POUR TROUVER ET CONNOISTRE LA TERRE NOMMÉE MARNE
DE LAQUELLE L?ON FUME LES CHAMPS INFERTILES, ÈS PAYS ET RÉGIONS OU ELLE EST CONNUE : CHOSE DE GRAND POIDS ET NÉCESSAIRE A TOUS CEUX QUI POSSÈDENT HÉRITAGES.
THÉORIQUE
Il me souvient avoir veu un petit traité que tu fis imprimer durant les premiers troubles, auquel sont contenus
plusieurs secrets naturels, et mesme de l'agriculture : toutesfois combien que tu ayes amplement parlé des fumiers, si est ce que tu n'as rien dit de la terre qui s'appelle marne : bien sçay-je que tu as promis par ton livre de regarder s'il s'en pourroit trouver en Xaintonge et autres lieux où ladite terre est encore inconnue. Je me suis enquis plusieurs fois si tu aurois composé quelque autre livre où tu eusses parlé de ladite terre : mais je n'en ay rien trouvé : parquoy si tu en as quelque intelligence ou connoissance d'icelle, ne me le cèle point : ce ne seroit pas bien fait à toy d'ensevelir un secret utile à la république.
PRACTIQUE
A la vérité je promis par mon livre que tu dis, de chercher de la marne au pays de Xaintonge, par ce que pour lors j'estois habitant audit pays et y pensois finir mes jours; et par ce que audit pays n'est aucune nouvelle de ladite marne, et que j'en avois veu au pays d'Armaignac, j'eusse esté bien aise de laisser quelque profit ou faire quelque service au pays de mon habitation : et pour ces causes, me suis efforcé d'avoir ample connoissance de ladite terre : toutesfois quand elle seroit conneuë ou commune aux autres pays comme elle est en la Brye et Champagne, je n'en daignerois parler : parce que les laboureurs qui la mettent en œuvre ne se soucient point d'entendre la cause pourquoy elle rend la terre fertille : et combien que la cause ne requiert point estre entendue de tous, si est ce que les médecins et tous physiciens, philosophes et naturalistes, pourront beaucoup profiter à la lecture des causes et raisons que je te diray en continuant nostre propos.
THÉORIQUE
Je te prie en premier lieu entendre de toy que c'est que marne.
La Marne est communément une terre blanche que Ton tire au dessouz de l'autre terre, et communément Ton fait les fosses pour la tirer en telle forme que Ton fait les puits à tirer les eaux, et au pays où ladite terre est en usage on la boute dans les champs stériles, en la forme et manière que Ton boute les fumiers, premièrement par petites pilles, et puis il la faut dilater par les champs, comme Ton fait les fumiers, et quand les terres stériles sont fumées de ladite terre, c'est assez pour dix ou douze années : aucuns disent qu'en diverses contrées il n'y faut plus rien mettre de trente années. Aucunes desdites marnes se commencent à trouver dés Tentrée de la fosse, et poursuyvent la profondeur un nombre de toises de profond. En d'autres lieux et contrées, il faut creuser plus de quatre ou cinq toises de profond au paravant que trouver le commencement de la marne. Voilà ce que j'ay peu tirer de ceux qui usent communément de la marne. Toutesfois j'ay entendu de quelque personnage que la marne ne profite de guères aux champs la première année qu'elle y est mise, ce que je trouve fort estrange.
THÉORIQUE
Pourquoy est-ce que tu trouves estrange de ce qu'ils disent que la première année que la terre sera marnée elle ne produira rien ? si tu avois considéré la cause qui peut actionner la végétation des fruits tu ne trouverois estrange une telle raison : car il n'y a homme en ce monde qui me sçeut faire acroire que la marne puisse aider à la génération, sinon pour cause de la chaleur qui est en elle : comme nous voyons que nulle chose ne peut végéter en hyver, et nulle semence ne germeroit jamais, n'estoit la chaleur procédée d'en haut par la vertu du soleil : combien que le soleil cause la végétation de toutes choses, si est ce que
quand il est trop chaud il deseiche l'humidité, et les végétatifs ne peuvent prendre accroissement : le soleil donc est la vie et quand il est trop véhément est aussi la mort : en cas pareil, la marne est cause de génération germinative ou végétative des plantes, pour cause de la chaleur : mais quand elle est nouvellement tirée il faut croire que sa chaleur est si grande quelle brusle les semences. Voilà pourquoy la génération des semences qui seront jettées en la terre la première année ne peut croistre.
PRACTIQUE
A la vérité ta raison est fort grande et fort aisée à faire croire à ceux qui n'ont guères de sentiment des choses naturelles : mais en mon endroit un tel argument ne trouvera jamais lieu.
THÉORIQUE
Je t'en bailleray à présent un autre contre lequel tu ne pourras opposer aucun argument légitime, et quand tu voudrois contredire, le moindre laboureur des Ardennes te rendras confus. Il faut nécessairement que tu me confesses que la pierre cuite dedans les fournaises ardantes, soit réduite en poussière par la véhémence du feu, et que l'humidité desdites pierres s'estant exalée, il n'y demeure plus que le terrestre rempli d'une vertu ignée, et pour ces causes l'on l'appelle chaux : par ce qu'elle est chaude, voire si chaude qu'il est advenu plusieurs fois que ayant apporté desdites pierres dans des maisons sur de la paille, lesdites maisons ont esté bruslées par le mouvement de certaines gouttières d'eaux qui sont cheutes en temps de pluye sur ladite chaux : et tout ainsi que les pierres de ladite chaux sont dissoutes par l'humidité qui leur est présentée quand elles sont tirées du four, semblablement en cas pareil les pierres de marne estant tirées de la fosse se viennent à dis-
soudre et mettre en poussière comme les pierres de chaux. Pay encores un bel argument et preuve suffisante pour conclure ce que fay dit, qui est que doutant que les terres circonvoisines des bois des Ardennes, sont froides à cause des neiges et froidures dudit pays, les laboureurs de certaines contrées ayant indigence de fiens, se sont advisez de fumer les terres de chaux, en cas pareil et forme que Ton a coustume de les engresser de fumiers : et par tel moyen ils ont rendu les terres fertilles, qui ne produysoient rien auparavant. Puis que la chaux cause un tel bien par sa chaleur (comme ainsi soit que les laboureurs disent que la chaux eschauffe les terres et fait germer les semences), puisje pas donc par là conclure que la marne ne peut de rien servir aux champs sinon pour cause de sa chaleur?
PRACTIQUE
Les raisons qui sont bonnes, comme celles que tu dis, seront tousjours receues pour bonnes, moyennant qu^il n'y en ait point de meilleure que les tiennes : et combien que tes arguments ayent grande apparence de vérité, je te vay bailler des raisons plus véritables que les tiennes, et premièrement, quant à ce que tu dis que la terre de marne se dissoult à Thumidité comme la chaux, à ce je responds qu'ainsi font toutes terres, quand elles sont seiches, et singulièrement toutes terres argileuses : et quand à Pautre raison que tu pourrois alléguer, que la marne est aussi blanche comme la chaux, à ce je responds qu^l y a de la marne grise, noire, jaune, par lesquelles couleurs je prouve Pargument objectable.
THÉORIQUE
Je ne sçay quel object tu sçaurois alléguer contre mon dire : car nous sçavons que la cause que le fumier aide à la végétation des semences, est pour cause de sa chaleur, et
si ainsi est du fumier, il est semblable à la marne et à la chaux.
PRACTIQUE
Tu veux donc dire et conclure que le fumier est chaud ?
THÉORIQUE
Et me voudrois tu nier une chose si évidente? ne sçavons nous pas que Ton fait consommer et réduire les lames de plomb en ceruse dedans les fumiers, à cause de la grande chaleur? ne sçait-on pas bien que plusieurs teintures de soye se font dedans les fumiers chauds? ne sçait-on pas bien que plusieurs alchimistes se servent de fumiers chauds, pour mettre couver les œufs de leurs essences? il n'y a pas jusques aux pourceaux qui ne rendent tesmoignage de la chaleur des fumiers ? car bien souvent les fumiers leur servent de poilles ou estuves pour s'eschauffer.
