PARIS SIT
allait, avec le jour, s’envoler aux quatre points de: l'horizon ? |
Comme Pierre, enfin, partait à son tour, Guillaume lui posa les deux mains sur les épaules, le regarda longuement, attendri profondément dans sa colère.
— Ah! mon pauvre petit, tu souffres, toi aussi, je Le: vois bien depuis quelques jours. Mais tu es le maître de ta souffrance, car la lutte n’est qu’en toi, tu peux te vaincre, tandis qu’on ne peut vaincre le monde, lorsque c’est de lui nee souffre, et de ses méchancetés, et de ses injustices !... Va, va, sois brave, agis selon ta raison,. même dans les larmes, et tu seras calmé. |
Cette nuit-là, lorsque Pierre se retrouva seul dans sa. maison de Neuilly, où ne revenaient plus que les ombres de son père et de sa mère, un suprême combat le tint longtemps éveillé. Jamais encore, il n’avait senti à ce: point le dégoût de son mensonge, cette prêtrise qui était devenue pour lui un vain geste, cette soutane qu’il s’était résigné à porter comme un déguisement. Peut-être tout ce qu'il venait de voir et d’entendre chez son frère, la misère sociale des uns, l’inutile et folle agitation des. autres, le besoin d’une humanité meilleure s’obstinant au milieu des contradictions et des défaillances, lui avaitil fait sentir plus profondément la nécessité d’une vie: loyale, vécue normalement au plein jour. Maintenant, il ne pouvait songer au long rêve qu'il avait fait, cette vie farouche et solitaire du saint prêtre qu'il n’était pas, sans. être pris d’un frisson de honte, la conscience troub'e.. agité du malaise d’avoir si longtemps menti. Et c'était. chose décidée, il ne mentirait pas davantage, même par charité, pour ‘donner aux autres la divine illusion. Mais. quel arrachement que d'’ôter cette soutane qu’il croyait sentir collée à sa peau, et quelle détresse à se dire que, s’il l’arrachait quand même, il resterait décharné, blessé, infirme, sans jamais pouvoir redevenir pareil aux autres. hommes!
Pendant cette nuit terrible, ce fut là de nouveau son débat, sa torture. La vie voudrait-elle de lui encore, n’avait-il pas été marqué pour rester éternellement à part? Il croyait sentir son serment dans sa chair, tel qu'un fer rouge. Se vêtir comme les hommes, à quoi bon?
378 EMILE ZOEA
s'il ne devait plus être un homme. Il avait vécu jusque-là si frissonnant, si malhabile, si perdu dans le renoncement «et. dans le songe Ne plus pouvoir, ne plus pouvoir, cela le hantait d’une terreur dont il craignaït d’être paralysé. Et, quand enfin il se décida, ce fut dans l’angoisse, simplement par loyauté.
Le lendemain, lorsque Pierre revint à Montmartre, il était en pantalon et en veston de couleur sombre. Mère “Grand et les trois fils n’eurent ni un cri de surprise ni même un regard qui pût le gêner. Cela n’était-il pas
naturel? Ils l’accueillirent de leur air tranquille de tous
les jours, peut-être même avec plus d’affection, pour lui ‘éviter le premier embarras. Mais Guillaume, lui, se permit un bon sourire. [l voyait là son œuvre. La guérison venait, -comme il l’avait espéré, par lui, chez lui, dans le plein.
soleil, dans la vie que le grand vitrage laissait entrer à,
larges flots.
Marie, elle aussi, avait levé ES yeux, regardait Pièces
Elle ignorait tout ce que son mot si logique : ‘‘ Pourquoi ne l’ôtez-vous pas? ?” lui avait fait souffrir. Et elle trouva, ‘simplement plus commode pour le travail, qu’il eût ôté sa.
-soutane.
— Pierre, venez donc voir... Je m’amusais justement, | lorsque vous êtes arrivé, à suivre, là-bas, sur Paris, ces fumées que le vent couche vers l’est. On dirait des navires, toute une escadre innombrable que le soleil empourpre. Oui, oui! des vaisseaux d’or, des milliers.
de vaisseaux d’or qui partent de l’océan de Paris, pou aller instruire et pacifer la terre.
- Deux jours plus tard, Pierre s’accoutumait à son nou- “veau costume, n’y pensait plus, lorsque, venu le matin à Montmartre, il rencontra l’abbé Rose devant la basilique -du Sacré-Cœur.
Le vieux prêtre, saisi d’abord, ayant peine à le reconnaître ainsi vêtu, lui prit les deux mains, le regarda longuement. Puis, les yeux inondés de larmes :
— O mon fils, vous voilà tombé à l’affreuse misère que je redoutais pour vous! Je ne vous en parlais pas, mais j'avais bien senti que Dieu s’était retiré de votre âme... Ah! rien ne pouvait m’atteindre au cœur d’une plus cruelle blessure! |
Tremblant, il l’emmenait à l’écart, comme pour le soustraire au scandale des quelques rares passants ; et ses forces défaillirent, il se laissa tomber sur un tas de briques oublié là, dans l’herbe, au fond d’un chantier,
Cette grande FA réelle de son vieil ami, si tendre, avait bouleversé Pierre, plus que ne l’auraient fait de furieux reproches et des anathèmes. Des larmes étaient -aussi montées à ses yeux, dans la souffrance brusque, -imprévue, d’une telle rencontre, à laquelle il aurait pour-
tant dû s’attendre. C’était un arrachement encore, et où coulait le meilleur de leur sang, que sa rupture avec le
saint homme, dont il avait si longtemps partagé le rêve
charitable, l’espoir du salut du monde par la bonté. Entre eux, il y avait eu tant de divines illusions, tant de luttes pour le mieux, tant de renoncements et tant de pardons mis en commun, dans le désir de hâter l’heureuse moisson future! Et voilà qu'ils se séparaient, que lui, jeune, retournait à la vie, abandonnant le vieil homme seul, en son chemin de songe et de vaine attente!
Il lui avait pris les mains à son tour, il se lamentait.
— Ah! mon ami, mon père, vous êtes bien le seul regret que je laisse dans l’affreux tourment d’où je sors.
Je croyais en être guéri, et mon pauvre cœur vient de se
fendre, rien qu’à vous rencontrer... Je vous en prie, ne pleurez pas sur moi, ne me reprochez pas ce que j'ai fait.
C'était nécessaire, vous-même m'auriez dit, si je vous.
avais consulté, qu’il vaut mieux ne plus être prêtre que d’être un prêtre sans foi et sans honneur.
— Oui, oui, répéta doucement l’abbé Rose, vous
n’aviez plus la foi, je m'en doutais, et votre rigidité, votre grande sainteté, où je devinais tant de désespoir, m'inquiétait beaucoup. Que d’heures j’ai passées à vous.
calmer, autrefois! il faut que vous m’écoutiez encore, il
faut que je vous sauve... Je ne suis pas, hélas! un théologien assez savant pour discuter, pour vous ramener, .
au nom des textes et des dogmes. Mais, au nom de la cha-
rité, mon enfant, au nom de la charité seule, réfléchissez, .
reprenez votre tâche de consolation et d’espérance.
Pierre, qui s’était assis près de lui, dans ce coin désert, au pied même de la basilique, se passionna. | — La charité! la charité! c’est la certitude de son
néant et de son inévitable banqueroute qui a fini de tuer: le prêtre en moi... Comment pouvez-vous croire que: donner suffit, lorsque votre vie entière s’est épuisée à. donner, sans que vous ayez récolté autre chose, pour les . autres et pour vous, que J'injuste misère perpétuée, . aggravée même, sans jamais pouvoir fixer le jour où. l’abomination cessera ?... La récompense après la mort,
n'est-ce pas? la justice au paradis. Ah! ce n’est pas de
la justice, cela! c’est une duperie dont le monde souffre “depuis des siècles.
