cabinets s’emplissaient d’aimables et luxueuses compagnies, les lampes électriques étincelaient, tout le branle du plaisir, de l’éclatante prostitution d’en haut commençait à secouer, à chauffer les murs. Et, dans le cabinet arrêté par le baron, il trouva une extraordinaire dépense, des fleurs superbes. des cristaux, de |? argenterie, comme pour un royal gala. La table de six couverts était dressée avec un faste qui le fit sourire, et le menu, la carte des vins promettaient des merveilles, tout ce qu’on avait pu choisir de plus rare et de plus cher.

— Hein? c’est chic! cria Silviane, qui était déjà là. avec Duvillard, Fonsègue-et Dutheil. J’ai voulu l° étonner,. ; votre critique influent … Quand on a payé un diner pareil à à un journaliste, n’est-ce pas? il faut bien qu’il soit aimable.

. Elle, pour vaincre, n’avait rien imaginé de mieux que : de faire une toilette étourdissante, une robe de satin. jaune, couverte de vieux point d’Alencçon. Et elle s’était décolletée, et elle avait mis tous ses diamants, un diadème dans les cheveux, une rivière au cou, sp nœuds. aux épaules, des bracelets et des bagues. Avec sa figure candide de vierge, encadrée de fins bandeaux, elle avait l’air d’une vierge de missel, chargée des offrandes de. toute la chrétienté, la vierge reine.

. — Enfin, vous êtes si jolie, dit Gérard qui la plaisantait parfois, ça va tout de même.

: — Bon! répondit-elle sans se fâcher, vous trouvez. que je suis une bourgeoise, qu’un petit dîner simple et une toilette modeste auraient fait preuve de plus de:

goût. Ah! mon cher, vous ne savez pas comment on ‘prend les hommes!

* Duvillard l’approuva, car il était ravi de la montrer en pleine gloire, parée comme une idole. Fonsègue causait diamants, disait que c’étaient là des valeurs bien chan- ‘ceuses, depuis que la science, grâce au four électrique, touchait au jour où la fabrication pouvait en devenir courante. Tandis que Dutheil, l’air extasié, tournait autour de la jeune femme, avec des gestes mignons de chambrière, pour remettre en place un pli de dentelle, corriger une boucle indocile.

— Quoi donc? il est bien mal élevé, votre critique, qu'il se fait attendre!

En effet, le critique vint en retard d’un quart d’heure, et tout de suite, en s’excusant, il exprima le regret qu’il aurait de s’en aller dès neuf heures et demie, car il fallait absolument qu'il fît acte de présence, dans un petit théâtre de la rue Pigalle. C'était un grand gaillard, d’une cinquantaine d’années, larges des épaules, à la face pleine et barbue. Il avait gardé de l’Ecole Normale tout un dogmatisme, un pédantisme étroit, dont rien n’avait pu le laver, ni ses efforts herculéens pour être sceptique et léger, ni les vingt années de sa vie de Paris, au travers de tous les mondes. Magister il était, et magister il restait, jusque dans ses laborieuses frasques d’imagination et d’audace. Dès l’entrée, il s’efforça d’être ravi de Silviane. Îl la connaissait naturellement de vue, il avait même parlé d’elle fort mal, en cinq ou six lignes dédaigneuses, à la suite de ses quelques rôles. Mais cette jolie fille, vêtue comme une reine, présentée ainsi sous le protectorat de ces quatre hommes importants, l’émotionnait ; et l’idée lui venait que rien ne serait plus parisien, d’une belle humeur parisienne plus détachée de pédanterie, que de la soutenir, en lui trouvant du talent.

On s’était mis à table, et ce fut une magnificence, un service d’un empressement délicat, un maître d’hôtel par convive, qui veillait aux mets et aux vins. Sur la nappe de neige, les fleurs embaumaient, l’argenterie et le cristal resplendissaient, tandis que circulaient une abondance de plats imprévus et délicieux, un poisson venu de Russie, des gibiers défendus, les dernières truffes grosses comme

des œufs, des primeurs savoureuses, telles qu’en pleine saison. C'était l’argent dépensé sans compter, pour leplaisir de payer follement ce qu’on était seul à à manger ainsi, pour la gloire de se dire que personne n’en pouvait gâcher davantage. Et le critique influent, étonné, bien. qu’il montrât l’aisance d’un homme habitué à toutes les fêtes, devenait servile, promettait son appui, s’engageait. plus qu’il n’aurait voulu. Il fut d’ailleurs très gai, trouva. des mots d'esprit, exagéra même sa belle humeur en plaisanteries gaillardes. Mais, après le rôti, après les grands crus de Bourgogne, et lorsque le champagne parut, son échauffement le ramena, sans résistance désormais possible, à sa vraie nature. On l’avait mis sur Polyeucte.. sur le rôle de Pauline, que Silviane voulait jouer, pour son début à la Comédie-Française. Cet extraordinaire caprice, qui le révoltait huit jours plus tôt, ne lui semblait plus qu’une tentative hardie, dont elle sortirait victorieuse, s1 elle consentait à écouter ses conseils. Et 1l était. parti, il fit une conférence sur le rôle, prétendit que pas. une tragédienne ne l’avait encore compris sainement, que Pauline n’était au début bourgeoise honnête, et que Île beau de sa conversion, au dénoûment, venait de ce qu'il y avait miracle, un coup de la grâce qui faisait d’elle une divine figure. Ce n'était pas l’avis de Silviane, qui la voyait, dès les premiers vers, en héroïne idéale de quelque symbolique légende. Il parla sans fin, elle dut paraître: convaincue, et il fut enchanté d’une élève si belle, si docile, sous la férule. Puis, comme dix heures sonnaïient, il s’arracha brusquement du cabinet odorant et embrasé, pour courir à son devoir.

— Ah! mes enfants, s’écria Silviane, ce qu’il m’a rasée, votre critique! Est-il assez bête, avec sa Pauline petite bourgeoise! Je vous l’aurais ramassé joliment, si je n’avais pas eu besoin de lui... Non, non! c’est idiot. versez-moi un verre de champagne, j’ai besoin de me: remonter.

Alors, la fête prit une grande intimité, entre les quatre: hommes et cette fille endiamantée, décolletée, à demi nue. tandis que des couloirs, des cabinets voisins, venait tout un bruit de rires et de baisers, le branle qui avait grandi dans la maison entière. Sous 1 fenêtre, le boulevard rou.--

lait son torrent de voitures et de piétons, sa fièvre deplaisirs et ses marchandages d’amour. |

. — N'ouvrez pas! mon cher, reprit Silviane, en s’adressant à Fonsègue, qui se dirigeait vers la fenêtre, vous allez. m’enrhumer. Vous êtes donc bien échauffé, vous ? Moi, je suis très à l’aise... Dites, mon bon Duvillard, faites reve-nir du champagne. C’est étonnant ce que votre critique m'a donné soif!

On étouffait dans la chaleur aveuglante des lampes, dans l’odeur épaissie des fleurs et des vins. Et elle était

prise d’un irrésistible besoin de noce, l’envie d’être grise... de s’amuser d’une sale façon, comme jadis, aux jours. des débuts. Quelques verres de champagne l’achevèrent, elle devint d’une gaîté hardie, sonnante, étourdissante.… Jamais encore ils ne l’avaient vue ainsi, réellement si drôle, qu’ils se mirent à s’amuser eux-mêmes. Fonsègue

ayant dû partir, pour se rendre à son journal, elle l’embrassa, filialement, disait-elle, parce que lui l’avait. toujours respectée. Restée seule en compagnie des trois. autres, elle les traita avec une extraordinaire verdeur de: paroles, qui les fouettait, les excitait. À mesure qu’elle

se grisait d'avantage, un peu plus d’impudeur apparaissait en elle. Et c’était là son piment, qu’elle n’ignorait pas. sa figure de vierge, son air d’idéale pureté, sous lequel se révélait la plus perverse, la plus monstrueuse des. courtisanes. Quand elle était ivre surtout, elle avait.. avec ses innocents yeux bleus, sa candeur de lis, des. imaginations diaboliques, à damner les hommes.

Aussi Duvillard la laissait-il se griser, l’y aidait même... nourrissant le projet sournois de la reconduire chez elle, . et de rester, si l’ivresse la lui livrait sans défense. Mais. elle souriait, elle devinait.

— Je te vois venir, mon gros. Tu crois que je serai plus. gentille, ce soir, parce que je suis en train de rire. Eh bien! tu te trompes, ma tête reste solide... Tu n’auras. rien de moi, pas Ça! tant que tu ne m'’auras pas fait. débuter à la Comédie!

Duvillard, qu’elle sevrait depuis six semaines, s’effor-çait de rire, comptait quand même qu'il la mettrait au lit. s’il attendait patiemment. Et, des deux autres, Gérard. qu’elle regardait avec le plus de tendresse, en souvenir

des caprices qu’elle avait eus pour lui déjà, se laissait aller, lui aussi, au désir d’une nuit heureuse, dans le désarroi de sa volonté ; tandis que Dutheil, toujours au guet d’une occasion qui la lui livrerait, s’allumait, en s’imaginant que son tour était enfin venu, à la condition de manœuvrer avec adresse.

Elle, pourtant, à se sentir désirée, à les voir tous les trois autour d'elle, sur elle, tirant la langue, comme elle disait, inventait d’impossibles histoires, leur tenait des discours d’une étonnante fantaisie ordurière. [ls la trouvaient impayable, dans sa resplendissante toilette de vierge reine. Puis, quand elle eut assez de champagne, à demi folle, il lui poussa tout d’un coup une idée.

. — Dites donc, mes enfants, on ne va pas rester ici, on s’embête. Il faut faire quelque chose... Vous ne savez pas? vous allez me mener au Cabinet des Horreurs, pour finir la soirée. Je veux entendre La Chemise, cette chanson que chante Legras et qui fait courir tout Paris.

Cette fois, Duvillard, se révolta.

.— Ah! non, par exemple! Cette chanson est une vraie

saleté, jamais je ne vous conduirai dans ce mauvais lieu!

Elle ne parut pas l’entendre, déjà debout et chance- Jante, riant, arrangeant ses cheveux devant une glace.

— Et puis, j’ai habité Montmartre, ça m'amuse d’y retourner. Avec ça, je voudrais savoir si ce Legras est un Legras que j’ai connu, oh! il y a longtemps... Ouste! partons!

— Mais, ma chère, nous ne pouvons vous mener dans ce bouge, avec votre toilette. Vous ME entrer là dedans, décolletée, couverte de diamants! Nous nous ferions huer... Gérard, je vous en prie, dites-lui d”? être un peu raisonnable.

