DES TERRES D'ARGILE
THÉORIQUE
Tu as si souvent allégué les terres argileuses, en parlant des fontaines et des pierres, et toutesfois je n'ay point entendu detoy ce que c'est que terre argileuse.
PRACTIQUE
J'ay ouy lire quelque livre d'un auteur, lequel en traitant des pierres et terres, dit que la terre d'argile a pris son nom d'un village qui se nomme Argis, et que par ce qu'en ce lieu furent faits les premiers vaisseaux de terre, l'on appelle depuis ce temps là toutes terres bonnes à faire pots : terre d'argile, tout ainsi que l'on appelle le boliarmény qui se
prend en France bolus armenus : combien qu'il ne fut jamais pris en Arménie. Toutefois j'ay depuis entendu par quelques latins que cela estoit faux, et que toute terre propre à faire vaisseaux s'appelle argile, à cause de son action tenante : et disent qu'argile veut dire terre grasse. Telles opinions m'ont causé double hardiesse d'en parler, car je conneu en partie que les Latins et les Grecs peuvent aussi bien faillir que les François. Et qu'ainsi ne soit ils appellent la terre d'argile terre grasse : et tant s'en faut qu'elle soit grasse : car l'on prend de la terre d'argile pour desgraisser, tesmoins les foulons de draps : et aucuns merciers en ont fait des trochisques à vendre, pour dégraisser. Il est bien certain, que la terre d'argile n'a aucune affinité avec les terres grasses, et ne se p.eut non plus entremesler avec la graisse que fait l'eau avec l'huile. Et ce qui cause que la terre d'argile oste la graisse des draps, la raison n'est autre sinon que la graisse lui est adversaire. Et tout ainsi comme le chaud chasse l'humide, la terre d'argile chasse la graisse du lieu où elle est la plus forte.
THÉORIQUE
Comment? voudrois-tu donc que l'on nommast la terre des potiers sinon terre grasse ? car je sçay bien que le glus, qu'aucuns appellent besq, est composé de matières grasses : aucuns le font de la pelure d'un arbre que l'on apelle houx : les autres prennent de la graine d'un certain brandon qui croit le plus communément sur les pommiers : laquelle est fort visqueuse. Aussi aucuns appellent ledit brandon besq. Or tous ces deux là sont bons à prendre des oiseaux , et quand on la manie il faut avoir les mains mouillées, autrement elle prendroit aux mains : et toutesfois quand les François et Latins parlent des terres argileuses, ils disent que c'est une terre visqueuse, grasse et glueuse :
et mesme aucuns ont escrit que la terre d'argile est une terre tenante, glueuse et visqueuse.
PRACTIQUE
Par tes propres paroles tu confesses que tous ceux qui parlent- ainsi, Pentendent fort mal : par ce qu'il n'y a rien plus contraire aux matières visqueuses que Peau. Or la terre argileuse est toute composée de matière acqueuse : • parquoy se peuvent lier ensemble. La terre d'argile se dissout dans Peau, et toutes matières visqueuses et oléagineuses deviennent plus dures. Il seroit beaucoup plus convenable de la nommer terre pasteuse que non pas visqueuse, par ce que la farine à faire la paste se destrempe aves Peau comme la terre d'argile.
THÉORIQUE
Et puis qu'elles sont toutes bonnes à faire vaisseaux, quelle différence y trouves tu ?
