CHAPITRE PREMIER
Les Marot des environs de Caen. — Jehan Marot vend des bonnets. — Il quitte Caen pour Cahors et s'y marie. — Il devient Marot, dit Rosières. — Naissance de Clément. — Gascon et Normand mêlés. — Jeunesse de Clément Marot. — Son père fait des vers : La vray difant advocate des dames. — Michelle de Saubonne, dame de Soubise, protectrice des poètes. — Jehan Marot part avec son fils pour Paris.
ERS le milieu de la seconde moitié du xve siècle, on trouve toute une famille du nom de Marot établie aux environs de Caen ; c'étaient de petits propriétaires terriens possédant de modestes domaines. On y remarque Pierre Marot, Perrin Marot, Guillaume Marot et enfin Jehan Marot, peut-être le père de notre poète. Le patrimoine de ce dernier confinait à la ferme de Matthieu, située dans la vicomte de Caen, sergenterie d'Oystreham, et appartenant à la duchesse d'Orléans. Guillaume Marot payait à cette grande dame une redevance : i° de i3 boisseaux d'orge à 10 deniers le boisseau, équivalant à i3 sols 4 deniers, et 16 boisseaux à 12 deniers le boisseau, équivalant à 16 sols. Nous n'avons point trouvé de traces que Jehan Marot eût à payer une redevance quelconque.
Nous n'avons pu établir non plus le lien de parenté entre ces personnages portant le même nom; possible étaient-ils frères ou seulement cousins.
Jehan Marot, celui qui nous occupe, comme père de j- 1
notre poète, naquit à Caen dans le courant de l'année 1467 (1). Trouvant sans doute que son maigre héritage ne lui offrait que de trop faibles ressources, il chercha à aug-
(1) Voici de quelle manière nous sommes amenés à déterminer cette date : Jehan Marot, quand il vécut de son métier de poète, avait commencé une épître en vers dédiée à la reine Claude, où il célébrait les exploits de François Ior au camp de Sainte- Brigide (Marignan) contre les Suisses. La mort l'empêcha de terminer son œuvre et le fils plaça ces vers à la suite :
Icy l'autheur fon epiftre laiffa, Et de dicter pourtant ne fe lafla.
Mais en chemin la mort le vint furprendre En luy difant : Ton efprit par deçà De trauailler foixante ans ne cefla [dre. Temps eft qu'ailleurs repos il voife pren-
Jehan Marot, d'après le témoignage de son fils, avait donc soixante ans lorsqu'il mourut. La date de sa mort doit être placée à l'année 1527, comme nous croyons pouvoir l'établir de la manière suivante : en 1529, Marot est porté sur les rôles de la maison du roi comme succédant à son père (Arch. nat., KK99, et t. III, p. 89, notes); pendant toute l'année précédente, il fait des démarches pour être porté sur les rôles, où il avait été omis, contrairement aux promesses du roi. (Voyez deux lettres, l'une du roi à Robertet [Bibl.
nat., ms. 3oi2, fol. 47, et t. III, p. 87, notes], l'autre de Marguerite au grand maître [Bibl. nat., ms. 3026, fol. 18, et t. III, p. 87, notes], qui établissent bien nettement qu'au commencement de i528, Clément Marot n'était point
encore porté sur les rôles de la maison du roi.) Si Jehan Marot était mort en i528, son fils n'aurait point eu à se plaindre de n'être point encore porté sur les rôles de cette année; mais le père étant mort en 1527, le roi ayant promis au fils sa succession {Éphres, t. III, p. 87), il est tout naturel que le fils se soit plaint d'avoir été omis sur les rôles de l'année i528. En même temps il ressort avec clarté de ces plaintes que Jehan Marot avait dû mourir dans le courant de l'année 1527. Si nous retranchons les soixante années d'existence que lui assigne son fils, on peut en conclure que Jehan Marot était né dans le courant de l'année 1467. Toutefois, nous ferons remarquer que, d'une part, il est dit dans les vers de Clément Marot que son père travailla pendant soixante ans; faut-il entendre que c'est là toute la durée de sa vie, ou bien, dans ces soixante années, ne faut-il comprendre que la période laborieuse ? Alors il conviendrait d'y ajouter quinze ou dix-sept ans pour les années de la jeunesse et, dans ce cas, il faudrait reculer la date de sa naissance jusqu'en 1450 ou 1452.
