‹ Les œuvres de Bernard PalissyChapitre 21 sur 33 · DES SELS DIVERS · texte numérisé non relu

DES SELS DIVERS

PRACTIQUE

J'avois bien pensé qu'après l'or potable et le mitridat, je te parlerois des sels : mais toi-mesme m'as interrompu, eh me reprochant la dispute que j'avois euë" autresfois des glaces. Or venons donc en propos : Car je te veux montrer qu'il n'est nulle chose sans sel. Si tu es homme d'esprit (comme je t'estime) tu connoistras plusieurs secrets en parlant desdits sels qui te pourront mieux asseurer de l'impossibilité de la génération des métaux : et ce d'autant que les sels servent beaucoup à ceux qui se meslent d'adultérer, augmenter et sophistiquer les métaux.

Et comment? tu dis des sels, comme s'il y en avoit de: plusieurs sortes.

PRACTIQUE

Je te dy qu'il y en a un si grand nombre qu'il est impossible à nul homme de les pouvoir nommer, et te dis davantage, qu'il n'y a nulle chose en ce monde, qu'il n'y aye du sel, soit en l'homme, la beste, les arbres, plantes ou autres espèces de végétatif : voire mesme és métaux : et di encores plus, que nulles choses végétatives ne pourroient végéter sans l'action du sel, qui est és semences; qui plus est, si le sel estoit osté du corps de l'homme, il tomberoit en poudre en moins d'un clin d'œil. Si le sel estoit séparé des pierres qui sont és bâtiments, elles tomberoyent soudain en poudre. Si le sel estoit extrait des poutres, solives et chevrons, le tout tomberoit en poudre. Autant en di-je du fer, de l'acier, de l'or, de l'argent et de tous métaux. Qui me demanderoit combien il y a diverses espèces sels, je respondrois qu'il y en a autant que de diverses espèces de saveurs et senteurs.

THÉORIQUE

Si tu veux que je croye ce que tu dis, nommes en donc quelques unes.

PRACTIQUE

La coperose est un sel, le nitre est un sel, le vitriol est un sel, l'alun est sel, le bourras est sel, le sucre est sel, le sublimé, le salpestre, le sel gemme, le salicor, le tartre, le sel armoniac, tout cela sont sels divers. Si je les voulois nommer tous, je n'aurois jamais fait. Le sel que les alchimistes appellent salis alkali , est extrait d'une herbe qui croit és marez salans des isles de Xaintonge. Le sel de Tartare n'est autre chose que le sel des raisins, qui donne goust et saveur au vin, et empesche la putréfaction d'iceluy, partant je dis encores que la saveur de toutes choses est par

le sel, lequel mesmes a causé la végétation, perfection, maturité et la totalle bonté de la chose alimentaire. Et combien qu'il y ait beaucoup d'arbres et cTespèces de végétatifs, desquels le sel est plus fixe et de plus dure dissolution que celuy de la vigne et du salicor : si est ce qu'il y en a en tous les arbres et plantes, je di autant ou peu s'en faut qu'aux susdites. Et autrement plusieurs espèces de cendres ne vaudroyent rien à blanchir le linge ; en Teffect desdites cendres, tu peux connoistre qu'il y a du sel en toutes choses. Et ne faut que tu penses que les cendres ayent pouvoir de blanchir sinon par la vertu du sel, autrement elles pourroyent servir plusieurs fois. Mais d'autant que le sel qui est dedans lesdites cendres, se vient à dissoudre en l'eau que l'on met dans le cuvier, il passe au travers du linge, et par sa vertu et acuité, ou mordication, les ordures du linge sont dissipées, mollifiées et emmenées en bas avecques l'eau, laquelle après se nomme lexive, à cause qu'en icelle demeuré le sel qui estoit aux cendres, estant dissout par Faction de l'eau, et les cendres estant ainsi dessalées n'ont aucune vertu de plus blanchir le linge, et on les jette comme inutiles. Autre exemple : Quand les salpestreux font attraction du salpestre qui est en terre, ils le font par une telle manière que la lexive, et quand ils ont tiré le salpestre, les cendres et la terre duquel ils ont extrait le sel, sont inutiles : par ce que le sel qui causoit l'opération n'y est plus. Si tu n'as assez d'exemples pour croire qu';l y a du sel en tous les bois et plantes, considère les tanneurs de cuirs, il prennent de l'escorce de chesne? et l'ayant seichée et pulvérisée, ils la meslent entre les cuirs qu'ils font tanner dans un certain réceptacle : et quand le cuir a demeuré le temps préordonné parmy ladite escorce, le tanneur prend son cuir et jette l'escorce hors, comme chose inutile : vray est qu'és lieux où le bois est cher, l'on fait des mottes de ladite escorce, en forme de fromage, lesquelles