PRACTIQUE
Entre les terres argileuses il y a si grande différence de l'une à l'autre qu'il est impossible à nul homme de pouvoir raconter la contrariété qui est en icelles. Aucunes sont sableuses, blanches et fort maigres : et pour ces causes leur faut un grand feu au paravant qu'elles soient cuittes au débuoir. Telle espèce de terre est fort bonne à faire des creusets : par ce qu'elle endure un bien grand feu : il y en a autres espèces qui pour cause des substances métalliques qui sont en elles, se ployent et liquifient , quand elles endurent grande chaleur. J'ay veu quelques fours de thuiliers que les arceaux estoyent en telles sortes liquifiez, que les voultes estoyent toutes pleines de formes pendantes comme tu vois les glaçons és goutières des maisons durant les gelées. Il y en a d'autres espèces que quand elles sont
cuittes, soit en thuiles ou en briques, il faut que le maistre de l'œuvre se donne bien garde de tirer besongne du four, quelle ne soit bien refroidie : et qui plus est, ceux qui en besongnent sont contraints d'estouper tous les aspirais de leurs fourneaux, soudain que leur besongne est cuitte; parcs que si elle sentoit tant soit peu de vent en refroidissant, les pièces se trouveroyent toutes fendues. Il y en a une espèce à Savigny en Beauvoisis, que je cuide qu'en France n'y en a point de semblable, car elle endure un merveilleux feu, sans estre aucunement offensée, et à ce bien là, de se laisser former autant tenue et déliée que nulle des autres : et quand elle est extrêmement cuitte, elle prend un petit polissement vitrifîcatif, qui procède de son corps mesme : et cela cause que les vaisseaux, faits de ladite terre, tiennent Peau forte autant bien que les vaisseaux de verre. Il y a autres espèces de terres qui sont noires en leur essence, et quand elles sont cuittes, elles sont blanches comme papier; autres espèces sont jaunes, et quand elles sont cuittes, elles deviennent rouges. Il y en a aucuns genres qui sont de mauvaise nature : par ce que parmi elles il y a des petites pierres que quand les vaisseaux sont cuits, les petites pierres qui sont dedans lesdits vaisseaux sont réduites en chaux, et soudain qu'elles sentent l'humidité de Pair elles se viennent à enfler, et font crever ledit vaisseau à Pendroit où elles sont encloses : et c'est pour cause que lesdites pierres se sont calcinées en cuisant : et par ce moyen plusieurs vaisseaux sont perdus, quelque grand labeur que Pon y aye employé. Il y a autres espèces qui sont fort bonnes et endurent fort bien le feu : mais elles sont si vaines et lasches que Pon n'en peut faire aucuns vaisseaux légers, parce quand Pon la veut former un peu haut, elle se laisse aller en bas, ne se pouvant soustenir. C'est une règle générale que toutes terres argileuses et singulièrement les plus fines sont sujettes à péter au feu, au paravant qu'elles soyent cuittes : pour ces causes
ceux qui en besongnent sont contraints de mettre le feu petit à petit, afin de chasser l'humidité qui est dedans la besongne, tellement que si les pièces que Ton fait cuire, sont espaisses, et qu'il y en ait quantité, il faudra tenir le feu quelquefois trois et quatre jours et nuits, et si la besongne est une fois commencée à eschaufer, et que celuy qui conduira le feu s'endorme, et qu'il laisse refroidir sa besongne, au paravant qu'elle soit cuitte en perfection, il n'y aura nulle faute que l'œuvre ne soit perdue. Et par tel accident plusieurs thuilliers ont eu de grandes pertes. Il ne sera pas hors de propos que je te die u.i autre secret fort estrange, qui est que plusieurs chaufourniers ont aussi eu de grandes pertes, par un accident tout semblable : c'est que depuis que la pierre du four à chaux commence à eschaufer, jusques à avoir sa couleur rouge, et que la flamme aye commencé à passer entre les pierres, si celuy qui conduit le feu se vient à endormir, et qu'en s'éveillant il trouve que la flamme soit abbatue, et la chaleur en partie rabaissée au paravant que la terre soit calcinée au degré requis; s'il venoit après à recommencer à mettre du bois à son fourneau, et qu'il employast tout le bois des forestsdes Ardennes, il ne luy est plus possible de faire remonter son feu, ni plus réduire sa pierre en chaux, ains a perdu tout ce qu'il y avoit mis. J'en ay cogneu plusieurs qui sont devenus pauvres par tels accidens. Ceux qui besongnent impatiemment de l'art de terre, perdent beaucoup bien souvent par leurs impatiences : car s'ils ne chassent l'humeur exalative qui est dans la terre, petit à petit, et qu'ils veulent mettre le grand feu au paravant qu'elle soit ostée, il n'y a rien plus certain que le chaud et l'humide, se rencontrant, engendreront un tonnerre, à cause de leur contrariété. Car je sçay que les tonnerres naturels sont engendrez par la mesme cause, sçavoir est le chaud et humide : par ce qu'ils sont contraires, et ne peuvent habiter ensemble : car le feu (comme le plus fort) trouvant l'hu-
