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Quand l’abbé Froment voulut entrer au Palais-Bourbon, il réfléchit qu’il n’avait pas de carte ; et il allait se décider à faire demander simplement Fonsègue, bien qu’il ne fût pas connu de lui, lorsque, dans le vestibule, il aperçut Mège, le député collectiviste, avec lequel il s'était lié, autrefois, perdant ses journées de charité militante, à travers la misère du quartier de Charonne.
— Tiens! vousici? Vous ne venez pas nous évangéliser?
— Non, je viers voir M. Fonsègue pour une affaire pressée, un malheureux qui ne peut attendre.
— Fonsègue, je ne sais pas s’il est arrivé. Attendez. Et, arrêtant un jeune homme qui passait, petit et brun, d’un air de souris fureteuse :
.. — Dites donc, Massot, voici M. l’abbé Froment qui désire parler tout de suite à votre patron.
— Le patron, mais il n’est pas là. Je viens de le pee au journal, où il en a encore pour un grand quart d’heure. Si M. l’abbé veut bien attendre, il le verra ici sûrement.
Alors, Mège fit entrer Pierre dans la salle des Pas perdus, vaste et froide, avec son Laocoon et s: Minerve de bronze, ses murs nus, que les hautes portes-fenêtres, donnant
sur le jardin, éclairaient du pâle et triste jour d’hiver. Mais, en ce moment, elle était pleine et comme chauffée par toute une agitation fiévreuse, des groupes nombreux qui stat'onnaient, des allées et venues continuelles de gens qui s’empressaient, se lançaient au travers de la cohue. Il y avait là des députés surtout, des journalistes, de simples curieux. Et c’était un brouhaha grandissant, de sourdes et violentes conversations, des exclamations, des rires, au milieu d’une gesticulation passionnée.
Le retour de Mège, dans ce tumulte, parut y redoubler le bruit. Il était grand, d’une maigreur d’apôtre, assez mal soigné de sa personne, déjà vieux et usé pour ses quarante-cinq ans, avec des yeux de brûlante jeunesse, étincelante derrière les verres du binocle qui ne quittait jamais son nez mince, en bec d’oiseau. Et il avait toujours toussé, la parole déchirée et chaude, ne vivant que par l’âpre volonté de vivre, de réaliser le rêve de société future dont il était hanté. Fils d’un médecin pauvre d’une ville du Nord, tombé jeune sur le pavé de Paris, il avait vécu sous l'empire de bas journalisme, de besognes ignorées, il s’était fait une première réputation d’orateur dans les réunions publiques ; ; puis, après la guerre, devenu le chef du parti collectiviste par sa foi ardente, par l’extraordinaire activité de son tempérament de lutteur, il avait réussi enfin à entrer à la Chambre : et, très documenté, il s’y battait pour ses idées avec une volonté, une obstination farouche, en doctrinaire qui avait disposé du monde selon sa foi, réglant à l’avance, pièce à pièce, le ‘dogme du collectivisme. Depuis qu’il émergeait comme député, les socialistes du dehors ne voyaient plus en lui
’un rhéteur, un dictateur au fond, qui ne s’efforçait de refondre les hommes que pour les conquérir à sa croyance et les gouverner.
‘ — Vous savez ce qui se passe? demanda-t-il à Pierre. Hein? encore ‘une propre aventure! Que voulez-vous ? nous sommes dans la boue jusqu’aux oreilles.
Il s'était pris autrefois d’une véritable sympathie pour ce prêtre, qu il voyait si doux aux souffrants, si désireux d’une régénération sociale. Et le prêtre lui-même avait fini par s'intéresser à ce rêveur autoritaire, résolu à faire le bonheur des hommes malgré eux. Il le savait pauvre,
cachant sa vie, vivant avec une femme et quatre enfants qu’il adorait. :
— Vous pensez bien que je ue suis pas avec Sanier, ceprit-il. Mais, enfin, puisqu'il a parlé ce matin, en menaçant de publier la: lister des nome de tousiceux qui ont touché, nous ne pouvons cependant pas av oir l’air d'ître complices davantage. Voici longtemps déjà qu’on se doute des sales tripotages dont cette affaire louche des Chemins de fer africains a été l’occasion. Et le pis est que deux membres du cabinet actuel se trouvent visés ; car, il y a trois ans, lorsque les Chambres s’occupèrent de l’émission Duvillard, Barroux était à l’Intérieur et Monferrand aux Travaux publics. Maintenant que les voilà revenus, celui-ci à l’Intérieur, l’autre aux Finances, avec la présidence du Conseil, est-il possible de ne pas les forcer à nous Mens sur leurs ou de jadis ; dans leur intérêt même ?... Non, non! ils ne peuvent plus ge taire, j’ai annoncé que l’allais Les interpeller aujourd'hui même. sh
C'était cette annonce d’une interpellation de Mège qui bouleversait ainsi les couloirs, à la suite du terrible article de La Voix du Peuple. Et Pierre restait un peu effaré de toute cette histoire tombant dans sa préoccupation unique de sauver un misérable de la faim et de la mort. Aussi écoutait-il sans bien comprendre les explications passionnées du député socialiste, tandis que la rumeur grandissait et que des rires disaient l’étonnement de voir ce dernier en conversation avec un prêtre.