PRACTIQUE
Tout cela est fort mal entendu, et ne fait rien contre moy. Nous sçavons bien que quand le foin et la paille sont humectez par les eaux, ils se putrifient, et en se putrifiant, la putréfaction cause une grande chaleur és pailles et foinsf jusques à ce que la dissolution de l'essence radicalle soit accomplie, et ce fait, le fumier n'a plus de chaleur. Nous sçavons aussi que les pierres de chaux cuites, engendrent un feu, lequel feu dure en elle jusques à ce quelle se soit crevée et pulvérisée, et après la chaleur n'y est plus ; nous sçavons aussi que Peau bouillante est chaude tandis qu'elle est esmetie ou touchée par le feu, mais après, estant reposée hors du feu, elle est plus subjette à la gelée que non pas Peau qui n'aura point chauffé. Nous sçavons aussi que une playe ou concussion, qui par accident avenu, engendrera apostume à la partie offensée, sera plus chaude que de
coustume, à cause de l'accident et de la putréfaction qui se fait, comme je t'ay dit de la paille ou foin, qui s'eschauffe par accident de putréfaction, et non que la chaleur y soit tousjours. Nous sçavons aussi que deux cailloux ou autres matières dures engendreront (quand elles seront frappées Tune contre l'autre) des bluettes ou estincelles de feu : ce n'est pas pourtant à dire que les cailloux soyent chauds : mais c'est ce que je di que les accidens engendrent des chaleurs extraordinaires : parquoy faut conclure qu'il y a quelque cause autre qui fait germer les semences. Quand j'ay contemplé de bien près la terre appellée marne, j'ay trouvé que ce n'estoit autre chose que une sorte de terre argileuse, et si ainsi est, c'est le contraire des raisons que tu as amenées : car nous tenons pour certain que la terre argileuse est froide et seiche, comme tu peux avoir entendu en parlant des métaux et minéraux, en te prouvant que en plusieurs terres argileuses se trouvent des marcassites, mesme du bois métallisé et pétrifié ; et si la terre de marne estoit chaude, la terre d'argile le seroit aussi, et tout ce que j'aurois escrit en parlant des terres, pierres et métaux, seroit faux. Faut commencer donc par ce bout et en fin conclure que la terre de marne est une espèce d'argile, laquelle ayant demeuré plusieurs années à l'injure du temps, elle se seroit refroidie ou gelée, voire dés la première gelée : et ores qu'elle auroit esté chaude en la matrice de la terre elle ne pourroit servir à eschauffer la terre une seule année. Autant en dije du fumier et de la chaux, il est aisé à conclure puisque la terre est ameilleurée par la marne l'espace de dix ou trente ans, que cela n'est pas causé de chaleur qui soit en elle : car en tirant la dite marne en plusieurs lieux, il s'en trouve qui ne se peut dissoudre à l'injure du temps, ni par les pluyes, jusques à ce que la gelée y ayant besongné, laquelle gelée trouvant les pierres de marne dures comme craye, les fera dissoudre et réduire en poussière, comme
ainsi soit que cela avienne souvent és pierres tendres, lesquelles pierres on appelle jolices, desquelles j'ay parlé cy-dessus; et pour faire fin à toutes disputes, je te dis que la marne estoit une terre au paravant qu'estre marne, que terre argileuse et commencement de pierre de craye a esté premièrement marne, et te di encores que la craye qui est encores en la matrice de la terre deviendra pierre blanche, et te di encores autre chose qui te faschera plus de croire, qu'en quelque part qu'il y ait des pierres sujettes à calcination, elles ont esté marne auparavant qu'estre pièrres: car autrement estans calcinées elles ne pourroyent meilleurer les champs stériles.
THÉORIQUE
• Je ne vis jamais homme plus opiniâtre en ses opinions que toy; cuides-tu trouver des hommes si fols qui veulent croire les propos que tu as mis en avant ? tu en trouveras bon nombre qui s'en mocqueront et t'estimeront destitué de toute raison : de ma part je me suis délibéré de ne rien croire de ce que tu dis si tu ne me donnes preuves aisées et intelligibles, par lesquelles tu me face croire qu^il y a quelque cause qui ayde à la végétation des semences, autre que la chaleur qui est en la chaux, marne et fumiers. Car, comme je t'ay dit, puis que la marne ne profite guères aux champs la première année, c'est signe comme j'ay dit que la trop grand chaleur qui est en elle empesche .son action.
PRACTIQUE
Tu t'abuses et n'entens pas ce que tu dis, car ce n'est pas une chose ordinaire, ni en tous lieux, que la marne fait mieux son devoir la seconde année et autres suyvantes que la première : mais en cest endroit il te faut noter un point singulier et de grand poids, lequel tu peux avoir entendu par le propos subséquent, qui est que la marne se réduit
en craye ou autre pierre par une longue décoction, et quand une marne commence à passer sa décoction, elle s'endurcit en telle sorte que les pluyes ne la peuvent dissoudre au devoir requis, ains demeure aux champs par petits morceaux sans se liquifier parmi la terre, et. advient par ces causes qu'elle ne peut donner saveur en la terre jusques à ce qu'elle soit disoute et liquifiée, et d'autant que cela ne se peut faire si soudain de la première année, les gelées auront causé quelque temps après la dissolution de ladite marne, qui est jà commencée à putrifier, et estant ainsi disoute et liquifiée, elle aidera à la génération des semences qui luy seront présentées. Voilà un point que tu dois tenir et garder comme chose certaine : cela est fort aisé à connoistre au pays de Valois^ Brie et Champagne, auquel pays se trouve de ladite marne abondamment, et encores plus abondamment de la craye, qui autrefois a esté marne et s'est réduite en pierre de craye par sa longue décoction. Tu peux avoir entendu une partie de ces raisons en mon traité des pierres.
THÉORIQUE
Et je te demande, si ainsi est que tu dis que la terre de craye estoit premièrement marne, la craye pourroit donc servir de marne moyennant qu'elle fut bien pulvérisée ; car s'il est ainsi que tu dis, la mesme vertu qui estoit en la marne est encores en la craye.
Tu as fort bien jugé, mais la craye estant lapifiée ne se pourroit dissoudre, et ce ne seroit pas assez de la mettre en poussière, aussi qu'elle cousteroit trop à pulvériser, et pour vray si les gelées la pouvoient dissoudre elle serviroit de marne : et pour le tesmoignage de ce que je dis, je te renvoiray à ce que j'ay dit ci-dessus, que la pierre de chaux
estant dissoute par le feu sert de marner ou fumer les terres. Voudrois-tu un plus beau tesmoignage, il te faut encores passer outre et regarder à la cause de la différence des couleurs, qui sont aux marnes. La cause des marnes blanches, procède de sa longue décoction, quand est des noires, il y peut avoir plusieurs causes, dont la principale est, qu'il n'y a pas long temps que les matières sont commencées à congeler, et telles marnes sont de plus aisées dissolution : ils peuvent aussi avoir de quelques bois pourry ou minéralles qui peuvent avoir taint en noir les matières. Quant est des jaunes, les mines de fer, de plomb, d'argent et d'antimoine, tous ces minéraux peuvent teindre les marnes en jaune : voilà pourquoy il s'en trouve de couleurs diverses.
THÉORIQUE
Et puis que tu dis que la chaleur de la marne, des fumiers et de la chaux, n'est pas la cause actionale des végétations séminales, donne-moy donc à entendre par quelle vertu la marne pourroit actionner ces terres infertilles.
PRACTIQUE
Quand je t'ay dit qu'il ne falloit pas attribuer à la chaleur de la marne la vertu générative, je n'ay pas voulu pour cela destituer totalement la marne de la chaleur : mais j'ay vcfulu par là destruire la folle opinion de ceux qui veulent attribuer le total à la chaleur : je dis le total intérieurement et extérieurement. L'on sçait bien que le sel est chaud intérieurement, et pour ces causes l'on dit qu'il ayde à la génération génitale : et toutesfois en temps de froidures tu trouveras le sel autant froid que de l'eau ou des pierres, il faut conclure donc, que sa chaleur ne peut actionner si elle n'est esmuë par une contre-chaleur, sçavoir est en ce qui consiste le fait séminal, il faut donc philosopher plus
loing et regarder à la cause essentielle, esmouvante et opérante en ce fait icy, et Ton trouvera quelque chose de caché que les hommes ne peuvent entendre.
THÉORIQUE
Je te prie, si tu en as quelque connoissance, ne me faits point languir, mais donne-moy clairement à entendre ce que tu en penses.