. Et il leur rappela leur vie, là-bas, dans le quartier de .-Charonne, lorsqu'ils ramassaient ensemble les petits tombés à la rue, lorsqu'ils secouraient les parents au fond des bouges, tout cet effort admirable qui avait abouti, pour lui, au blâme de ses supérieurs, à une sorte d’exil loin de ses pauvres, sous la menace de peines plus sévères, s’il recommençait à compromettre la religion par des aumônes aveugles, sans raison ni but. Maintenant, * surveillé, soupçonné, n’était-il pas comme submergé par la misère toujours montante, sachant qu’il ne donnerait jamais assez, même s’il disposait de millions, ne faisant que prolonger l’agonie du pauvre, qui, s’il mangeait aujourd’hui, ne mangerait plus demain? Il était impuissant, la plaie qu’il croyait panser se rouvrait au même instant de toutes parts, le corps social entier allait être envahi et emporté par cet ulcère. Et le vieux prêtre, frissonnant, qui l’écoutait en hochant sa tête blanche, finit par murmurer :
— Qu'importe? qu'importe? mon enfant, il faut donner, donner toujours, donner quand même, Il n’y a pas d’autre joie... Si les dogmes vous gênent, restez-en à J’Evangile, n’en gardez que le salut par la charité.
Alors, Pierre se révolta, oubliant qu'il parlait à ce simple d’esprit, qui n’était que tendresse, incapable de le suivre.
— L'expérience est faite, le salut humain n’est pas possible par la charité, il ne saurait être désormais que par la justice. C’est le cri, peu à peu souverain, qui monte de tous les peuples... Voici près de deux mille ans que l’Evangile avorte. Jésus n’a rien racheté, la souffrance de l’humanité est restée aussi grande, aussi injuste. Et l'Evangile n’est plus qu’un code aboli dont les sociétés ne sauraient rien tirer que de trouble et de nuisible. Il faut s’en affranchir.
C'était là sa conviction définitive. Quelle étrange erreur de choisir comme législateur social Jésus qui vivait au milieu d’une société autre, sur une terre autre, dans un temps autre! Et, si l’on entendait ne garder de sa morale, de son enseignement, que ce qu'ils pouvaient avoir
d’humain et d’éternel, quel danger encore dans l’application de préceptes immuables aux sociétés de tous lés.
temps! Pas une société ne vi/rait sous l’application stricte P À
de l'Evangile. Jésus est destructeur de tout ordre, de tout travail, de toute vie. IL a nié la femme et la terre, l’éternelle nature, l’éternelle fécondité des choses et des êtres. Puis, le catholicisme est venu bâtir sur lui son effroyable
‘édifice de terreur et d? oppression. Le péché originel,
c’est l’hérédité terrible, renaissante chez chaque créature, qui n’admet pas, comme la science, les correctifs de l’éducation, des circonstances et du milieu. Il n y a pas de conception plus pessimiste de l’homme, ainsi voué au diable dès sa naissance, en proie à une lutte contre Iuimême jusqu’à la mort. Lutte impossible, absurde, car c’est tout l’homme qu’il s’agit de changer, tuer la chair, tuer la raison, détruire dans chaque passion une énergie coupable, poursuivre le diable jusqu’au fond des eaux, des monts et des forêts, pour l’y anéantir avec la sève du monde. Dès lors, la terre n’est plus qu’un péché, un enfer de tentations et de souffrances, que l’on traverse pour mériter le ciel. Admirable instrument de police, de despotisme absolu, religion de la mort que l’idée de charité: a pu seule faire tolérer, mais que le besoin de justice emportera forcément. Le pauvre, le misérable dupé, qui ne croit plus au paradis, veut que les mérites de chacun soient récompensés sur cette terre : et l’éternelle vie redevient la bonne déesse, le désir et le travail sont la loi même du monde, la nie féconde rentre en honneur, l’imbécile cauchemar de l’enfer fait place à la glorieuse nature toujours en enfantement. C’est le vieux rêve sémite de l’Evangile que balaye la claire raison latine, appuyée sur la science moderne.
— Voici dix-huit cents ans, conclut Pierre, que le christianisme entrave la marche de l’humanité vers la vérité et la justice. Elle ne reprendra son évolution que le jour où elle l’abolira, en mettant l'Evangile au rang des livres des sages, sans voir en lui le code absolu et définitif.
L’abbé Rose avait levé ses mains tremblantes.
— Taisez-vous, taisez-vous ! mon enfant, vous blasphémez!... Je vous savais bouleversé par le doute, mais je
vous croyais si patient, si capable de souffrance, que je comptais sur votre esprit de renoncement et de résignation. Que s’est-il donc passé pour que vous sortiez ainsi de l” Eglise, violemment? Je ne vous reconnais plus, une passion s’est levée en vous, une force invincible vous emporte... Qu'est-ce donc? Qui donc vous a changé? Etonné, Pierre l’écoutait. À — Mais nor, je vous assure, je suis tel que vous m’avez. connu, et il n’y a là qu’un résultat, un dénoûment inévitable… Qui donc aurait agi sur moi, puisque personne n’est entré dans ma vie? Quel sentiment nouveau me transformerait, puisque je n’en trouve en moi aucun, lorsque je m’interroge? Je suis le même, le même assurément. A Pourtant, il y eut dans sa voix une hésitation. Etait-ce bien vrai que rien, en lui, ne fût survenu? Il s’interrogeait encore, et rien ne répondait nettement, il ne trou- Vait décidément rien. Ce n’était qu’un réveil délicieux, un immense désir de vie, un besoin d’ouvrir les bras assez larges pour embrasser toutes les créatures et toutes les choses. Et un vent d’allégresse le soulevait, l’emportait. * L’abbé Rose, bien qu’il fût de cœur trop innocent pour comprendre, hochait de nouveau la tête, songeait aux pièges du démon. Cette défection de son enfant, comme il rommait Pierre, l’accablait. Il parla encore, eut la maladroite inspiration de lui conseiller d’aller voir Mgr Martha, pour se confesser à lui, dans l’espoir qu’un prêtre de cette autorité trouverait les paroles nécessaires, qui le ramèneraient à la foi. Mais Pierre osa dire que, s’il sortait de l'Eglise, c’était après y avoir rencontré un pareil artisan de mensonge et de despotisme, faisant de la religion une diplomatie corruptrice, rêvant de ramener les hommes à Dieu par la ruse. Et l’abbé Rose, ‘alors, désespéré, debout, ne trouva plus qu’un argument, montra d’un geste la basilique qui se dressait près d’eux,. dans sa masse géante, inachevée, carrée et trapue, en ‘attendant le dôme qui la couronnerait.
: — C’est la maison de Dieu, mon enfant, le monument d’expiation et de triomphe, de pénitence et de pardon. Vous y avez dit la messe, vous la quittez en parjure et en
sacrilège.
Pierre, lui aussi, s’était levé. Et ce fut dans une exaltation de santé et de force qu’il répondit :
— Non, non! j’en sors par ma libre volonté, comme -on sort d’un caveau pour retourner au grand air, au grand soleil. Dieu n’est pas là, il n’y a là qu’un défi à la raison, à la vérité, à la justice, un colossal édifice qu’on a dressé le plus haut possible, comme une citadelle de l’absurde, dominant Paris, qu’il insulte et qu’il menace.
Puis, voyant les yeux du vieux prêtre se remplir de nouvelles larmes, éperdu lui-même de leur rupture au point de sangloter, il voulut fuir.
— Adieu! adieu! |
Mais l’abbé Rose l’avait déjà pris dans ses bras, le baïisait comme la brebis révoltée, qui reste la plus chère.
— Pas adieu! pas adieu, mon enfant! Dites-moi au revoir! dites-moi que nous nous retrouverons encore, au moins parmi ceux qui pleurent et qui ont faim! Vous avez beau croire que la charité a fait banqueroute, est-ce que nous ne nous aimerons pas toujours dans nos pauvres ?
Pierre, devenu le camarade de ses trois grands gaillards de neveux, avait, en quelques leçons, appris d’eux à monter à bicyclette, pour les accompagner dans leurs promenades matinales ; et, deux fois déjà, il les avait suivis, ainsi que Marie, du côté du lac d’Enghien, par des routes durement pavées. Un matin que la jeune fille s'était promis de le mener jusqu’à la forêt de Saint-Germain, avec Antoine, celui-ci, au dernier moment, ne put partir. Elle était habillée, culotte de serge noire, petite veste de même étoffe, sur une chemisette de soie écrue, et la matinée d’avril était si claire, si douce, qu’elle s’écria gaîment :
— Ah! tant pis, je vous emmène, nous ne serons que tous les deux! Je veux absolument que vous connaissiez la joie de rouler sur une belle route, parmi de beaux arbres.
