Les oeuvres de Bernard Palissy
On ne sait guère de la vie de Bernard Palissy que ce qu'il en a conté lui-même. Il naquit vers i5io (i), dans le diocèse d'Agen (2)5 d'une famille d'artisans villageois. C'est du moins ce qu'on peut croire. Sous Louis XII, les familles de cette sorte, affranchies depuis très longtemps, échappaient aux charges les plus lourdes et vivaient aisément; il n'était pas rare qu'elles eussent pignon sur rue et champs au soleil. Le seigneur du lieu les traitait avec ménagement, afin qu'elles n'eussent point à se réclamer du roi (3). Bernard dut quitter de bonne heure l'Agénois, car son langage, qui n'a rien gardé du patois d'Agen, est au contraire empreint d'une forte saveur saintongeaise. Quand et comment il fut transplanté à Saintes, on ne sait. Il apprit à lire, à écrire, à compter, et parvint à savoir quelque chose en dessin et en géométrie, tout cela à grand'peine et, comme il dit, « avec les dents ». Mais si intel-
(1) Vers 1499, selon d'Àubigné; après i5i5, selon La Croix du Maine; en i5io, selon de L'Estoille, le mieux instruit des trois, car il connut Palissy, u l'aima et le soulagea en sa nécessité ».
(2) La Croix du Maine, dans \a.Bibliothèque française, et Philibert Mareschal, ■ dans La Guide des arts.
(3) F. du Cellier, Histoire des classes laborieuses en France, 1S60, p. 177 et suiv.
ligent et si curieux qu'il fût, il fallut bien qu'on l'aidât, et son enfance ne fut pas celle d'un petit va-nu-pied.
Devenu homme, il dût prendre un métier et travailler de ses mains; la chose était rude, mais non pas sans honneur. Les ouvriers de la vieille France vivaient durement sans doute, mais bien des petits gentils hommes d'alors vivaient aussi durement et n'en étaient pas moins fiers. Les ouvriers étaient grossiers, mais les gens d'armes qui tenaient le haut du pavé étaient grossiers aussi. En somme la vie n'était pas très mauvaise pour les petits. Les métiers formaient des corporations, c'est-à-dire des familles. Quand Bernard se mit à l'œuvre, les gens riches étaient avides de luxe, et il y avait beaucoup de gens riches. Les métaux précieux, apportés de la Castille d'Or par les conquérants espagnols, circulaient en Occident. Les artisans recevaient de hauts salaires.
Mais François ier frappa les métiers d'impôts très lourds. De plus, on commença à faire la distinction entre les gens de métiers et les hommes d'art, qui jusque-là étaient de même souche et sortaient de même tronc comme les feuilles et les fleurs des arbres. On séparait les architectes des maçons, les sculpteurs des imagiers, les verriers des vitriers. L'élégance des mœurs, qui gagnait tous les hommes de loisir ou d'argent, les éloignait des ouvriers restés forcément ignorants et simples. Déjà l'esprit hautain de la Renaissance enveloppait dans un large mépris tout le vulgaire profane, sans se rappeler que ce qui fait les mœurs élégantes et aisées est l'œuvre de ce vulgaire et sort des mains de ces profanes.
Le métier que choisit Palissy fut celui de verrier, qui consistait à peindre des figures sur des morceaux de verre qu'on assemblait ensuite, sertis de lames de plomb, et dans lequel un homme instruit dans le dessin, curieux et ingénieux, pouvait employer son talent et exercer ses goûts. « L'état est noble, dit Palissy, et les hommes qui y besognent sont nobles. » Il faut s'entendre; François ier, en 1 52 5, et Charles IX, en 1 565, permirent d'exercer la verrerie sans déroger. C'est ainsi qu'il y eut des gentilshommes verriers. Mais, s'il était nécessaire de prouver ses quartiers pour recevoir le cordon du Saint-Esprit ou en-
trer dans Tordre de Malte, il ne fallut jamais faire de telles preuves pour souffler des bouteilles ou polir des glaces (i).
Quand il eut fini son apprentissage, Palissy fit son tour de France. Il visita la Guyenne, foula le sol tremblant du bec d'Ambez, observa le mascaret de la Dordogne, les rives fleuries du Lot et du Tarn ; parcourut l'Armagnac où il vit cette marne dont la nature et l'emploi l'ont tant occupé depuis ; Tarbes et les Pyrénées dont les monts et les eaux inquiétèrent vivement sa curiosité; Narbonne et ses marais où il remarqua le salicor dont il obtint l'alcali végétal, Nîmes, Avignon, nobles filles d'Italie qu'il vénéra pour la majesté de leurs édifices romains. Le pont du Gard lui parut l'œuvre d'une sagesse auguste. Il poussa en Provence, en Savoie et passa en Auvergne où il observa curieusement des cristaux et des pétrifications (2). Il visita la Bourgogne dont les habitants le mirent en gaieté. Le vin du lieu aidant, il plaisanta, lui qui riait peu, les Bourguignons salés. Sans doute il entendit la chanson :
Bourguignon salé, La barbe au menton,
L'épée au côté, Saute, Bourguignon !
11 observait les hommes autant que les choses et il traversa le Poitou pour le malheur d'un médecin de Luçon, maître Marcou, que, par lui, nous savons être un maître fourbe. Il fit à Nantes et à Brest d'utiles observations et vit à Angers un polype qu'il prit pour une fleur pétrifiée. Chemin faisant, il remarquait, en bon verrier qu'il était, que les vitres des églises étaient rongées par endroits. « C'est, lui disait-on, la lune qui ronge les verres, — C'est la pluie », répondait-il, et il avait raison. -
Établi à Saintes, il s'y maria, et la demeure s'emplit d'enfants. Il habitait hors les murs, aux Roches, une maison avec un jardin, et, quand sa tâche était faite, il n'avait pas loin à aller pour trouver un petit ruisseau qui, de la Grand-Font à la Charente, coule en chantant sous les saules. C'est là qu'il aimait à
Louis Audiat, Bernard Palissy, 1868, p. 21, et suiv. Augustin Cochin, Etudes sociales et économiques, 1880, p. 285 et suiv.
(2) C'est l'itinéraire tracé avec beaucoup de vraisemblance par M. Louis Audiat dans son excellent livre.
se promener aux heures où les oiseaux chantent. Il allait, observant les animaux et les pierres, cherchant quelque beau secret et rêvant de quelque plaisante invention. « J'eusse été bien aise, dit-il plus tard en se rappelant ces heures, j'eusse été bien aise de laisser quelque profit ou faire quelque service au pays de mon habitation. »
Mais l'art du verrier, tout noble qu'il fût, n'était plus guère profitable. Cet art, qui avait produit tant de lumineuses merveilles et fait épanouir les roses flamboyantes des cathédrales, avait moins à s'exercer dans les clairs édifices de goût italien qu'élevait la Renaissance. Les néo-païens, qui ouvraient leurs fenêtres au divin soleil, à l'antique Apollon, n'avaient que faire des verrières à travers lesquelles tombaient dans l'ombre de la nef les rayons mystérieux du ciel chrétien.