PRACTIQUE
Si tu eusses amplement ouvert les aureilles quand tu lisois le subséquent de ce livre, tu eusses aisément entendu ce qui en est : car je t'ay dit cy-devant qu'il y avoit un élément cinquiesme, lequel les philosophes n'ont jamais conneu; et ce cinquiesme élément est une eau générative, claire ou candide, subtile, entremeslée parmi les autres eaux indistinguibles, laquelle eau estant apportée avec les eaux communes, elle s'endurcist et se congèle avec les choses qui y sont entremeslées, et tout ainsi que les eaux communes montent en haut par l'attraction du soleil, soit que ce soit par nuées, éxalations ou vapeurs, si est-ce que Peau seconde laquelle j'appelle élément cinquiesme, est portée avec les autres: et quand les eaux communes viennent à descendre et découler le long des valées, soit par fleuves, rivières ou sources, ou par pluyes, je dis qu'en quelque sorte qu'elles descendent, en quelque part qu'elles s'arrestent, il se forme quelque chose, et singulièrement par tel moyen les cailloux et pierres et carrières sont formées, chose bien certaine comme tu peux avoir bien entendu en lisant mon discours des pierres : or venons à présent au principal, voyons comment cela se peut faire. Après que tu auras bien entendu qu'il y a une eau générative et l'autre exalative, et comme tu pourras aisément entendre que l'eau congélative est générative, laquelle j'appelle le cinquiesme
élément, que quand elle est remuée par Peau contenue en quelque réceptable, ou lieu de repos, elle, estant en tel repos, se viendra à congeler et fera quelque pierre selon la grosseur de la matière qui y sera arrestée, et portera la forme de son giste ; et après qu'elle sera ainsi congelée, Peau commune quelquefois sera succée par la terre et descendra plus bas ou bien sera exalée et s'en yra en vapeurs és nuées, et laissera là sa compagne, parce quelle ne la pourra plus porter. Voilà une sentence qui te doit faire entendre qu'auparavant que la marne fut marne, c'estoit de la terre dedans laquelle les deux eaux sont entrées et ont reposé quelque temps ; et estant en repos, Peau générative ayant trouvé son repos s'est venue à congeler et la vaporative a passé outre, ou bien s'est exalée, comme j'ay dit cy-dessus, et la terre où Peau congélative s'est arrestée a esté endurcie et conséquemment blanchie par l'effect de ladite eau congélative qui a fait un corps avec elle : et de là vient que quand la terre est réduite en marne par l'action de l'eau générative, la terre qui lors est portée aux champs et qui s'appelle marne, ce n'est pas cela qui rend la terre fructueuse, ains est l'eau congélative qui s'est arrestée parmy la terre : laquelle eau estant arrestée à cause comme j'ay dit, endurcit et blanchit la terre, et quand les semences sont jettées sur la terre convertie en marne, elles ne prennent la substance de la terre pour ayder à leur végétation, ains se repaissent de l'eau générative et congélative, que j'appelle le cinquiesme élément, et quand les semences par l'espace de plusieurs années ont attiré l'eau générative, la terre de marne est inutile comme le marcq de quelque décoction qui auroit esté faite, autant en est-il du fumier et de la chaux.
THÉORIQUE
Tu voudrois donc conclure que les semences végétatives
succeroyent ce cinquiesme élément que tu appelles eau générative, comme un homme qui succeroit de Peau ou du vin par le trou d'une bonde, et laisseroit la lie faire son marq au fond du tonneau ?
PRACT IQUE
Tu dis vray et n'en faut rien douter, mais faut entrer en considération plus subtile, car les semences végétatives ne pourroyent faire attraction de l'eau générative, sans qu'elle fut humectée par les eaux communes, et te faut noter que quand les terres sont humectées par les pluyes ou rosée, ou autrement que les végétatifs prennent de Peau commune avec la congélative; laquelle eau commune luy empesche la trop hative congélation, et de là vient que les frouments et autres semences se tiennent verds jusques à leur maturité, et quand ils sont meurs et que le pied laisse son succement et qu'il n'a plus que faire de nourriture, l'eau exalative s'en va et la générative demeure : et comme la décoction des plantes se parfait, la couleur aussi change, comme il fait semblablement és pierres et à toutes espèces de minéraux, comme je t'ay dit en mes autres traitez parlant des minéraux, que toute espèce de fruits changent de couleur, en leur maturité, suyvant quoy je t'ay tousjours dit, en parlant de l'élément cinquiesme, que combien que c'est une eau, et parmy les autres eaux que c'est celuy qui soustient pailles et foins, et toutes espèces d'arbres et plantes, mesme les les hommes et les bestes, et t'ay dit mesme que les os de l'homme et de la beste sont endurcis et formez de ceste belle substance générative ; et comme tu vois qu'au commencement la marne est une terre tendre et fluante, et puis de là devient en marne plus dure, et de marne en craye, et de craye en pierre par la vertu de laquelle eau, aussi les os de l'homme et de la beste (qui sont espèce de pierre et cassent quand ils sont secs comme pierre) iceux di-je sont
en eau pareille que dessus. Premièrement fort tendres, comme je fay dit de la marne, et puis deviennent durs comme pierre quand ils sont parvenuz à leurs décoction et maturité, et tout ainsi que tu vois que les pierres ou cailloux qui sont générez et formez de ceste eau congélative, endurent le feu et ne se peuvent consommer au feu, ains se vitrifient, tu vois aussi que cest élément génératif duquel je fay parlé ne peut estre consommé estant aux pailles et aux foins, car si tu brusle de la paille, du foin ou du bois, toute Peau commune s'en ira en fumée, mais ceste eau générative qui a soustenu, nourri et a creu le foin et la paille, demeurera aux cendres et ne pourra estre consommée, ains se vitrifiera estant és fournaises ardantes, desquelles cendres Ton pourra faire du verre qui sera transparent et candide, comme Peau générative estoit auparavant sa congélation ; et si ainsi est des cendres des bois, des pierres qui pour le fait de ceste semence générative, souffrent les effects du feu, aussi tu vois semblablement qu'il n'y a rien qui résiste plus au feu que les os de plusieurs bestes, comme tu as veu plusieurs fois que j'ai fait brusler des os de pied de mouton, et quelque grande chaleur qu'il y eut és fournaises, il n'est possible de les consommer par feu, ni semblablement la coquille des œufs ; qui te doit faire croire que Dieu a mis un ordre en nature en telle sorte, que les os ont attiré et attirent ordinairement plus abondamment de laditte eau générative, que non pas les autres parties; et comme j'ay dit autre part, ne faut douter qu'il y en ait une bonne partie en la prunelle des yeux, et parce qu'elle est humectée et accompagnée de Peau exalative, cela empesche que laditte prunelle ne se pétrifie. Nous avons les miroirs et lunettes qui nous rendent tesmoignage qu'il y a quelque affinité envers les yeux, les lunettes et les miroirs, et ne faut croire que nulle chose peut recevoir policement ni servir de miroir ou lunettes, si n'estoit par la
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vertu admirable de ce cinquiesme élément, qui lie avec soy les autres matières, et les rend dures, candides et polissables par les efforts que le souverain luy a ordonnés. Autre preuve, cuide-tu que les poissons armez qui sont en la mer et és estans et rivières douces, n'ayent quelque connoissance de l'élément susdit? et comment pourroyent-ils former leurs coquilles, au milieu des eaux, et que la coquille se vient à endurcir et désécher au milieu de l'humidité, s'ils ne sçavoient choisir la matière congélative au meilleur des eaux? tu sçais bien que ces grands poupres et bucines ont leurs coquilles autant dures ou plus que pierre, et toutesfois la matière estoit liquide et à nous inconnue au paravant que le poisson eut formé sa maison. Il faut pour conclusion venir à ce point comme je prouve au traité des métaux, que le cristal est formé de ladite eau générative au milieu des eaux communes, que ladite semence ou eau générative n'est pas seulement pour servir à la génération des pierres, mais aussi est substance et génération de toutes choses animées et végétatives, selon le cours humain, ensuyvant l'ordre et vertu admirable que Dieu a commandé à nature. Tu as entendu cy-devant qu'il n'y a nulle espèce de pierre qui ne soit candide en sa forme principale, et celles qui sont ténébreuses ne le sont que par accident : parce qu'il y a parmy la matière, de la terre, du sable qui se congèle et endurcit avec elle, et de là vient que la matière qui au paravant estoit candide se trouve obscure ; toutesfois il n'y a pierre si obscure que l'on ne rendit en fin transparente à force de feu, par ce que l'élément principal duquel j'ay tant parlé rend les choses fixes et transparentes, comme il est transparent en son estre : cela ne se peut aisément vérifier, sinon par les practiques, et la théorique ne sçauroit asseurément parler de ces choses. Je t'ay mis toutes ces preuves en avant afin que, si tu as des terres infertiles, tu mettes peine de trouver de la marne en ton
héritage pour fumer les terres stériles, afin quelles rendent abondamment des fruits en leur saison, et en ce faisant tu seras un bon père de famille, et comme lumière entre les paresseux, tu serviras de bon exemple, et les voisins mettront peine de suyvre tes traces.
THÉORIQUE
Je te prie me faire ce bien de réapprendre le moyen de connoistre la marne que tu dis: car si je sçavoy le moyen 4e la connoistre je ne faudroy de réemployer de toutes mes forces, jusques à tant que je sçeusse s'il seroit possible d'en pouvoir trouver en mon héritage.