D'autre part, Jehan Marot paraît être venu à Cahors vers 1470, date à laquelle les consuls de Cahors (Abbé de Foulhiac, Chroniques du Quercy) font allusion à son arrivée et à son mariage. Mais alors il serait resté vingt-six ans marié avant d'avoir Clément Marot.
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menter ses revenus en y joignant un petit commerce; il se fit marchand à Caen et y vendit des bonnets.
Ce détail curieux nous est fourni par Sagon, l'adversaire de Marot. Sagon descendait par sa mère des Ango, ces hardis navigateurs dieppois qui, dans leurs expéditions maritimes, avaient conquis des richesses immenses. Il n'était pas fâché de faire sonner bien haut l'illustration de sa famille et, pour mieux humilier son rival, il parle avec dédain des tentatives industrielles qui avaient eu pour théâtre la ville de Caen,
Où fon père a faid fans reprendre Maint bonnet expofé à vendre.
Mais le père de Marot n'avait point, à ce qu'il paraîtrait, les qualités requises pour réussir; ses affaires tournèrent même si mal que la corporation dut s'en mêler :
Le métier le révoqua hors...
A défaut de pouvoir contrôler ce témoignage quelque peu suspect et assurément malveillant, et dans l'impossibilité d'affirmer si ce fut volontairement ou par force que Jehan Marot suspendit ses affaires à Caen, nous nous bornerons à constater simplement le fait. Le voilà donc forcé d'aller chercher fortune ailleurs.
La distance est grande de Caen à Cahors, et nous ne saurions dire quels intérêts le décidèrent à porter ses pas de ce côté. Fut-il attiré dans cette dernière ville par la réputation de son commerce important? Ou bien y avait-il des amitiés qui le sollicitèrent d'y venir? Ce qu'il y a de certain, c'est que c'est là que nous le retrouvons après son départ de Caen et que c'est là qu'il épousera la mère de notre poète. Un savant, l'abbé de Foulhiac, qui avait compulsé bon nombre de documents originaux sur la ville de Cahors, a consigné le passage suivant dans ses notes, encore manuscrites : « Je trouve, écrit-il, dans les comptes des consuls qu'un étranger nommé Marot avoit épousé une fille de Caors, nommée Rosières, petite héritière, car elle n'étoit taxée que i5 sols à la taille, et depuis
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dans les comptes on nomme Jehan Marot, dit Rosières, dans le rôle de la taille, logeant entre le pont vieux et la porte neuve; c'est de ce Marot qu'est venu le fameux Clément Marot, poète sous François Ier. J'ajoute ceci à ces chroniques parce que ceux qui ont écrit l'histoire de François Ier et les auteurs qui ont fait la vie du poète fameux n'ont pas su le nom de la mère de Marot, nommée Rosières et première femme de Jehan Marot, natif de Caen en Normandie, père de Clément (i). »
Il y a certains points dans ce passage qui méritent d'attirer l'attention. L'abbé de Foulhiac parle de cette « fille de Caors nommée Rosières » comme ayant été la première femme de Jehan Marot et la mère de notre poète. L'abbé avait-il vu quelque part que Jehan Marot épousa par la suite une autre femme?
D'autre part, Clément Marot, dans ses vers, ne prononce jamais le nom de sa mère (2). Il n'y fait jamais allusion. Cependant sa Muse a aussi la note humaine et elle sait, en parlant du père du poète, trouver des accents d'une exquise sensibilité. Mais de sa mère, pas un mot. Elle est pour lui comme si elle n'avait jamais existé. C'est que, sans doute, elle mourut peu après la naissance de Clément, lorsque celui-ci était tout jeune encore, et il ne parle point d'elle probablement parce qu'il ne la connut point. Ce qui nous confirmerait dans cette opinion, c'est cet autre passage, assez obscur et énigmatique, du même abbé de Foulhiac : « Il est parlé
(i) Bibl. nat., Chroniques du Au mouftier voy, dont fuy parroiffienne,
Quercy, par l'abbé de Foulhiac, Paradis Pain£l °* font harjPes * lv*
, lit vng enter ou dampnez font boulluz.
année 147 *• L'vng me fai£t paour, l'aultreioye&lieffe.