on fait sécher pour les brusler à faute de bois : mais les cendres n'en valent rien : à cause que le sel est en dehors. Ne peux-tu pas connoistre par là que ce n'est pas l'escorce qui a endurcy et tanné le cuir, mais que c'est le sel qui estoit en icelle? Car autrement l'escorce pourroit servir plusieurs fois : mais d'autant que le sel est dissout, il s'est mis dedans le cuir, à cause de son humidité et en a fait attraction, pour servir à soy mesmes. Il faut que tu noues qu'en toutes espèces de bois le sel est presque tout à l'escorce : aussi le bois sans escorce ne produit jamais bonnes cendres. Monsieur Sifly, médecin du Duc de Montpensier, me montra quelquefois une verge de balsamum ou de canelle, la quelle contenoit environ quatre pieds en longueur et en grosseur un pouce ou environ : il me fit gouster de l'escorce qui avoit saveur naturelle de fine canelle : mais quant au reste du bois, il n'avoit non plus de saveur qu'une pierre. Voilà pourquoy les tanneurs ne se servent que de l'escorce : par ce que le sel y est, autrement le surplus du bois estant pulvérisé pourroit aussi bien servir que l'escorce. Et en continuant mes preuves, qu'il y a du sel en toutes choses : Les Egyptiens avoyent coustume de saler les corps de leurs Roys et Princes, ce que nous appelons embaumer. Les histoires disent qu'ils les embaumoyent de nitre et d'espiceries aromatiques. Il te faut noter que le nitre est un sel conservatif, et qui empesche la putréfaction : toutesfois il n'eust sçeu empescher la putréfaction par tant de mil années, n'eust esté lesdites espiceries aromatiques, desquelles le sel a causé l'incorruption desdits corps, qui en estoyent embaumez. Et outre, la chair desdits corps est appellée mommye, à cause desdites espiceries, dont ils estoyent poudrez. Les Princes Égyptiens gardent ladite mommye pour leur servir en leurs maladies. Je croiray plustost qu'une telle manducation seroit plus utile que l'or potable. Quelques modernes ont voulu imiter les anciens,

voulants faire de la mommye de quelques pendus ou décapitez : Mais qui la mettroit un peu tremper, on la feroit retourner en puante charogne : par ce quelle n'a pas esté confine d'espiceries ayant telle vertu que celle des anciens Egyptiens. Aussi dit on communément que les odeurs et ubarbes, gommes et espiceries aromatiques, sont toutes adultérées au paravant quelles soyent venues jusques à nous. Et le sel commun n'a pas la vertu de conserver comme les aromatiques qui viennent de l'Arabie heureuse et autres pays chauds. Et par ce que nostre propos est de prouver qu'il y a du sel en toutes choses, je mettray ce poinct en avant, qui est que Ton peut faire du verre de toutes cendres : combien que les unes sont plus dures à la fonte que non pas les autres : et s'il n'y avoit du sel és bois et és herbes, il seroit impossible d'en pouvoir faire verre.