PRACTIQUE
Je ne cuide pas que ceux qui premièrement ont meilleuré les terres par la marne, qu'ils Payent fait par une théorique imaginative : mais j'ay bien pensé que ceux qui ont trouvé premièrement l'invention, l'ont trouvée sans la chercher, comme plusieurs autres sciences se sont offertes d'elles mesmes, comme tu peux penser que la moullerie peut avoir esté inventée par les pas d'un homme qui marcha les pieds nuz sur un sable fin, ou sur de la terre d'argile, en laquelle terre ou sable l'on verra évidemment la forme touchée, rides, flaches, bosses et concavités de la forme de tout le pied: cela, dis-je est suffisant pour avoir premièrement inventé la moullerie et l'imprimerie, suyvant quoy, il est aisé à croire que quand la marne a esté premièrement connue, ç'à esté par le moyen de quelque fosse ou tranchée, comme ainsi soit qu'en jettant les vuidanges du profond des fosses au dessus du champ circonvoisin, l'on a trouvé que le bled qui estoit semé audit champ, estoitplus gaillart espoix à l'endroit où les vuidanges des fossez avoyent esté jettées ; quoy voyant les propriétaires du champ peuvent avoir prins l'année suyvante de la terre dudit fossé et
Payant espandue par toutes les parties du champ, ils ont trouvé que ladite marne estoit autant bonne et meilleure que fumier. La première invention devoir trouvé la marne, peut avoir aussi esté trouvée en creusant les puits pour chercher de Peau, et en quelque lieu est advenu qu'ayant creusé un puits bien profond, Ton a jetté les vuidanges et espandu par toute la terre circonvoisine de la fosse dudit puits, et après que le champ a esté labouré et semé, Ton a trouvé ce qu'on ne cherchoit pas, qui est que les semences jettées és parties du champ couvert des vuidanges du puits, se sont trouvées espoisses, belles et gaillardes. Voilà deux effets qui ont peu advenir les premiers qui ont usé de la marne, et t'ose dire et asseurer que l'un et Fautre sont véritables et peuvent encores servir comme d'invention aux lieux ausquels la marne ne fut onques usitée, et te donneray un argument invincible, qui est que quelquefois la marne se trouve dès le commencement, ou bien près de la superficie de la terre, et descendant tousjours en bas, tirant vers le centre, autre marne ne se peut trouver que premièrement l'on n'ay fait une fosse de quinze ou vingt pieds ; quelquefois plus de vingt-cinq, et ayant trouvé le commencement de ladite marne, il la faut tirer comme si on tiroit l'eau d'un puits avec grand labeur. Voilà pourquoy je t'ay dit et asseùré qu'ayant trouvé la marne par cas fortuit en creusant les puits et fosses, que depuis l'invention estant trouvée l'on a cherché après si avant és pays où elle est usitée et conneue. Il faut donc conclure que la marne ne se peut apprendre à trouvej: par théorique, non plus que les eaux cachées sans source, et que tout ainsi que les terres argileuses se trouvent quelquefois près la superficie, et quelquesfois les faut chercher profond, semblablement la terre de marne se trouve, comme je t'ay dit cy-dessus. Si tu veux donc trouver de la marne, je te conseilleray retenir l'exemple d'un bon père de famille Normand, lequel ha-
bitant à une paroisse de Normandie, qui prenoit grand peine à cultiver ses terres, et ce néantmoins il estoit contraint toutes les années d'aller acheter du bled hors de la paroisse : car toute ladite paroisse estoit infertile, et ne se trouvoit nul qui cueillist du bled pour sa provision ; et quand il venoit une cherté, et que les hommes de ladite paroisse alloient acheter du bled en la prochaine ville, les autres paroisses les maudissoient, disans qu'ils estoient cause d'enchérir le bled. Il advint que ce bon père de famille que je t'ay dit au commencement s'avança quelque jour de prendre son chapeau plein d'une terre blanche qu'il trouva dedans une fosse, et la porta en quelque endroit d'un champ qu'il avoit semé, et marqua l'endroit où il avoit mis ladite terre, et quand les semences furent accreuës il trouva que le bled estoit espoix, vert et gaillard sans comparaison plus qu'en nul autre partie du champ : quoy voyant le bon homme fuma l'année suyvante tous ses champs de ladite terre, lesquels apportèrent des fruits abondamment; et après que ses voisins et tous les habitans de ladite paroisse furent advertiz d'un tel fait, ils firent diligence de trouver de ladite terre de marne, et ayant fumé leurs champs, ils recueillirent plus abondamment des fruits que nuls d'autres paroisses. Voilà le moyen de chercher de la marne le plus asseuré que je sçaurois penser, et pour mieux te donner le moyen de la chercher et connoistre, je te veux amplement donner à connoistre que la marne n'est autre chose qu'une terre reposée un bien long temps, laquelle a esté tousjours humectée par les eaux qui ont esté retenues en icelle, tellement que toutes les choses pétrifiables qui estoyent en elles se sont réduites en terre fine : laquelle terre estant purifiée de toute ordure corruptible, a retenu en elle l'une des deux eaux, sçavoir est la congélative, et icelle eau congélative ayant fait un corps avec laditte terre, la terre s'est par ce moyen endurcie : non si
fort que la pierre, combien que ce soit un commencement de pierre tirée: mais d'autant qu'elle a esté de sa minière au paravant sa parfaite décoction, elle se dissout en la descente de s pluyes et des gelées, après qu'elle est tirée du lieu de sa formation: et d'autant qu'elle est pierre imparfaite, elle laisse l'eau qui l'avoit congelée au lieu où elle est dissoute et brisée, et l'eau qui la soustenoit est liquifiée dedans le champ et ramassée, succée et recueillie par les semences qui y sont jettées, comme je t'ay dit cy-dessus: mais d'autant que ce propos est de grand poids, j'ay voulu répéter une mesme chose avec exemple plus intelligible, qui est (pour mieux te le faire entendre) qu'un lard, ou la chair d'un porc, ne perdra pas sa forme pour estre salée, et quand elle est dessalée elle demeure encore en sa forme, comme tu vois ordinairement, que dans un pot il y pourra avoir plusieurs pièces de chairs fraisches, parmy lesquelles et au dedans du pot il y aura une pièce de lard, laquelle donnera saveur à toutes les autres qui seront de chair fraische, ainsi que tout le bouillon du pot sera sallé pour le sel qui estoit dedans le lard, toutesfoisle lard demeurera en sa forme. Les distillateurs tireront de la canelle la saveur, la senteur et la vertu, sans oster la forme de la canelle : aussi tu peux connoistre par là, que tout ainsi comme le lard n'a pas sallé l'eau du pot par sa vertu, ains pour cause du sel où il avoit reposé, lequel sel a esté extrait du lard par la vertu de l'eau sans oster la forme du lard : aussi les semences tirent à soy la vertu salsitive de la marne, qui est ceste eau générative, et quand toute la vertu salsitive a esté attirée par les semences, la marne n'est rien plus qu'une terre infertile comme l'escorce de la canelle, après que l'essence en a esté tirée. Je te diray encores un secret qui est que jamais le sel ne pourroit conserver la chair de porc, ni la convertir en lard, ni conséquemment les autres chairs, si, premièrement, le sel n'estoit
dissout ; et si le sel ne faisoit que toucher à rencontre sans se liquifier, il ne pourroit entrer au dedans, ni empescher la putréfaction. Voilà pourquoy tu peux entendre que la marne qui est jà commencée à pétrifier, si elle n'est premièrement dissoute parmi le champ, les semences n'en pourroient rien tirer, non plus que feroit une chair d'un sel qui ne se pourroit dissoudre ou liquifier. Je m'efforce tant que je puis de te faire entendre qu'il n'y a pierre, que si elle se pouvoit dissoudre à la cheute des pluyes ou gelées, qu'elle ne servit de fumier aux champs : parce que toutes pierres sont formées, soustenues et endurcies par le mesme élément cinquiesme, lequel accompagne toutes choses depuis le commencement jusques à la fin ; et faut que plusieurs choses ne craignent ni le feu, ni l'eau, ni aucune injure du temps, tesmoing les terres argileuses lesquelles ont esté causées de son action, et demeurent dedans les eaux sans aucun dommage, et estant formées en vaisseaux ou en briques, elles endurent le feu des fournaises, et mesmes les fournaises en sont construites.
THÉORIQUE
Tu m'as dit cy-dessus beaucoup de raisons, néantmoins je ne suis pas satisfait touchant le moyen le plus expédient pour trouver promptement de ladite terre de marne.
PRACTIQUE
Je ne te puis donner moyen plus expédient que celuy que je voudrois prendre pour moy : si j'en voulois trouver en quelque province où l'invention ne fut encore connue, je voudrois chercher toutes les terrières desquelles les potiers, briquetiers et tuilliers, se servent en leurs œuvres, et de chascune terrière j'en voudrois fumer une portion de mon champ pour voir si la terre seroit ameilleurée, puis je voudrois avoir une tarière bien longue, laquelle tarière
auroit au bout de derrière une douille creuse, en laquelle je planterois un baston, auquel y auroit par Pautre bout un manche au travers en forme de tarière, et ce fait, f irois par tous les fossez de mon héritage, ausquel je planterois ma tarière jusques à la longueurs de tout le manche, et Payant tirée dehors du trou, je regarderois dans la concavité de quelle sorte de terre elle auroit apporté, et Payant nettoyée, j'otterois le premier manche et en mettrois un beaucoup plus long, et remetterois la tarière dedans le trou que j'aurois fait premièrement, et percerois la terre plus profond, par le moyen du second manche, et par tel moyen, ayant plusieurs manches de diverses longueurs, Pon pourroit sçavoir quelles sont les terres profondes ; et non seulement voudroy-je fouiller dedans les fossez de mes héritages, mais aussi par toutes les parties de mes champs, jusques à ce que j'eusse apporté au bout de ma tarière quelque tesmoignage de ladite marne, et en ayant trouvé quelque apparence, lors je voudrois faire en iceluy endroit une fosse telle comme qui voudrois faire un puits.