Gérard, que l’idée d’une telle équipée blessait alé

ment, voulut intervenir. Elle lui ferma la bouche de sa main déjà gantée, elle répéta avec l’obstination HE de l'ivresse :

— ut! si l’on nous engueule, ce sera bien plus drôle. Partons, partons vite! |

Alors, Dutheil qui écoutait en souriant, de son air d’homme de plaisir que rien n’étonne ni ne fâche, se mit galamment de son côté.

..— Le Cabinet des Horreurs, mon cher*baron,. mais tout le monde y va, j’y ai conduit les plus nobles dames. et justement pour cette chanson de La Chemise, qui n’est. pas plus sale qu’autre chose. par Lans , — Ah! tu entends, mon gros, ce que dit Dutheil! cria Silviane triomphante. Et il est député, lui! il n’irait pas compromettre son honorabilité. : . . MAN -, Puis, comme Duvillard se débattait, désespéré de s'afficher avec elle dans le scandale d’un tel lieu, elle ne. se fâcha pas, s’égaya davantage au contraire.

.. — À ton aise, mon gros, après tout! Je n’ai pas besoin de toi. File avec Gérard, et tâchez de vous consoler ensemble... Moi, je vais là-bas avec Dutheil. N'est-ce pas, Dutheil, que vous voulez bien vous charger de moi? * Mais ce n’était pas là le dénoûment que le baron attendait. Il en resta plein d’angoisse, il dut se résigner au caprice de cette terrible fille, dont l’odeur seule l’abétissait. Et il n’eut plus qu’un adoucissement, ne pas laisser partir Gérard, qui, par une dignité dernière, s’entêtait à ne pas en être. Îl l’avait pris par les deux mains, le retenait, lui répétait d’une voix particulière qu’il lui demandait là un service d’ami. Si bien que l’amant de la femme, le fiancé de la fille fut enfin forcé de céder au mari et au père. a

« Silviane les regardait, follement amusée, riant à en pleurer. Tout d’un coup, elle s’oublia, avoua ses coups de cœur pour Gérard en le tutoyant, fit allusion à sa liaison avec la baronne. pui “rt « — Viens donc, grande bête, accompagne-le, tu lui dois bien ça. “ | : Duvillard affecta de ne pas entendre. Dutheil le rassurait, en lui disant qu’il y avait, dans un coin du Cabinet dés Horreurs, une sorte de loge, où l’on pouvait se dissimuler un peu. La voiture de Silviane était heureusement en bas, un grand landau fermé, dont le cocher, beau gaillard solide, attendait, impassible sur son siège. Et l’on : Le Cabinet des Horreurs était installé dans un ancien: café du boulevard Rochechouard, qui avait fait faillite; La fsalle, étroite, ‘irrégulière, avec. des coins. perdus ; s’étouffait sous un plafond bas, enfumé. Et rien n’était

plus rudimentaire que la*décoration, on avait simplement collé contre les murs des affiches aux violentes enluminures, les plus nues, les plus crues. Au fond, devant un piano, se trouvait une petite estrade, sur laquelle s’ouvrait une porte, qu’un rideau fermait. Puis, il n’y avait plus que des bancs, sans coussin ni tapis, le long desquels s’alignaient des tables de guinguette, où les verres des consommations laissaient des ronds poisseux. Aucun luxe, aucun art, pas même de la propreté. Des becs de gaz sans globe, brûlant à l’air libre, flambaient, chauffaient furieusement l’épaisse buée dormante, faite des haleines et de la fumée des pipes. On apercevait sous ce voile des faces suantes, congestionnées, tandis que l’odeur âcre de tout ce monde entassé ac”roissait l'ivresse, les cris dont l’auditoire se fouettait à chaque chanson nouvelle. Il avait suffi de dresser ce tréteau, d’y produire ce Legras, aidé de deux ou trois filles, de lui faire chanter son répertoire de rageuses abominations, et le succès était venu en trois soirs, formidables, tout Paris alléché, affolé, s’entassant dans ce café borgne, que pendant dix ans les petits rentiers du quartier n’avaient pu faire vivre, lorsqu'on n’y permettait que leurs quotidiennes parties de dominos.

C'était le rut de l’immonde, l’irrésistible attirance de l’opprobre et du dégoût. Le Paris jouisseur, la bourgeoisie maîtresse de l’argent et du pouvoir, s’en écœurant à la longue, mais n’en voulant rien lâcher, n’accourait que pour recevoir à la face des obscénités et des injures. Hypnotisée par le mépris, elle avait, dans sa déchéance prochaine, le besoin qu’on le lui crachât à la face. Et quel symptôme effrayant, ces condamnés de demain se jetant d'eux-mêmes à la boue, hâtant volontairement leur décomposition, par cette soif de l’ignoble, qui asseyait là, dans le vomissement de ce bouge, des hommes réputés graves et honnêtes, des femmes frêles et divines, d’une grâce, d’un luxe qui sentaient bon!

À une des premières tables, contre l’estrade, la petite princesse de Harth s’épanouissait, les yeux fous, les parines frémissantes, ravie de contenter enfin sa curiosité exaspérée des bas-fonds parisiens ; tandis que le jeune Hyacinthe, qui s'était résigné à l’amener, pincé très.

correctement dans sa longue redingote, voulait bien ne point trop s’ennuyer, d’un air d’indulgence. Tous deux venaient de retrouver, à une table voisine de la leur, un vague Espagnol qu’ils connaissaient, le coulissier Bergaz, qui, présenté par Janzen, assistait d’ordinaire aux fêtes de la princesse. Du reste, ils ne savaient rien de lui, pas même s’il gagnait réellement à la Bourse l’argent qu’il dépensait parfois à pleines mains, mis avec une élégance affectée, d’une certaine finesse dans sa haute taille mince, avec sa bouche rouge de jouisseur, ses yeux clairs de bête de proie. On le disait de mœurs condamnables, il était ce soir-là en compagnie de deux jeunes gens : Rossi, un Italien petit et basané, aux durs cheveux, venu à Paris pour être modèle, ayant glissé à la facile existence des métiers louches ; Sanfaute, un Parisien celui-là, un pâle voyou de la Chapelle, imberbe, vicieux et goguenard, coiffé comme une file, ses blonds cheveux séparés en deux bandeaux, dont les boucles encadraient ses joues maigres.

— Oh! je vous en prie, demandait fiévreusement Rosemonde à Bergaz, vous qui semblez connaître tout ce vilain monde, montrez-moi donc les gens extraordinaires, dites-moi s’il n°y a pas ici par exemple des voleurs, des assassins !

Il riait de son air aigu, se moquant d'elle.

— Mais, madame, vous le connaissez, tout ce monde. Cette petite femme si délicate, si rose et si jolie, là-bas, c’est une Américaine, la femme d’un consul, que vous devez recevoir chez vous. L'autre, à droite, cette grande brune, qui a la dignité d’une reine, est une comtesse dont vous croisez chaque jour l’équipage au Bois. Et la maigre, plus loin, celle dont les yeux brûlent comme des yeux de louve, est l’amie d’un haut fonctionnaire, bien connu pour son austérité. |

Dépitée, elle l’arrêta. |

— Je sais, je sais... Mais les autres, ceux d’en bas, ceux qu’on vient voir? |

Et elle posait des questions, et elle cherchait des. visages de terreur et de mystère. Dans un coin, deux hommes finirent par attirer son attention, l’un tout jeune, le visage pâle et pincé, l’autre sans âge, boutonné dans

un vieux paletot qui cachait jusqu’à son linge, une cas: quette si profondément enfoncée sur ses yeux, qu’on ne voyait de sa face qu’un bout de barbe. Ils étaient attablés tous les deux devant des chopes de bière, qu’ils Vidaigis lentement, muets.

— Ma chère, dit Hyacinthe en riant franchement, vous tombez mal, s’il vous faut des bandits déguisés. Ce pauvre garçon si pâle, et qui ne doit pas manger tous les jours, a été mon condisciple à Condorcet.

Etonné, Bergaz se récria.

— Vous avez connu Mathis à Condorcet! Oui, c’est vrai, il y a fait ses classes... Ah! vous avez connu Mathis: Un garçon bien remarquable, et que la misère étrangle.… Mais, dites donc, l’autre, son compagnon, vous ne le connaissez pas?

Hyacinthe, regardant l’homme enfoui dans la: casquette, disait déjà non de la tête, lorsque Bergaz, tout d’un coup, le poussa vivement du coude, pour le faire taire. Êt, comme explication, il ajouta très bas :.

D Gputé Voie Raphanel. Je me méfie depuis quelque temps. Dès qu il arrive, ça sent la police.

. Raphanel était aussi une des vagues et louches figures de l’anarchie que Janzen avait introduites chez la princesse, pour flatter sa passion révolutionnaire du moment. Celui-lä, petit homme rond et gai, à la figure poupine, au nez enfantin noyé entre de grosses joues, passait pour un énergumène, réclamait à grand fracas l’incendie et le meurtre, dans les réunions publiques. Et le fâcheux était que, compromis déja plusieurs fois, il avait toujours réussi à s’en tirer, lorsque les compagnons restaient sous les verrous. Ceux-ci commençaient à s’étonner. |

Tout de suite, il serra gaîment la main de la DRE ES s’attabla près d’eile sans y être invité, se mit à injurier cette sale bourgeoisie, qui se vautrait dans les mauvais Feux. Ravie, Rosemonde l’encouragea, tandis qu'on se fâchait autour d’eux. Bergaz, de son œil clair, l’examinait, avec un petit rire de soupçon, en terrible homme qui agissait, laissant parler les autres. Par moments, il échangeait avec Sanfaute. et Rossi, ses deux lieutenants muets, de minces regards d. ‘intelligence : ;‘et ceux-ci étaient visiblement à lui. corps et,âme, dans toutes les libres débauches:;

dans tous les attentats profitables où il lui plaisait de les mener. L” anarchie, eux seuls l’exploitaient, la prati: uaient jusqu’au bout, utilisant l’atroce logique des conséquences. Et Hyacinthe, qui rêvait bien du vice én esthète, mais qui n’osait point, enviait éperdument les bandeaux de Sanfaute, quoiqu’il affectât de les traiter en choses connues, dont il était las.

* Cependant, en attendant Legras et ses Fleurs du pavé, deux chanteuses s’étaient succédé sur l’estrade, l’une grasse, l’autre maigre, l’une distillant des romances niaises, avec des dessous polissons, l’autre lançant des refrains canaiïlles, d’une violence de gifles. Elle avait fini, au milieu d’une tempête de bravos, lorsque, brusquement, la salle mise en joie, cherchant à rire, éclata de nouveau. C’était Silviane qui faisait son entrée, dans la petite loge, au fond. Quand elle apparut debout, en pleine lumière, à demi nue, pareille à un astre, avec sa robe de satin jaune, toute resplendissante de ses diamants, il y eut une huée formidable, des rires, des cris, des sifllets, des grognements mêlés à des applaudissements féroces. Et le scandale s’accrut encore, des gros mots volèrent, dès qu’on aperçut derrière elle les trois hommes, Duvillard, Gérard et Dutheil, plastronnés et cravatés de blanc, graves et corrects.