La verrière et l'ogive passaient ensemble; Bernard le sentit bien; « La vitrerie, dit-il, n'avait pas grande requête. » Sur ce, ayant quelque idée de la géométrie, il fit des « pourtraicts ». C'est-à-dire qu'il leva des plans. « L'on pensoit, dit-il, en notre pays que je fusse plus savant en l'art de peinture que je n'étois, qui causoit que j'étois plus souvent appelé pour faire des figures pour les procès. » Il était ce que nous nommons arpenteur-juré.
Les « pourtraicts » lui donnaient le pain quotidien, mais, ayant la tête pleine d'idées, il n'était pas homme à vivre comme avait vécu son père et le père de son père, et à s'endormir pesamment, sa journée faite. Il fallait qu'il inventât. Un accident très simple amena la crise. Un jour (en i53o, ou 40), il vit une coupe- de terre « tournée et émaillée. » C'était, dit-on, une faïence de Faenza ou de Castel-Durante, comme il en venait beaucoup en France depuis la guerre d'Italie. Je croirais plutôt que c'était une de ces faïences françaises, dites improprement de Henri II, pièces rares, car les crédences des châteaux n'étaient guère garnies que de vaisselle d'étain. Ces faïences françaises, nouvellement inventées, portaient, en reliefs colorés, des mascarons, des salamandres, des grenouilles et des coquilles. Il semble bien que c'est un décor de ce genre que le verrier saintongeais vit sur la coupe qu'il regarda de l'œil
d'un homme habitué à se demander comment les choses sont faites (i).
L'instinct de l'artisan et de l'inventeur le poussant, et les nécessités du ménage aidant (car il avait d'ordinaire deux -enfants en nourrice, sans compter les autres), il résolut de faire des émaux pareils à ceux qu'il admirait sur la coupe, et d'en couvrir des vaisseaux de son invention. Dès lors, il se mit à piler tout ce qui pouvait être pilé, persuadé qu'en mettant toute la nature dans son mortier, il y rencontrerait un jour ce qu'il cherchait, c'est-à-dire l'émail blanc, qu'il pensait bien, une fois trouvé, pouvoir colorer diversement.
Mais longtemps, toutes les poudres étendues sur des tessons dans un fourneau de sa façon ne produisirent rien. Il imagina alors de porter ses tessons et ses poudres dans un four à potier. Cela non plus ne valut rien, et le pire était que l'inventeur ne pouvait savoir si le mécompte venait des poudres ou du feu. Plusieurs années s'étant consumées dans ces recherches, il dut, pour vivre, revenir à son métier et tirer des « pourtraicts. » En Tan 1542, fort heureusement pour lui et très malheureusement pour la province, les commissaires du roi vinrent établir la gabelle en Saintonge. Ils appelèrent Palissy pour lever les plans des îles et des marais salants du littoral.
Ce travail lui donna quelque argent. Ainsi muni, il reprit son invention et, ce que n'avaient pu ni son fourneau ni le four du potier, il l'alla demander au four mieux chauffé du verrier. Il eut cette fois la joie de voir que ses poudres avaient commencé à fondre. Il ne cessa de fréquenter les verreries pendant deux ans, au bout desquels il obtint un émail blanc qui lui donna une telle joie, qu'il pensa « être devenu nouvelle créature ». Ce n'était pourtant que le commencement de ses peines. Il se fit potier et façonna de ses mains de la vaisselle de terre, il se fit fumiste et bâtit de ses mains un fourneau de verrier. Il n'avait pas même un apprenti pour lui tirer de l'eau. Ses pots et son fourneau achevés, il broya l'émail et chauffa le four qui, pendant six jours, dévora le bois par ses deux gueules. Mais, l'émail se
(1) Cf. A. Tainturier, Notice sur les faïences du xvie siècle, dites de Henri IL
trouvant mal dosé, il fallut d'autres pots enduits d'une autre couverte. Il fallut donner aux deux gueules du four à dévorer les étais du jardin, les planches de la maison, les tables. Il était dans l'angoisse et depuis plus d'un mois sa chemise n'avait pas séché sur lui. Il a conté lui-même ses peines : « Encore, disait-il, pour me consoler on se moquoit de moi, et même ceux qui me dévoient secourir alloient crier par la ville que je faisois brûler le plancher; et par tel moyen Ton me faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit-on estre fol.
« Les autres disoient que je cherchois à faire la fausse monnoie, qui estoit un mal qui me faisoit sécher sur les pieds, et m'en allois par les rues tout baissé, comme un homme honteux : j?estois endetté en plusieurs lieux, et avois ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires. »
Mais il ne resta pas longtemps dans son abattement; il fit faire sur ses dessins des vaisseaux à un potier qu'il nourrissait dans une taverne à crédit et qu'il congédia après six mois en lui laissant ses habits en payement ; puis il défit son fourneau pour en bâtir un autre capable de fournir une plus grande chaleur. « En démaçonnant, dit-il, j'eus les doigts coupés et incisés en tant d'endroits que je fus contraint manger mon potage ayant les doigts enveloppés de drapeau. » Le nouveau fourneau, qu'il édifia tout seul, lui donna une grande peine, mais la cuisson s'y fit bien. Alors, pour broyer ses émaux, il tourna de ses bras un moulin qu'ordinairement deux hommes faisaient mouvoir avec difficulté. Cette fournée eût été bonne sans les graviers du four qui tombèrent pendant la cuisson, se prirent dans l'émail et gâtèrent toutes les pièces. Il aurait pu vendre à vil prix cette vaisselle manquée, mais bien qu'endetté et sans un sou vaillant, il préféra la briser. On le crut fou; il avait l'honneur de son art. Il se remit à lever des plans pour vivre.
Mais il n'était pas homme à se décourager. D'ailleurs il avait trouvé l'émail blanc et sa fournée n'avait manqué que par accident. Autre fournée, autre accident : une pluie de cendres tomba sur l'émail encore liquide et souilla les vaisseaux. C'est alors qu'il imagina de mettre ses fournées sous des lanternes de terre. Mais il fallut encore passer par de rudes écoles. De mécompte
en mécompte, il apprit à doser rémail et à régler le feu. C'est après quinze ou seize ans de labeurs et d'erreurs que cet héroïque ouvrier devint maître dans son art.
Alors il put exécuter ce qu'il nomma fort exactement pour un homme qui ne savait pas le latin, ses « rustiques figulines » (i).