THÉORIQUE
Voire mais s'il avoit du rocq au dessoubs de tes terres, comme Pon voit en plusieurs contrées, que toutes les terres sont foncées de rocher ?
PRACTIQUE
A la vérité cela seroit fascheux, toutesfois en plusieurs lieux les pierres sont fort tendres et singulièrement quand elles sont encores en la terre : parquoy me semble que une tarière torcière les perceroit aisément, et après la torcière on pourroit mettre Pautre tarière, et par tel moyen, on pourroit trouver des terres de marne, voire des eaux pour faire puits, laquelle bien souvent pourroit monter plus haut que le lieu où la pointe de la tarière les aura trouvées :
et cela se pourra faire moyennant quelles viennent de plus haut que le fond du trou que tu auras fait.
THÉORIQUE
Je trouve fort estrange de ce que tu dis, que si le rocq m'empesche de percer la terre, qu'il faut aussi percer le rocq, et si c'est du rocq que ay-je que faire de le percer, veu que je cherche de la marne ?
PRAC TIQUE
Tu as mal entendu, car nous sçavons qu'en plusieurs lieux les terres sont faites par divers bans, et en les fossoyant on trouve quelquesfois un ban de terre, un autre de sable, un autre de pierre et un autre de terre argileuse : et communément les terres sont ainsi faites par bans distinguez. Je ne te donneray qu'un exemple pour te servir de tout ce que je t'en sçaurois jamais dire : regarde les minières des terres argileuses qui sont près de Paris, entre la bourgade d'Auteuil et de Chaliot, et tu verras que pour trouver la terre d'argile il faut premièrement oster une grande espesseur de terre, une autre espesseur de gravier, et puis après on trouve une autre espesseur de rocq, et au dessouz dudit rocq, Ton trouve une grande espesseur de terre d'argile, de laquelle Ton fait toute la tuille de Paris et lieux circonvoisins. Ce n'est pas en ce lieu seulement qu'il convient prendre la terre d'argile au dessous des rochers : mais en plusieurs autres lieux. Si tu as bien retenu le discours du traité des pierres, tu as peu entendre que la terre d'argile estant venue en sa perfection, elle a servi de réceptable pour retenir les eaux congélatives qui ont causé le rocq qui est au dessus.
THÉORIQUE
Nous parlons de trouver la marne, et tu me parles
de la terre cTargile : il me semble que cela vient mal à propos.
PRACTIQUE
Tu l'entens fort mal, je t'ay dit cy-dessus que Peau congélative n'a pas seulement opéré en la terre pour la réduire en marne, ains a aussi opéré en la terre d'argile et és pierre et bois, voire en toutes choses génératives voire jusques és choses animées : cuides-tu que la semence générative du genre humain et brutal, soit une eau commune et éxalative? Je t'ose dire que tout ainsi comme la semence humaine apporte en soy les os, la chair et toutes les parties distinctes de la forme humaine, aussi en la semence végétative sontcomprins les troncs, les branches les feuilles, les fleurs et les fruits, les vertus, les couleurs, les senteurs, et tout cela par un ordre que l'admirable providence de Dieu a commandé ; et ne faut que tu trouves estranges que je. t'allègue les exemples de la terre argileuse, pour te servir en la marne : car depuis quelque temps j'ay passé par le pays de Valois et Champagne, où j'ay veu plusieurs champs ornez de plusieurs piles de marne, arangées en la forme de pilots de fumier, et comme il pleuvoit sur ladite marne qui estoit par mottes grandes et petites, j'apperceu qu'elles se venoyent à dissoudre à la cheutte des pluyes : lors je prins une de ces mottes, qui estoit là liquéfiée comme paste, et l'ayant pétrie entre mes mains j^en fis un nombre de trochisques, lesquelles je fis cuire dedans un grand feu, et estant cuittes, je trouvay qu'elles s'estoyent endurcies en pareille forme que la terre d'argile : lors jeconneuz que l'une et l'autre pouvoit faire une même action, sinon en tous lieux, pour le moins en quelque contrée.
THÉORIQUE
Voire mais les terres d'argile sont de diverses couleurs et
plus communément grises, et la marne est blanche : parquoy cela ne se peut accorder.
PRACTIQUE
A la vérité, la marne est communément blanche és pays de Valois, Brye et Champagne, toutesfois j'ay bon tesmoignage qu'au pays de Flandres et Alemagne, mesme en quelque partie de la France, il y en a de grise, noire et jaune, comme j'ai dit dès le commencement : porquoy je te conseille de ne t'amuser point à la couleur : car la marne grise ou noire peut devenir blanche en sa décoction; et tout ainsi qu'il y a de la marne blanche, aussi il y a des terres argileuses blanches. Il me souvient avoir passé de Partenay, allant à Bresuyre en Poitou, et de Bresuyre vers Thouars, mais en toutes ces contrées, les terres argileuses sont fort blanches, et conséquemment les cailloux, lesquels sont en grand nombre audit pays : qui me fait croire que les terres argileuses desdits pays pourroyent aussi servir de marne, et singulièrement celle dequoy les drapiers foulent et desgressent les draps. Mais voyons aussi que les creusets des orfebvres qui sont apportez du pays d'Anjou, d'auprès de Troye, et plusieurs autres lieux, sont faits d'une terre fort blanche semblable à la marne. En la basse Bourgongne, il y a un certain village où l'on tire de la terre d'argile toute semblable à la marne, et cuide que ce ne soit autre chose : toutesfois elle endure le feu, en telle sorte que tous les verriers de la plus grande partie des Ardennes, se servent des vaisseaux faits de ladite terre, et mesme les verriers d'Anvers qui besongnent le verre de cristalin, sont contrains en envoyer quérir, combien que l'on la vende bien cher, à cause qu'elle dure longtemps és fournaises ardantes. J'ay veu creuser un puits au pays des Ardennes, qu'avant trouver l'eau, il fallut creuser une bien grande espesseur de terre, et après la terre, on trouva un fond de rocq d'une grande épaisseur, et après le rocq se trouva une terre
d'argile autant blanche que craye, laquelle j'esprouvay, et la trouvay bonne à faire vaisseaux : toutesfois combien qu'elle n'ait esté approuvée, si est-ce que je croy que c'est une parfaite marne. Si mon estât se pouvoit exercer en pérégrinant d'une part et d'autre, je pourrois donner plusieurs advertissements deces choses, qui serviroient beaucoup à la république : toutesfois voilà un chemin ouvert : si tu es homme curieux de ton bien, tu pourras chercher par les moyens que je t'ay dit; en cherchant tu trouveras les choses plus asseurées que' je ne te le sçaurois dire : car on dit communément qu'il est facile d'adjouter à la chose inventée: aussi la science se manifeste à ceux qui la cherchent.
THÉORIQUE
Et ne me suffira il pas de chercher la marne au maniment des mains ? attendu que la marne est une terre grasse, comme celle d'argile, et puis que la terre d'argile est connue au maniment des mains : car il y a celuy que s'il manie de la terre d'argile destrempée, qu'il ne dit voilà une terre grasse et visqueuse : aussi les Latins disent que terre d'argile veut dire terre grasse.
PRACTIQUE
Tu as fort mal retenu ce que j'en ay escrit au livre des terres : car je t'ay dit que les Latins et les François abusent du terme, en appelant la terre d'argile terre grasse : car si elle estoit grasse, il seroit impossible de la dissoudre par eau ni par gelée : car toutes gresses et viscosités oléagineuses résistent à l'eau et ne peuvent avoir quelque affinité : ains au contraire, la terre d'argile et la terre de marne chassent toutes taches grasses, visqueuses et oléagineuses : et pour ces causes les foulons les font servir à dégresser les draps.
THÉORIQUE
Je trouve en quelque endroit de tes propos une contrariété assez connue; car tu m'as dit cy-devant, que mesme les rochers estoient causés de la matière mesme qui ayde à la génération des semences : et toutesfois j'ay veu des pays que toutes les terres estoient incrustées de rochers et pierres, et les terres qui sont telles ont bien peu de terre sur le rocq, et les semences qui y sont jettées, ne peuvent guère profiter, ains les bleds demeurent bas, ayant les espics bien petits, par ce que la plante ne peut prendre nourriture sur le rocq.
PRACTIQUE
. N'as-tu pas entendu un propos que je t'ay dit que si le sel ne se venoit à dissoudre, les lards, poissons et toutes espèces de chairs ne pourroient estre salées, si le grain du seldemeuroiten sonentiersans sedissoudre et diminuer? Sile pays qui est ainsi pierreux est de telle nature que les pluyes qui tombent dessus ayant en elles une si grande quantité d'eau congélative, qui tombant d'en haut, fait une croutte en augmentant les rochers couverts d'un peu de terre, cela ne fait rien contre mon propos : car je t'ay dit que depuis que l'eau est congelée et réduitte en pierre, les semences n'en peuvent tirer aucune liqueur, si la pierre n'est premièrement dissoute, comme je t'ay dit que la chair ne pourroit rien prendre du sel, sinon en tant qu'il se dissout et diminue. Voilà une conclusion toute certaine.