— Sont-ils bêtes! murmura-t-il, plein de dédain. Est-ce qu'ils croient que je mange une soutane, chaque matin, à mon déjeuner? Je vous demande pardon, mon cher monsieur Froment. Tenez! asseyez-vous sur cette banquette, pour attendre Fonsègue.
Lui-même se lança dans la tourmente, et Pierre comprit que le mieux, en effet, était de tranquillement. s’asseoir. Le milieu le prenait, l’intéressait, il oubliait Laveuve pour se laisser envahir par la passion de la crise: parlementaire, dans laquelle il se trouvait jeté. On sortait à peine de l’effroyable aventure du Panama, il en avait suivi le drame avec l’angoisse d’un homme qui attend chaque soir le coup de tocsin sonnant l’heure dernière
de la vieille société en agonie. Et voilà qu’un petit Panama recommençait, un nouveau craquement de l’édifice pourri, l’aventure fréquente dans les parlements de tous les temps, pour toutes les grandes affaires d’argeut, mais qui empruntait une gravité mortelle aux circonstances sociales où elle se produisait. Cette histoire des Chemins de fer africains, ce petit coin de boue remuée, exhalant d’inquiétantes odeurs, soulevant brusquement à la Chambre cette émotion, ces craintes, ces colères, cè n’était en somme qu’une occasion à bataille politique, un terrain Gù allaient s'exaspérer les appétits voraces des divers groupes ; et il ne s’agissait, au fond, que de renverser un ministère pour le remplacer par un autre, Seulement, derrière ce rut, cette poussée continue des ambitions, quelle lamentable proie s’agitait, le peuple tout entier, dans sa misère et dans sa souffrance!
Pierre s’aperçut que Massot, le petit Massot comme on Je nommait, s’était assis près de lui, sur la banquette. L’œil éveillé, l’oreille ouverte, écoutant et enregistrant tout, se glissant partout de son air de furet, il n’était pas là comme chroniqueur parlementaire, il avait simplement flairé une grosse séance et il était venu voir s’il ne trouverait pas quelque article à glaner. Sans doute, ce prêtre perdu au milieu de cette cohue l’intéressait.
— ÂÀyez un peu de patience, monsieur l’abbé, dit-il, avec une gaîté aimable de jeune monsieur qui se moquait de tout. Le patron ne peut manquer de venir, il sait que le four va chaufier ici... Vous n’êtes point un de ses électeurs de la Corrèze, n'est-ce pas?
. — Non, non, je suis de Paris, je viens pour un pauvre homme que je voudrais faire entrer tout de suite à l’Asile des Invalides du travail.
— Ah! très bien. Moi aussi, je suis un enfant de Paris.
Et il en riait. Un enfant de Paris, en effet : fils d’un pharmacien du quartier Saint-Denis, un ancien cancre du lycée Charlemagne, qui n’avait pas même fini ses études. Il avait tout raté, il s'était trouvé jeté dans la presse, ‘vers dix-huit ans, à peine avec l’orthographe sufisanie ; et, depuis douze ans déjà, comme il le disait, il roulait sa Dons à travers les mondes, confessant les uns, devinant des autres. Îl avait tout vu, s'était dégoûté de tout,
ne croyait plus aux grands hommes, disait qu'il n’y avait .pas de vérité, vivait en paix de la méchanceté et de la sottise universelles. Il n’avait naturellement aucune ambition littéraire, il professait même le mépris raisonné de la littérature. Au demeurant, ce n’était point un sot, il écrivait n'importe quoi dans n’importe quel journal, sans conviction ni croyance aucune, affichant avec tranquillité ce droit qu'il avait de tout dire au publie, a condition de l’amuser ou de le passionner.