C'est assez prouvé qu'il y a du sel en toutes choses : parlons de leurs vertus, qui sont si grandes que nul homme ne les connut jamais parfaictement. Le sel blanchist toutes choses : le sel endurcist toutes choses : il conserve toutes choses : il donne saveur à toutes choses ; c'est un mastic qui lie et mastique toutes choses : il rassemble et lie les matières minérales : et de plusieurs milliers de pièces il en fait une masse. Le sel donne son à toutes choses : sans le sel nul métal ne rendroit sa voix. Le sel resjouyst les humains : il blanchist la chair, donnant beauté aux créatures raisonnables : il entretient l'amitié entre le mâle et la femelle, à •cause de la vigueur qu'il donne és parties genitalles: il aide à la génération : il donne voix aux créatures comme aux métaux. Le sel fait que plusieurs cailloux pulvérisez subtilement, se rendent en une masse pour former verres et toutes espèces de vaisseaux : par le sel on peut rendre toutes choses en corps diafane. Le sel fait végéter et croistre toutes semences : Et combien qu'il y ait bien peu de per-

sonnes qui sçachent la cause pourquoy le fumier sert aux semences, et qu'ils rapportent seulement par coustume et non pas par philosophie; si est ce, que le fumier que Ton porte aux champs ne serviroit de rien, si ce n'estoit le sel que les pailles et foins y ont laissé en se pourrissant, parquoy ceux qui laissent leurs fumiers à la mercy des pluyes, sont fort mauvais mesnagers, et n'ont guère de philosophie acquise ni naturelle. Car les pluyes qui tombent sur les fumiers, découlant en quelque valée emmeinent avec elles le sel dudit fumier qui se sera dissout à l'humidité, et par ce moy^n il ne servira plus de rien, estant porté aux champs : la chose est assez aisée à croire: et si tu ne le veux croire, regarde quand le laboureur aura porté du fumier en son champ, il le mettra (en deschargeant) par petites pilles, et quelques jours après il le viendra espandre parmi le champ, et ne laissera rien à l'endroit desdites pilles: et toutefois après qu'un champ sera semé de bled, tu trouveras que le bled sera plus beau, plus verd et plus espois à l'endroit où lesdites pilles auront reposé que non pas en autre lieu, et cela advient par ce que les pluyes qui sont tombées sur lesdits pilots, ont prins le sel en passant au travers et descendant en terre. Par là tu peux connoistre que ce n'est pas le fumier qui est cause de la génération : ains le sel que les semences avoyent pris en la terre. Encores que j'aye déduit autrefois ce propos des fumiers, en un petit livre que je t'ay dit que je fis imprimer dès les premiers troubles, si est ce qu'il me semble qu'il n'est point superflu en cest endroit : car par là tu entendras aussi la cause pourquoy tous excréments peuvent aider à la génération des semences. Je dy tous excréments, soit de l'homme ou de la beste. C'est toujours confirmation d'un propos que j'ay répété plusieurs fois en parlant de l'alchimie, que, quand Dieu forma la terre, il la remplist de toutes espèces de semences : Mais si quelqu'un sème un champ par plusieurs années sans le

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Fumer, les semences tireront le sel de la terre pour leur accroissement, et la terre par ce moyen se trouvera desnuée de sel et ne pourra plus produire : parquoy la faudra fumer, ou la laisser reposer quelques années, afin qu'elle reprenne quelque salsitude, provenant des pluyes ou nuées. Car toutes terres sont terres : mais elles sont bien plus salées les unes que les autres. Je ne parle pas d'un sel commun seulement, mais je parle des sels végétatifs. Aucuns disent qu'il n'y a rien plus ennemy des semences que le sel, et pour ces causes, quand quelqu'un a commis quelque grand crime, on le condamne que sa maison soit rasée et la solle* labourée et semée de sel afin qu'elle ne produise jamais semence. Je ne sçay s'il y a quelque pays où le sel soit ennemy des semences : Mais bien sçay-je que sur les bossis des marez sallants de Xaintonge, l'on y cueille du bled autant beau qu'en lieu où je fus jamais : et toutesfois lesdits bossis sont formez des vuidanges desdits marez : je di des vuidanges du fond du champ des marez, lesquelles vuidanges et fanges sont aussi salées que l'eau de la mer : toutes-fois les semences y viennent autant bien qu'en nulle terre que j'aye jamais veuë : je ne sçay pas où c'est que nos juges ont pris occasion de faire semer du sel en une terre en signe de malédiction, si ce n'est qu'il y aye quelque contrée où le sel soit ennemi des semences.