mide enclos dedans les parties de la terre, il le veut chasser violemment, comme son ennemy, et l'humide, estant pressé de trop près, veut fuir en diligence : mais d'autant que le feu ne luy donne pas le loisir de trouver les petites portes par où il estoit entré, il est contraint de s'enfuir, et en s'enfuyant il fait crever et casser les pierres où il est enclos. J'ay veu autrefois que aucuns tailleurs d'images, instruits en l'art de terre par ouyr dire seulement, et assez nouveaux en la connoissance des terres, qu'après avoir fait quelques images ils les venoyent mettre dedans les fourneaux, pour les cuire, selon qu'ils l'entendoyent : mais quand ils cornmençoyent à mettre le grand feu, c'estoit une chose assez plaisante (combien qu'il n'y eut pas à rire pour tous) d'entendre ces images péter et faire une baterie entr'eux, comme un grand nombre d'harquebusades et coups de canon, et le pauvre maistre bien fasché, comme un homme à qui on raviroit son bien : car le jour venu pour désenfourner les images, le four n'estoit pas si tost descouvert qu'il apercevoit les uns la teste fendue, les autres les bras rompus et les jambes cassées, tellement que le pauvre homme ayant tiré ses images estoit bien empesché et avoit bien de la peine à chercher les pièces : car les unes estoyent aussi petites que mouches, et ne les pouvant ressembler estoit contraint bien souvent faire des nez de drapeau ou autre matière à sesdites images. Les hommes expérimentez en l'art de terre ne besongnent pas ainsi inconsidérément, ains premièrement, ils taschent de connoistre le naturel de la terre, et après l'avoir connue, ils considèrent l'espaisseur de la besongne qu'ils veulent faire cuire, ayant connoissance que la plus espaisse est la plus dangereuse à se crever au feu : Aussi ils se donnent bien garde de la cuire qu'elle ne soit bien sèche. Et quand elle est dedans le four, ils baillent le petit feu plus longuement à la besongne espaisse, que non pas à la tenue : et en donnant le feu petit à petit il donnent loisir à l'humide de sor-
tir à leur aise et sans violence : et quand le maistre connoist que rhumide a quitté sa place, il donne congé au feu d'entrer avec telle violence que bon luy semblera, et lors il se vient esgayer et entrer avec toute liberté, mesme jusques à Tintérieur de toutes les parties closes et fermées au dedans des pièces d'ouvrages, formées de ladite terre : et par tel moyen Ton peut connoistre qu'en la terre argileuse y a deux humeurs, Tune évaporative et accidentale, et Pautre fixe et radicale : l'humide et accidentale est sujette à s'évaporer et estant évaporée, la radicale transmue la substance de la terre en pierre. Toutesfois sans que premièrement Thumide y besongne, cela ne se pourroit faire : car il faut nécessairement que l'humide rassemble toutes les parties, et qu'il serve de mastic pour former toutes sortes d'ouvrages.
Il y a aucunes espèces de terres ausquelles il ne faut pas tenir longuement le petit feu; Telles terres sont communément grosses, sableuses et spongieuses, et par ce qu'elles ont les pores ouverts, Fhumide s'exale plus promptement, estant chassé par le feu. Il y a autres terres qui sont si alises, ou si peu poureuses que pour ces causes, ceux qui en besongnent, sont contraints d'y mettre du sable, pour obvier au long temps qu'il faudroit tenir le petit feu, pour garder de casser la besongne. La cause pourquoy le sable peut faire que la pièce endurera plutost le grand feu, que quand la terre sera pure, est qu'il fait division des subtiles parties de la terre : et d'autant que sa subtibilité la rendroit plus alise et reserrée, le sable luy cause quelques pores par lesquels l'humide s'exale plus promptement pour donner place au feu, son adversaire. Pour ces causes, les potiers de Paris mettent du sable à toutes leurs besongnes. Auprès de Paris il y a trois sortes de terres argileuses, la plus fine se prend à Gentilly, qui est un village près dudit lieu. Mais il y a certains endroits là où parmy ladite terre se trouve grand