— Alors, vous connaissez Mège, monsieur l’abbé? Hein? quel bon type! En voilà un grand enfant, un rêveur chimérique, dans la peau du plus terrible des sectaires! Oh! je l’ai beaucoup pratiqué, je le possède à fond... Vous savez qu'il vit dans la perpétuelle certitude qu'avant six mois il aura mis la main sur le pouvoir et qu’il réalisera, du soir au matin, sa fameuse société collectiviste qui doit succéder à la société capitaliste, comme le jour succède à la nuit... Et, tenez! avec son interpellation d’aujourd’hui, le voici convaincu qu’il va renverser le cabinet Barroux pour hâter son tour. C’est son système, user ses” adversaires. Que de fois je l’ai entendu faire son calcul, user celui-ci, user celui-là, puis cet autre, pour régner enfin! Toujours dans six mois, au plus tard... Le malheur est que, sans cesse, il en pousse d’autres, et que son tour ne vient jamais.
Le petit Massot s’égayait librement. Puis, il baissa un peu la voix.
— Et, Sanier, le connaissez-vous? Non... Voyez-vous cet homme roux, à cou de taureau, qui à l’air d’un. boucher... Là-bas, celui qui cause dans un petit groupe de redingotes rapées. |
Pierre l’aperçut enfin. Il avait de larges oreilles écar-. tées, une bouche lippue, un nez fort : de gros yeux ternes, à fleur de tête.
— Celui-là aussi, je puis dire que je le possède à fond. J'ai été avec lui, à La Voix du Peuple, avant d’être au: Globe, avec Fonsègue... Ce que personne ne sait au juste, c’est d’où il sort. Longtemps il a traîné dans les bas-fonds de la presse, journaliste sans éclat, enragé d’ambition et d’appétits. Vous vous rappelez peut-être son premier coup de tintamarre, cette affaire assez mal-.
propre d’un nouveau Louis XVII, qu’il essaya de lancer et qui fit de lui l’extracrdinaire royaliste qu’il est resté. Puis, il s’avisa d’épouser la cause du peuple, il afficha un socialisme catholique vengeur, dressant le procès de la libre pensée et de la république, dénonçant les abominations de l’époque, au nom de la justice et de la morale, pour les guérir. Il avait débuté par des portraits de financiers, un ramassis d’ignobles commérages, sans contrôle, sans preuves, qui auraient du le conduire en police correctionnelle, et qui, réunis en volume, ont eu l’étourdissant succès que vous savez. Et il a continué, et il continue dans La Voix du Peuple, qu’il a lancée, au moment du Panama, à coups de délations et de scandales, et qui est aujourd’hui la bouche d’égout vomissant les ordures contemporaines, en inventant dès que le flot se tarit, pour l’unique besoin des grands tapages dont vivent, son orgueil et sa caisse.
Il ne se fâchait pas, le petit Massot, et il s’était remis à rire, ayant au fond, sous sa cruauté insouciante, du respect pour Sanier.
— Oh! un bandit, mais tout de même un homme fort! Vous ne vous imaginez pas la vanité débordante du personnage. Dernièrement, vous avez vu qu'il s’est fait acclamer par la populace, car il joue au roi des Halles. Peut-être bien qu’il s’est pris lui-même à sa belle attitude de justicier et qu’il finit par croire qu’il sauve le peuple, qu’il aide à la vertu... Ce qui m’émerveille, moi, c’est sa fertilité dans la dénonciation et dans le scandale. Pas un matin ne se passe, sans qu'il découvre une horreur nouvelle, sans qu'il livre de nouveaux coupables 2 à la haine des foules. Non! jamais le flot de boue ne s’épuise, il y ajoute sans cesse une moisson imprévue d’infamies,c’estun redoublement d’imaginations monstrueuses, chaque fois que le public écœuré donne des marques de lassitude. Et, voyez-vous, monsieur l’abbé, c’est là qu’est le génie, car il sait parfaitement que le tirage monte dès qu'il lance, comme aujourd’hui, la menace de tout dire, de publier les noms des vendus et des traîtres.. Voilà sa vente assurée pour plusieurs jours.