— Nous vous le disions bien! murmura Duvillard, fort ennuyé de l’aventure, tandis que Gérard tâchait de se dissimuler dans l’ombre.

Mais elle, souriante, enchantée, face au public, recevait l’orage de son air candide de vierge folle, comme on aspire l’air vivifiant du large, soufflant en bourrasque. Elle était de là, c’était l’air natal.

— Eh bien! quoi? répondit-elle au baron, qui voulait la faire asseoir. Ils sont gais, c’est très gentil... Oh! que je m'amuse!

© — Mais certainement, c’est très gentil, déclara Duteil, qui se mettait à l’aise lui aussi. Elle a raison, il faut bien rire. |

Au milieu du bruit qui ne cessait pas, la petite princesse de Harth, enthousiasmée, s’était levée, pour mieux voir. Elle secoua Hyacinthe.

— Dites, mais c’est votre père avec cette Silviane!

Regardez-les, regardez-les.… Ah bien ! il en a un estomac, de se montrer ici avec elle!

Hyacinthe se dégagea, refusa de nil. Ça ne l’intéressait pas, son père était idiot, il n’y avait qu’un gosse pour se toquer ainsi d’une fille. Et son mépris de la femme devint insultant.

— Vous m’agacez, mon cher, dit Rosemonde, en se rasseyant presque sur ses genoux, résolue à se faire reconduire et à le garder, ce soir-là, sous le prétexte de lui offrir une tasse de thé. C’est vous le gosse, qui posez pour ne pas vouloir de nous... Et il a raison, votre père, d’aimer celle-là. Elle est très jolie, je la trouve adorable, moi!

Âlors, Hyacinthe ricana, fit allusion à la perversité connue de Silviane.

— Désirez-vous que j'aille le lui dire?... Papa vous présentera, et vous ferez bon ménage.

Quand Rosemonde eut compris, elle se mit simplement à rire.

— Non, non, je suis une curieuse, maïs je ne vais pas encore jusque-là.

— Vous irez bien un jour, il faut tout connaître.

— Mon Dieu! oui, qui sait?

Soudain, le bruit cessa, chacun reprit sa place, et il ne resta que le pouls ardent de la salle battant de fièvre. Legras venait de paraître sur l’estrade. C’était un gros garçon blême, en veston de velours, la face ronde, soigneusement rasée, avec l’œil dur, le coup de mâchoire du mâle, qui se fait adorer des femmes en les terrorisant. Il ne manquait point de talent, chantait juste, avait une voix cuivrée d’une pénétration, d’une puissance pathétique extraordinaire. Et son répertoire, ses Fleurs du pavé, achevait d’expliquer son succès, des chansons où l’ordure et la souffrance d’en bas, toute l’abominable plaie de l’enfer social hurlait et crachait son mal en mots immondes, de sang et de feu.

Le piano préluda, Legras chanta La Chemise, 1 ‘horrible chose qui faisait accourir Paris. A coups de fouet, le dernier linge de la fille pauvre, de la chair à prostitution y était lacéré, arraché. Toute la luxure de la rue s’y étalait dans sa saleté et son âcreté de poison. Et le crime

bourgeois clamait, derrière ce corps de la femme traîné dans la boue, jeté à la fosse commune, meurtri, violé, sans un voile. Mais, plus encore que les paroles, la brûlante injure était dans la façon dont Legras jetait ça au visage des riches, des heureux, des belles dames qui venaient s’entasser pour l’entendre. Sous le plafond bas, au milieu de la fumée des pipes, dans l’aveuglante fournaise du gaz, il lançait les vers à coups de gueule comme des crachats, toute une rafale de furieux mépris. Et, quand il eut fini, ce fut du délire, les belles bourgeoises ne s’essuyaient même pas de tant d’affronts, elles applaudissaient frénétiquement, la salle trépignait, s’enrouait, se vautrait éperdue dans son one

E — Bravo! bravo! répétait de sa voix aiguë la petite princesse. Etonnant! étonnant! prodigieux!

3 Mais, surtout, Silviane, dont l’ivresse semblait augmenter, depuis qu’elle se passionnait au fond de ce four chauffé à blanc, tapait des mains, criait très haut.

— C'est lui, c’est mon Legras! Il faut que je l’embrasse, il m’a fait trop de plaisir.

Duvillard, exaspéré à la fin, voulut l’emmener de force. Elle se cramponna au rebord de la loge, elle cria plus. haut, sans se fâcher d’ailleurs, toujours très gaie. Et il fallut bien parlementer. Elle consentait à partir, à se laisser ramener chez elle. Maïs, auparavant, elle s’était juré d’embrasser Legras, un ancien ami.

— Âllez tous les trois m'’attendre dans la voiture. Je vous rejoins tout de suite.

Comme la salle finissait par se calmer, Rosemonde s’aperçut que la loge se vidait ; et, sa curiosité satisfaite, elle songea elle-même à se faire reconduire par Hyacinthe. Celui-ci, qui avait écouté languissant, sans applaudir, causait de la Norvège avec Bergaz, lequel prétendait avoir voyagé dans le Nord. Oh! les fjords, oh! les lacs glacés, oh! le froid pur, lilial et chaste de l’éternel hiver! Ce n’était que là, disait Hyacinthe, qu’il comprenait la femme et l’amour, le baiser de neige.

— Voulez-vous que nous partions demain? s’écria la princesse, avec sa vivacité effrontée. Nous faisons là-bas notre voyage de noces... Je lâche mon hôtel, je mets la clef sous la porte.

Et elle ajouta qu’elle plaisäntait, naturellement. Mais

‘Bergaz la savait capable de cette fugue. À l’idée qu’elle ‘laisserait son petit hôtel fermé, et sans gardien peut-être, ‘il avait échangé un vif regard avec Sanfaute et Rossi, ‘toujours muets et souriants. Quel coup à faire, quelle reprise à tenter là sur la commune TER. volée Es ‘l’infâme bourgeoisie !

« Raphanel, lui, après avoir acclamé Legras, s’était mis à fouiller la salle de ses petits yeux gris et perçants. Et les deux hommes, Mathis et l’autre, le mal vêtu, celui dont on ne voyait qu’un bout de barbe, venaient de fixer ‘son attention. Ils n’avaient pas ri, ils n’avaient pas applaudi, ils étaient là comme des gens très las qui se ‘reposent, convaincus que le meilleur moyen de deparaiss est de se mêler à une foule.

Tout d’un coup, Raphanel se tourna vers Bergaz.

— C’est bien le petit Mathis, là-bas. Avec qui donc est-il ?

Bergaz eut un geste évasif : il ne savait pas. Mais il ne quitta plus Raphanel des yeux, il le vit qui affectait de se ‘désintéresser, puis qui achevaït sa chope et prenaït congé, en disant, par manière de plaisanterie, qu’une dame l’attendait, à côté. dans le bureau des omnibus. Vivement, dès qu'il eut disparu, Bergaz se leva, enjamba les bancs, bouscula le monde, s’ouvrit un passage jusqu’au petit Mathis, à l’oreille duquel il se pencha. Et, tout de ‘suite, celui-ci quitta sa table, emmena son compagnon, le poussa dehors, par une porte de dégagement. Ce fut ‘si rapidement fait, que personne ne s’aperçut de cette ‘fuite.

— Qu’y a-t-il donc? demanda la princesse à Bergaz, ‘lorsque celui-ci fut revenu se rasseoir tranquillement, entre Rossi et Sanfaute.

— Mais rien, j’ai voulu serrer la main de Mathis, qui partait.

Rosemonde annonça qu'elle allait en faire autant. Puis, elle s’attarda un moment encore, reparla de la Norvège, en voyant que seule l’idée des glaces éternelles, ‘ du grand froid purificateur, passionnaït Hyacinthe. Dans ‘son poëme de La Fin de la Femme, trente vers qu’il désirait n’achever jamais, il songeait, comme dernier décor,

à un bois de sapins glacés. Et elle s'était levée, elle recommençait gaîment sa plaisanterie, disait qu’elle lemmenait prendre une tasse de thé chez elle, pour régler leur départ, lorsque Bergaz, qui l’écoutait tout en surveillant la porte du coin de l’œil, eut une involon taire exclamation.

— Mondésir! j’en étais sûr!

À la porte, venait d’apparaître un petit homme nerveux et râblé, dont la face ronde, au front bossu, au nez ‘&amard, avait toute une rudesse militaire. On aurait dit un sous-officier en bourgeois. Il fouillait la salle, semblait ‘effaré et déçu.

Bergaz, qui désirait rattraper son exclamation, pl avec aisance :

— Je disais bien que ça sentait la police... Tenez! voici un agent, Mondésir, un gaillard très fort, qui a eu des ennuis au régiment... Le voyez-vous flairer, comme un chien dont le nez est en défaut. Va, va, mon brave, si l’on t’a désigné quelque gibier, tu peux chercher, l’oiseau ‘est parti.

Dehors, lorsque Rosemonde eut décidé Hyacinthe à l’accompagner, ils se hâtèrent de monter en riant dans : le coupé qui les attendait, car ils venaient d’apercevoir le landau de Silviane, avec le cocher majestueux, immobile sur le siège, tandis que les trois hommes, Duvillard, ‘Gérard et Dutheil, attendaient toujours, debout au bord du trottoir. Depuis près de vingt minutes, ils étaient là, dans les demi-ténèbres de ce boulevard extérieur, où rôdaient la basse prostitution, les vices immondes des quartiers pauvres. Des ivrognes les avaient bousculés, ‘des ombres de filles les frôlaient, allaient et venaient, chuchotantes, sous les jurons et les coups des souteneurs. Des couples infâmes cherchaient l’obscurité des arbres, s’arrêtaient sur les bancs, gagnaïient les coins d’abominable ordure. Et c’était le quartier entier, les maisons borgnes aux alentours, les garnis ignobles, les misérables ‘chambres de débauche, sans vitres à la fenêtre, sans draps ‘au matelas. La nausée de toute la déchéance humaine qui grouille, jusqu’au matin, dans cette boue noire de Paris, les enveloppait, les glaçait, sans que ni le baron, mi les deux autres voulussent quitter la place. Leur

espoir entêté les faisait tenir bon, chacun continuait à se promettre qu’il resterait le dernier, et qu’il reconduirait Silviane, et qu'elle serait à lui, trop grise pour sé défendre.

: Enfin, Dci s ’impatienta, dit au cocher :

— Fais allez donc voir pourquoi madame ne revient pas.

: — Mais les chevaux, monsieur ie baron?

— Soyez tranquille, nous sciames là.