Mais, comme il n’était pas encore très aguerri, ils décidèrent qu’ils iraient, avec leurs machines, prendre le chemin de fer jusqu’à Maisons-Laffitte. Puis, après avoir gagné la forêt à bicyclette, ils la traverseraient, remonteraient vers Saint-Germain, d’où ils reviendraient éeales ment par le chemin de fer.
PARIS l 389.
— Vous serez ici pour le déjeuner? demanda . Guillaume, que cette escapade amusait et qui regardait en: souriant son frère, tout en noir aussi, bas de laine noirs, culotte et veston de cheviotte noire. |
— Oh! certainement, répondit Marie. Il est à peine: huit heures, nous avons lues le temps. D'ailleurs, mettez: vous à table, nous rentrerons toujours.
Ce fut une matinée délicieuse. Au départ, Pierre s’ima + ginait qu'il était avec un bon camarade, ce qui rendait; toute naturelle cette sortie, cette envolée à deux, par le. tiède soleil printanier. Les costumes presque identiques: dans la liberté d’allures qu'ils permettaient, aidaient. sans doute à cette fraternité joyeuse, d’une tranquille. bonhomie. Mais c'était encore autre chose, la santé du. grand air, l’allégresse de l’exercice pris en commun, tout ce plaisir de. se sentir libres et bien partans, en pleine nature. ARTE
Dans le wagon, où ils se trouvaient seuls, Marie revint à ses souvenirs du lycée. |
— Oh! mon ami, vous n’avez pas idée, à Fénelon, de belles parties de barres! Nous attachions, comme Ça, nos; jupes avec des ficelles, pour mieux courir ; car on n’osait: pas encore nous laisser mettre des culottes, telle que je suis là. Et c’étaient des cris, des galops, des poUAseee et nos cheveux s’envolaient, et nous étions rouges! Bah! ça ne m’empêchait pas de travailler, au contraire! Une fois à l’étude, nous luttions, ainsi qu’en récréation, nous nous battions à qui en saurait davantage et serait la première de la classe.
Elle en riait encore de bon cœur, tandis que Pierre la regardait émerveillé, tant elle lui semblait rose et saine, sous le petit chapeau de feutre noir qu’une longue épingle d’argent fixait dans l’épais chignon. Ses admirables cheveux bruns, relevés très haut, découvraient sa nuque fraîche, qui restait d’une délicatesse d’enfance. Et jamais il ne l’avait sentie si souple dans sa force, les, hanches solides, la poitrine large, mais d’une finesse, d’une grâce charmantes. Quand elle riait ainsi, ses yeux brûlaient de joie, le bas de son visage, sa bouche et son menton qu’elle avait un peu forts, s’éclairaient d” une. infinie bonté. SE
— Ah! la culotte, la culotte! continuait-elle en plaisantant. Dire qu’il y a des femmes qui s’entêtent à garder leur jupe pour monter à bicyclette!
Et, comme il déclarait qu’elle était très bien dans son costume, sans intention galante d’ailleurs, ques désireux de constater le fait :
— Oh! moi, je ne compte pas... Je ne suis pas belle, je me porte bien, voilà tout... Mais comprenez-vous ça? des femmes qui ont une occasion unique de se mettre à leur aise, de voler comme l’oiseau, les jambes enfin dégagées de leur prison, et qui refusent! Si elles croient être plus belles, avec des jupes écourtées d’écolières, elles se trompent! Et quant à la pudeur, il me semble qu’on doit montrer plus aisement ses mollets que ses épaules.
Elle eut un geste de passion gamine.
— Et puis, est-ce qu’on pense à tout ça, lorsqu'on roule? Il n’y a que la culotte, la jupe est hérétique.
À son tour, elle le regardait, et elle dut, à cette minute, être frappée par l’extraordinaire changement qui s'était produit en lui, depuis le jour où, pour la première fois, elle l’avait vu, si sombre, dans sa longue soutane, la face amaigrie, livide, ravagée d'angoisse. Derrière, on sentait la détresse du néant, un vide de sépulcre dont le vent a balayé la cendre. Et c’était, maintenant, comme une résurrection, le visage s’éclairait, le grand front avait repris une sérénité d’espoir, tandis que les yeux et la bouche retrouvaient un peu de leur tendresse confiante, dans son éternelle faim d’aimer, de se donner et de vivre. Plus rien déjà ne révélait le prêtre en lui, que les cheveux moins longs, à la place de la tonsure, dont la pâleur se noyait.
— Pourquoi me regardez-vous? demanda-t-il.
Elle répondit avec franchise :
— Je regarde combien le travail et le grand air vous font du bien, à vous aussi... Ah! je vous aime mieux tel que vous voilà. Vous aviez si mauvaise mine! Je vous ai cru malade.
— Je l’étais, dit-il simplement.
Mais le train s’arrêtait à Maisons-Lafitte. Ils descendirent, et tout de suite ils prirent la route de la forêt. Cette route monte légèrement jusqu’à la porte de Mai-
sons, encombrée de charrettes, les jours de marché.
— Je prends la tête, n’est-ce pas? cria gaîment Marie
uisque les voitures vous inquiètent encore.
Elle filait devant lui, mince et droite sur la selle, et elle se retournait parfois avec un bon sourire, pour voir s’il la suivait. À chaque voiture dépassée, elle le rassurait en disant les mérites de leurs machines, qui toutes deux sortaient de l’usine Grandidier. C’étaient des Lisettes, le modèle populaire auquel Thomas lui-même avait travaillé, perfectionnant la construction, et que les magasins du Bon Marché vendaient couramment cent cinquante francs. Peut-être avaient-elles l’aspect un peu lourd, mais elles étaient d’une solidité et d’une résistance parfaites. De vraies machines pour faire de la route, disait-elle.
— Ah! voici la forêt. C’est fini de monter, et vous allez voir les belles avenues. On y roule comme sur du velours.
Pierre était venu se mettre près d’elle, tous deux filaient côte à côte, du même vol régulier, par la voie large et droite, entre le double rideau majestueux des grands arbres. Et ils causaient très amicalement.
— Me voici d’aplomb maintenant, vous verrez que votre élève finira par vous faire honneur.
— Je n’en doute pas. Vous vous tenez très bien, vous allez me lâcher dans quelque temps, car une femme ne vaut jamais un homme, à ce jeu-là... Mais quelle bonne éducation tout de même que la bicyclette pour une femme!
— Comment cela?
— Oh! j’ai là-dessus mes idées... Si, un jour, j’ai une fille, je la mettrai dès dix ans sur une bicyclette, pour lui apprendre à se conduire dans la vie.
— Une éducation par l’expérience.
— Eh! sans doute... Voyez ces grandes filles que les mères élèvent dans leurs jupons. On leur fait peur de tout, on leur défend toute initiative, on n’exerce ni leur jugement ni leur volonté, de sorte qu'elles ne savent pas même traverser une rue, paralysées par l’idée des obstacles... Mettez-en une toute jeune sur une bicyclette, et lâchez-la-moi sur les routes : il faudra bien qu’elle ouvre les yeux, pour voir et éviter le caillou, pour tourner à propos, et dans le bon sens, quand un coude se présen-
tera. Une voiture arrive au galop, un danger quelconque se déclare, et tout de suite il faut qu’elle se décide, qu’elle donne son coup de guidon d’une main ferme et sage, si elle ne veut pas y laisser un membre... En somme, n’y a-t-il pas là un continuel apprentissage de la volonté, une admirable leçon de conduite et de défense ?
Il s'était mis à rire. |
— Vous vous porterez toutes trop bien.
— Oh! se bien porter, cela va de soi, on doit d’abord se porter le mieux possible, pour être bon et heureux... Mais j'entends que celles qui éviteront les cailloux, qui tourneront à propos sur les routes, sauront aussi, dans la vie sociale et sentimentale, franchir les difficultés, prendre le meilleur parti, d’une intelligence ouverte, honnête et solide... Toute l’éducation est là, savoir et vouloir.