THÉORIQUE
Si est-ce pourtant que j'ay veu plusieurs forests és parties montagneuses, esquelles les arbres sont merveilleux en grandeur, combien que la sole d'iceux n'est que rocq, avec un bien peu de terre par dessus la superficie des rochers, et les
racines desdits arbres sont à travers et parmi les rochers des montagnes.
PRACTIQUE
Si tu eusses bien noté ce que je t'ay dit en traitant des pierres, tu n'eusses mis un tel argument en avant : car tu dois entendre que les racines des arbres ne sçauroyent transpercer les rochers. Il te faut donc croire que les arbres avoyent prins racine au paravant que la terre où ils sont fut congelée, et comme les arbres ont prins en leur croissance abondamment de Peau générative, ils en ont distribué aussi bien aux feuilles et aux fruits, comme aux branches et comme aux racines : et par ce que les feuilles et fruits tombent par chacun an dessouz les arbres, il se viennent à putrifier, et en se putrifiant (comme font les herbes des forests) ils rendent.en leur putréfaction l'eau commune et la générative parmy la terre, qui est causée parmy les feuilles et fruits : et quelque temps après, par la vertu du soleil, l'eau commune se vient à exaler, et la générative rend alors en pierre la terre qui a esté causée des feuilles, fruits et autres plantes des forests : car autrement ce que tu dis ne se pourroit faire : car si tu considères la racine des arbres tu trouveras qu'il n'y a celuy qui n'aye autant de racine que de branches : car autrement, il ne pourroit endurer le combat qu'il endure par l'injure des vents. Et si tu voulois contempler la cause pourquoy les arbres ont les racines ainsi tortues, tu trouveras que la cause n'est autre sinon, que comme les hommes cherchent les montagnes,, les chemins et sentiers plus aisez, aussi les racines en leur accroissement cherchent les parties de la terre les plus aisées, plus tendres et moins pierreuses; et s'il y a quelque pierre au devant de la racine, elle laissera la pierre en son chemin et se tournera à dextre, ou à senestre ; d'autant qu'elle ne pourroit percer les pierres qui sont au chemin.
THÉORIQUE
Et toutesfois les branches des arbres qui n'ont aucun empeschement en l'aër, sont aussi tortues et fourchues comme les racines : si est ce que l'aër n'est non plus dur en un endroit qu'en l'autre. Il faut nécessairement qu'il y aye autre raison que celle que tu dis.
PRACTIQUS
Quant aux racines, jet'ay dit vérité : mais quantaux branches il y a une autre cause qui est que les branches, poussans l'augmentation des gittes, une chacune cherche la liberté de l'aër, et se dilatent en s'esloignant des autres gittes tant qu'ils peuvent, afin d'avoir l'aër à commandement; et par une telle cause, les gittes fuyans le voisinage Tune de l'autre ne peuvent monter directement, ce que tu peux connoistre par les noyers, poiriers et pommiers et plusieurs autres espèces d'arbres, qu'en leurs première croissance la tige montera directement en haut jusques à ce que la vertu radicalemonteabondamment,qui luy cause se fourcher, en poussant plusieurs gittes, comme une eau desbordée. Je considère ces raisons en plusieurs exemplaires, premièrement en ce que j'ai veu les chesnes, noyers, chastaigniers, et plusieurs autres espèces d'arbres, plantez és lieux champestres, entre lesquels je n'ay jamais trouvé un qui montast directement en haut, comme ceux qui sont és forest entourez d'autres arbres qui les empeschent à se dilater de part et d'autre. Je n'ay jamais aussi trouvé que les arbres des forests fussent fertiles abondamment, comme ceux des campagnes, ni aussi que le fruit d'iceux fut savoureux en telle sorte que ceux qui ont l'air et le soleil à commandement : dont il est aisé à conclure que les arbres des forests qui sont entourez d'autres arbres, ne pouvant jouir du soleil et de l'aër és parties dextre et senestre, sont contrains monter en haut pour chercher l'aër
et le soleil, lequel ils désirent pour leur nourriture et accroissement. Et comme je cherchois la connaissance de ces causes, ja passay quelquefois par une forest qui contenoittrois lieues de largeur, et afin de rendre le chemin aisé, Ton avoit coupé, tout au travers delà forest, les arbres d'une voye contenant en largeur huit ou dix toises : en passant ladite forest, j'apperceu que tous les arbres qui estoyent à dextre et à senestre de ladite voye, avoyent poussé grand nombre de branches devers le costé du chemin ; et devers la partie de la forest, il y en avoit fort peu, qui me donna certaine connoissance que le tronc de l'arbre prenoitson plaisir à pousser les branches vers le chemin, par ce que c'estoit la partie la plus aérée : j'apperçeu aussi que les arbres de la circonférence de la forest se jettoyent et courboyent ou s'inclinoyent devers le costé des terres, comme si les autres arbres leur estoyent ennemis : et à la vérité bien souvent il y a plusieurs arbres fruitiers tant és jardins que autre lieux qui sont courbez pour cause de l'ombre de leurs voisins, autres arbres desquels ils n'ayment estre accompagnez.
THÉORIQUE
Par tes propos tu veux dire qu'après que les feuilles, fruicts t et branches des arbres et plantes sont pourries elles se peuvent réduire en pierre.
PR ACTIQUE
Je l'ay dit, et encore plus, comme tu peux avoir entendu au discours des métaux, que non seulement les choses putrifiées se peuvent lapider, ains se peuvent pétrifier au paravant la putréfaction, comme tu as veu par les bois et coquilles, et t'ose dire encore qu'il n'y a nulle espèce de terre qui ne se puisse naturellement pétrifier par l'effect du cinquiesme élément, duquel j'ay tant parlé cy-dessus.
THEORIQUE
Et le tripdllit, qu'est-ce ? se peut-il pétrifier ?
PRACTIQUE
Non seulement le tripollit, mais aussi l'ocre, le boliarmeni et tous ces minéraux qui sont lapinez, comme la sanguine, l'orcane et la pierre noire : tout cela ne sont que pierres pétrifiées, dessicatives et astringentes, comme une espèce de terre sigillée.
THÉORIQUE
Et qu'appelles-tu terre sigillée ?
Terre sigillée est autrement appellée terre lemnie ; aucuns lui attribuent ce nom, à cause du lieu où elle est prinse : et te faut noter que la terre n'est autre chose qu'une espèce de marne ou terre argileuse , laquelle se prend bas en terre, comme sont communément les terres argileuses et les marnes : l'on dit que ladite terre est fort astringente, et que par son action elle préserve de poison et retient les flux de sang par sa vertu astringente : et pour ces causes les hommes du pays où elle se prend vont par chacun an ouvrir la fosse, ou le trou par où ils descendent pour la tirer, et ayant tiré à leur discrétion, ils ferment le trou jusques à l'autre année : et pour cause qu'ils ont tribut de ladite terre. Ils ouvrent le trou avec grande pompe, accompagnez de cérémonies. Le pays où ladite terre se prend, est à présent occupé par le Turc, qui cause qu'il en prend le profit, et se vent ladite terre par trochisques marquées des armoiries du Turc. Voylà pourquoy l'on l'appelle terre scélée, et me semble que ce seroit mieux dit terre cachetée, et par ce qu'elle est appelée terre marquée, ou cachetée, cela me fait croire qu'elle est molle quand on la
tire, comme communément est la terre d'argile : car combien qu'ellesoit assez dure et qu'onla portesouventagrand mottes sur les espaules, si est ce qu'elle est humide, en telle sorte quelle se peut aysément cacheter. Venons à présent à la cause de son utilité ; d'où est-ce que peut procéder une telle vertu ? Si tu as bien entendu le propos que j'ay dit sur les congélations, tu connoistras que la vertu de ladite terre ne procède, sinon des eaux communes et congélatives, qui ayans percé a travers des terrés, jusques à ce qu'elles ont trouvé quelque rocher pour s'arrester au lieu où les eaux se sont arrestées, la terre subtile et fine qui là estoit a retenu la vertu de Peau congélative, et là s'est fait une association et ligature, sçavoir est, la terre et l'eau ont fait une décoction modérée, et commencement de pétrification, et en ce faisant ont laissé courir, descendre ou exaler l'eau commune, et n'est demeuré parmy la terre que l'eau congélative qui a perdu en se congelant la couleur et apparence qu'elle avoit auparavant, et a prins la mesme couleur de la terre où elle s'est jointe; et par ce qu'elle n'est encores venue en sa parfaite décoction ou pétrification, il est certain qu'estant prinse parla bouche, la vertu de l'eau congélative qui est en elle se vient à dissoudre à la chaleur et humidité de l'estomach, et alors les matières estant liquides, le corps fait son profit de la matière congélative, qui estoit en la terre, et la terre est envoyée aux excréments selon le cours ordinaire. Voilà qui te doit faire croire que ceste eau congélative est de nature salsitive, comme je t'ay fait entendre cy-dessus, que le venin des serpents est guéry par la vertu de la salive, à cause du sel. Je t'ay allégué cy-dessus une isle pleine de serpents, aspics et vipères, qui sont en une isle appartenant au seigneur de Soubise. Je t'ay dit aussi que ceux qui sont morduz des chiens enragez sont guéris par l'eau de la mer, et mesme aucuns par le lard vieux, et cela ne se fait que par une vertu salsitive. Je t'ay assez donné à entendre (en parlant
des sels) que tous sels ne sont pas mordicatifs ou acres, afin de te faire entendre que je ne veux pas dire par là, que la vertu salsitive de la terre sallée soit d'un sel commun : ains je veux seulement dire que son action n'est causée que par une vertu salsitive.