Une petite pluie fine s’était mise à tomber. Et l’attente recommença, s’éternisa de nouveau. Mais une rencontre imprévue les occupa un instant. Il leur sembla qu’une ombre, une maigre femme en jupe noire, les frôlait. Et ils eurent la surprise de reconnaître un prêtre.

. — Eh quoi! c’est vous, monsieur l’abbé rom s’écria Gérard. À cette heure-ci? dans ce qua:tier?

. Pierre, sans se permettre de s’étonner de les y trouver eux-mêmes, et sans leur demander ce qu'ils y faisaient, expliqua qu'il s’était attardé chez l’abbé Rose, pour visiter avec lui une hospitalité de nuit. Ah! toute l’affreuse misère qui aboutissait là, dans ces dorioirs empestés, dont l’odeur de bétail l’avait fait défaillir! tout ce qui s’anéantissait là de lassitude et de désespoir, en un sommeil écrasé de bêtes tombées sur le sol, pour y cuver l’abomination de vivre! Une promiscuité innomable, l’indigence et la souffrance en tas, des enfants, des bommes, des vieillards, des haïllons sordides de mendiants mêlés à des redingotes élimées de pauvres honteux, les épaves du naufrage quotidien de Paris, la fainéantise, et le vice, et la malchance, et l’injustice, que le flot roulait et rejetait, avec les impuretés de l’écume! Certains dormaient assommés, la face morte. D’autres, sur le dos, la bouche ouverte, ronflant, continuaient à clamer la plainte de leur existence. D’autres, sans repos, s’agitaient, luttaient encore dans leur sommeil contre des cauchemars grandis, la fatigue, le froid, la faim, qui prenaient de monstrueuses formes. Et, de ces êtres gisant comme des blessés après une bataille, de cette ambulance de la vie, empoisonnée d’une puanteur de pourriture et de mort, montait une nausée de révolte, la pensée justicière des alcôves heureuses, de la joie des riches qui

aimaient où qui se délassaient à cette heure, dans la toile fine et dans les dentelles. af 2

-Vainement, Pierre et l’abbé Rose, parmi les noble en tas, avaient cherché le grand Vieux, l’ancien menuisier, pour le repêcher du cloaque et l’envover, dès le lendemain, à l’Asile des Invalides du travail. Îl s’était présenté le soir, mais il n°y avait plus de place ; car, chose horrible, cet enfer était encore un lieu d'élection. Et il devait être quelque part, adossé contre une borne, couché derrière une palissade. Désolé, ne pouvant battre les ténébreés louches, le bon abbé Rose était remonté rue Cortot, tandis que Pierre cherchait une voiture, pour rentrer à Neuilly.

La petite pluie fine continuait, devenait glaciale, lorsque le cocher Jules reparut énfin, interrompant le prêtre qui disait au baron et aux deux autres le frisson qu'il avait gardé de sa visite.

— Eh bien! Jules, et madame? demanda Duvillard au cocher, inquiet de le voir seul. |

Tes. impassible, respectueux, sans autre ironie que le coin gauche de sa bouche légèrement de RENÉE Lépous dit de sa voix blanche :

— Madame fait dire qu’elle ne rentrera pas, et de met sa voiture à la disposition de ces messieurs, si ces messieurs veulent bien que je les reconduise chez eux.

Cette fois, c’était trop, le baron se fâcha. S’être laissé traîner dans ce bouge, l’attendre en espérant profiter de son ivresse, pour voir cette ivresse la jeter au cou d’un Legras, non, non! il en avait assez, elle payerait cher cette abomination. Et il arrêta un fiacre qui passait, il y poussa Gérard en lui disant :

— Vous allez me mettre chez moi.

— Mais puisqu'elle nous laisse la voiture! criait Dutheil, déjà consolé, riant au fond de la bonne histoire. Venez donc, il y a de la place pour trois... Non! vous préférez ce fiacre, à votre aise!

Lui, monta gaillardement, s’en alla, étalé sur les coussins, au trot des deux grands carrossiers, tandis que, dans le vieux fiacre, rudement cahoté, le baron exhalait sa colère, sans que Gérard, noyé d’ombre, l’interrompît d’un seul mot. Elle, qu’il avait comblée, qui lui avait coûté déja près de deux millions, lui faire cette injure, à

lui, lui qui'était le maître, qui disposait des fortunes et des hommes! Enfin, elle l’avait voulu. il était délivré, et il respirait fortement, comme un homme qui sort d’un Que

Pierre, un instant, Rd d'A RE les deux voitures. Puis: il fila sous les arbres, pour s’abriter de la pluie, en attendant qu’un autre fiacre passât. Son pauvre être en lutte finissait par se glacer, toute la monstrueuse nuit de Paris y entrait, tout ce qui sanglotait là de débauche et de détresse, la prostitution d’en haut retombée à la prostitution d’en bas. Et des pâles fantômes de filles erraient toujours, en quête de leur pain, lorsqu’une ombre le frôla, lui dit à l’oreille :

: — Prévenez votre frère, la police est sur les talons de Salvat, qui peut être arrêté d’une heure à l’autre.

Déjà l’ombre s’effaçait, et Pierre, tressaillant, crut reconnaître, sous un rayon de gaz, la petite face sèche, blême et pincée de Victor Mathis. En même temps, làhaut, dans la paisible salle à manger de l’abbé Rose, il revit la douce figure de Mme Mathis, si triste, si résignée, ne vivant plus que du dernier et fremblant espoir qu “elle mettait en son fils.

Dès huit heures, par ce jour férié du jeudi de la micarême, lorsque tous les bureaux du vaste hôtel étaient: vides, Monferrand, le ministre de l’Intérieur, se trouvait seul dans son cabinet. Un simple huissier gardait sa porte, et deux garçons de service occupaient la première antichambre.

Monferrand, à son réveil, venait d’avoir la plus désagréable des émotions. La Voix du Peuple, qui, la veille, avait reprit l’affaire des Chemins de fer africains, en accusant Barroux, l’actuel ministre des Finances, d’avoir touché deux cent mille francs, continuait la campagne, aggravait le scandale, ce matin-là, en publiant la liste depuis si longtemps promise, les trente-deux noms des députés et des sénateurs, qui avaient vendu leurs voix à Hunter, l’homme de Duvillard, le mythique corrupteur, aujourd’hui disparu, évanoui, introuvable. Et Monfer: rand venait donc de se voir en tête de la liste, porté pour la somme de quatre-vint mille francs, tandis que Fonsègue: y était pour cinquante mille,.et que 1m chiffres tombaient ensuite à dix mille pour Dutheil, à trois mille pour Chaigneux, la voix misérable la moins chère, au miliew dé:toutes les autres payées de cinq à vingt mille. : .

Dans l’émoi de Monferrand, il n’entrait ni surprise ni colère. Simplement, il n’aurait pas cru que Sanier poussât la rage du vacarme jusqu’à publier cette liste, cette prétendue page arrachée d’un carnet de Hunter, sur signes hiéroglyphiques incompréhensibles, qu'il aurait fallu discuter, expliquer, pour se tirer la vérité vraie. D'autre part, lui était parfaitement tranquille, n’ayant rien écrit, rien signé, sachant qu'on se tire de tous les mauvais cas avec de l’audace, en n’avouant jamais. Seulement, quel pavé dans Îa mare parlementaire! Tout de suite, il sentit l’inévitable conséquence, le ministère renversé, balayé par ce nouvel ouragan de délations et de commérages. Heureusement, la Chambre, ce jeudi-là, ne siégeait pas. Mais, dès le lendemain, Mège allait reprendre son interpellation, Vignon et ses amis profiteraient de l’occasion pour donner aux portefeuilles convoités un furieux assaut. Et il se voyait par terre, chassé de ce cabinet, où, depuis huit mois, il prenait ses aises, sans gloriole sotte, heureux uniquement d’être à sa place, en homme de gouvernement, qui se croyait de taille à dompter et à conduire les foules.

Il avait rejeté les journaux d’un geste dédaigneux, il s “était levé en s’étirant, avec un grognement de lion qu’on taquine. Et, maintenant, il marchait de long en large, au travers de la vaste pièce d’un luxe officiel et fané, meublée d’acajou, drapée de damas vert. Les mains derrière le dos, il n’avait point son air paterne, sa bonhomie souriante et un peu commune. Tout le rude lutteur qu'il était, sans sa taille courte, ses épaules larges, apparaissait, Crevait son masque épais. Sa bouche sensuelle, son nez gros, ses yeux durs, disaient qu'il était sans scrupule, d’une volonté d’acier, taillé pour les rudes besognes. Qu'’allait-il faire? allait-il se laisser entraîner dans le désastre, avec l’honnête eï tonitruant Barroux? Peut-être son cas personnel n’était-il pas désespéré. Mais comment lâcher les autres pour gagner la rive? comment se repêcher lui-même, tandis que les autres se noieraient? Grave problème, manœuvre ardue, dont la recherche le bouleversait, dans son furieux besoin de garder le pouvoir. .

Il ne trouva rien, il jura contre les accès de vertu de

BARIS Fe 27E

cette grande bête de république, qui rendaient, selon lui, tout gouvernement impossible. Une niaiserie pareille arrêtant un homme de son intelligence et de sa force! Allez donc gouverner les hommes, si l’on vous ôte des mains l’argent, le bâton souverain? Et il en riaït amèrement tout seul, tellement la conception d’un pays idyllique, où les grandes entreprises se feraient honnêtement, lui paraissait absurde. Ne sachant que résoudre, il songea tout d’un coup que la sagesse était d’avoir un entretien avec le baron Duvillard, qu’il connaissait depuis longtemps, et qu'il regrettait de ne pas avoir vu plus tôt, pour le pousser à négocier l’achat du silence de Sanier. D'abord, il eut l’idée d’écrire au baron un billet de deux lignes, qu’un garçon de service auraït porté. Puis, dans sa méfiance des documents écrits, il préféra employer le téléphone, qu'il avait fait installer, pour son usage, sur une petite table, près de son bureau.

— C’est bien monsieur le baron Duvillard qui me parle? Parfait! Oui, c’est mot, le ministre, M. Monferrand, et je vous prie de venir tout de suite me voir... Parfait! parfait! je vous attends.

Il se remit à marcher et à chercher. Ce Duvillard était un maître homme, lui aussi, qui lui donnerait sans doute quelque idée. Et il s’enfonçait dans des combinaisons laborieuses, lorsque l’huissier se présenta, en disant que M. Gascogne, le chef de la Sûreté, insistait pour parler a monsieur le ministre. Sa première pensée fut qu’on venait de la Préfecture de police, pour avoir son avis sur les mesures d’ordre à prendre, ce jour-là, à l’occasion des deux cortèges, celui des Lavoirs et celui des Etudiants, qui, dès midi, allaient défiler, au milieu de l’écrasement de la foule.

— Faites entrer M. Gascogne.