— Alors, l’émancipation de la femme par la He clette.
— Mon Dieu! pourquoi pas?... Cela semble drôle, et pourtant voyez quel chemin parcouru déjà : la culotte qui délivre les jambes, les sorties en commun qui mêlent et égalisent les sexes, la femme et les enfants qui suivent le mari partout, les camarades comme nous deux qui peuvent s’en aller à travers champs, à travers bois, sans qu’on s’en étonne. Et là est surtout l’heureuse conquête, les bains d’air et de clarté qu’on va prendre en pleine nature, ce retour à notre mère commune, la terre, et cette force, et cette gaîté neuve, qu’on se remet à puiser en elle! Regardez, regardez! n’est-ce pas délicieux, cette forêt où nous roulons ensemble? et quel bon vent cela met dans nos poitrines ! et comme cela vous purifie, vous calme et vous encourage !
La forêt, en effet, déserte en semaine, était d’une douceur tt avec ses futaies profondes, à droite et à gauche, criblées de soleil. L’astre, encore oblique, n’éclairait qu’un côté de la route, devant les hautes draperies vertes des arbres, tandis que, de l’autre côté, dans l’ombre, les verdures étaient presque noires. Et quelles délices que de s’en aller ainsi, d’un vol d’hirondelle qui rase le sol par cette royale avenue, dans la fraîcheur de l’air, dans le souffle des herbes et des feuilles, dont l’odeur puissante fouette le visage! Ils touchaient à.
peine au sol, des aïles leur étaient poussées qui les emmenaient d’un même essor, par les rayons et par les ombres, par la vie éparse du grand bois frissonnant, avec ses mousses, ses sources, ses bêtes et ses parfums.
Au carrefour de la Croix-de-Noailles, Marie ne voulut pas s’arrêter. Trop de monde s’y coudoyait le dimanche, et elle connaissait ailleurs des coins vierges, d’un repos charmant. Puis, dans la pente, vers Poissy, elle excita Pierre, tous deux laissèrent leur machine s’emballer. Alors, ce fut cette griserie allègre de la vitesse, l’enivrante sensation de l’équilibre dans le coup de foudre où l’on roule à perdre haleine, tandis que la route grise fuit sous les pieds et que les arbres, des deux côtés, tournent comme les branches d’un éventail qu’on déploie. La brise souffle en tempête, on est parti pour l’horizon, pour l'infini, là-bas, qui toujours se recule. C’est l’espoir sans fin, la délivrance des liens trop lourds, à travers l’espace. Et rien n’est d’une exaltation meilleure, les cœurs bondissent en plein ciel.
— Vous savez, cria-t-elle, nous n’allons pas à Poissy, nous tournons à gauche.
Ils prirent le chemin d’Achères aux Loges, qui se rétrécissait et montait, d’une intimité ombreuse. Ralentissant leur allure, ils durent pédaler sérieusement dans la côte, parmi les graviers épars. La route était moins bonne, sablonneuse, ravinée par les dernières grandes pluies. Mais l’effort n’était-il pas un plaisir ?
— Vous vous y ferez, c’est amusant de vaincre l’obstacle.. Moi, je déteste les routes trop longtemps plates et belles. Une petite montée qui se présente, lorsqu'elle ne vous casse pas trop les jambes, c’est l’imprévu, c’est l’autre chose qui vous fouette et vous réveille... Et puis, c’est si bon d’être fort, d’aller malgré la pluie, le vent et les côtes!
Elle le ravissait par sa belle humeur et sa vaillance.
— Alors, demanda-t-il en riant, nous voilà partis pour notre tour de France?
— Non, non! nous sommes arrivés. Hein? ça ne vous -déplaira pas de vous reposer un peu... Mais dites-moi si ça ne valait pas la peine de venir jusqu'ici, pour s’asseoir un instant, dans un joli coin de tranquillité et de fraîcheur ?
Légèrement, elle sauta de machine, puis s’engagea dans un sentier, où elle fit une cinquantaine de pas, en lui criant de la suivre. Les deux bicyclettes appuyées contre des troncs d’arbres, ils se trouvèrent au milieu d’une étroite clairière. C’était en effet le nid de feuilles le plus exquis qu’on pût rêver. La forêt est là d’une beauté, d’une grandeur solitaire et souveraine. Et le printemps lui donnait l’éternelle jeunesse, les feuillages étaient d’une légèreté candide, toute une fine dentelle verte, que le soleil poudrait d’or. Un souffle de vie montait des herbes, venait des futaies lointaines, embaumé des odeurs puissantes de la terre.
— On n’a pas enccre trop te) heureusement, ditelle en s’asseyant au pied d’un jeune chêne, auquel elle s’adossa. La vérité est qu’en juillet les dames sont un peu rouges et que la poudre de riz s’en va... On ne peut pas toujours être belle.
— Moi, je n’ai pas froid, déclara Pierre qui s’était assis à ses pieds, en s’épongeant le front.
Elle s’égaya, lui dit qu’elle ne lui avait jamais vu tant de couleurs. Enfin, il avait du sang sous la peau, ça se voyait. Et ils se mirent à causer comme deux enfants, comme deux camarades, s’amusant de gamineries, trouvant très gaies les choses les plus puériles du monde. Elle s’inquiétait de sa santé, voulait qu’il ne restât pas à l’ombre, puisqu'il avait si chaud ; de sorte que, pour la tranquilliser, il dut se déplacer, se mettre le dos au soleil. Puis, ce fut lui qui la sauva d’une araignée, d’une grosse araignée noire, qui s'était pris les pattes parmi ses cheveux follets, sur sa nuque. Toute la femme venait de reparaître en elle, dans un cri aigu de terreur. Etait-ce bête, d’avoir ainsi peur des araignées! Elle avait beau vouloir se maîtriser, elle en restait pâle et tremblante. Un silence s’était fait, ils se regardaient l’un l’autre avec un sourire ; et ils s’aimaient bien au milieu de ce bois si tendre, d’une amitié émue que tous les deux croyaient fraternelle, elle heureuse de s’être intéressée à lui, lui reconnaissant de ia guérison, de la santé qu’elle lui apportait. Mais leurs yeux ne se baïssaient pas, leurs maïns n’eurent pas même un frôlement en fouillant les herbes, car ils étaient inconscients et purs, comme les grands chênes qui les
entouraient. Quand elle l’eût empêché de tuer l’araignée, la destruction lui faisant horreur, elle se remit à causer raisonnablement de toutes choses, en fille qui savait et que la vie n’embarrassait point, tellement elle était sûre de ne jamais faire que ce qu’elle avait résolu de faire.
— Dites donc, finit-elle par crier, on nous attend pour déjeuner, chez nous. |
Ils se levèrent, regagnèrent la route, en poussant les bicyclettes. Et ils repartirent d’un bon train, passèrent devant les loges, arrivèrent à Saint-Germain par la superbe avenue qui débouche devant le Château. Cela les ravissait de rouler de nouveau côte à côte, comme deux oiseaux accouplés, planant d’un vol égal. Les grelots tintaient, les chaînes avaient leur petit bruissement léger. Et, dans le vent frais de la course, ils reprenaient leur conversation, très à l’aise, très intimes, comme isolés du monde, emportés très loin et très haut.
Puis, dans le train qui les ramenait de Saint-Germain à Paris, Pierre s’aperçut que les joues de Marie s’empourpraient d’une brusque rougeur. Deux dames occupaient avec eux le compartiment.
— Tiens! c’est vous maintenant qui avez chaud.
Elle protesta, et, comme si une pudeur la bouleversait, sa face entière s’enflamma de plus en plus. |
— Je n’ai pas chaud, touchez mes mains... Est-ce ridicule de rougir ainsi, sans cause aucune?
Il comprit, c'était une de ces floraisons involontaires de son cœur de vierge, montant à ses joues, et dont elle était si contrariée. Sans cause, elle le disait. Il battait à son insu même, ce cœur, qui, là-bas, dans la solitude de la forêt, dormait innocent.