Cette sorte d'ouvrages de terre imitait des choses naturelles. C'était le plus souvent des plats couverts d'animaux et de plantes aquatiques moulés sur nature. La difficulté était de colorer chaque partie dans ses tons vrais. Tel émail était déjà brûlé avant que tel autre eût commencé de fondre. Bernard Palissy parvint à obtenir une cuisson égale et il produisit dès lors ces merveilleux plats qui rappellent un creux de roche à la marée basse ou le bords pierreux d'un ruisseau ombragé par des saules. Les crustacés, les poissons, les insectes s'arrangent sur le vaisseau de terre avec ordre et symétrie, mais ils gardent une attitude vraie et une coloration juste; ils ornent, mais ils vivent encore. Là c'est une anguille sur un lit de mousse et de fougère, semé de coquilles. Ailleurs deux vipères enroulées, des écrevisses et, sur les bords élevés, des poissons à sec qui enflent leurs ouïes, et partout anguilles, orvets, lézards, grenouilles, salamandres, brochets, goujons, perches, tanches, raies, rougets, tortues, crabes, hannetons, hélices des jardins, papillons, peignes, bucardes, vénus, troques, buccins, ables, tous les humbles habitants des eaux, du sable et de la vase, et, près d'eux, une flore rustique : la fougère, le fraisier, l'arbousier, la ronce, le lierre, la pimprenelle, le faux capillaire, un brin de sauge, une branche de chêne, des feuilles de mûrier et d'olivier (2).
En 1 548, l'impôt de la gabelle souleva à Bordeaux et en Saintonge une furieuse jacquerie. Les paysans prirent Saintes, brisèrent les portes des prisons, délivrèrent leurs amis les contrebandiers, brûlèrent les registres des gabelles et pendirent les gabeleurs. Henri II envoya contre eux le connétable de fer.
(1) Figulinus, figlinus, ce qui est du potier (figulus) ; figulina opéra, ouvrages de terre (Plim, dans Freund). Figulina, subst., vase de poterie (Acta S. Marcel., dans Du Cange).
(2) Cf. Les Terres émaillées de Bernard Palissy, étude et catalogue, par A. Tain.turier. Paris, 1869. — Monographie de l'œuvre de Palissy, dessiné par G. Delange et Bornemann, texte par Sausay et H. Delange. Paris, 1864.
Anne de Montmorency égala les supplices aux crimes. Saintes, grâce à la ferme douceur de son gouverneur, seule n'eut point à souffrir de la répression. Quand le connétable entra dans cette ville, Bernard, aimé et estimé comme. artisan par plusieurs seigneurs saintongeais, lui fut présenté par eux. Il plut au connétable, qui était magnifique, et aimait les bâtiments et les jardins. Ce fut sa fortune.
Le connétable lui établit, à ses frais, un atelier sur les remparts, dans une des tours de la ville. De plus, il l'employa, comme verrier et comme émailleur, à la décoration d'Ecouen qu'il avait fait bâtir pendant sa disgrâce fermement supportée comme en témoignait ce distique d'Horace répété sur toutes les façades du château :
iEQVAM MEMENTO REBVS IN ARDVIS SERVARE MENTEM.
Pour ce manoir, où le gothique finissant s'alliait aux ordres antiques nouvellement restaurés, Bernard exécuta, d'après les dessins de maître Roux, un vitrail avec les armes de France et la salamandre de François Ier (i) et un vitrail en grisaille portant le chiffre du connétable soutenu par deux génies ailés (2). Il exécuta certainement dans le château d'autres ouvrages, dont la trace est effacée.
Le connétable le chargea de lui construire une grotte pour l'ornement de ses jardins. La mode des grottes venait d'Italie. Celle de Meudon était célèbre en France. Ronsard la chanta dans sa nouveauté, lors du mariage de Charles de Lorraine et de madame Claude, fille de Henri II. Le poète s'est fait berger; il est Pierrot, pasteur vendomois; du Bellay, son ami, devenu Bellot, chevrier angevin, l'accompagne; et tous deux,
Au travers d'une vigne en une sente étroite, Gaignèrent pas à pas la grotte de Meudon, La grotte que Charlot (Charlot de qui le nom Est saint par les forêts) a fait creuser si belle Pour estre des deux Sœurs la demeure éternelle,
(1) Musée de Cluny, 85 1.
(2) Musée de Cluny, 852.
Sœurs qui en sa faveur ont méprisé les eaux
D'Eurote, -. .
Pour venir habiter son bel antre esmaillé, Une loge voûtée en un rocher taillé. . .
Jls furent esbahis de voir le partiment
En un lieu si désert d'un si beau bastiment.
Le plan, le frontispice, et les piliers rustiques
Qui effacent l'honneur des colonnes antiques :
De voir que l'artifice avait portrait les murs
De divers coquillage en des rochers si durs :
De voir les cabinets, les chambres et les salles,
Les terrasses, festons, guillochis et ovalles,
Et 1'esmai l bigarré, qui ressemble aux couleurs
Des prez quand la saison les diapré de fleurs... (i)
Bernard, suivant ses goûts, donna à la grotte d'Écouen une mine encore plus agreste et quasiment sauvage. Elle était « de terre cuite, insculpée et esmaillée en façon d'un rocher tortu, bossu et de diverses couleurs estranges. » (2)
Il éleva d'autres édifices de ce genre rustique, notamment à Reux en Normandie, à Chaulnes et à Nesles en Picardie. Il ne reste de tous ces ouvrages qu'un énorme chapiteau conservé au musée de Sèvres.
Maître Bernard lisait peu de livres. Il en est un toutefois, de haut goût et de grand style, qui lui fit une impression profonde et lui laissa de vives images dans l'esprit. C'est le Songe de Polyphile, roman allégorique, composé par le dominicain Francesco Colonna et traduit en français, en 1 546. Après avoir décrit dans la Recepte véritable son jardin en projet, il craint d'être pris pour un rêveur. « Je say, dit-il, qu'aucuns ignorants ennemis de vertu et calomniateurs diront que le dessin de ce jardin est un songe seulement et le voudront peut-être comparer au songe de Polyphile. » Les rêveries de Polyphile sont fort diverses; il en est de rustiques, et l'on y voit une grotte « avec
(1) Eglogue ni ou Chant pastoral sur les nopces de monseigneur Charles, duc de Lorraine, et de madame Claude, fille du roy Henry II. Œuvres, ib23, t. 1, p. 806-807.