: Un homme entra, grand, mince, très brun, ayant l’air d’un ouvrier endimanché. D'’aspect froid, connaissant admirablement les dessous de Paris, il était d’esprit net et méthodique. Mais le pli professionnel le gâtait un peu, il aurait eu plus d'intelligence s’il avait cru moins en avoir, et s’il n’avait pas eu la certitude qu'il savait tout. , D'abord, il excusa M. le Préfet, qui serait venu certaimement lui-même, si une légère indisposition ne l'avait

retenu. Îl valait peut-être mieux, du reste, que ce. fut, lui qui renseignât monsieur le ministre sur la grave affaire, qu’il connaissait à fond. Et il dit la grave affaire.

— J e crois bien, monsieur le ministre, que. nous. tenons enfin l’auteur de l’attentat de la rue Godot-de- Mauroy. i

Monferrand, qui écoutait d’un air impatient, se pas: sionna tout d’un coup. Les recherches vaines de la police, les attaques et les plaisanteries des journaux étaient un, de ses ennuis quotidiens. Il répondit avec sa bonhomie, brutale :

— Ah! tant mieux pour vous, monsieur Gascogne, car vous alliez finir par y laisser votre place... L’homme est, arrêté ?

: — Non, pas encore, monsieur le ministre. Mais il ne peut s échapper, c’est une affaire de quelques heures.

. Et il conta toute l’histoire : comment l’agent Mondésir, averti par un agent secret que l’anarchiste Salvat se trouvait dans un cabaret de Montmartre, s’était présenté trop tard, lorsque l’oiseau venait de s ’envoler : : puis, le hasard qui l’avait remis en présence de Salvat, arrêté à cent pas du cabaret, guettant de loin ; et, dès lors, Salvat filé, dans l’espoir de le prendre au nid, avec ses complices, Salvat suivi de la sorte jusqu’à la porte Maillot, où, brusquement, se sentant traqué sans doute, il s’était mis à galoper, pour se jeter dans le Bois de Boulogne. IE y était depuis deux heures du matin, sous la pluie fine: qui n’avait pas cessé de tomber. On avait attendu.le jour, afin d’organiser une battue et de lui donner la chasse. comme à une bête que la lassitude doit suffire à livrer, De façon que, d’une minute à l’autre, il allait être pris;

— Je sais, monsieur le ministre, combien vous. Vous, intéressez de cette arrestation, €et ] ’ai eu la pensée d’accourir demander vos ordres. L’agent Mondésir est là-bas, qui mène la battue. Il regrette bien de n’avoir pas cueikli l’homme, boulevard Rochechouart ; mais son idée de le, filer, tout de même, était excellente : et l’on ne peut que lui reprocher de ne s’être pas méfié du Bois de Boulogne:

‘Salvat arrêté, ce Salvat dont les journaux étaient pleins, depuis trois semaines, €: ’était là une réussite, un SOUP dont le retentissement serait énorme. Monferrand écoun

tait, etsau fond de ses gros yeux fixes, derrière son masque lourd de fauve au repos, se lisait tout un travail intérieur, toute une soudaine volonté d'utiliser à son profit l’événement que le hasard lui apportait. Confusément, déjà, un lien s’établissait en lui, entre cette arrestation et l’interpellation de Mège, l’autre affaire, celle de Chemins de fer africains, qui devait le lendemain renverser le ministère. Et une combinaison s’ébauchait : n’était-ce pas son étoile qui lui envoyait ce qu’il cherchait, le moyen de se repêcher dans l’eau trouble de la crise prochaine?

— Mais, dites donc, monsieur Gascogne, êtes-vous bien sûr que ce Salvat soit l’auteur de l’attentat ?

— Oh! absolument sûr, monsieur le ministre. Il avouera tout, dans le fiacre, avant d’arriver à la Préfecture.

Pensif, Monferrand s'était de nouveau mis à marcher, et les idées lui venaient, à mesure qu’il parlait, avec une lenteur réfléchie.

— Mes ordres, mon Dieu! mes ordres, c’est d’abord que vous agissiez avec une grande prudence... Oui, n’ameutez pas les promeneurs du Bois. Tâchez que l’arrestation passe inaperçue.. Et, si vous obtenez des aveux, gardez-les pour vous, ne les communiquez pas à la presse. Oh! ça, je vous le recommande bien, que les journaux ne soient pas mis dans l’affaire... Enfin, venez me renseigner, moi, et le secret pour tout le monde, le secret absolu!

Gascogne s’inclina, mais Monferrand le retint, pour lui dire que son ami, M. Lehmann, procureur de la république, recevait quotidiennement des lettres d’anarchistes, qui menaçaient de le faire sauter, lui et sa famille ; si bien que, malgré son courage, il demandait qu’on fit garder sa maison par des agents en bourgeois. Déjà la Sûreté avait organisé une surveillance pareille, pour la maison habitée par le juge d’instruction Amadieu. Et, si celui-ci était un personnage précieux, Parisien aimable, psychologue et criminaliste distingué, écrivain même à ses heures, le procureur de la république Lehmann l’égalait en mérites de toutes sortes, car il était un de ses magistrats politiques, un de ces juifs de talent avisé, qui très honnêtement font leur chemin, en se mettant LOBIQUTE du côté du pouvoir.

— Monsieur le Ministre, dit à son tour Gascogne, il y a aussi l’affaire Barthès.. Nous attendons, faut-il procéder à l’arrestation, dans cette petite maison de Neuilly?

Un de ces hasards, qui servent parfois les policiers, et

i font croire à leur génie, lui avait révélé le secret refuge de Nicolas Barthès, la petite maison d’un prêtre, l’abbé Pierre Froment. Et, bien que Barthès, depuis que régnait la terreur anarchiste, dans l’affolement de Paris, se trouvât sous le coup d’un mandat d’amener, simplement comme suspect, pouvant avoir eu des rapports avec les révolutionnaires, il n’avait point osé l’arrêter chez ce prêtre, un saint vénéré de tout le quartier, sans avoir un ordre formel. Le ministre, consulté, l’avait approuvé vivement de sa réserve vis-à-vis du clergé, en se chargeant lui-même d’arranger l’affaire.

— Non, monsieur Gascogne, ne bougez pas. Vous savez mon sentiment, ayons les prêtres avec nous, et non contre nous. J’ai fait écrire à M. l’abbé Froment, pour qu’il vienne ce matin, un matin où je n’attends personne. Je causerai avec lui, l’affaire ne vous regarde plus. |

Et il le congédiait, lorsque l’huissier reparut en disant que M. le président du Conseil était là.

— Barroux!... Ah! fichtre! monsieur Gascogne, sortez par ici, je préfère que personne ne vous rencontre, puisque je vous demande le silence sur l’arrestation de ce Salvat.… C’est bien entendu, n’est-ce pas? moi seul dois tout savoir, et téléphonez-moi ici, directement, si quelque incident grave se produisait.

À peine le chef de la Sûreté avait-il disparu, par la porte d’un salon voisin, que l’huissier rouvrit celle de l’antichambre.

— Monsieur le président du Conseil.

Les mains tendues, avec un empressement où la déférence et la cordialité étaient dosées avec justesse, Monferrand s’avança, de son air franc et bonhomme.

— Ah! mon cher président, pourquoi vous êtes-vous dérangé? Je serais allé chez vous si vous aviez hâte de me voir.

Mais, d’un geste impatient, Barroux rejeta toute

EM préséance.

.— Non, non! je faisais aux Champs-Elysées ma promenade à pied quotidienne. j ’étais sous |” empire dé préoccupations si vives, que | ’ai mieux aimé venir tout de suite... Vous pensez ‘bien que nous ne pouvons rester sous le coup de ce qui se passe. Et, en attendant le Conseil de demain. matin, où il faudra arrêter un plan de défense, se senti que nous avions à causer ensemble.

Il prit un fauteuil, nd que Monferrand en roulait un autre, pour s’asseoir devant lui, à contre-iour. Les deux hommes étaient en présence. Et autant Barroux, de dix ans plus âgé, blanc et solennel, gardaiït la haute prestance du pouvoir, avec sa belle figure rasée, ses favoris neigeux, toute cette attitude de conventionnel romantique, qui essayait de magnifier la simple loyauté d’un bourgeois, un peu sot et bon, autant l’autre, lourd et fin, sous son masque commun, dans son affectation de rondeur et de simplicité, cachait des gouïfres ignorés, une âme obscure de jouisseur et de despote, sans pitié ni scrupules.

Très ému au fond, Barroux souffla un instant, le sang à la tête, le cœur battant d’indignation et de colère, au souvenir du. flot de basses injures que La Voix du Peuple avait déversé sur lui, le matin encore.

.— Voyons, mon cher collègue, il faut en finir, il faut faire cesser cette scandaleuse campagne... D'ailleurs, vous vous doutez bien de ce qui nous attend demain à la Chambre. Maintenant que voilà la fameuse liste publiée, nous allons avoir sur les bras tous les mécontents. Vignon s’agite…

— Ah! vous avez des nouvelles de Vignon? demanda Monferreand, devenu très attentif.

— Sans doute, en passant, je viens de voir une file de fiacres à sa porte. Toutes ses créatures sont en branle depuis hier et vingt personnes m'ont dit que la bande se partageait déjà les portefeuilles. Car vous vous doutez bien que l’ingénu et farouche Mège va tirer une fois de plus les marrons du feu. Enfin, nous sommes morts, on a la prétention de nous enterrer dans la boue, avant de se disputer nos dépouilles.

Il eut un geste théâtral, le bras tendu, et sa voix sonna éloquemment, comme s’il se trouvait à la tribune.

Son émotion était réelle pourtant, des larmes montaient à ses yeux.

— Moi, moi! qui ai donné ma vie entière à la république, qui l’ai fondée, qui l’ai sauvée, me voir ainsi abreuvé d’outrages, être obligé de me défendre contre des accusations abominables! Un prévaricateur, moi! un ministre qui se serait vendu, qui aurait reçu deux cent mille francs de ce Hunter, pour les mettre simplement dans sa poche!... Eh! oui, il a été question de deux cent mille francs entre lui et moi. Mais il faut dire comment et dans quelles conditions. C’est comme vous sans doute, pour les quatre-vingt mille francs qu’il vous aurait remis. JE

Monferrand l’interrompit, d’une voix nette.

— Îlne m'a pas remis un centime.

Très surpris, l’autre le regarda, mais ne vit que sa grosse tête rude, noyée d’ombre.

— Ah!... Je croyais que vous étiez en relation d’affaires avec lui, et que vous le connaiïssiez particulièrement.

— Non, j’ai connu Hunter comme tout le monde, je ne savais même pas qu'il était le racoleur du baron Duvillard, pour les Chemins de fer africains, et jamais il n’a été question de cette chose entre nous.