THÉORIQUE
Je te prie me dire s'il seroit possible de trouver en France quelque terre qui fist la mesme action que celle que tu dis : parce qu'en tous tes discours tu ne faits point distinction des matières qui causent la congélation des pierres, marnes et terres argileuses; et d'autant que tu attribues à la terre sigillée sa vertu procéder de la mesme cause que les terres, pierres et marnes de ce pays sont congelées, pourquoy est ce qu'il ne se pourra trouver en France des terres qui feront mesme action, veu qu'elles sont causées d'un mesme subjet ? comme j'ay dit.
PRACTIQUE
Je ne te puis alléguer raison contraire, sinon qu'és pays chauds, les fruits ou pour le moins partie d'iceux, sont beaucoup meilleurs qu'és pays froids, comme tu vois qu'és pays de France, depuis qu'on passe Paris, allant vers le septentrion, on ne peut cueillir pompons, melons, oranges, ligues ni olives, ni beaucoup d'autres espèces de fruits, comme on fait és chaudes régions, et mesme les raisins ne peuvent venir en maturité, comme ils font és parties méridionales de la France, Champagne et Picardie. Tu sçais bien aussi que les espiceries, sucres, ne peuvent prendre accroissement au royaume de France, comme elles font és pays chauds. Tu sçais bien que la casse et toutes gommes odoriférantes sont prises és régions chaudes, mesme la rubarbe et autres simples, servans à la médecine. Il est assez aisé à croire que le soleil donne quelque vertu plus violente
en certaines régions qu'en d'autres, et mesme on voit qu'une mesme région, une mesme espèce de plante opérera merveilleusement plus qu'une autre, qui sera accreuë en mesme pays. Je t'ay baillé pour exemple les vignes de la Foye- Moniaut, qui sont entre saint Jehan d'Angely et Nyort, lesquelles vignes apportent du vin qui n'est pas moins estimé qu'hippocras, et bien près de là, il y a autres vignes desquelles le vin ne vient jamais à parfaite maturité, lequel est moins estimé que celuy des raisinettes sauvages, par là tu peux penser que les terres ne sont semblables en vertu, combien qu'elles se ressemblent en couleur et apparence. Toutesfois je ne veux par là conclure qu'il n'y puisse avoir en France de ladite terre lemnie, laquelle puisse faire la mesme action que la sigillée; et prendray argument sur ce que les vaisseaux premiers faits furent formez, comme aucuns disent en argis, et depuis tous les autres qui sont formez, on les appelle vaisseaux de terre d'argile; puis que l'on recouvre de la terre en tous pays semblable à celle d'argis, aussi il n'est pas difficile de croire qu'il se puisse trouver de la terre lemnie. Je prendray autre argument plus certain : puis qu'aux isles de Marennes et en la Foye- Moniaut, se cueille du vin ayant douceur et bonté d'hippocras et que sa bonté procède d'une vertu salsitive que nous appelions tartare, et qu'és pays de Narbonne et Xaintonge, il se fait du sel commun, et combien que la vertu salsitive de la terre lemnie ne soit pas de sel commun, si est ce que tout ainsi que comme en quelque partie de la France, les raisins et quelques autres fruits apportent en soy une douceur autant grande que les dates, figues et autres fruits qui viennent des régions chaudes, j'ay conclud qu'en quelque endroit se pourroit aussi trouver de la terre lemnie, laquelle feroit la mesme action que celle qu'on prend en Turquie, de laquelle nous avons parlé. Je te diray encores une exemple, tu vois que les anciens ont eu en grande estime le bol
d' Arménie, à cause de son action astringente; et toutesfois depuis que l'usage en est en France, celuy mesme qui se prend au pays, et combien qu'il se trouve en plusieurs contrées de la France, si est ce qu'on lui baille le mesme nom de celuy d'Arménie, comme tu vois que les Latins l'appellent bolus armenus, en François boliarmeny. Nous en avons encore une autre espèce qui est plus desiccatif que le susdit, duquel les peintres font des crayons à pourtraire, qu'ils appellent pierres sanguines, elle est fort propre pour contrefaire les visages après le naturel : elle est composée d'un grain fort subtil. Il y a autre espèce de sanguine, qui est fort dure; à cause de sa dureté, on la peut tailler et pollir comme une pierre de jaspe ou d'agathe, combien qu'elle ne soit pas si dure : aucuns on fait tailler desdites pierres pour se servir à brunir ou pollir l'or et autres choses. Si tu considères bien ladite pierre tu connoistras qu'il n'y a différence aucune des deux espèces de sanguine, sinon que l'une est pétrifié à cause qu'elle a plus receu d'eau congélative qui l'a rendue plus pesante et plus dure, et l'autre qui est demeurée tendre, de laquelle on fait des crayons rouges, est demeurée altérée par ce que l'eau luy deffaut au paravant sa parfaitte décoction. Et parce que le commencement de nostre propos a esté seulement de parler de la marne, je te dis à présent qu'en plusieurs lieux la marne peut servir à faire des crayons blancs à pourtraire en blanc, tout ainsi que la sanguine pourtrait des traits rouges.
THÉORIQUE
Je trouve icy une chose fort estrange, qui est de ce que tu contredis à tant de millions d'hommes, tant des passez que des vivants, en ce qu'ils disent tous, et le tiennent pour chose certaine, que la marne et la terre d'argile est grasse, et que les terres sont ameilleurées pour cause de la graisse
qui est en la marne : et toy comme opiniâtre invétéré, les veux gaigner contre tous.
PRACTIQUE
Si tu avois bien considéré le propos que je t'ay tenu cydessus en parlant de l'or potable, du restaurant d'or, des graisses et des eaux, tu eusses connu par là que depuis que les hommes sont abreuvez d'une opinion fausse, il est difficile de leur arracher de la teste : mesmement à ceux qui se soucient bien peu de considérer les effects de nature. Te souvient-il pas que j'ay assemblé autre fois à Paris, des plus doctes médecins, chirurgiens et autres naturalistes, lesquels m'ont tous accordé que les philosophes, physiciens, passez et présens, avoie it abusé en escrivant du restaurant d'or, de For potable, des métaux, des eaux, et des pierres, et en plusieurs autres instances, desquelles tu sçais que j'ay faict lecture et n'ay trouvé homme qui m'ayt contredit : toutesfois il se trouva un alchimiste, lequel avait bruit de se tourmenter après l'augmentation des métaux, pour de là venir à la monnoye. Iceluy, dis-je, estoit fort mal content de ce que je parlois de l'or potable, pource qu'il prétendoit potager l'or pour donner teincture à l'argent, ce qui est impossible, sinon seulement sur la superficie pour en abuser : et comme tu sçais que de l'abondance du cœur la langue parle, iceluy passionné de mes propos, attendit que l'assemblée s'en fut allée, et puis me vint dire qu'il sçavoit faire de deux sortes d'or potable. Sa passion avoit causé qu'il avoit mal entendu : car je ne disois pas que l'or ne se peut rendre potable, car je sçais plusieurs moyens de le potager, mais je disois que quand il seroit potagé jamais ne se convertiroit en la nature humaine, pour luy servir de restaurant, parce qu'il ne se peut digérer. Et pour revenir à poursuyvre les fauces opinions invétérées sur le fait des terres qu'ils appellent grasses, je t'allégueray la mesme raison que j'ay dit en
parlant des terres argileuses, qui est qu'esdites terres il y a deux eaux : l'une est commune et exalative, ennemie du feu, l'autre est congélative, qui cause que la terre qui n'est que poussière, se tient en une masse et s'endurcit au feu : je demanderay à tous ces dictionnaires si l'humeur radicale qui joinct les parties de la terre estoit grasse, pourroit-elle endurer le feu ? ne sçayt-on pas bien que toute gresse espesse, oléagineuse brusle au feu ; ne sçavons nous pas aussi queles drapiers desgressent leurs draps avec de la terre argileuse ou de celle de marne ; si elle estoit grasse, comment pourroit-elle desgresser? Il y a quelques uns qui pour prouver qu'elle estoit grasse ont dit que plusieurs puits estoient foncez de terre de marne, voulant par là prouver qu'elle est grasse : mais une telle preuve n'est pas bonne, car nous sçavons que toute espèce de terres argileuses tiennent Peau durant le temps qu'elles sont sousternées, mais estant tirées de leur fosse, elles ne pourroyent tenir l'eau, sinon durant le temps qu'elles seroyent molles comme paste : mais après que lesdites terres sont succées, elles se viennent à dissoudre soudain que l'on les mettra dedans l'eau ; et si elle estoit grasse, comme on dit, jamais elle ne sepourroit dissoudre en l'eau, non plus que le suif, la cire, la poix-raisine et autres choses grasses. Il est bien certain que si tu prend deux pièces de marne, ou de terre argilleuse, et que tu ayes deux vaisseaux, que l'un soit plein d'huile, et l'autre d'eau, et qu'en chacun vaisseau tu mette une motte de marne ou terre argileuse, que celle que tu mettras dedans l'huile, ne se dissoudra jamais, mais celle que tu mettras dedans l'eau se crèvera et se dissoudra comme une pierre de chaux, car nous sçavons que les matières grasses et oléagineuses sont répugnantes à l'eau, et lesdites terres sont composées de matières aqueuses, parquoy ils ne peuvent se joindre ni entremesler : il faut donc que ceux qui appellent les marnes et terres argileuses grasses, qu'ils
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allent chercher austres raisons que celles qu'ils mettent en avant. S'ils appelloient lesdites terres pâteuses, ils parleroyent beaucoup mieux et diroyent vérité, car nous sçavons que la farine et Peau ont telle affinité, que soudain qu'elles sont entremeslées, elles se convertissent en un corps pâteux. Il les faut donc appeller terres pâteuses, et non point grasses ou visqueuses.