(2) Recepte véritable, p. 21.
des lézards et couleuvres, moulés sur le naturel », et des poissons « carpes, brochets-, anguilles, tanches, lamproies, aloses, perches, turbotz, soiles, raies, truictes, saulmons, muges, plyes, escrevisses et infiniz autres, qui semblaient remuer au mouvement de l'eau, tant approchait l'œuvre de la nature. »
Ces idées étaient du goût de maître Bernard, mais il n'entendait pas s'en tenir au rêve. C'est proprement la grotte de Polyphile dont il présente un devis à la reine mère : « Sur les bosses €t concavités, dit-il en son mémoire, il y aura certains serpents, aspicz et vipères couchez et entortillez en telle sorte que la propre nature enseigne... Il y auroit un foussé..., lequel foussé seroit tout entièrement aorné de toutes les espèces de poissons que nous avons en usaige, lequel poisson seroit ordinairement couvert d'un nombre infini de pissures d'eau qui tomberoient dudict rochier dans le foussé, tellement que les pissures qui tomberoient feroient mouvoir l'eau du foussé, et, par certains éblouissements du mouvement de l'eau, on perdrait de veue par intervalles le poisson, en telle sorte que l'on penseroit que ledict poisson se fut démené ou couru dans ladicte eau ; car il faut entendre que toutes ces choses cy-dessus insculpées et esmaillées si près du naturel qu'il est impossible de le racompter. » (i)
L'excellent potier, qui avait acquis une extrême habileté à mouler, comptait mouler pour cette grotte non seulement des poissons et des oiseaux, mais encore des hommes vêtus bizarrement d'étoffes rayées. Et il était fort content par avance de l'effet de ces petites et grandes « mouleries ». Avec une poignée de plâtre, il eût défié Barthélémy Prieur, Jean Goujon et tous les maîtres sculpteurs. Cette grotte de terre, dont il présenta, comme nous Talions voir, le devis à la reine mère, fut élevée dans le jardin des Tuileries. Elle dut être d'un goût bizarre. On doute qu'elle ait jamais été terminée. Son auteur la proclamait éternelle. Sous Henri IV, il n'y en avait plus trace.
Maître Bernard, tandis qu'il cuisait ses plats et élevait ses grottes, était huguenot. Un grand mouvement d'esprit l'avait surpris au milieu de ses travaux pour trouver l'émail. La
(i) Ce devis, qu'on trouvera aux pages 463 et suiv. de la présente édition, « cté retrouvé par M. Benjamin Fillon. Voir : Lettres écrites de Vendée.
réforme, apportée à Saintes, vers 1546, par des moines allemands et génevois, toucha profondément Pâme austère de cet ouvrier. Honnête et mécontent, prêché de plus par les Pons et les Parthenay, ses nobles protecteurs, Bernard fut un des premiers fidèles de l'assemblée protestante de Saintonge. Cette petite Église fut turbulente et séditieuse au premier chef. L'édit de i559 punissait de mort le crime d'hérésie. En i5Ô2, le parlement de Bordeaux en ordonna l'exécution dans son ressort, et l'Église de Saintonge eut ses martyrs. Elle les vengea bien quand, devenue maîtresse de Saintes, elle y célébra une orgie de pillages et de massacres. Les catholiques, maîtres à leur tour, usèrent de représailles. C'est peine perdue de chercher l'innocence dans l'un ou l'autre camp de la guerre sainte.
Bernard, qui n'eut point de part dans les violences, obtint du duc de Montmorency une sauvegarde, et l'atelier du potier fut déclaré lieu de franchise. Mais le parlement de Bordeaux passa outre, et l'artisan, saisi de nuit, fut conduit à la prison de Bordeaux pendant que le peuple brisait les portes de son atelier, sans y rien voler ni détruire. Le connétable, pour tirer de prison le potier, lui fit donner le brevet « d'inventeur des rustiques figulines du roi ». Ce titre, en attachant l'artiste au roi, le faisait échapper à la juridiction du parlement de Bordeaux ( 1 563) .
En cette même année 1 563 , Bernard fit imprimer à la Rochelle un curieux petit livre qu'il avait sans doute composé pendant les troubles. C'est la « Recepte véritable ». Il cherche, dit-il en commençant, un lieu de refuge et de délectation pour les justes persécutés. Il rêve un jardin où les saints vivront en bergers. Il n'est, dans sa pensée, plus doux et plus nobles soins que de cultiver la terre et élever le bétail. Il expose ses idées sur les engrais qui rendent à la terre les sucs dont elle a nourri les plantes. Il veut sagement qu'on recueille l'eau des fumiers, et il enseigne le moyen de construire une fosse à cet effet. Il a pour les arbres un amour de sage; il veut qu'on les taille sans les offenser; il s'indigne des coupes pratiquées dans les forêts sans discernement ni mesure ; puis, discourant à l'aventure des choses naturelles, il en vient à la formation des pierres qu'il croit
incessante et perpétuelle dans le sein de la terre, aux fontaines qu'il sait alimentées par les pluies, aux cristaux et aux métaux, et sur chaque sujet il exprime les idées les plus ingénieuses. Il revient ensuite à son jardin, qu'il décrit avec amour et qu'il compte bien élever un jour avec ses cabinets de verdure et ses grottes émaillées. Puis il raconte en apôtre, plutôt qu'en chroniqueur, les actes de l'Église réformée de Saintes et, peu confiant dans la paix d'Amboise, il dédie à ses coréligionnaires le plan d'une forteresse qu'il a, dit-il, imaginée à l'instar de la coquille du pourpre (murex). Cette ville-coquille, qui n'exista jamais que dans l'esprit de son inventeur, n'eût point résisté à tous les assauts; mais Palissy, dont la sagacité est prodigieuse, s'avisa, dans son ignorance, des points les plus importants de l'art des fortifications (i).
En 1564, Catherine de Médicis vint montrer aux populations
(i) J'ai consulté sur ce sujet un très savant officier d'état-major qui a bien voulu me communiquer la note suivante :
« Je crois la « recepte » peu efficace. Une ville pareille, outre quelle eût été fort désagréable à habiter à cause du manque de communications, du manque d'air et de l'affreux ennui que son dédale eût causé à tout le monde, aurait été, je crois, aisément prise par un ingénieur militaire du temps; il y en avait de très habiles.
« Vous pensez bien qu'un ingénieur n'eût pas fait la sottise de suivre dans son attaque la spirale de la rue unique de cette ville-escargot. Il eût, n'en déplaise à Palissy, fait brèche à l'enceinte malgré les murs de refend sur lesquels compte tant notre inventeur.
« Les escarpes casematées actuelles sont à peu près analogues à ce que propose Palissy pour l'enceinte de sa forteresse, elles n'en sont pas moins ruinées facilement à distance, même lorsqu'elles sont couvertes d'un massif de terre qui ne permet de les atteindre qu'indirectement. Une fois la brèche faite, l'assaillant, gagnant à droite et à gauche, eût occupé le bord de% la rue sur un certain espace et, partant de là, soit à l'aide d'une galerie souterraine, soit à l'aide d'un passage couvert, toutes choses déjà en usage pour le passage d'un fossé dans la fortification du temps, eût aisément traversé la rue et échappé aux Manquements de ses angles. Il eût pu même, en s'étendant suffisamment à droite et à gauche, tourner ces batteries flanquantes et s'en emparer. Il passait alors la rue à découvert.
a Cette méthode l'eût mené droit à la place centrale, qu'il eût été bien sot de vouloir envahir, comme le pense Palissy, par une galerie de mine, afin de se faire prendre comme un lapin dans une bourse de fureteur. La méthode d'attaque précédente le rendait maître d'un côté de l'enceinte de la place, et je crois que dès lors la résistance n'eût pas été longue. Ceci posé, je dois dire, à la louange de Palissy, que son projet met en lumière deux points importants de l'art de fortifier, le tianquement des points que l'ennemi peut aborder et l'organisation intérieure des retranchements qui permet de prolonger la défense, quand les défenseurs sont, animés par le fanatisme patriotique ou autre (Sarragosse, Pueblaj. »
agitées le jeune roi Charles IX. Elle passa quelques jours a Saintes. Bernard lui présenta ses émaux et un devis de la grotte qu'il éleva plus tard dans le jardin des Tuileries. Mandé à Paris par la reine mère, en 1 566, il quitta Saintes pour n'y plus revenir. Il laissait en Saintonge des amis dévoués, les chers souvenirs de sa jeunesse, de ses travaux, de ses peines, le meilleur de son âme.