Cela était si invraisemblable, si contraire à tout ce qu'il savait, que Barroux, devant un si évident mensonge, resta un instant effaré. Puis, il se ressaisit d’un geste, laissant les autres à leur cas, pour revenir au sien.

— Oh! moi, il m’a fait plus de dix visites, il m’en a rebattu les oreilles, des Chemins de fer africains. C’était lorsque la Chambre a dû voter l’émission des valeurs à lots... Et, tenez! mon cher, je nous vois encore, dans cette pièce, car vous vous souvenez que j'avais alors l'Intérieur, tandis que vous veniez d’entrer aux Travaux publics. Moi, j'étais assis à ce bureau, tandis que Hunter se trouvait ici même, dans ce fauteuil où je suis. Ce jour-là, il avait désiré me consulter sur l’emploi des sommes considérables que la banque Duvillard voulait consacrer à la publicité ; et, devant les gros chiffres mis en regard des journaux monarchistes, je me rappelle que je me fâchais, estimant avec raison que c'était là un argent de ruine contre la république ; de sorte que, cédant à ses instances,

je dressai moi aussi une liste, disposant des fameux deux cent mille francs pour des journaux républicains, des journaux amis, qui ont touché par mon entremise, c’est vrai... Voilà l’histoire.

Il se leva, se frappa la poitrine du poing, tandis que sa voix se haussait encore.

— Eh bien! j’en ai assez, des calomnies et des mensonges... Cette histoire, je vais demain la conter tout simplement à la Chambre. Ce sera ma seule défense. Un honnête homme ne craint que la vérité.

À son tour, Monferrand s’était levé, dans un cri, où il se confessait tout entier.

— C’est idiot, jamais on n’avoue, vous ne ferez pas ça!

Mais Barroux s’entêta, superbe.

— Je le ferai. Nous verrons bien si la Chambre, par acclamation, n’absoudra pas un vieux serviteur de la liberté.

— Non! vous tomberez sous les huées, et vous nous entraînerez tous avec vous. |

- — Qu'importe ? nous tomberons, dignement, honnêtement!

Monferrand eut un geste de furieuse colère. Puis, tout d’un coup, il se calma. Une brusque lueur venait de jaillir, dans l’anxieuse confusion, où il se débattait depuis le matin ; et tout s’éclairait, le plan encore vague qu'avait fait naître en lui l’arrestation prochaine de Salvat, se complétait, s’élargissait en une combinaison audacieuse. Pourquoi donc aurait-il empêché la chute de ce grand innocent de Barroux? L’unique chose d’importance était de ne pas tomber avec lui, ou du moins de se rattraper. Il se tut, il ne mâcha plus que des mots sourds, où sa révolte semblait s’user. Et, enfin, de son air de bonhomie bourrue :

— Mon Dieu! après tout, vous avez peut-être raison. ÏI faut être brave. Et, d’ailleurs, mon cher président, vous êtes notre chef, nous vous suivrons.

Les deux hommes s'étaient rassis face à face, et la conversation continua, ils achevèrent de se mettre cordialement d’accord sur l’attitude du ministère, en vue de. l’interpellation certaine du lendemain.

Cette nuïit-là, le baron Duvillard n’avait guère dormi. Laissé à sa porte par Gérard, il s’était couché violemment, en homme qui veut commander au sommeil, afin d’oublier et de se reprendre. Mais le sommeil n’était point venu, il l’avait cherché pendant de longues heures, brûlé d’insomnie, la chair en feu sous l’affront de Site de Comme 1il l’avait crié, c'était monstrueux, cela! cette fille, enrichie, comblée, le souffletant de cette boue, lui le maître, qui se flattait d’avoir mis Paris et la république dans sa poche, qui disposait des consciences comme un marchand accapare les laines ou Îles cuirs, pour un coup de Bourse! Et la sourde conscience que Silviane était sa tare vengeresse, sa pourriture, à lui le pourrisseur, achevait de l’exaspérer. Vainement, il voulait chasser cette hantise, se rappeler ses affaires, ses rendez-vous du lendemain, les millions qu'il brassait aux quatre coins du monde, la toute-puissance de l’argent qui mettait entre ses mains le sort des peuples. Toujours, et malgré tout, Silviane renaissait., l’éclaboussait de son vice. Îl tâcha de se raccrocher désespérément à la grande affaire qu'il préparait depuis des mois, le fameux Chemin de fer transsaharien, une colossale entreprise qui remuerait les milliards et changerait la face de la terre. Et Silviane reparut encore, le gifla sur les deux joues, de sa petite main trempée dans le ruisseau. Vers la pointe du jour, cependant, il finit par s’assoupir, en refaisant le furieux serment de ne jamais la revoir, de la repousser du pied, même si elle venait se traîner à ses genoux.

Dès sept heures, lorsqu'il se réveilla, brisé, dans la moiteur alanguissante des draps, sa première pensée fut pour elle, il faillit céder à une lâcheté. L'idée l’assaillait de courir s’assurer si elle était rentrée, de la surprendre endormie, et de faire sa paix, et d’en profiter pour la ravoir peut-être. Mais il sauta du lit, aila se tremper d'eau froide, retrouva sa bravoure. C'était une misérable, il se crut cette fois guéri d’elle à jamais. Et la vérité fut qu’il finit par l’oublier, dès qu’il eu ouvert les journaux du matin. La publication de la liste, dans La Voix du Peuple, le bouleversa, car il avait douté jusque-là que Sanier l’eût en sa possession. D’un coup d’œil, il jugea le document, les quelques vérités qu'il contenait, mêlées

à l’habituel flot d’imbécillités et de mensonges. Lui, pourtant, cette fois encore, ne se sentit pas atteint : il ne redoutait réellement qu’une chose, l’arrestation de son intermédiaire Hunter, dont le procès aurait pu le mettre en cause. Comme il ne cessait pas de répéter, de son air calme et souriant, il n’avait fait que ce que font toutes les maisons de banque, lorsqu’elles lancent une émission, payant la publicité de la presse, employant des courtiers, récompensant les services discrets, rendus à Paffaire. C’était une affaire, et cela, pour lui, disait tout. Du reste, il était beau joueur, il parlait avec un mépris indigné d’un banquier qui, dans un récent scandale, affolé, acculé, ruiné par le chantage, avait cru finir les choses en se tuant, un drame pitoyable, une mare de boue et de sang, d’où le scandale avait repoussé monstrueusement, en une pullulante et indestructible v végétation. Non, ‘non! on restait debout, on luttait jusqu’à | la dernière énergie, jusqu’au dernier écu.

“ Vers neuf heures, un tintement l’appela au téléphone particulier, posé sur son bureau. Et sa folie le reprit, l’idée le traversa que ce devait être Silviane. Souvent, elle s’amusait ainsi à le déranger, au milieu des plus graves préoccupations . Elle venait de rentrer, elle ‘comprenait qu'elle était allée trop join, et voulait son pardon. Puis, lorsqu'il entendit que c'était Monferrand qui le demandait au ministère, il eut le léger frisson d’un homme sauvé encore du gouffre qu'il côtoie. Vivement, il demanda son chapeau, sa canne, désireux de marcher, de réfléchir au grand air. Et, de nouveau, il fut tout aux complications de l’affaire scandaleuse qui allait émotionner le parlement et Paris entier. Se tuer, ah! non, c’était sot et lâche. La terreur pouvait souffler, il se sentait d’âme ferme, de volonté supérieure aux événements, résolu à se défendre en maître qui entend ne rien lâcher de sa puissance.

Cette terreur, dès que Duvillard entra dans les antichambres du ministère, il la sentit qui soufflait en tempête. La Voix du Peuple, avec sa terrible liste, avait glacé les cœurs des coupables, et tous pâlissaient, tous ‘accouraient, éperdus, en sentant le sol qui croulait sous eux. Le premier qu’il aperçut fut Dutheil, fiévreux,

mâchant ses fines moustaches, la face tirée’ par un tic, dans son effort de sourire quand même. Il le gronda d’être là, c’était une faute de venir ainsi aux nouvelles, l’air effaré. Et, l’autre, ragaillardi déjà par cette rude parole, se défendait, jurait qu’il n’avait pas même lu l’article de Sanier, qu’il était monté simplement pour recommander au ministre une dame de ses amies. Le baron se chargea de son affaire, le renvoya, en lui souhaitant une bonne mi-carême. Mais celui surtout qui lui fit pitié, ce fut Chaigneux, le corps vacillant, comme plié par le poids de sa longue tête chevaline, et si malpropre, si en détresse, qu’on aurait dit un vieux pauvre. Quand ïil reconnut le banquier, il se précipita, vint le saluer avec un empressement obséquieux.

— Ah! monsieur le baron, faut-il que les hommes soient méchants! C’est ma mort, on m'’assassine, et que deviendra ma femme, que deviendront mes trois filles, dont je suis l’unique soutien ?

Il avait mis dans cette lamentation toute son histoire de triste sire, victime de la politique, ayant eu la folie de quitter Arras et son étude d’avoué pour triompher à Paris avec ses quatre femmes, comme il disait, la mère et les trois filles, dont il n’avait plus été dès lors que le domestique honteux, effaré par ses continuels échecs de médiocre. Député honnête, ah! grand Dieu! il aurait bien voulu l’être ; mais n’était-il pas le besogneux éternel, toujours en quête d’un billet de cent francs, le député forcément à vendre? et piteux, et tellement bousculé par ses quatre femmes, qu'il aurait ramassé pour elles de l’argent n'importe où, dans n’importe quoi.

—. Imaginez-vous, monsieur le baron, que ] ‘ai enfin trouvé un mari pour mon aînée. C’est la première chance qui m'arrive, elles ne seront plus que trois à la maison. Seulement, vous comprenez la désastreuse impression, sur la famille du jeune homme, d’un article comme celui de ce matin. Et je suis accouru chez M. le ministre, pour le supplier d’accorder une place de secrétaire à mon futur gendre... Cette place, que j’ai RS peut encore tout arranger. : |

I était si minable, il parlait d’une voix si éplorée, que Duvillard eut l’idée d’une de .sés bonnes actions, qu'il

savait risquer à propos, et dans lesquelles il plaçait sa protection et son argent à gros intérêts. Il est toujours excellent d’avoir à soi de ces créatures malchanceuses dont on se fait, pour un morceau de pain, des valets et des complices. Aussi le renvoya-t-il, en se chargeant de son affaire, ainsi qu’il s’était chargé de celle de Dutheil. Et il ajouta qu'il l’attendrait le lendemain, pour causer, pour l’aider, puisqu’il mariait une de ses filles.

Chaigneux, flairant un prêt, s’efflondra en remerciments.

— Ah! monsieur le baron, ma vie sera trop courte pour acquitter une telle dette de reconnaissance.