THÉORIQUE
Je trouve estrange que tu dis que non seulement les choses putrifiées se peuvent réduire en pierre, mais aussi aucune chose sans perdre leur forme, comment est-il possible que l'eau que tu dis, puisse entrer dedans les corps solides, si premièrement ne sont molifiées par putréfaction ?
PRACTIQUE
Comment oses-tu dire le contraire de ce que j'ay dit, veu qu'en te parlant de l'essence et forme des pierres, je t'ay monstré plusieurs coquilles réduites en pierre, combien que les coquilles estoyent auparavant autant solides que pourroit estre un vaisseau de verre, ou de quelque matière métallique.
THÉORIQUE
Il faudroit donc qu'il n'y eut rien qui ne fut poreux, et si ainsi estoit, les vaisseaux ne pourroient contenir l'eau de quelque matière que ce soit, et toutesfois l'on voit le contraire.
PRA CTIQUE
Je ne doute point que toutes choses ne soyent poreuses, mais ces choses qui sont faites des matières plus condensées ont les pores si subtils que les liqueurs ne peuvent passer à travers évidemment, sinon par quelque accident : comme tu as veu autrefois q ue quand jevoulois broyer mes couleurs en
hyver, je faisois chauffer la molette, et après P avoir posée sur le marbre toute chaude, icelle molette pour sa chaleur attiroit de Peau dudit marbre, combien qu'icelui marbre eut apparence d'estre bien sec : voilà un argument qui te doit faire croire que le marbre estoit poreux, à travers desquels pores, la chaleur de la molette faisoit attraction de Phumidité. Autre exemple : tu sçais bien que les forgeurs d'armes et de taillans, quand ils veulent endurcir les armes et taillans, ils les font chauffer tant qu'ils soyent rouges, et puis les mettent froidir dans Peau ; lors les trenchants des ferrements et armures deviennent beaucoup plus durs. Je te demande si le fer ou Pacier, estant ainsi trempé, ne prenoit quelque substance jusques au centre, et par toutes les parties s'il se pourroyent endurcir par Faction de l'eau? on sçait bien que non : car si le trenchant ou leharnois ne s'endurcissoit que sur la superficie, cela ne serviroit de rien. Il faut donc conclure que les armures estant chaudes, sont imbibées et font attraction de quelque eau, autre que l'exalative, laquelle subvient et se fortifie; et pour ce monstrer, te faire mieux entendre que les armures ne sont pas fortifiées par les eaux exalatives, il faut quetu entendes que pour tremper lesdites armures, aucuns ont plusieurs secrets ; aucuns mettront du sel dedans Peau où ils veulenttremper leurs armures, aucuns mettront des vinaigres, autres mettront des pierres de ehaux, autres mettront du verre subtilement broyé, et ne faut que tu doutes que si le verre broyé ne pouvoit servir à l'endurcissement du fer ou acier, je ne dis pas qu'il y puisse servir estant en verre, mais estant bien broyé, le sel dudit verre se liquifie parmy Peau commune, et alors les armures qui y sont trempées font leur profit dudit sel liquifié, duquel ils font attraction pour se fortifier et non pas de Peau commune, car elle ne se peut fixer. Du temps du feu Roy de Navarre, il partit de Genève deux orfèvres qui portèrent en la cour du susdit Roy, une masse et un coutelas, au labeur desquels ils avoyent employé Pespace
de deux années pour orner et enrichir ou tailler lesdites pièces : et parce qu'elles estoient merveilleuses et de hautprix, ils n'avoyent rien espargné à ce que ladite masse et coutelas fussent forgez de bonnes estoffes, et en cas pareil trempées en certaines eaux qui causèrent une dureté ausdites armes : je ne sçay si elles furent attrempéespar le magnifique Maigret, lequel avoit bruit qu'en cherchant la génération de l'or, ou pierre philosophale, il avoit trouvé une eau qui causoit une merveilleuse dureté aux armures; ignorant donc celuy qui avoit fait la trempe, je suyvray mon propos qui est que le coutelas dont je parle estoit si bien attrempéque Ton en coupoit les chenets ou landiers de fer, comme Ton eut fait du bois, sans que le coutelas en receut aucun dommage : voilà des preuvesquite doiventassez donner à entendreles propos que je t'ay dit sur le fait de la marne, que comme les semences en sont totalement nourries par l'effect des eaux communes, aussi ne sont les métaux. Je te donneray encore un bel exemple pour la confirmation de ce que j'ay dit, de ce qui cause la bonté de la marne; elle cause ainsi la congélation des pierres. Il y a certaines forges de fer aux Ardennes, au village de Daigny et Givonne, autres forges au village de Haraucourt, lesquelles ne sont distantes pour le plus que deux lieues les unes des autres, ce néantmoins és forges de Haraucourt ils mettent de la terre blanche qu'ils prennent assez bas en terre, laquelle ils mettent parmy la mine de fer pour aider à la fonte d'icelle mine, et ceux de Dagny et Givonne prennent pour la mesme cause de la pierre de laquelle Ton se sert à faire de la chaux, qu'ils appellent pierre de castille, laquelle ils cassent pour aider à la fonte de leurs mines comme j'ay dit. Vois-tu pas par là une preuve évidente, puis que les sels des arbres aident à faire fondre toute chose, qu'il y a une vertu salsitive és pierres, et conséquemment és terres qui ne sont encores lapifiées comme celle de laquelle l'on se sert à Haraucourt, puis-
quelle fait la mesme action que font les pierres de Dagny et Givonne.
THÉORIQUE
Il semble que tu te contredis, en ce que tu dis quelquesfois que les pierres sont congelées par la vertu du sel et puis après tu dis que c'est une eau.
PRACTIQUE
Il me semble que tu as une cervelle bien dure, car il me souvient t'avoir dit au précédent qu'on n'a point accoustumé d'appeler l'eau de la mer sel, combien qu'elle soit sallée : mais bien on l'appelle eau jusques à ce qu'elle soit congelée, et depuis on l'appelle sel ; on n'appelle pas ainsi l'eau glacée, auparavant qu'elle soit gelée, mais estant gelée on l'appelle glace : on n'appelle point le lait fromage auparavant sa congélation, semblablement je ne puis appeler leschosessusdites en autre terme qu'en la forme où elles sont alors que j'en ay parlé depuis avoir escrit au précédent. Je trouve tesmoignage certain contre ceux qui disent que la marne ne profite guère aux champs la première année ; il est certain que si fait autant bien que la suyvante, moyennant qu'elle soit mise aux champs auparavant que l'hyver aye commencé, parce que la marne ne peut de rien servir, si elle n'est premièrement dissoute par les gelées. J'ay esté aussi adverty par les habitans de Champagne, de Brie et Picardie, qu'en certains lieux, la marne n'est autre chose que craye, et d'autant qu'en plusieurs contrées desdits pays, il y a faute de pierre, et sont contraints quelquesfois de faire des murailles decraye, quand ils trouvent quelque fosse où elle sera bien condencéeetréduite en craye; cela ne se peut faire en toutes marnières, parce qu'aucunes ne se peuvent tirer que par petites pièces, et mesme il yen a qui sont encores liquides et bourbeuses. Et comme j'ay dit au précédent, ne sont toutes blanches, ains