(2) Rappelez-VOUS avec quelle La ioye auoir faiftz-moy; haulte deeffe
tendresse et quelle vénération A 1ui pécheurs doibvent tous recourir,
■17-11 • •-. ji '11 Comblez de foy fans fainfle ne pareffe...
Villon, qui avait d ailleurs tant ^ „ c / ., . „ v .
' ^ lin celte roy ci vueil viure & mourir.
de mauvais côtés, parle de sa
vieille mère pour laquelle il H est touchant de voir le sou-
composa cette ballade à la Vier- venir de cette pauvre vieille si
ge, chef-d'œuvre d'émotion et de simple et si vivante venir purifier
poésie : en quelque sorte les souillures
et les excès de la vie du mauvais garçon qui, tout au 1 Femme cl fuy, paourette & ancienne; un cœur de bon fils.
Dame des cieulx régente terrienne...
Recepuezmoyvoftre humble chreftienne... Sarǰn 1U1> t0Ut aU m0mS> aV31t
Vie de Clément Marot. 5
dans les comptes des consuls des héritiers des Marot- Rosières taxés à 22 sols de taille; c'étoit la maison d'où est sorti Clément Marot (1). » Mais l'abbé de Foulhiac place ce renseignement à la date de 1480; or, Marot ne naquit que quelques années plus tard ; comment la succession de sa mère aurait-elle pu s'ouvrir avant sa naissance ? Il y a là évidemment une erreur commise par l'abbé. Quoi qu'il en soit, il faut retenir de ces citations certains points qui sont hors de tout débat : d'abord ces passages déterminent d'une manière à peu près précise le lieu de la naissance de Marot à Cahors; il vint au monde dans une maison située entre le pont vieux et la porte neuve.
Il nous reste maintenant à déterminer la date de sa naissance. Dans son Enfer, Marot, parlant de ce qu'il a appris à la cour, s'exprime ainsi :
C'eft le feul bien que i'ay acquis en France Depuis vingt ans en labeur & fouffrance.
Quelques vers plus haut, il avait dit :
N'ayant dix ans en France fu mené.
Marot avait donc trente ans à l'époque où il composa VEnfer : dix ans passés à Cahors et vingt en France. Or, il composait VEnfer en l'année 1 525 (n. st. i526), et, si l'on se reporte à trente ans en arrière, ce serait en 1496 qu'il faudrait placer sa naissance, ou peut-être en 1497, pour tenir compte de la réserve qu'il fait sur son âge lorsqu'il dit qu'il n'avait pas tout à fait dix ans lorsqu'il vint en France.
Clément Marot aurait dû être Normand et voir le jour à Caen : les caprices de la fortune et les hasards du commerce de son père le firent naître en Gascogne, à Cahors, sur les bords du Lot. Il ne mentit point à cette double
(1) Bibl. nat., Chroniques du année 1480. Quercy, par l'abbé de Foulhiac,
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origine. Nous retrouverons chez lui la finesse du Normand qui s'applique à ne point se compromettre et qui a soin de se retenir lorsque son tempérament de Gascon l'engagerait plus qu'il ne faut. Tandis que d'un côté ses ardeurs méridionales le poussent assez volontiers en avant, l'autre côté de son caractère lui assure la retraite et le met en garde contre un dénouement fâcheux. Mais du mélange de ces éléments puisés à deux sources distinctes s'est formé un caractère qui étonne d'abord par ses allures de bohème indépendant, rebelle à toute contrainte, ennemi de toute discipline, pas plus disposé à se plier aux exigences de la religion catholique qu'aux austérités de la religion protestante.
Ce que Marot cherche avant tout, c'est sa liberté, sans vouloir la sacrifier à rien; mais son amour de la liberté pour lui-même lui fait aimer la liberté pour les autres. Il déteste le mensonge, il aime la vérité, il se déclare pour les opprimés contre les oppresseurs, et, si son amour de la justice ne va pas jusqu'à aspirer à la gloire du martyre, une fois qu'il s'est mis en sûreté il n'oublie point la cause de ses compagnons d'infortune, il la plaide avec énergie et il parle assez haut en leur faveur pour que sa voix, traversant les siècles, marque d'infamie les persécuteurs jusque dans la postérité.