A Montmartre, après le départ des enfants, comme il les nommait, Guillaume s’était mis à fabriquer de cette poudre mystérieuse, dont il cachaït les cartouches, en haut, dans la chambre de Mère-Grand. La fabrication en était très dangereuse, le moindre oubli pendant les manipulations, un robinet fermé trop tard, pouvait déterminer une explosion formidable, qui aurait emporté la maison et ses habitants. Aussi préférait-il attendre qu’il fût seul, sans danger pour autrui, sans crainte d’être distrait luimême. Pourtant, ce matin-là, ses trois fils travaillaient
dans le vaste atelier. Et Mère-Grand, comme de coutume, cousait tranquillement près du fourneau. Mais elle, très brave, ne comptait pas, car elle ne quittait guère : sa place, vivant à l’aise dans le péril : et elle en était arrivée à aider Guillaume, à connaître aussi bien que lui les différentes phases de la délicate opération, avec toutes leurs terrifiantes menaces. |
Ce matin-là, en le voyant absorbé, elle levait parfois les yeux du linge qu’elle raccommodait, sans lunettes, malgré ses soixante-dix ans. D'un coup d'œil, elle s’assurait qu'il n’oubliait rien, puis se remettait à sa besogne. Dans son éternelle robe noire, avec toutes ses dents encore ét ses cheveux qui blanchissaient à peine, elle gardait son fin visage d’autrefois, mais séché et jauni, devenu d’une sévérité douce. D'’ordinaire, elle parlait peu, ne discutant jamais, agissant et dirigeant, n’ouvrant les lèvres que pour donner des conseils de raïson, de force, de vaillance. On ne savait tout ce qu "elle pensait et tout ce qu’elle voulait que par ses réponses, des paroles brèves, où éclatait son âme de justice et d’héroïsme.
Depuis quelque temps surtout, elle semblait se faire plus silencieusé, s’activant dans la maison dont elle était l’absolue maîtresse, suivant de ses beaux yeux pensifs son petit peuple, les trois fils, Guillaume, Marie, Pierre, qui tous lui obéissaient comme à leur reine acceptée, indiscutée. Âvait-elle donc prévu des changements, vu des faits, que personne autour d’elle ne prévoyait ni ne voyait? Elle était devenue plus grave encore, comme dans l’attente d’une heure prochaine où l’on aurait besoin de sa sagesse et de son autorité.
— Faites attention, Guillaume, vous êtes distrait, ce matin finit-elle par dire Est-ce que vous avez quelque ennui, quelque peine ?
Il la regarda d’un air souriant.
— Aucune peine, je vous assure... Je songeais à notre bonne Marie, qui était si heureuse d’aller en forêt, par
ce beau soleil.
Antoine avait levé la tête, tandis que ses deux frere restaient plongés dans leur besogne.
— Est-ce malheureux que j’ai eu ce bois à ren Je l’aurais accompagnée si volontiers. R
— Bah! dit le père de sa voix paisible, Pierre est avec elle, Pierre est très prudent.
D ndastté un instant encore, Mère- Grand l’examina, puis elle reprit sa couture. Sa royauté sur la maison, qui mettait à ses pieds les jeunes et les vieux, venait de son long dévoûment, de son intelligence et de sa bonté à régner. Née protestante, libérée plus tard des croyances religieuses, elle n’appliquait en toutes choses, par-dessus les conventions sociales, que cette idée de justice humaine qu’elle s’était faite, après avoir tant souffert de la longue injustice dont son mari était mort. Elle y apportait une extraordinaire bravoure, ignorant les préjugés, allant jusqu’au bout de son devoir, tel qu’elle le comprenait. Et, comme elle s’était dévouée à son mari, puis à sa fille Marguerite, elle se dévouait au mari de sa fille et à ses petits-fils, à Guillaume et à ses enfants. Maintenant, Pierre lui-même, qu’elle avait étudié d’abord avec inquiétude, était entré dans sa famille, faisait partie du petit coin de bonheur qu’elle gouvernait. Sans doute, elle l’en avait reconnu digne. Elle n’aimait pas à donner les raisons profondes qui la décidaient. Après des journées de silence, elle s’était contentée, un soir, de dire à Guillaume qu’il avait bien fait d’amener son frère.
Vers midi, Guillaume, toujours à sa besogne, s’écria :
— Dites donc, les enfants ne sont pas rentrés, on va les attendre un peu pour se mettre à table... Moi, je voudrais bien finir.
Un quart d’heure encore se passa. Les trois grands garçons quittèrent leur travail, allèrent dans le jardin se laver les mains.
— Marie s’attarde beaucoup, fit remarquer Mère- Grand. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé!
— Oh! elle marche à merveille, elle est sûre d’elle, dit Guillaume. Je suis plus inquiet pour Pierre.
De nouveau, elle fixait les yeux sur lui.
— Elle l’aura guidé, tous deux vont déjà bien ensemble :
— Sans doute... N'importe! j’aimerais mieux les savoir rentrés.
Puis, brusquement, il crut entendre les grelots des bicyclettes, il cria que c’étaient eux ; et, dans son conten-
tement, il oublia tout, il lâcha son fourneau, pour courir dans le jardin, à leur rencontre.
Mère-Grand, restée seule, continua tranquillement à coudre, sans songer, elle non plus, que, près de sa chaise, dans l° appareil, la fabrication de la poudre s’achevait. Et, lorsque, deux minutes plus tard, Guillaume rentra, en disant qu'il s’était trompé, il devint tout d’un coup livide, les yeux fixés sur le fourneau. Le moment exact où la fermeture d’un robinet assurait sans danger la fin de la manipulation, venait de passer pendant sa courte absence; et, maintenant, d’une seconde à l’autre, l’effroyable explosion allait se produire, si une main hardie n’osait s’approcher et tourner le robinet terrible. Il devait être déjà trop tard, le bras qui ferait cela serait broyé.
Souvent Guillaume avait ainsi risqué la mort, avec une parfaite insouciance. Mais, cette fois, il restait cloué au sol, sans pouvoir avancer, toute sa chair révoltée par l’effroi de l’anéantissement. Il grelottait, il bégayait, dans l’attente de la catastrophe, qui menaçait de faire sauter la maison aux quatre coins du ciel.
— Mère-Grand, Mère-Grand... L'appareil, le robinet. C’est fini, fini, fini.
La vieille femme avait levé la tête, sans comprendre encore.
— Quoi donc? qu’avez-vous?
Puis, elle le vit si décomposé, reculant, fou de terreur, qu’elle regarda vers le fourneau et sentit l’épouvantable danger.
— Eh bien! mais, c’est très simple... Il n’y a qu’à fermer le robinet, n’est-ce pas?
Et, sans hâte, de l’air le plus aisé du monde, elle posa son ouvrage sur la petite table, quiita sa chaise, alla tourner le robinet, d’une main légère, qui ne tremblait même pas.
— Voilà qui est fait... Pourquoi donc, mon ami, ne l’avez-vous pas fait vous-même?
Il l’avait suivie des yeux, béant, glacé, comme touché par la mort. Et, quand le sang lui revint sous la peau, quand il se retrouva vivant devant l’appareil désormais inoffensif, il eut un profond soupir, frissonnant encore et désespéré.
— Pourquoi je ne l’ai pas fermé?... Mais parce que j’ai eu peur.
À ce moment Marie et Pierre rentraient, ravis de leur promenade, causant, riant, rapportant avec eux l’allégresse du clair soleil ; et les trois frères, Thomas, François, Antoine, qui revenaient du jardin, les plaisantaient, voulaient leur faire avouer que Pierre s’était battu avec une vache et qu’il avait pédalé au travers d’un champ d’avoine. La vue du père, bouleversé, les inquiéta brusquement.
— Mes enfants, je viens d’être lâche... Ah! c’est curieux, la lâcheté, une sensation que je ne connaissais pas.