Peut-estre que les juges ne le font pas pour l'occasion que le sel soit ennemi des semences, mais ils le font plustôt par ce que le sel est une semence qui ne végète point.

PRACTIQUE

Tu diras ce que tu voudras, mais je sçay bien que plusieurs médecins et autres personnes, n'ont voulu maintenir que le sel estoit ennemy des semences : Et c'est pourquoy

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j'ay mis ce propos en avant, afin de parler amplement des sels : Et en continuant encores mon propos, pour te monstrer que le sel n'est pas ennemi des natures végétatives, ni sensibles, les vignes du pays de Xaintonge, plantées au milieu des marez salans, apportent d'un genre de raisins noirs, qu'ils appellent chauchetz, desquels on fait du vin qui n'est pas moins à estimer que hyppocras, et y fait on des rosties tout ainsi qu'à l'hyppocras. Et lesdites vignes sont si fertiles qu'une plante de vigne apporte plus de fruit que non pas six de celles de Paris. Voilà pourquoy je dis que tant s'en faut que le sel soit ennemy des natures, qu'au contraire il, aide à la bonté, douceur, maturité, génération et conservation desdits vins. Et non seulement le sel aide à ces choses, mais aussi l'air duquel les exalations sont salées. Ausdites isles et parmy les marez sallans, on y cueille de l'herbe salée, de laquelle on fait les plus beaux verres, laquelle on appelle salicor : aussi on y cueille de l'absinthe appelée Xaintonnique, à cause du pays de Xaintonge. Ladite herbe a telle vertu que, quand on la fait bouillir et prenant de sa décoction, on en destrempe de la farine pour en feire des bignets fricassez en sein (graisse) de porc ou en beurre, et que l'on mange desdits bignets, ils chassent et mettent hors tous les vers qui sont dans le corps, tant des hommes que des enfans. Au paravant que j'eusse la connoissance de ladite herbe, les vers m'ont fait mourir six enfans, comme nous l'avons connu tant pour les avoir fait ouvrir, que par ce qu'ils en rendaient souvent par la bouche ; et quand il estoyent près de la mort, les vers sortoyent par les nasaux. Les pays de Xaintonge, Gascogne, Agenès, Quercy et le pays devers Toloze sont fort sujets ausdits vers, et y a peu d'enfans qui en soyent exempts : à cause que les fruits desdits pays sont fort doux. Je le di parce que les médecins de Paris m'ont attesté que c'estoit chose rare de trouver des vers és enfans dudit lieu : toutesfois és pays des