Il eut aux Tuileries un atelier et des fours et parfois Catherine venait, en fille des Médicis, voir l'artisan à l'œuvre (i). Les Parisiens disaient pour le désigner : C'est maître Bernard des Tuileries. Les plats, les coupes, les aiguières qu'il fit dans son royal atelier sont composés et émaillés avec moins de soin et d'amour que les premiers. Peu à peu il changea de goût et quitta les lézards et les grenouilles pour les nymphes et les déesses. L'air du lieu fit ce changement;
non omnes arbusta juvant humilesque myricae.
Dans cette nouvelle manière, il emprunta des motifs de déco-
(i) « Au mois de septembre 1 85 5, au fond d'une tranchée pratiquée dans le jardin des Tuileries pour la recherche d'une conduite d'eau, ont été trouvés divers débris de poteries émaillées avec figures en relie'f, et, parmi ces débris, un grand morceau du plat de Palissy, connu sous le nom de Plat du baptême, à cause du sujet qui y est représenté. Comme le fragment exhumé est celui d'une épreuve gâtée pendant la cuisson et évidemment jetée au rebut, il paraît que Palissy avait son officine, « son œuvre » au lieu même où la découverte a été effectuée, c'est-àdire à une courte distance, au sud-est, de l'emplacement aujourd'hui occupé par le petit bassin méridional.
« Si Palissy avait son atelier dans le jardin des Tuileries, ses fours du moins étaient ailleurs. Une découverte des plus inattendues nous en a donné la certitude. En effet, lorsqu'au mois de juillet i865, on fouillait pour asseoir les fondements de la nouvelle salle des Etats, on rencontra en contrebas du sol deux fours à
poterie, dont la plus grande partie était assez bien conservée Dans le dessein
d'obtenir le plan complet d'un des fours, dont l'extrémité était engagée dans la berge de la tranchée, nous fîmes exécuter un déblai, à la suite duquel apparut l'entrée des deux foyers qui n'avaient jamais été comblés. L'un d'eux... contenait de ces manchons ou galettes que Palissy passe pour avoir inventées et qui servent à la cuisson des pièces fines; des morceaux de grès céramique et des carreaux rouges d'une finesse de pâte remarquable ; des fragments de ces poteries émaillées, si connues, qui ont fait la célébrité du maître; des empreintes d'ornements discoïdes et en pointes de diamant; enfin les moules, malheureusement endommagés, de figures de haut relief, dont deux sont décrits par Palissy lui-même dans le Devis d'une grotte... Le nu a été moulé sur cadavre, et les étoffes l'ont également été sur nature. » Topographie historique du vieux Paris, par feu A. Berty, continuée par H. Legrand. Paris, Impr. impér., 1 868. In-40, p. 45-46.
ration aux gemmes antiques, à maître Roux, à Primatice, à Cellini. Il semble avoir eu l'habile orfèvre Briot tour à tour pour rival et pour associé.
Ce fut son temps, non de richesse, car il resta besogneux, mais d'honneur. C'est le moment de le peindre. Par bonheur, une peinture sur vélin, conservée au musée de Cluny, nous le montre en cette saison de la vie qui rappelle l'automne et les belles vendanges; l'artiste, pour expliquer le crâne chauve et le front ridé du modèle a inscrit au bas de son ouvrage cette maxime :
« NULLE NATURÊ^NE PEUT PRODUIRE SON FRUIT SANS ESTREME TRAVAIL, VOIRE ET DOULEUR. »
(f PALISSY. »
La face, terminée par une barbe en pointe, est longue, émaciée et grave. L'œil est vif et les traits grands. C'est la figure d'une âme forte. Le potier y porte une fraise dont les tuyaux sont brodés d'or ; il est en costume de cour. C'est bien un ouvrier, mais c'est un maître; c'est « honorable homme maistre Bernard », comme le qualifie un acte en date de i56o (i).
Familier de la cour, maître Bernard échappa au massacre de la Saint-Barthélemy. Catherine, qui fit avertir Jean Goujon de ne pas sortir de chez lui, âonna peut-être à Palissy un avis semblable. « Elle ne fut jamais chiche à l'endroit des sçavants », dit Brantôme. Mais Palissy, accablé de douleur, éteignit ses fourneaux et se retira dans les Ardennes, auprès du duc de Bouillon qui accueillait les calvinistes. Ce voyage lui donna lieu de faire d'utiles observations. Il revint à Paris avec la paix.
Dans le carême de ibjb, il annonça par des affiches collées sur les murs, qu'il donnerait des leçons sur divers faits de nature. Des médecins, des chirurgiens et, parmi ceux-ci, Ambroise Paré, des mathématiciens, des curieux assistèrent à ces leçons, dans lesquelles maître Bernard produisit une quantité incroyable d'idées neuves. Il montrait, comme preuves de son dire, les objets qu'il gardait étiquetés dans son cabinet : « mesches pendantes », c'est à dire stalactites, feuillets de talc et d'ardoise, minerais de cuivre, d'or et d'argent, pierres coquillières, bois pétrifiés, co-
(i) La date est peu lisible, dit M. B. Fillon, qui a publié ce document dans les Lettres écrites de la Vendée.
quilles fossiles, et cette pierre qu'il disait être une tête d'homme pétrifiée et qu'il légua la veille de sa mort à Pierre de l'Es» toille.