Et il conta la crainte de l’accident, sa terreur, et de quelle façon tranquille Mère-Grand les avait tous sauvés d’une mort certaine. Elle eut un petit geste, comme pour dire que tourner un robinet n’était pas si héroïque. Mais des larmes étaient montées aux yeux des trois grands garçons, et ils vinrent l’embrasser l’un après l’autre, avec une ferveur dévote, mettant dans cette caresse la reconnaissance, le culte qu’ils avaient pour elle. Depuis leur petite enfance, elle leur avait tout donné, et elle leur donnait encore la vie. Marie à son tour s’était jetée dans ses bras, la baisait, pleine de gratitude et d’attendrissement. Et, seule, Mère-Grand ne pleurait pas, les calmait, voulait qu’on n’exagérât rien et qu’on fût toujours raisonnable.
— Voyons, dit Guillaume, qui se remettait, vous me permettrez de vous embrasser comme eux, car je vous dois bien ça... Et Pierre aussi va vous embrasser, parce que vous êtes maintenant aussi bonne pour lui que vous l’avez toujours été pour nous.
À table, lorsqu'on put enfin déjeuner, il revint sur cette peur dont il restait surpris et honteux. Depuis quelque temps, il s’était ainsi découvert des soucis de prudence, lui qui, autrefois, ne songeait jamais à la mort. Deux fois déjà, il avait frémi devant des catastrophes possibles. D'où lui venait donc, sur le tard, ce goût de l’existence? Pourquoi donc tenait-il maintenant à vivre? Et il finit par dire gaîment, avec une pointe de tendresse émue :
— Je crois bien, Marie, que c’est votre pensée qui me rend lâche. Si je suis moins brave, c’est que j ’ai désormais quelque chose de précieux à risquer. J’ai charge de bonheur... Tout à l’heure, quand j'ai cru que nous allions tous mourir, je vous ai vue, c’est l’effroi de vous perdre qui m'a glacé et paralysé.
Gentiment, Marie s’était elle-même mise à rire. Les allusions à leur prochain mariage étaient rares, mais elle les accueillait toujours d’un air d’affection heureuse.
— Six semaines encore, dit-elle simplement.
Mère-Grand, qui les regardait, tourna les yeux vers Pierre. Il écoutait en souriant, lui aussi.
— C’est vrai, dit-elle, dans six semaines, vous serez mariés. J’ai AL fait alors d’empêcher A maison de ‘sauter.
A leur tour, les sf pe Thomas, François et Antoine, s’égayèrent. Et le déjeuner s’acheva très joyeusement.
L’après-midi, Pierre sentit un poids, peu à peu, qui lui ‘écrasait le cœur. Le mot de Marie lui revenait : ‘‘ Six semaines encore ?’. Oui, dans six semaines, elle serait mariée. Et il lui semblait que jamais il n’avait su cela, que jamais il n’ÿ avait songé. Puis, le soir, dans sa chambre, à Neuilly, ce fut une douleur intolérable. Le mot le torturait, le tuait. Pourquoi donc n’avait-il pas souffert d’abord, l’accueillant d’un sourire? et pourquoi, lentement, la bee était-elle venue si obstinée, si cruelle? Tout d’un coup, l’idée naquit, la certitude s’imposa, foudroyante. Il aimait Marie, il l’aimait d’amour, à en mourir.
Alors, dans cette vision soudaine, tout s’éclaira. Depuis Ja première rencontre, il se vit marchant invinciblement à cet amour, se croyant blessé d’abord, prenant pour de l’hostilité l’émoi où le jetait la jeune fille, conquis ensuite, cédant à une divine douceur. C'était à elle qu’il aboutissait après tant de tourments et de luttes, et c’était en elle qu'il avait fini par se calmer. Mais, surtout, la promenade à bicyclette du matin, si délicieuse, lui apparaissait sous son véritable jour, comme une matinée de fiançailles ,au sein de la forêt heureuse, et la forêt complice. La nature l’avait repris, délivré de son mal, saint et fort, et l’avait donné à la femme qu’il adorait. Son frisson,
son bonheur, sa communion parfaite avec:les arbres, avec les bêtes, avec le ciel, tout ce qu’il ne s’expliquait pas, prenait maintenant un sens très clair, qui l’exaltait. Marie seule était sa guérison, son espoir, sa certitude. de renaître et d’être heureux enfin. Déjà, il avait oublié près d’elle les problèmes anxieux, tout ce qui le hantaït et l’écrasait. Depuis huit jours, la pensée de la mort, qui. avait si longtemps été sa compagne de chaque heure, ne lui était pas même venue. Le débat de la croyance et du: doute, la détresse du néant, la colère contre la souffrance injuste, elle avait tout écarté de ses mains fraîches, si bien portante elle-même, si joyeuse de vivre, qu’elle lui avait rendu le goût de la vie. Et c’était simplement, cela, elle refaisait de lui l’homme, le travailleur, l’amant étle père. ;
Brusquement, il se rappela l'abbé Rose, la conversation douloureuse qu’il avait eue un matin. avec ce saint homme. Ce cœur ingénu, ignorant des choses de l’amour, était pourtant le voyant qui seul avait compris. Il le lui disait bien, qu'il était changé, qu'il y avait en Jui un autre homme. Et lui qui s’obstinait sottement à jurer qu’il était le même, lorsque Marie l’avait transformé déjà: remettant dans sa poitrine la nature entière, et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste ciel qui müûrit les moissons! Et voilà done pourquoi le. catholicisme, la religion de la mort, l’avait exaspéré à ce point de lui faire crier que l'Evangile était périmé et que le monde attendait un autre code, une loi de bonheur terrestre, de justice humaine, d’amour vivant et de fécondité!
Mais Guillaume? Il vit son frère se dresser devant lui, son frère qui l’adorait, qui l’avait introduit dans sa maison de labeur, de paix et de tendresse, pour le guérir. S’il connaissait Marie, c’était que Guillaume l’avait voulu. Et le mot lui revint : ‘‘ Six semaines encore ”’. Dans six semaines, son frère devait épouser la jeune fille. Ce fut comme si un couteau lui entrait dans le cœur. Pas une seconde il n’hésita : s’il devait en mourir, il en mourrait ; mais personne au monde ne connaîtrait son amour, il se vaincrait, fuirait au loin, s’il se sentait lâche. Son frère qui le voulait ressuscité, qui était l’artisan de cette passion
dont il brûlait, qui avait poussé la confiance jusqu’à lui tout donner de son cœur et des siens, non, non! plutôt que de lui causer un souci d’une heure, il se serait condamné lui-même à une éternelle torture! Et c'était bien sa torture qui recommençait, car s’il perdait Marie, il retombait à la détresse de son néant. Déja, sur sa couche d’insomnie, l’abomination recommençait, la négation de tout, l’inutilité de tout, le monde sans signification aucune, la vie niée et maudite. Son frisson de la mort le reprit. Mourir, mourir, et sans avoir vécu!
Ah! quelle lutte affreuse! Jusqu’au jour, il se martyrisa, il gémit. Pourquoi avait-il ôté sa soutane? Un mot de Marie la lui avait fait quitter, un mot de Marie lui donnait l’idée désespérée, de la reprendre. On ne s’évadait pas de son cachot. Cette robe noire tenait à sa chair, il croyait ne plus la porter, mais elle lui mangeaït toujours les épaules, et il serait sage de s’y ensevelir à jamais. Au moins il porterait le deuil de sa virilité.
Puis, une idée encore le bouleversa. Qu’avait-il à se débattre ainsi? Marie ne l’aimait point. Pendant leur promenade de la matinée, rien n’avait pu lui faire croire qu’elle l’aimait autrement qu’en sœur bonne et charmante. Elle aimait Guillaume sans doute. Et il étouffa de longs sanglots dans son oreiller, il fit le nouveau serment de se vaincre et de sourire à leur bonheur.
Pierre étant retourné le lendemain à Montmartre, y souffrit tellement, que, de deux jours, il n’y reparut pas. Il s’enferma chez lui, où personne ne voyait sa fièvre. Et, un matin, comme il était au lit encore, désespéré, sans force, il eut la surprise et l’embarras de voir entrer son frère Guillaume. |
— Il faut bien que je me dérange, puisque tu nous abandonnes... Je viens te chercher pour que tu assistes avec moi à l’affaire de Salvat, qu’on juge aujourd’hui. J’ai eu bien de la peine à m’assurer deux places... Allons, lève-toi, nous déjeunerons dehors et nous serons là-bas de bonne heure.