Comme Duvillard se retournait, il eut la surprise d’apercevoir, dans un coin de l’antichambre, l’abbé Froment qui attendait. Celui-là, pourtant, n’était pas de la charrette des suspects, bien que, lui aussi, parût cacher une anxiété profonde, en affectant de lire un journal. Le baron s’avança, serra la main du prêtre, causa cordialement. Et Pierre lui conta qu'il avait reçu une lettre, le priant de se présenter chez le ministre : il ignorait pourquoi, il se disait très surpris, souriant, ne voulant pas montrer son inquiétude. Depuis un quart d’heure, il attendait. Pourvu qu’on ne l’oubliât pas, dans cette antichambre!

L’huissier parut, s’empressa.

— M. le ministre vous attend, monsieur le baron. Il est en ce moment avec M. le président du Conseil; mais, dès que M. le président s’en ira, j’ai ordre de vous introduire, monsieur le baron.

Presque aussitôt, Barroux sortit ; et, comme Duvillard allait entrer, il le reconnut, le retint. Amèrement, ïl parla de l’affaire, en homme indigné, sous le coup de la calomnie. Est-ce que lui, Duvillard, n’en témoignerait pas à l’occasion, que lui, Barroux, n’avait jamais touché directement un centime? Il oubliait qu'il parlait à un banquier, qu’il était lui-même ministre des Finances, pour dire tout son dégoût de l’argent. Ah! les affaires, quelle eau trouble, empoisonnée et salissante! Mais il répétait qu'il souffletterait les insulteurs, et que la vérité suffirait. S — Duvillard l’écoutait, le regardait. Et la pensée de Sil-

viane, tout d’un coup, rentrait en lui, le hantait, sans qu “1 fit même un effort pour la chasser. Il songeait que, si Barroux l’avait bien voulu, lorsqu'il l’avait prié d'agir, Silviane serait maintenant à la Comédie, et que certainement la déplorable aventure de la veille n’aurait päs eu lieu ; car il commençait à se reconnaître coupable, jamais Silviane ne l’aurait lâché salement, s’il avait contenté son caprice.

— Vous savez, je vous en veux, dit-il en interrompant le ministre.

Etonné, l’autre à son tour le regarda.

— Comment, vous m’en voulez! De quoi donc?

— Mais dé ce que vous ne m’avez pas aidé, vous savez bien, pour cette amie à moi, qui désire débuter dans Polyeucte.

Barroux sourit, condescendant, aimable.

— Âh! oui, Silviane d’Aulnay! Mais, mon cher ami, c’est Taboureau qui s’est mis en travers. Il a les Beaux- Arts, la question ne regardait que lui. Et je n’y pouvais rien, ce parfait honnête homme, qui nous est tombé d’une Faculté de province, est plein de scrupules.… Moi, Je suis un vieux Parisien, je comprends tout, j’aurais été enchanté de vous être agréable. :

Devant cette résistance nouvelle à son plaisir, Duvillard se reprit de passion, eut le besoin immédiat d’obtenir ce qu’on lui refusait.

— Taboureau, Taboureau, un joli poids mort dont vous vous êtes encombré à! Honnête, est-ce que tout le monde ne l’est pas? Voyons, mon ‘cher ministre, il en est temps encore, faites nommer Silviane, ça vous portera bonheur pour demain.

Cette fois, Barroux éclata franchement de rire.

— Non, non! je ne puis lâcher Taboureau en ce moment... On s’en amuserait trop. Un ministère perdu ou sauvé, sur la question Silviane!

Il avait tendu la main, pour prendre congé. Le baron la serra, le retint un instant encore, en lui disant, très grave, un peu pâle :

— Vous avez tort de rire, mon cher ministre. Des ministères sont tombés ou se sont remis debout pour moins

RARIS:.. :: 283

que ça. Si vous tombez demain, j je souhaite que vous.ne le regrettiez jamais. 8

- Et il le regarda s “éloigner, blesbé au:cœur de son'airsde bliisanterie, exaspéré par l’idée que quelque choses. lui était décidément impossible. Certes, ce n’était pas dans l’espoir de se remettre avec Silviane, mais il se jurait de tout bouleverser, s’il le fallait, pour lui envoyer son traîté signé, par simple vengeance, comme un soufllet, oui! un soufflet. Cette minute venait d’être décisive.

À cet instant, Duvillard, dont les yeux accompagnaient Barroux, fut surpris de voir Fonsègue, qui arrivait, manœuvrer de façon à n’être pas aperçu par le ministre. Ü y réussit, il entra dans l’antichambre, les yeux troubles, toute sa petite personne, si vive et si spirituelle d’habitude, éperdue. C'était le vent de terreur qui continuait à soufiler: et qui l’apportait.

— Vous n’avez donc pas vu votre ami Barroux?

demanda le baron, intrigué.

“— Barroux? non! |

Et ce tranquille mensonge suffisait à tout confesser. Il se tutoyait avec Barroux, il le soutenait dans son journal depuis dix ans, de mêmes idées, de même religion politique que lui. Mais, sous la menace de la débâcle, ül devait sentir, avec son flair merveilleux, qu'il lui fallait changer d’amitié, s’il ne voulait, lui aussi, rester sous les décombres. Il n’avait pas mis de longues années de prudence, de diplomatique vertu, à fonder le plus digne et le plus respecté des journaux, pour le laisser ainsi compromettre par la maladresse d’un honnête homme.

— Je vous croyais fâché avec Monferrand, reprit Duvillard. Que venez-vous donc faire ici?

— Oh! mon cher baron, le directeur d’un grand journal n’est fâché avec personne. Îl est au service du pays.

Malgré l’émoi personnel où il était, Duvillard ne put s’empêcher de sourire.

— Vous avez raison. Et puis, Monferrand est un homme vraiment fort, qu’on peut soutenir sans crainte. |

Cette fois, Fonsègue se demanda si son angoisse se voyait. Lui, si beau joueur, toujours maître de son jeu, venait d’être terrifié par l’article de La Voix du Peuple.

Pour la première fois de sa vie, il avait commis une faute, il se sentait à la merci d’une délation, ayant eu l’impardonnable imprudence d’écrire un billet de trois lignes. Les cinquante mille francs, que Barroux lui avait fait remettre, pour son journal, sur les deux cent mille destinés à la presse, ne l’inquiétaient pas. Mais il tremblaït qu’on ne découvrit l’autre affaire, une somme reçue en cadeau. Il ne retrouva un peu de sang froid que sous le regard clair du baron. C’était imbécile de ne plus savoir mentir et d’avouer par sa seule attitude.

L’huissier s’était approché.

— Je rappelle à monsieur le baron que M. le ministre l’attend.

Resté seul avec l’abbé Froment, Fonsègue, dès qu'il l’aperçut, alla s’asseoir près de lui, en s’étonnant à son tour de le trouver là. Pierre répéta qu'il avait reçu une sorte de lettre de convocation, sans qu'il pût deviner ce que le ministre avait à lui dire. Et il laissa percer encore son impatience de savoir, le léger frisson qui agitait ses doigts. Mais il fallait bien attendre, puisque de si graves affaires se débattaient.

Tout de suite, en voyant entrer Duvillard, Monferrand s’était avancé, les mains tendues. Lui, l’air très calme toujours, sous le vent de terreur, gardait son air bonhomme et souriant.

— Hein? quelle histoire, mon cher baron!

— C’est idiot! déclara nettement celui-ci, avee un haussement d’épaules.

Et il s’assit sur le fauteuil que Barroux venait de quitter, tandis que le ministre reprenait sa place, en face de lui. Tous deux étaient faits pour s’entendre, et ils eurent les mêmes gestes désespérés, les mêmes plaintes furieuses, en déclarant que le gouvernement, pas plus que les affaires, n'étaient désormais possibles, si l’on exigeait des hommes la vertu qu’ils n’avaient pas. Est-ce que, dans tous les temps, sous tous les régimes, lorsqu’on attendait un vote des Chambres, à propos de quelque grande entreprise, la tactique naturelle, légitime, n’était pas de faire le nécessaire pour l’obtenir? Il fallait bien se ménager des influences, se gagner des sympathies, s’assurer des voix enfin! Or, tout se payait, les hommes

comme le reste, les uns avec des bonnes paroles, les autres avec des faveurs ou de l’argent, des cadeaux plus ou moins déguisés. Et, en admettant qu'on fût allé un peu loin dans les achats, que certains maquignonnages eussent manqué de prudence, est-ce que c'était sage de faire un tel bruit, est-ce qu’un pouvoir fort n’aurait pas commencé par étouffer le scandale, par patriotisme, par simple propreté même ?

— Mais évidemmment! mais vous avez mille fois raison! criait Monferrand. Ah! si j'étais le maître, vous verriez le bel enterrement de première classe!

Puis, comme Duvillard le regardait fixement, frappé par ce dernier mot, il reprit, avec son sourire :

— Par malheur, je ne suis pas le maître, et c’est pour causer un peu avec vous de la situation que je me suis permis de vous déranger... Barroux, qui sort d’ici, m’a paru dans une disposition d’esprit fâcheuse.

— Oui, je viens de le rencontrer, il a des idées si singulières parfois.

Et le baron s’interrompit, pour dire :

— Vous savez que Fonsègue est là, dans l’antichambre, Puisqu'’il veut faire sa paix, envoyéz-le donc chercher. Il ne sera pas de trop, il est homme de bon conseil, et souvent son journal suffit à donner la victoire.

— Comment, Fonsègue est là! cria Monferrand. Je ne demande pas mieux que de lui serrer la main. De vieilles histoires qui ne regardent personne! Ah! grand Dieu! si vous saviez combien je manque de rancune!

Lorsque l’huissier eut introduit Fonsègue, la réconcilation eut lieu tout simplement. Ils s’étaient connus, au collège, dans leur Corrèze natale, et ils ne se parlaient plus depuis dix ans, à la suite d’une abominable histoire, dont personne ne savait au juste les détails. Mais il est des heures où il faut bien enterrer les cadavres, lorsqu’on ést forcé de déblayer le champ, pour une bataille nouvelle,

— Tu es gentil de revenir le premier. Alors, c’est fini, tu ne m'en veux plus ?

— Eh! non! A quoi bon se dévorer, lorsqu’on aurait tout intérêt à s’entendre? ,

Sans autre explication, on en vint à la grande affaire,

la conférence commença. Et, lorsque Monferrand eut dit la volonté de Barroux d’avouer, d’expliquer sa conduite, les deux autres se récrièrent. C'était {a chute certaine, on saurait bien l’en empêcher. Il ne ferait pas une pareille sottise. Ensuite, on discuta tous les moyens imaginables de sauver le ministère en péril, car ce devait être là l’unique désir de Monferrand. Et lui-même affectait de chercher avec passion le moyen de tirer d’embarras ses collègues et lui-même, bien qu’il gardât, aux coins des lèvres, un mince sourire. um il sembla vaincu, il ne chercha plus.