nombre de marcassites métalliques et sulphurées, qui causent que lesdits potiers n'en veulent point, sinon pour faire de la brique ou de la mille. La cause pourquoy ils n'en peuvent point faire de bonne besongne, est par ce qu'en cuisant leur ouvrage, lesdites marcassites rendent une vapeur noire et puante, laquelle noircit tout l'ouvrage qui est couvert de jaune et de verd. Il y a une autre espèce de terre à un village près Paris, nommé Chaliot, de laquelle Ton fait la tuille ; elle est un peu plus grosse que celle de Gentilly : il se trouve dedans iceïle un grand nombre de marcassites qui toutesfois sont d'autre genre que celle de Gentilly. Je te dy ces choses pour te faire mieux entendre que si, en si peu de pays, il se trouve de diverses espèces de terre, que cela te soit argument de te faire croire qu'en la grandeur d'un royaume, il y en peut avoir un grand nombre de bien différentes. Je n'ay pas conneu la différence des terres, et leurs divers effets sans grands frais et labeurs. J'avois quelques fois découvert de la terre du Poitou, et avois travaillé d'icelle bien l'espace de six mois au paravant que d'avoir ma fournée complète : parce que les vaisseaux que j'avois faits, estoyent fort élaborez et d'assez haut prix. Or en faisant lesdits vaisseaux de la terre de Poitou, j'en fis quelques uns de la terre de Xaintonge, de laquelle j'avois besongné plusieurs années auparavant, et estois assez expérimenté au degré du feu qu'il falloit à ladite terre; et pensant que toutes terres se peuvent cuire à un mesme degré, je fis cuire ma besongne qui estoit de terre de Poitou parmy celle de terre de Xaintonge qui me causa une grande perte : d'autant que la besongne de terre de Xaintonge estant assez cuitte, je pensois que l'autre le seroit aussi ; mais lors que je vins à esmailler mes vaisseaux, iceux sentant l'humidité, ce fut une risée mal plaisante pour moy : parce qu'autant de pièces que l'on esmailloit, vindrent à se dissoudre et tomber par pièces, comme feroit
une pierre de chaux trempée dedans Peau, et toutesfois les vaisseaux de la terre de Xaintonge estoient cuits dans le mesme four, et d'un mesme degré de chaleur, et en mesme heure que les susdits, et se portoient fort bien. Voilà comment un homme qui besongne de Part de la terre, est tousjours apprentif à cause des natures inconnue, é diversitez des terres. Il y a des terres argileuses que combien que elles ayent receu une cuisson raisonnable, et autant de feu qu'il leur en faut, si est-ce que si les vaisseaux de telle terre sont mouliez et que Ton les présente devant le feu, ils se casseront comme s'ils n'estoient pas cuits : ce qui n'advient point aux autres terres. Il y en a de certaines espèces qui sont si visqueuses et si trèsfines, qu'elles se laisseront allonger comme une corde. J'ay veu des femmes besongner d'une telle terre, qui pour faire des anses de pots, prenoient une poignée d'icelle, et la tenant par un bout d'une main, de l'autre main elles l'allongeoient autant longue qu'elles pouvoient lever les bras en haut : et quand cela estoit fait elles laissoyent aller un bout pendant vers le bas sans que ladite terre se rompist, et puis elles les mettoient par monceaux, pour faire leursdites anses. Cela ne se peut pas faire des terres sableuses : parce qu'elles sont toutes courtes et vaines. Il y a autres espèces de terres fort malignes : car quand elles sont un peu trop cuittes, elles sont sujettes à se brusler, noircir et fendiller, et les vaisseaux qui sont dessouz, pressez de la pesanteur de ceux qui sont dessus, se ployent et tordent la gueule commè s'ils estoyent d'une matière maléable. Il y a des terres argileuses vers les Ardennes, qui sont fort humides ou longues à seicher, dangereuses à brusler, lesquelles tiennent quelque substance de mine de fer. J'en ay trouvé quelquefois d'une espèce qui estoit fort nette, subtile et déliée, ayant apparence d'estre fort bonne ; tellement que pour l'espérance que j'avois de m'en servir, j'en formay quelques pièces, et
les mis au plus chaud du fourneau; mais quand je vins à chercher mes pièces je trouvay quelles estoyent fondues, et ladite terre avoit coulé le long des cendres, comme plomb fondu. Il se trouve des vaisseaux antiques d'une terre rouge qui est polie, sans aucun esmail, et aucuns appellent J es vaisseaux de ladite terre, vaisseaux de barc. Je ne sçay pour quelle cause ils les appellent ainsi : mais bien sçay-je qu'anciennement ils estoyent en grand usage. Car Ton en trouve grande quantité de pièces rompues aux villes antiques: et plusieurs fois s'en est trouvé dans des sépulchres avec des monnoyes des Empereurs qui régnoyent pour lors, et cela se faisoit par quelque cérémonie, qui depuis a esté laissée. Si je voulois escrire toutes les diversitez des terres argileuses, je n'aurois jamais fait : tu en pourras avoir plus grande connoissance en traitant de l'art de terre : parquoy je n'en parleray plus que pour le présent.