Ardennes ils y sont fort sujets. Je ne sçay si c'est à cause de la bière ou des laitages. Je ne puis rendre tesmoignage sinon des pays que j'ay fréquentez. Dans les rochers des isles de Xaintonge Ton y cueille aussi de la criste-marine, autrement appellée perce-pierre, laquelle a une merveilleuse bonté et senteur, à cause de la vapeur de la mer; quand elle est fraische, les sallades en sont fort bonnes, et plusieurs en font confire pour toute Tannée. A Paris quelques uns ont planté de ladite criste-marine : mais n'a garde d'avoir la bonté de celle qui vient naturellement sur les rochers limitrophes de la mer. Je ne veux pas prouver par là que le sel commun soit plaisant à toutes espèces de plantes : Mais je sçay bien que les terres salées de Xaintonge portent de toutes espèces de fruits qui y sont plantez, lesquels ont une telle douceur et autant sauve qu'en lieu là où j'aye jamais esté. Les herbes sauvages, espines et chardons y croissent autant gaillardes qu'en nuls autres pays. C'est tousjours confirmation de mon argument, contre ceux qui disent que le sel est ennemy des plantes. S'il estoit ennemi des plantes, il seroit ennemi des natures humaines. Les Bourgongnons ne le diront pas : car s'ils eussent connu que le sel fut ennemi de nature humaine, ils n'eussent ordonné de mettre du sel en la bouche des petits enfans quand on les baptise, et on ne les appelleroit pas Bourgongnons salez, comme l'on fait. Les natures brutales ne diront pas que le sel leur soit ennemi : car les chèvres en mangeront autant qu'on leur en sçauroit bailler, et mesmes vont cherchant les murailles pisseuses, pour les lécher, à cause du sel des urines ; les pigeons ne pouvans trouver du sel à leur commodité, quand ils trouvent quelque vieille muraille, de laquelle le mortier ait esté fait de chaux et de sable, et qu'elle soit tant peu commencé à ruiner, on verra les pigeons tous les jours après ladite muraille; et les hommes qui vivent sans philosophie disent que les pigeons mangent le sable. Mais c'est une mo-

querie : ce seroit For potable de pigeons : car il est indigest, et ne faut penser qu'ils cherchent autre chose que la chaux qui est dans le mortier, à cause de sa salsitude, et s'ils avalent quelque grain . de sable, c'est contre leur volonté et intention. Les huistres se nourrissent la plus grand part de sel, et leurs coquilles en sont faites, lesquelles elles mesmes ont basties ; et qu'ainsi ne soit, on le voit évidemment : par ce. que lesdites coquilles estant jettées dans le feu, elles pettent en pareille sorte que le sel commun. Et si le sel a ceste vertu d'esmouvoir les parties genitalles (comme j'ay dit) c'est une chose certaine et bien approuvée que les huistres causent une mesme action ; qui est attestation de ce que j'ay dit, que les huistres sont nourries la pluspart de sel. Et pour mieux monstrer que le sel n'est pas ennemi des natures végétatives, voyons un peu la manière de faire des laboureurs Ardennois ; en certaines contrées des Ardennes, ils coupent du bois en grande quantité, le couchent et arrangent en terre, en sorte qu'il puisse avoir air par dessouz : après ils mettent un grand nombre de mottes de terre sur ledit bois, sçavoir est de la terre herbeuse en forme de gasons, puis ils font brusler le bois au dessouz desdittes mottes, en telle sorte que les racines des herbes qui sont en ladite terre sont bruslées, et quand laditte terre et racines ont souffert grand feu, ils l'espandent par le champ comme fumier, puis labourent la terre et y sèment du seigle : au lieu qui au paravant n'estoit que bois le seigle s'y trouve fort beau : et font cela de seize ans en seize ans : car ils la laissent reposer seize années, et en quelques endroits six années, et en d'autres que quatre : durant lequel temps la terre n'estant point labourée, produit du bois aussi grand et espois comme il estoit au paravant; et autant comme il leur faut de terre pour ensemencer une année, ils coupent des bois et font brusler des mottes, colnme j'ay desjà dit, et conséquemment tous les ans, jusques au nombre de seize :