— Allez, le ministère est par terre!

Les deux autres se regardèrent, anxieux de confier au hasard du prochain cabinet l’affaire des Chemins de fer africains. Ün cabinet Vignon se piquerait sans doute d’honnêteté.

— Alors quoi? que faisons-nous ?

Mais, à ce moment, la sonnerie de téléphone tinta, et. Monferrand se rendit à cet appel.

— Vous permettez?

Pendant un instant, il écouta, il parla, dans l’appareil, sans que ses réponses, ses questions brèves pussent rien indiquer de la communication qui lui était faite. C'était le chef de la Sûreté qui, pour tenir sa promesse, lui téléphonait que l’homme venait d’être retrouvé, dans le Bois de Boulogne, et que la chasse allait être menée rudement.

— Parfait! et n’oubliez pas mes ordres!

- Puis, Monferrand, dont le plan, peu à peu élargi, se fixait enfin, dans la certitude de l’arrestation de Salvat, revint au milieu de la vaste pièce, marcha lentement, en disant avec sa familiarité coutumière :

— Que voulez-vous? mes bons amis, il faudrait que je fusse le maître. Ah! si j’étais le maître !... Une commission d’enquête, oui! c’est l’enterrement de première classe, pour ces grosses affaires-là, si pleines d’abominations. Moi, je n’avouerais rien et je ferais nommer une commission d”’ enquête. Vous verriez, dès A comme l’effroyable orage s’en irait en douceur. |

. Duvillard et Fonsègue s’égayèrent. Mais le second

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surtout devina presque, grâce à sa profonde connaissance du personnage.

:— Ecoute donc! si le ministère est par terre, il ne s'ensuit pas que tu y sois avec lui. Un ministère se raccommode, lorsque les morceaux en sont bons. |

. Monferrand, inquiet d’avoir été deviné, se débattit.

— Ah! non, non, mon cher, je ne joue pas ce jeu-là. On est tous solidaires, que diable!

— Solidaires, allons donc! pas avec les naïfs qui se noient exprès! ‘Car enfin, si nous avons besoin de toi, nous autres, il nous est bien permis de te sauver malgré toi. N'est-ce pas? mon cher baron.

Et, comme Monferrand se rasseyait, ne protestant plus, attendant, Duvillard, de nouveau à sa passion, repris de colère au souvenir du refus de Barroux, s’écria, en se levant à son tour :

— Mais, certainement! Si le ministère est condamné,

l tombe donc!... Que voulez-vous tirer d’un ministère où il y a un Taboureau? Voilà un vieux professeur usé, sans prestige, qui nous arrive de Grenoble, qui n’a jamais mis les pieds dans un théâtre, et à qui l’on confie les théâtres. Naturellement, il a fait bêtises sur bêtises.

Monferrand, très au courant de la question Silviane, resta grave, s’amusa un instant à exciter le baron.

— Taboureau est un universitaire un peu terne, un peu démodé, mais qui se trouvait tout indiqué pour l’Instruction publique, où il est chez lui.

— Laissez-moi donc tranquille, mon cher! Voyons, vous êtes plus intelligent que ça, vous n'allez pas défendre Taboureau, comme Barroux... C’est vrai, je tiens beaucoup à ce que Silviane débute. Elle est très gentille au fond, et elle a énormément de talent. Eh bien! vous, est-ce que vous vous mettriez en travers ?

— Moi? Ah! grand Dieu, non! Une jolie fille sur la scène, ça ferait quand même plaisir à tout le monde, j’en suis sûr... Seulement, il faudrait avoir à l’instruction un homme qui pense comme moi.

Son mince sourire avait reparu. Ce n’était vraiment pas cher, de s’assurer Duvillard et la toute-puissance de ses. millions, en faisant débuter cette fille. Il se tourna vers Fonsègue, comme pour le consulter. Celui-ci, sérieuse-

ment, sentant la haute importance de l’affaire, cherchait, réfléchissait.

— À l’Instruction, un sénateur serait excellent... C’est que je ne vois personne, absolument personne, dans les conditions requises. Un esprit libre, parisien, dont Ja présence à la tête de l’Université n’étonnerait pourtant pas trop... Il y a bien Dauvergne.

Surpris, Monferrand s’exclama.

— Qui ça, Dauvergne?.. Ah! oui, Dauvergne, le sénateur de Dijon. Mais il ignore tout de l’Université, il n’a pas la moindre aptitude.

— Dame! reprit Fonsègue, je cherche... Dauvergne est bien de sa personne, grand, blond, décoratif. Et puis, vous savez qu'il est immensément riche, qu’il a une jeune femme délicieuse, ce qui ne gâte rien, et qu'il donne de vraies fêtes, dans son appartement du boulevard Saint-Germain.

Lui-même n’avait risqué d’abord le nom qu’en hésitant. Mais, peu à peu, son choix lui apparassait comme une vraie trouvaille.

— Attendez donc! je me souviens que Dauvergne, dans sa jeunesse, a fait jouer à Dijon une pièce, un acte en vers. Et c’est une ville littéraire que Dijon, ça lui donne tout de suite un petit parfum de belles-lettres. Sans compter que, depuis vingt ans, il n’y a pas remis les pieds et qu’il est un Parisien déterminé, répandu dans tous les mondes... Dauvergne fera tout ce qu’on voudra. Je vous dis que c’est notre homme.

Duvillard déclara qu’il le connaissait et qu’il le trouvait très bien. D'ailleurs, lui ou un autre!

— Dauvergne, Dauvergne, répétait Monferrand. Mon Dieu, oui! après tout. Il fera peut-être un bon ministre. Va pour Dauvergne.

Puis, tout d’un coup, il éclata d’un gros rire.

— Alors, voilà que nous refaisons le cabinet pour que cette aimable dame entre à la Comédie! Le cabinet Silviane.. Voyons, et les autres portefeuilles ?

Il plaisantait, sachant que la gaîté hâte souvent les solutions difficiles. Et, en effet, ils continuèrent à régler avec enjouement les détails de ce qu’il y aurait à faire, si le ministère était battu le lendemain. Sans qu’ils eussent

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dit nettement la chose, le plan était de laisser tomber Barroux, de l’y aider même, puis de s’employer à repêcher Monferrand dans l’eau trouble. Ce dernier, vis-à-vis des deux autres, se liait, ayant besoin d’eux, de la souveraineté financière du baron, surtout de la campagne que le directeur du Globe pouvait faire en sa faveur ; de même que ceux-ci, en dehors de la question Silviane, avaient besoin de lui, de l’homme de gouvernement à la forte poigne, qui promettait d’enterrer le scandale des Chemins de fer africains, en faisant nommer une commission d'enquête dont il tiendrait les fils. Et l’entente fut bientôt complète entre les trois hommes, car rien ne rapproche plus étroitement qu’un intérêt commun, la peur et le besoin qu’on a les uns des autres. Aussi, lorsque Duvillard parla de l’affaire de Dutheil, de la jeune dame que ce dernier recommandait, le ministre déclara que c’était chose faite. Un bien gentil garçon, Dutheil, comme il en faudrait beaucoup! Il fut aussi convenu que le futur gendre de Chaigneux aurait sa place. Ce pauvre Chaigneux, si dévoué, toujours prêt à sè charger d’une commission, et qui avait la vie si dure avec ses quatre femmes!

— Eh bien, c’est entendu!

— C’est entendu!

— C'est entendu!

Et Monferrand, Duvillard et Fonsègue se serrèrent vigoureusement la main.

Puis, comme le premier accompagnait les deux autres jusqu’à la porte, il aperçut, dans l’antichambre, un prélat, à la soutane fine, bordée de violet, qui causait debout avec un prêtre.

Le ministre tout de suite s’empressa, l’air désolé.

— Ah! Mgr Martha, vous attendiez!.. Entrez, entrez vite.

Mais, avec une parfaite urbanité, l’évêque n’en voulut rien faire.

— Non, non, M. l’abbé Froment était là avant moi. Veuillez né recevoir.

Il fallut que Monferrand cédât, fît entrer le prêtre, et ce ne fut pas long. Lui qui usait d’une diplomatique réserve, dès qu’il se trouvait devant un membre du

a ns

clergé, lâcha tout d’un paquet l’affaire de Barthès. Pierre, depuis deux heures qu'il attendait, venait de passer par les angoisses les plus vives, car la seule explication naturelle à la lettre reçue était qu’on avait découvert chez lui la présence de son frère. Qu'’allait-il se

asser? Et, lorsqu'il entendit le ministre ne lui parler que de Barthès, lui expliquer que le gouvernement aimait mieux savoir Barthès en fuite que d’être forcé de l’envoyer une fois de plus en prison, il resta un instant déconcerté, ne comprenant pas. Comment la police, qui avait su trouver le légendaire conspirateur, dans la petite maison de Neuilly, semblait-elle y totalement ignorer celle de Guillaume? C'était là le génie plein de trous des grands policiers.

— Alors, monsieur le ministre, que désirez-vous de moi? Je ne comprends pas très bien.

— Mon Dieu! monsieur l’abbé, je laisse tout ceci à votre prudence. Dans quarante-huit heures, si cet homme était encore chez vous, nous serions obligés de l’arrêter, ce qui serait pour nous un chagrin, car nous n’ignorons

as que votre demeure est l’asile de toutes les vertus. Conseillez-lui donc de quitter la France. Il ne sera pas inquiété.

Et, vivement, Monferrand ramena Pierre dans l’antichambre. Puis, souriant, courbé en deux :

— Monseigneur, je suis tout à vous... Entrez, entrez, je vous prie.

Le prélat, qui causait gaîment avec Duvillard et Fonsègue, leur serra la main, serra également celle ‘de Pierre. Il était, ce matin-là, d’une bonne grâce infinie, dans son désir de s’attacher tous les cœurs. Ses yeux noirs et vifs souriaient, son beau visage aux lignes correctes et fermes n’était que caresse. Et il entra dans le cabinet du ministre avec grâce, sans hâte, de son air aisé de conquête. |

Maintenant, dans le ministère désert, il n’y avait plus que Monferrand et Mgr Martha, enfermés, causant sans fin. On avait cru que le prélat ambitionnait la députation. Mais il jouait un rôle plus utile, plus souverain, à gouverner dans l’ombre, à être l’âme directrice de la politique du. Vatican en France. La France ne restait-elle

pas la Fille aînée de l’Eglise, la seule grande nation qui pourrait un jour rendre à la papauté sa toute-puissance ? Il avait accepté la république, il prêchait le ralliement, il passait pour être, à la Chambre, l’inspirateur du nouveau groupe catholique. Et Monferrand, frappé des progrès de l’esprit nouveau, de cette réaction du mysticisme, qui se flattait d’enterrer la science, était plein d’amabilités, en homme à la forte poigne, utilisant, pour sa victoire, toutes les forces qui s’offraient.

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