Lui-même paraissait soucieux, préoccupé, hanté d’une inquiétude qui l’assombrissait ; et, comme son frère se hâtait de s’habiller, il l’interrogea.
— Est-ce que tu as quelque chose à nous reprocher?
— Mais rien! Quelle idée as-tu là ?
— Alors, pourquoi cesses-tu de venir ? On te voyait chaque jour, et tout d’un coup tu disparais.
Pierre chercha vainement un mensonge, acheva de se troubler.
J’ai eu du travail ici... Enfin, que veux-tu? mes idées noires me reprennent, je n’avais que faire d’aller vous attrister tous.
Guillaume eut un geste brusque.
— Si tu crois que ton absence nous égaye!... Marie, toujours si bien portante, si heureuse, a eu une telle migraine avant-hier, qu’elle a dû garder la chambre. Hier encore, elle était toute mal à l’aise, énervée, silencieuse. Nous avons passé une mauvaise journée.
Et il le regardait bien en face, de ses yeux de franchise et de loyauté, où le soupçon né en lui et qu’il ne voulait pas dire, apparaissait clairement.
Bouleversé par l’émoi de Marie, épouvanté à l’idée de se trahir, Pierre réussit à mentir cette fois, en répondant d’une voix tranquille :
— Oui, elle n’était déjà pas très bien, le jour où nous sommes allés à bicyclette... Moi, je t’assure que j’ai eu beaucoup d’occupation. J’allais me lever, pour reprendre chez vous mes habitudes.
Un instant encore, Guillaume le regarda ; puis, convaincu sans doute, ou remettant à plus tard de savoir la vérité, il causa affectueusement d’autre chose ; et, dans cette tendresse fraternelle, si vive chez lui, il gardait pourtant un tel frisson de détresse pressentie, de douleur inavouée, peut-être inconsciente, que son frère le ques-: tionna à son tour.
— Et toi, est-ce que tu es malade? Tu ne me parais pas dans ta belle sérénité ordinaire.
— Moi? oh! non, non, je ne suis pas malade. Seulement, ma belle sérénité me paraît compromise. C’est cette affaire de Salvat qui me jette hors de moi, tu le sais bien. Ils me rendront enragé, avec leur monstrueuse. injustice, à écraser tous ce misérable.
Dès lors, il ne parla plus que de Salvat, s’y entêta, s’y. passionna, comme désireux de trouver dans l’affaire du. jour, une explication à toutes ses révoltes, à toutes ses souffrances. En déjeunant, vers dix heures, chez un petit restaurateur du boulevard du Palais, il dit combien il était touché du silence gardé par Salvat, et sur la nature. de la poudre employée pour la fabrication de la bombe, et sur les quelques journées de travail faites chez lui.
C’était à ce silence qu’il devait de n’avoir pas été inquiété et de n’être pas même cité parmi les témoins. Pris d’attendrissement, il revint sur son invention, l’engin formidable
i devait assurer la toute-puissance à la France initiatrice et libératrice. Désormais, les résultats de ses dix dernières années de recherches étaient hors de tout danger, prêts et décisifs, pouvant être livrés dès le lendemain au gouvernement français. Et, en dehors de certains scrupules sourds qui le troublaient, devant l’indignité du monde financier et du monde politique, il n’attendait plus que d’avoir épousé Marie, pour l’associer, par une galanterie touchante, à ce don magnifique de la paix universelle, qu’il se croyait à la veille de faire au monde.
C'était par Bertheroy que Guillaume s'était assuré deux places, très difficilement. Et, lorsque, dès l’ouverture des portes, à onze heures précises, Pierre et lui se présentèrent, ils crurent bien qu'ils n’entreraient pas. Toutes les grilles étaient closes, des barrières fermaient les couloirs, un vent de terreur soufflait par le Palais désert, comme si la magistrature eût redouté une invasion d’anarchistes, armés de bombes. On retrouvait là le frisson d’épouvante noire qui, depuis trois mois, ravageait Paris. Les deux frères durent parlementer à chaque porte, à chaque barrière, gardées militairement. Et, quand ils pénétrèrent enfin dans la salle des Assises, elle était pleine déjà, toute bondée et débordante d’un public entassé, qui consentait à s’y étouffer une heure avant l’entrée de la cour, et qui se résignait à n’en point bouger de sept ou huit heures peut-être, car le bruit couraïit qu’on voulait se débarrasser de l’affaire en une seule audience. Dans la partie si étroite, réservée au public debout, s’écrasait une masse compacte de curieux, montés au hasard de la rue, parmi lesquels des compagnons, des amis de Salvat, avaient pourtant réussi à se glisser ; dans l’autre compartiment, où l’on parque les témoins, sur les bancs de chêne, se tenaient les invités, ceux qu’on avait fait entrer par faveur, trop nombreux, serrés, assis presque les uns sur les genoux des autres ; et, dans le prétoire, envahissant la place libre, jusque derrière la Cour, des chaises étaient rangées comme au spectacle, occupées par le beau monde privilégié, des
hommes politiques, des journalistes, des dames, tandis que le flot des avocats en robe se logeait au petit bonheur, dans tous les coins. | |
Pierre ne connaissait pas la salle des Assises, et il fut surpris, ‘car il s’était imaginé toute une pompe, toute une mejesté. Ce temple de la justice des hommes lui apparut petit, morne, d’une propreté douteuse. L’estrade sur laquelle siégeait la Cour, était si basse, qu'il voyait à peine les fauteuils du président et des deux assesseurs. Puis, c'était le vieux chêne prodigué, les boiseries, les balustrades, les bancs, qui assombrissait la salle, tendue de gros vert, caissonnée au plafond de chêne encore. Les sept fenetres. mesquines et haut percées, garnies de: maigres petits rideaux blancs, y versaient un jour blême, qui la coupait en deux, d’une ligne nette : d’un côté, l’accusé et son avocat, à leurs bancs, sous la froide lumière ; de l’autre, dans l’ ombre, le jury, isolé, clôturé en son étroit compartiment ; ; et il y avait là comme un symbole du juge anonyme, inconnu, en face de l’accusé mis à nu, fouillé jusqu’à l’âme. Au fond de cette sévérité triste, on distinguait confusément, dominant le tribunal, le Chr peint, qui s’alourdissait derrière ure sorte de fumée grise. Seul, à côté de l’horloge, au-dessus du banc où Salvat allait s’asseoir, un buste de la République, d’un blanc cru de plâtre, éclatait sur le mur sombre.
Guillaume et Pierre ne trouvèrent plus deux places qu’au dernier banc du compartiment des témoins, contre la cloison qui séparait ceux-ci du public debout. Et, comme Guillaume s’asseyait,il aperçut,les coudes appuyés à la rampe de cette cloison ,lementon surses mains croisées, le petit Victor Mathis, dont les yeux brûlaient, dans sa face pâle, aux lèvres minces. Les deux hommes se reconnurent, mais Victor ne bougea pas, Guillaume comprit qu'il n’était pas sain d’échanger là des saluts. Et, dès lors, il sentit Victor en arrêt au-dessus de lui, immobile, avec ses regards de flamme, dans une attente muette et farouche de ce qui allait se passer.
Pendant ce temps, Pierre venait également de reconnaître, assis devant lui, l’aimable député Dutheil et la petite princesse Rosemonde. Au milieu du brouhaha de la foule, qui causaït et riait pour prendre patience, leurs
voix sonnaïent parmi les plus heureuses, disant leur joie d’être là, à ce spectacle si couru. Il lui expliquait la salle, tous les ee toutes: les petites cages de bois, le jury, l’accusé, la défense, le procureur de la république, jusqu’au greffier, sans oublier la table à conviction et la barre des témoins. Tout cela était vide, un garçon de service donnait un dernier coup d'œil, des avocats traversaient rapidement. On aurait dit un théâtre dont la scène restait déserte, tandis que les spectateurs, s’écrasant à leurs places, attendaient que la pièce commençât. Et, pour tromper cette attente, la petite princesse finit par chercher les personnes de sa connaissance, parmi le flot pressé de toutes ces têtes avides et déjà congestionnées.