Ces leçons, qui furent continuées jusqu'en 1584 (1), n'étaient pas gratuites. On payait un écu à la porte. C'était, dit Palissy, pour écarter les gens ignorants et frivoles. Le moyen n'était pas des mieux choisis et Ton peut croire que le bonhomme qui avait tant souffert par manque d'argent et qui restait pauvre, fut content d'embourser un salaire bien gagné. Il était bien juste que la science qu'il avait apprise « avec les dents » donnât au moins du pain à sa vieillesse. Par contre, il promit quatre écus à qui le pourrait démentir. Cela est un peu forain, mais fut fait en toute candeur. Au reste nous savons que les « doctisimes médecins » qui firent seller leur mule pour l'aller entendre ne perdirent pas leur écu, car nous possédons la substance de ses leçons dans les Discours admirables de la nature, des eaux, etc., qu'il publia en i58o, livre plein d'observations fécondes, d'applications ingénieuses, de théories nouvelles, d'aperçus profonds. Il y traite des eaux, fleuves et fontaines, des métaux, des drogues, des glaces, des sels, des pierres, des argiles, de la marne et de l'art de terre (2). C'est à ce dernier sujet qu'il raconta avec une simplicité puissante toute la peine qu'il eut à trouver l'émail. Il parla de son art sans révéler son secret. On l'en a blâmé, sans songer que tous les ateliers avaient alors leur secret que les ouvriers gardaient sous peine de mort. A Venise, les statuts de l'inquisition d'État disposaient : « Si quelque ouvrier ou artiste transporte son art en pays étranger, il lui sera envoyé l'ordre de revenir. S'il n'obéit pas, on mettra en prison les personnes qui lui appartiennent de plus près, afin de le déterminer à l'obéissance. S'il s'obstine à demeurer à l'étranger, on chargera quelque émissaire de le tuer » (3).
Il indiqua la substance de ses émaux, gardant, pour tout se-
(1) La Croix du Maine dit à la date de 1584 : « Il fait des leçons de sa science et profession. »
(2) Cf. Éléments de Géologie, par Ch. Lyell, 1839, t. 1er, p. 32. Histoire de la Physique et de la Chimie, par F. Hoefer, 1872, p. 392 et suiv.
(3) Cf. Aug Cochin, loc. cit., p. 278.
cret, Fart de les doser. Il disait avec raison que ce secret, n'intéressant pas le bonheur public, pouvait être gardé sans blâme. Mais quand il a une idée qu'il croit utile, avec quel empressement il la donne en paroles et par. écrit ! Les discours admirables en sont pleins. On est confondu de tout ce que le potier a découvert en physique, en chimie, en géologie, c'est-à-dire dans des sciences qui alors n'existaient pas même de nom. Il connut que l'eau augmente de volume par la chaleur et soupçonna le principe de la dilatation; il vit que les sources étaient dues aux infiltrations pluviales; il observa que les eaux tendent constamment à remonter au niveau de leur source et en induisit une méthode rationnelle pour le forage des puits artésiens; il eut une idée de la pesanteur de l'air; il affirma que les métaux sont immuables, ce qui est vrai, comme il l'entend, c'est-à-dire en ce sens que tel métal ne peut se transmuer en tel autre ; il émit sur la formation des glaces dans les rivières une théorie qu'on peut soutenir encore aujourd'hui ; il donna une explication de l'arc-en-ciel si heureuse, qu'elle appelle la théorie moderne de la décomposition de la lumière; il fit des expériences sur le salpêtre qui sont le principe de la science des cristaux; il eut une idée confuse, mais obstinée de l'attraction; il indiqua l'action des oxydes métalliques dans la coloration des pierres; il expliqua les densités diverses des formations calcaires; il fonda la géologie sur des observations d'une immuable certitude, étudia l'action de la mer sur les côtes et connut la vraie origine des coquillages pétrifiés. « Ils ont été, dit-il, engendrez sur le lieu mesme, pendant que les rochers n'estoyent que de l'eau et de la vase, lesquels depuis ont esté pétrifiez avec les dits poissons » (i).
Ce n'est pas par la lecture qu'il se fit une si juste et profonde idée des choses. 11 lisait peu. Hors les « Psaumes » qui furent son livre de chevet, il ne semble bien connaître que « Polyphile » et n'estimer que Vitruve. Il nomme sur ouï dire Gébert,
(i) Léonard de Vinci avait dit:
« Les coquilles que l'on trouve entassées dans différentes couches ont nécessairement vécu dans le même endroit que la mer occupait... Ce qui était le fond de la mer est devenu le sommet des montagnes. »
Mais Bernard n'avait pas lu le manuscrit de Léonard.
« le Roman de la Rose » et Paracelse. Il cite « un livre imprimé qui parle de Paracelse », un « petit livre de l'excellence et utilité du sel », un livre de Cardan « qui traite des coquilles » et a quelque livre ancien » qui dit que le plâtre est mortel. Mais il se soucie peu, en somme, de tout ce que les autres ont mis sur le papier. Il observe et raisonne. « J'étais là, j'ai vu... » Cela seul compte pour lui.
M. L'Hermite, bourgeois de la Rochelle, lui donne des coquilles; Pierre Goy, échevin de Saintes, lui montre des pierres singulières; M. Babaud, avocat, lui fait voir des pierres de hérisson; M. Julles, parisien, lui parle d'un homme pétrifié; Maître Choysnin et l'écolier Milon visitent avec lui les carrières Saint- Marceau. Voilà ses auteurs. Il les nomme avec exactitude et se plaît à les citer. Sa mémoire est sans faute à leur égard.
Cet ignorant a compris, deviné, pressenti autant et plus qu'aucun savant. Comment s'étonner ensuite qu'il tienne à ses idées? Elles lui sont chères, il les exprime avec assurance, non pas une fois, mais vingt et cent fois, de vive voix ; il les couche par écrit, bien qu'il ne soit nullement l'homme des livres. Il les défend avec opiniâtreté et met tous les savants au défi de le contredire. Il appelle les curieux, il les attend en son logis, tous les jours, à toute heure. Il semblait craindre que, faute de disciples, ses plus fécondes découvertes ne tombassent en oubli et fussent perdues. C'est, en effet, ce qui arriva (i). Mais s'il appelait les disciples par
(i) Palissy fut méconnu pendant tout le xvne siècle. Fontenelle, qui avait de solides connaissances dans les sciences, vit avec joie les idées du vieil ouvrier remises en honneur. « Un potier de terre, qui ne savait ni latin ni grec, écrivit-il en 1720, fut le premier, vers la fin du xvie siècle, qui osa dire dans Paris et à la face de tous les docteurs, que les coquilles fossiles étaient de véritables coquilles, déposées autrefois par la mer dans les lieux où elle se trouvait alors; que des animaux, et surtout des poissons, avaient donné aux pierres figurées toutes leurs différentes figures, etc., et il défia hardiment toute l'école d'Aristote d'attaquer ses preuves. C'est Bernard Palissy, Saintongeois, aussi grand physicien que la nature seule en puisse former. Cependant, son système a dormi pendant près de deux cents ans, et le nom même de l'auteur est presque mort. Enfin, les idées de Palissy se sont réveillées dans l'esprit de plusieurs savants. Elles ont eu la fortune qu'elles méritaient. » (Histoire de l'Académie des sciences.)