et alors recommencent à la première pièce de terre qu'ils avoyent labourée seize ans au paravant, en laquelle ils trouvent le bois aussi grand comme la première fois. J'ay dit cecy pour deux occasions, Tune par ce que mon propos du sel n'est pas encores finy, et par ce que les laboureurs dudit pays disent que la terre est eschauffée par ce moyen, et qu'autrement elle ne produiroit rien, à cause que le pays est froid; sur quoy je di que, comme l'eau qui a esté boulie est plus subjecte à geler que l'autre, aussi le feu qu'ils y font, ne cause pas l'accroissement des fruits, ains faut croire que c'est le sel que les arbres, herbages et racines bruslées y ont laissé. L'autre cause est pour donner à connoistre combien sont heureux ceux qui habitent és régions modérées et fertiles, qui produisent tous les ans. Ces pauvres gens sont en grand peine, quand Tannée est pluvieuse, qu'ils ne peuvent brusler leurs bois en la saison convenable; en la meilleure de leurs années ils ne cueillent ni vin ni fruits, ni aucune chose, que du seigle : et en chacun village le pauvre a autant de terre que le riche pour faire son cultivage. Si le sel estoit ennemy des semences, il est certain que le bois et herbes qu'ils font brusler, n'amenderoit point la terre, mais la rendroit inutile : par ce qu'en bruslant lesdits bois, le sel qui est en iceux demeure en la terre. Si je connoissois toutes les vertus des sels, je penserois faire des choses merveilleuses. Aucuns alchimistes blanchissent le cuivre avecqùes du sel de Tartare ou autres espèces de sel, le sel est fort utile aux teintures. L'alun, qui est un sel, attire à soy les couleurs du brésil, de la galle et autres matières, pour les donner aux draps, aux cuirs ou soyes, tellement que les teinturiers quelque fois voulant teindre un drap blanc en rouge, le trempent dans de l'eau d'alun : le sel d'alun estant dissout dans l'eau, sera cause que le drap recevra la teinture que l'on luy aura préparée, et un autre drap qui ne sera point trempé en l'eau d'alun

ne le pourra faire. Le sel donc est une chambrière qui oste la couleur à l'un pour la bailler à l'autre. Aucuns sels endurcissent le fer et le tranchant des armes, en telle sorte que on en coupe du fer comme si c'estoit du bois, Je ne suis point capable de descrire l'excellence des sels ni leurs vertus merveilleuses : toutesfois en parlant des pierres, j'en diray quelque chose de ce qui aura esté oublié, aussi que Ton ne sçauroit traiter d'icelles sans parler quelquesfois des sels.

THÉORIQUE

Il y a long temps que tu parles des sels, mais jusques icy tu n'as point dit un mot de la définition de sel, et toutesfois, c'est le principal que d'entendre que c'est que sel.

PRACTIQUE

Je n'en sçaurois dire autre chose sinon que le sel est un corps fixe, palpable et conneu en son particulier, conservateur et générateur de toutes choses, et en autruy, comme és bois et en toutes espèces de plantes et minéraux. C'est un corps inconneu et invisible, comme un esprit, et toutesfois, tenant lieu et soustenant la chose en laquelle il est enclos, et si jamais il ne sentoit d'humidité, plusieurs choses, où il est enclos, seroyent perpétuelles : comme le sel qui est au bois empescherait qu'il ne pourriroit jamais : et s'il ne recevoit aucune humidité, il ne s'engendreroit jamais de vers dans ledit bois : car jamais ne se peut faire de génération sans qu'il y ait une humeur eschaufée par putréfaction. Si le foin, la paille et choses semblables estant bien seichées, sans recevoir aucune humidité, estoyent gardées en lieu sec, ils seroyent perpétuels par la vertu du sel qui y est. Il y a aucuns sels lesquels estant és lieux secs tiennent la forme qui leur aura esté donnée, et estants mis en lieu humide se réduisent en huile,, desquels le Tartare

est un, et le sel de salicor un autre. Ce point bien entendu peut beaucoup aider à l'intelligence des propos que j'ay tenus en parlant de la génération des métaux : partant il est de besoing que tu entendes bien le tout : par ce que toutes ces matières sont si bien concatenées ensemble, que Tune donne intelligence de l'autre.

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