— Tiens! là-bas, derrière le tribunal, c’est M. Fonsègue, n'est-ce pas? près de cette grosse dame en jaune. Et voici, de l’autre côté, notre ami, le général de Bozonnet. Le baron Duvillard n’est donc pas là?
— Oh! non, répondit Dutheil, il ne peut guère, il aurait l’air de venir demander vengeance.
Puis, il la questionna à son tour.
— Vous êtes donc fâchée avec votre bel ami Hyacinthe, que vous m'avez fait le grand plaisir de me choisir pour cavalier.
D'un léger haussement d ’épaules, elle dit combien les poëtes commençaient à l’ennuyer. Une nouvelle saute de caprice la jetait à la politique ; et, depuis huit jours, elle trouvait très amusant de se passionner aux alentours de la crise ministérielle. C’était le jeune député d’Angoulême qui l’initiait.
— Mon cher, lui dit-elle, ils sont tous un peu fous, chez les Duvillard... Vous savez que c’est chose décidée, Gérard épouse Camille. La baronne s’est résignée, et j’ai appris de source certaine que Mme de Quinsac elle-même, la mère du jeune homme, a donné son consentement.
Dutheil s’égayait, l’air très renseigné aussi.
— Oui, oui, je sais. Le mariage aura lieu prochainement à la Madeleine, oh! un mariage d’une magnificence dont on causera... Que voulez-vous? il ne pouvait y avoir de meilleur dénoûment. La baronne, au fond, est la bonté même, et j’ai toujours dit qu’elle se sacrifierait pour assurer le bonheur de sa fille et de Gérard.
En somme, ce mariage arrange tout, remet tout dans l’ordre.
— Eh bien! et le baron, que dit-il? demanda Rosemonde.
— Mais il est ravi, le baron ! Vous avez bien vu, ce matin, dans la liste du nouveau ministère, que Dauvergne a l’Instruction publique. Et c’est l'engagement certain de Silviane à la Comédie. Dauvergne n’a été choisique pourça.
Il plaisantait. Mais, à ce moment, le petit Massot, qui se querellait avec un huissier, aperçut de loin une place libre à côté de la princesse ; et, sur un geste de demande, celle-ci lui fit signe de venir.
—— Ah bien! dit-il en s’installant, ce n’est pas sans peine. On s’écrase au banc de la presse. Avec ça, j’ai une chronique à faire. Vous êtes la plus aimable des femmes, princesse, de vous serrer un peu pour votre très fidèle admirateur.
Puis, donnant une poignée de main à Dutheil, il continua, sans transition :
__ Alors, monsieur le député, c’est donc fait, ce ministère?.… Vous y avez mis le temps, mais c’est en vérité un beau ministère, qui émerveille tout le monde.
En effet, les décrets avaient paru à L’Officiel, le matin même. Après de longs jours de crise, et lorsque Vignon, pour la seconde fois, venait de voir sa combinaison échouer, au milieu des plus inextricables embarras, tout d’un coup Monferrand, appelé à l'Elysée, en désespoir de cause, était rentré en scène ; et, en vingt-quatre heures, il avait trouvé son personnel, fait approuver sa liste, de sorte qu’il remontait triomphalement au pouvoir, d’où il était tomhé misérablement avec Barroux. Il changeait de portefeuille, il quittait l’Intérieur pour aller aux Finances, comme président du Conseil, sa lointaine et secrète ambition. Maintenant, apparaissait toute la beauté de son travail sourd, la façon magistrale dont il s’était repêché, avec l’arrestation de Salvat, puis l’extraordinaire campagne menée souterrainement contre Vignon, les mille. obstacles dont il lui avait barré la route à deux reprises, enfin le dénoûment en coup de foudre, cette liste toute prête, ce ministère bâclé en un jour, quand on avait eu besoin de lui.
— C’est du beau travail, mes compliments! répéta le pen Massot, He se moquait.
— Moi, je n’y suis pour rien, dit modestement Dutheil.
— Comment? pour rien! Vous en êtes, mon cher, tout le monde sait que vous en êtes.
Le député sourit, flatté. Aussi l’autre, continua-t-il, avec des sous- tendue, avec des plaisanteries, qui faisaient accepter tout. Il parlait de la bande à Monferrand, de la clientèle qui, par besoin de sa victoire, l’avait si puissamment aidé. Et de quel cœur Fonsègue avait fait achever dans Le Globe, son vieil ami Barroux devenu encombrant! Tous les matins, depuis un mois, un article Y paraissait, exécutant Barroux, détruisant Vignon, préparant la rentrée du sauveur qu’on ne nommait PASe Puis, c’étaient dans l’ombre les millions de Duvillard qui guerroyaient, les créatures du baron, si nombreuses, marchant comme une armée au bon combat. Sans compter Dutheil en personne, fifre et tambour, et Chaïgneux lui-même résigné aux basses besognes dont personne ne voulait se charger. Et voilà comment le triomphateur Monferrand allait débuter à coup sûr par étouffer la scandaleuse et gênante affaire des Chemins de fer africains, en faisant nommer une commission d'enquête qui l’enterrerait.
Dutheil avait pris un air er
— Que voulez-vous? mon cher, à certaines heures graves, lorsque la société tombe en péril, il y a des hommes forts, des hommes de gouvernement qui s’imposent… Monferrand n’avait pas besoin de notre amitié, la situation réclamait impérieusement sa présence au pouvoir. Il est la seule poigne qui puisse nous sauver.
— Je sais, dit Massot goguenard. On m’a même affirmé que, si l’on a tout bâclé, de façon que les décrets parussent ce matin, c’est pour rassurer le jurv et la magistrature, pour leur donner le courage de prononcer une condamnation à mort, ce soir, du moment que Monferrand sera là, derrière eux, avec sa poigne.
— Mais oui, mon cher, une condamnation à mort est aujourd’hui de salut public, et il faut bien que ceux qui sont chargés d’assurer notre sécurité sociale, n’ignorent
pas que le ministère est avec eux et saura les ‘protéger au besoin.
Un rire aimable de la princesse les interrompit. — Oh! voyez donc là-bas, n’est-ce pas Silviane qui est venue s’asseoir à côté de M. Fonsègue? as — Le ministère Silviane, murmura Massot plaisamment. Ah! on ne va pas s’embêter chez Dauvergne, s’il se met bien avec les petites actrices! | LAC Guillaume et Pierre écoutaient, ‘entendaient, sans même le vouloir. Et, chez le premier surtout, ces commérages mondains, ces indiscrétions politiques causaient un affreux serrement de cœur. Salvat condamné à mort, avant même qu’il eût comparu! Salvat payant les fautes de tous, n’étant plus qu’une occasion propice pour le triomphe d’une bande de jouisseurs et d’ambitieux! Puis, par-dessous, quel cloaque, toute une pourriture sociale, l’argent corrupteur, la famille tombée aux drames immondes, la politique réduite à une lutte traîtresse de personnes, le pouvoir devenu la proie des habiles et des impudents! Est-ce que tout n’allait pas crouler? Est-ce que cette audience solennelle de justice humaine n’était pas une parodie dérisoire, puisqu'il n’y avait là que des. heureux, des privilégiés, défendant l’édifice en ruine qui -les abritait, déployant toute l’énorme force dont ils disposaient encore, pour écraser une mouche, le pauvre diable, de cerveau incertain, amené là par son rêve violent et fumeux d’une justice autre, supérieure et ‘vengeresse ? NUE | À Mais il y eut un frémissement, midi sonnait, le jury faisait son entrée, s’installait à son banc, dans une débandade de troupeau. Des figures bonässes, de gros : hommes endimanchés, quelques maigres, chafouins, aux ‘yeux vifs, des barbes et des calvities ; et le tout gris, effacé, presque indistinct au fond de l’ombre qui noyait ce côté de la salle. Puis, ce fut la Cour, M. de Larom- bardière, un des vice-présidents de la Cour d’appel, qui assumait le périlleux honneur de présider ce jour-là, en entrant encore la majesté de sa longue face mince et toute blanche, d’aspect d’autant plus austère, qu’il était flanqué de deux assesseurs, petits, rougeauds, l’un brun, l’autre blond. Déjà, au siège de ministère public, M. Leh-