Bufton, Réaumur, Cuvier ajoutèrent à ces louanges. Voltaire, au contraire, traita avec beaucoup de mépris l'inventeur des rustiques figulines, qu'il connaissait fort peu. Voltaire, on le sait, s'imaginait que les coquilles fossiles étaient des coquilles de pèlerins, et il ne pardonnait pas à Palissy d'avoir pensé autrement.
l'autorité de son expérience et la puissance de son esprit, il les repoussait par la roideur de son caractère. Il a fait passer dans ses traités, qui sont en dialogue, Tâpreté de son âme endurcie par le travail. Là, parlant sous le nom de Pratique et répondant à Théorique, qui est une espèce de docteur grave, lent, épais, niais et finalement d'humeur accommodante, il se réjouit de donner et de recevoir de bonnes grosses gourmades, dans lesquelles il a f naturellement le dernier. C'est plaisir d'entendre ces aménités d'artisan : « Véritablement tu as un pauvre jugement — je ne vis onques homme de si dure cervelle que toi — je t'assure que je ne connus onques une si grande bête que toi. »
Mais écoutez encore et vous entendrez un langage franc, coloré, parfois enjoué, puis grave, puis pathétique, et reflétant dans sa diversité la grandeur naïve de l'âme de Bernard Palissy.
Pendant qu'il enseignait, la Ligue était formée. Elle souleva le populaire qui se manifesta, comme de coutume, par la violence et la stupidité. Nombre de huguenots et quelques catholiques furent molestés. Bernard, parvenu au terme de la vieillesse, ne put cette fois s'enfuir. Il fut jeté à la Bastille. Un des Seize, ancien ministre des réformés, Mathieu de Launay, qu'animait le zèle terrible des apostats, pressait le supplice du vieillard. Le duc de Mayenne empêcha ce martyre. Mais Palissy resta à la Bastille (i).
(i) D'Aubigné, qui avait l'imagination héroïque, inventa une visite de Henri III à Palissy prisonnier. Il la raconta une fois avec d'assez longs discours qu'il abrégea l'autre fois. Voici les deux morceaux. Le premier est tiré de la Confession de Sancy, le second de Y Histoire universelle : « Mais sans compter les hardiesses de ceux qui en font profession, que direz-vous du pauvre potier M. Bernard à qui le même roy (Henri III) parla un jour en cette sorte : « Mon bonhomme, il y a quarante-cinq ans que vous êtes au service de la reine, ma mère, et de moi ; nous avons enduré que vous ayez vécu .en votre religion, parmi les feux et les massacres; maintenant je suis tellement pressé par ceux de Guise et mon peuple, qu'il m'a fallu malgré moi mettre en prison deux pauvres femmes et vous; elles seront demain brûlées et vous aussi, si vous ne vous convertissez. (Ce sont les Foucaudes dont il veut parler. Voir sur l'invraisemblance de ce discours l'excellente critique de M. L. Audiat, p. 447 et suiv.) « Sire, répond Bernard, le comte de Maulevrier vint hier de votre part pour promettre la vie à ces deux sœurs, si elles voulaient vous donner chacune une nuict. Elles ont répondu qu'encore elles seroient martyres de leur honneur comme de celui de leur Dieu. Vous m'avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moi ; moi aussi j'ai pitié de vous qui avez prononcé ces mots : J'y suis contraint. Ce n'est pas parler en roi. Ces filles et moi, qui avons part au royaume des cieux, nous vous apprendrons ce langage royal :
Il y mourut pendant le siège de Paris. Pierre de l'Estoille, grand audiencier de la Chancellerie, qui tenait un journal de tout ce qui se passait à Paris, écrivit à la date de i 590 :
« En ce mesme an mourust aux cachots de la Bastille de Bussi maître Bernard-Palissy, prisonnier pour la religion, aagé de quatrevingts ans; et mourust de misère, nécessité et mauvais traitements; et avec lui trois autres pauvres femmes détenues prisonnière pour la mesme cause de religion, que la faim et la vermine étranglèrent.
« Ce bon homme au mourant me laissa une pierre qu'il appeloit sa pierre philosophale, qu'il asseuroit estre une teste de mort que la longueur du temps avoit convertie en pierre, avec une autre qui lui servoit à travailler en ses ouvrages : lesquelles deux pierres sont en mon cabinet, que j'aime et. garde soigneusement en mémoire de ce bon vieillard, que j'ai aimé et soulagé en sa nécessité, non comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ay peu.
« La tante de ce bon homme (ij, qui m'apporta lesdites pierres,
Que les guizards, tout votre peuple ni vous ne sauriez contraindre un potier à fléchir le genou devant des statues, parce que je sais mourir! » (Sancy, chap. vu). Voici l'autre version :
« Launai, autrefois ministre, maintenant un des Seize, sollicitoit qu'on menât au spectacle public le vieux Bernard, premier inventeur de poteries excellentes; mais le duc (Mayenne) fit prolonger son procès, et l'âge de quatre-vingt-dix ans qu'il avoit en fit l'office à la Bastille. Encore ne puis-je laisser aller ce personnage sans vous dire comment le roi dernier mort lui ayant dit : « Mon bonhomme, si vous ne vous accommodez pour le fait de la religion, je suis contraint de vous laisser entre les mains de mes ennemis. » La réponse fut : « Sire, j'étois bien tout prêt de donner ma vie pour la gloire de Dieu; si c'eût été avec quelque regret, certes il seroit éteint en ayant ouï prononcer à mon grand roi : Je suis contraint. C'est que vous et ceux qui vous contraignent ne pourrez jamais sur moi, parce que je sais mourir ! {Hist.univ. I, 3, an 1589.)
(1) Cette tante, qui était probablement fort vieille, nous est tout à fait inconnue.
Les comptes des dépenses faites par ordre de la Reine Mère pour les Tuileries (Bibl. nat. sup. fr., 1921), portent : « Paiement faict... à Bernard, Nicolas et Mathurin Palissis..., etc. » On ne sait si Nicolas et Mathurin étaient les fils de Bernard, mais cela serait assez croyable.
Les héritiers du grand Bernard continuèrent son art et firent, au milieu de beaucoup de pièces médiocres, quelques morceaux dignes du maître. , Il faut leur rendre beaucoup de bassins attribués à Bernard, notamment la Sibylle de Cumes, la Force et la Prudence, qui sont au Louvre. C'est à eux qu'on doit attribuer également les statuettes telles que le Tambour, Y Homme au panier, la Femme à la bouteille, le Capitaine Fracasse, Y Arquebusier. Ces figurines furent à la mode sous Henri IV et sous Louis XIII.
y estant retournée le lendemain voir comme il se portoit, trouva qu'il estoit mort, et lui dit Bussi que si elle le vouloit voir, qu'elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où il l'avoit fait traisner comme un chien qu'il estoit » (i).