Pierre écoutait cette gaie parole qui se moquait, et il comprenait mieux des choses dont le sens exact, jusque-
là, lui avait échappé. II finit par lui poser des questions, surpris que tant de députés fussent ainsi dans les couloirs, lorsque la. séance était ouverte. Ah! la séance, on avait beau y discuter la plus grave des affaires, une loi d’intérêt général, tous les membres la désertaient, sous cette brusque nouvelle d’une interpellation qui pouvait emporter le ministère! Et la passion qui s’agitait là, c'était la colère contenue, l’inquiétude grandissante des cliente du ministère au pouvoir, craignant d’être délogés, d’avoir à céder la place à d’autres ; et c'était aussi l’espoir subit, la faim impatiente et vorace de tous ceux qui attendaient, les clients des ministères possibles du lendemain.
Massot montra Barroux, le chef du cabinet, qui avait pris les finances, bien qu’il y fût dépaysé, pour rassurer l’opinion par son intégrité hautement reconnue, après la crise du Panama. Il causait à l’écart avec le ministre de l’Instruction publique, le sénateur Taboureau, un vieil universitaire, l’air effacé et triste, très probe, mais d’une ignorance totale de Paris, qu’on était allé chercher au fond d’une Faculté de province. Barroux était, lui, très décoratif, grand, avec une belle figure rasée, dont un nez trop petit gâtait la noblesse. À soixante ans, il avait des cheveux bouclés, d’un blanc de neige, qui achevaient de lui donner une majesté un peu théâtrale, dont il usait à la tribune. D'une vieille famille parisienne, riche, avocat, puis journaliste républicain sous l'empire, il état arrivé au pouvoir avec Gambetta, honnête et romantique, tonitruant et un peu sot, mais très brave, très droit, d’une foi restée ardente aux principes de la grande Révolution. Le jacobin en lui se démodait, il devenait un ancêtre, un des derniers soutiens de la république bourgeoise, dont commencaient à sourire les nouveaux venus, les jeunes politiques aux dents longues, Et, sous l’apparat de sa tenue, sous la pompe de son éloquence, il v avait un hésitant, un attendri, un bon homme qui pleurait en relisant les vers de Lamartine.
Ensuite, ce fut Monferrani, le ministre de l’Intérieur, qui passa et qui prit Barroux à part, pour lui glisser quelques mots dans l'oreille. Lui, au contraire, âgé de cinquante ans, était court et gros, l” air souriant et RCE mais sa face ronde, un peu commune, entourée d'un
collier de barbe brune encore, avait des dessous de vive intelligence. On sentait l’homme de gouvernement, des mains aptes aux rudes besognes, qui jamais ne lâchaient la proie. Ancien maire de Tulle, il venait de la Corrèze, où il possédait une grande propriété. C'était sûrement une force en marche, dont les observateurs suivaient avec inquiétude la montée constante. Il parlait simplement, avec une tranquillité, une puissance de conviction extraordinaires. Sans ambition apparente, d’ailleurs, il affectait un complet désintéressement, sous lequel grondaient les plus furieux appétits. Un voleur, écrivait Sanier, un assassin qui avait étranglé deux de ses tantes, pour hériter d’elles. En tout cas, un assassin qui n’était point vulgaire.
Et puis, ce fut encore un des personnages du drame qui allait se jouer, le député Vignon, dont l’entrée agita les groupes. Les deux ministres le regardèrent, tandis que lui, tout de suite très entouré, leur souriait de loin. Il n’avait pas trente-six ans, mince et de taille moyenne, très blond, avec une belle barbe blonde, qu’il soignait. Parisien, ayant fait un chemin rapide dans l’admiuistration, un moment préfet à Bordeaux, il était maintenant la jeunesse, l’avenir à la Chambre, ayant compris qu’il fallait en politique un nouveau personnel, pour accomplir les plus pressées des réformes indispensables ; et, très ambitieux, très intelligent, sachant beaucoup de choses, il avait un programme, dont il était parfaitement capable de tenter l’application, au moins en partie. il ne montrait du reste aucune hâte, plein de prudence et de finesse, certain que son jour viendrait, fort de n'’être encore compromis dans rien, ayant devant lui le libre espace. Au fond, il n’était qu’un administrateur de premier ordre, d’une éloquence nette et claire, dont le programme ne difiérait de celui de Barroux que par le rajeunissement des formules, bien qu'un ministère Vignon à la place d’un ministère Barroux apparût comme une évémement considérable. Et c'était de Vignon que Sanier écrivait qu'il visait la présidence de la république, quitte à marcher dans le sang pour arriver à l’Elysée.
— Mon Dieu! expliquait Massot, il est très possiblé que, cette fois, Sanier ne mente pas et qu il ait trouvé