Ainsi finit cette vie si pleine, si pure et si grave. Nous admirons trop Palissy pour le plaindre : on ne plaint point les martyrs. Bernard Palissy vécut comme un bon ouvrier, il mourut comme un saint. Peut-on mieux vivre et mieux mourir? Quelque idée qu'on se fasse de ce qui est bon et beau, il faut se dire que la vie la meilleure est celle dans laquelle les plus grandes énergies furent pleinement exercées. A ce compte, la vie de Bernard Palissy, écoulée dans la pauvreté et achevée dans l'humiliation et les supplices, mais pleine d'œuvres, fut une belle, une heureuse vie.
En réimprimant les œuvres de Palissy, qui manquaient, nous croyons être utile aux hommes de science, d'art et de lettres. L'esprit de Palissy était tellement étendu qu'il n'y a guère d'homme pensant qui ne doive s'intéresser à ses écrits. Nous avons reproduit fidèlement le texte de notre auteur, d'après les éditions publiées de son vivant ; il n'y en a qu'une de chaque ouvrage. Nous avons respecté son texte avec la fidélité due. Quelques signes de ponctuation, quelques accents, discrètement ajoutés au besoin et la distinction faite entre les i et les y, entre les u et les v, nous ont suffi pour donner un texte aisément lisible, bien que fidèle. C'est un devoir, comme Ta dit M. Littré, d'employer tous les moyens graphiques dont on dispose pour rendre facile la lecture des textes qu'on publie. M. Raphaël Borghi de Neufmoulin a bien voulu se charger de l'établissement de notre texte. Qu'il reçoive tous nos remerciements.
Voici la description bibliographique des deux volumes dont nous avons suivi le texte :
i°. Recepte véritable, par laquelle tous les hommes de France
(i) Mémoires de Pierre de l'Estoille. Coll. Petitot, série, t. 46, p. 11 5.
pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs thrésors : Item ceux qui n'ont jamais eu cognoissance des lettres, pourront apprendre une philosophie nécessaire à tous les habitans de la terre: Item en ce livre est contenu le dessin d'un jardin • autant délectable et d'utile invention, qu'il en fut onques veu. Item le dessein et ordonnance dhine ville de forteresse, la plus imprenable qu'homme ouyt jamais parler ; composé par maistre Bernard Palissy ; ouvrier de terre, et inventeur des rustiques figu- Unes du Roy, et de Monseigneur le duc de Montmorancy, pair et connestable de France, demeurant en la ville de Xaintes. A. La Rochelle de l'imprimerie de Barthélémy Berton, petit in~4ù. Le titre porte, comme marque, un médaillon représentant un jeune génie ayant des ailes à la main gauche et une pierre à la droite, avec cette devise en exergue : povreté empêche les bons espritz de parvenir. — Quelques exemplaires portent la date de i 564.
20 Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, tant naturelles qu'artificielles, des métaux, des sels et salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux, avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles; plus un traité de la marne, fort utile et nécessaire à ceux qui se mellent de l'agriculture; le tout dressé par dialogues, ès quels sont introduits la théorie et la pratique. Paris, Martin le jeune, à l'enseigne du Serpent, i58o, petit in-8°.
Il existe à la Bibliothèque nationale (1) un résumé manuscrit du précédent ouvrage. Le rédacteur emploie la forme « il dit » et reproduit assez fidèlement les termes de l'imprimé. Ce manuscrit, in- folio, de 1 14 pages, est intitulé : Extraict de M. Bernard Palissy, inventeur des rustiques figullines du Roy et de la Reyne, sa mère, touchant la nature des eaux, fontaines, mectaulx, sel$, sallines, pierres, terres, feux et esmaulx. A la fin on lit : escript le quatorzième septembre mvclxxxiiii. Ce manuscrit provient des bibliothèques de Seguier et de Coislin. Il fut légué par Henri Du Cambout, duc de Coislin, évêque de Metz, au monastère de Saint-Germain des Prés, en 1732.
(1) Bibl. nat. F. Fr. 1902. Ane. F. S' Germain, 1644.
Les deux traités de Bernard Palissy ont été plusieurs fois réimprimés.
i°. En 1 636, la « recepte véritable » et le « Discours admirable » furent réunis sous ce titre qui est du fait de l'imprimeur : « le Moyen de devenir riche, et la manière véritable par la- » quelle tous les hommes de la France pourront apprendre à » multiplier leurs thrésors et possessions ; avec plusieurs autres » excellents secrets des choses naturelles, desquels jusques à » présent Von n'a ouï. Paris, Robert Fouet, libraire. iô36. » Le second volume est intitulé : « Seconde partie du Moyen de » devenir riche, contenant les Discours admirables de la nature » des eaux et fontaines, etc., par Me Bernard Palissy, inven- » teur des rustiques jigulines du Roy. » Cette réimpression est infidèle.
2°. Œuvres de Bernard Palissy avec des notes de Faujas de Saint-Fond et Gobet. Paris, 1777, in-40. Cette édition contient, outre la « recepte » et le « discours », un petit traité intitulé Déclaration des abus et ignorance des médecins, œuvre très utile et proufitable à un chacun studieux et curieux de sa santé, composée par Pierre Braillier, marchand apothicaire de Lyon; pour réponse contre Lisset Benancio, médecin. Ce mince traité n'est pas et ne peut pas être de Palissy. MM. Cap et Audiat Font amplement démontré.
3°. Œuvres de Bernard Palissy. Édition conforme aux textes originaux imprimés du vivant de l'auteur. Avec des notes et une notice historique , par P. A. Cap. Paris, 1844, in-i8. Cette édition, dont le texte a. été bien collationné, est devenue très rare.
Je termine cette révision bibliographique par la description d'un opuscule qui paraît pour la première fois dans une édition des œuvres complètes de Bernard Palissy.
Devis d'une grotte pour la Royne, mère du Roy. Manuscrit de g pages in-40. Ce manuscrit, qu'on peut croire de la main même de Palissy, a été découvert à la Rochelle par M. Benjamin Fillon. Il a été publié, dans les Lettres écrites de la Vendée, par le célèbre érudit de l'Ouest, et dans la Topographie du vieux Paris, région du Louvre, par A. Berty et H. Legrand.
Des rares documents qui nous restent touchant Bernard Palissy, un seul porte sa signature. Cest un reçu de cent livres donné à Saintes, par « Bernard Pallizis, architecteur et ynvanteur des grotes figulines de Monseigneur le Connestable », le ier février 1564. Cette pièce a été découverte par M. Ulysse Robert parmi les quittances conservées à la Bibliothèque nationale et publiée, en 1876, dans les Nouvelles Archives de Fart français, avec des notes de M. Anatole de Montaiglon. Voici la signature de Palissy, telle qu'elle a été apposée sur cet acte :
Le manuscrit du devis de la grotte des Tuileries, découvert par M. B. Fillon, est considéré comme autographe de Bernard Palissy; il a été catalogué comme tel, par mon ami Étienne Charavay, dans le tome I de son Inventaire des autographes et des documents historiques composant la collection de M. Benjamin Fillon (n° 7). M. Jules Cousin l'a acquis pour la bibliothèque de l'hôtel Carnavalet.