Les premières années de Marot durent se passer comme celles de tous les enfants de son âge. Cette époque de la vie humaine est toujours la même à tous les degrés de latitude, dans tous les temps et pour tous les enfants. Et l'on pourrait dire de lui ce que Rabelais dit de l'enfance de Gargantua : « Celluy temps paffa comme les petits enfants du pays, c'eft affavoir à boyre, manger & dormir, à manger, dormir & boyre, à dormir, boyre & manger. » Si nous voulions compléter le tableau par quelques coups de pinceau tant soit peu robustes, nous ajouterions avec le même auteur que « toufiours fe veautroit par les fanges, fe mafcaroit le nez, fe chauffouroit le vifaige, acculoyt fes fouliers, baifloit fouvent aux mouches... » ; mais nous nous arrêtons dans cette énonciation des détails de la
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vie enfantine, et si l'on veut voir la suite, on la verra dans Rabelais (1).
Il est probable qu'il lui manqua les soins et les caresses d'une mère, pour les raisons indiquées plus haut. Son père, occupé à son comptoir, ne pouvait, malgré la tendresse qu'il lui portait, le surveiller autant qu'il l'aurait voulu et le laissait courir dans les rues de Cahors ou dans la campagne environnante avec les polissons de son âge. Le français même ne paraît point avoir été à cette époque la langue de prédilection du jeune Clément et, d'après un aveu qu'il nous fera plus tard, il s'en tenait au patois gascon comme tous ses petits amis (2). Dans la suite, il se reportera avec émotion à ces temps heureux où il menait une vie errante et sans soucis :
Sur le printemps de ma ieuneiïe folle, le reffemblois l'arondelle, qui vole Puis çà, puis là : l'aage me conduifoit, Sans paour ne foing, où le cueur me difoit.
(Églogue au Roy sous les noms de Pan & Robin.)
Dans un autre passage, il fait la description des plaisirs que lui procurait la campagne des environs de Cahors :
Aulcuneffoys aux montaignes alloye, Aulcuneffoys aux foffes devalloye Pour trouver là les gifles des fouynes, Des heriffons ou des blanches, hermines : Ou, pas à pas, le long des buyffonnets, Alloys cherchant les nidz des chardonnets Ou des ferins, des pinfons & lynotes.
(Églogue au Roy.)
Ou bien encore il faisait l'école buissonnière avec ses compagnons d'escapade :
O quantes foys aux arbres grimpé iay Pour defnicher ou la pie ou le geay
(i) Rabelais, Gargantua, ch. IX. Que i'oubliay la langue maternelle
Et groffement apprins la paternelle...
(2) N'ayant dix ans en France fu mené, Là où, depuis, me fuis tant pourmené (Enfer.)
8 Vie de Clément Marot.
Ou pour ie&er des fruits ià meurs & beaux
A mes compaings qui tendoient leurs chappeaulx !
(Églogue au Roy.)
Mais, dès cette époque, la vie ne s'annonçait point facile pour lui. Il voyait son père luttant chaque jour avec les dures nécessités de l'existence et conserva toujours l'amertume de ces souvenirs qui venaient se mêler aux douloureuses réalités du présent.
Et fault qu'ennuy iamais de moy né forte, Car mon eftat fuft faidl de telle forte Dès que fuz né...
(Rondeau du Conflct en douleur.)
Nous trouverons à chaque pas quelque détail douloureux qui viendra nous attester cette lutte incessante contre la misère. Nous aurons mainte occasion de constater les efforts de son père pour assurer le pain quotidien, de même que nous le verrons ensuite recommencer cette lutte pour son propre compte, lorsqu'il aura succédé à son père.
Mais ce sont là des soins qui ne préoccupent point le jeune âge; ce qui a surtout frappé l'imagination de Marot dans ses premières années, c'est le riant aspect de cette terre où il prenait ses ébats. Il n'a point oublié ce soleil étincelant du Midi qui échauffe la terre sans la brûler et répand partout la fécondité et la joie; ces fleurs aux mille couleurs dont il se tressait des couronnes, ces fruits aux tons dorés qu'il avait peut-être dérobés dans le champ du voisin, ces vignes aux pampres verdoyantes tapissant les collines pierreuses qui s'élevaient en terrasse aux abords de la ville, et, à côté de la vigne chère à Bacchus, les lauriers chers à Apollon inclinant leurs panaches roses sur les ruisseaux qui couraient le long de ces pentes en y répandant murmures et fraîcheur; enfin, au fond de la vallée, le Lot, dont l'eau, jaunie par le sable qu'il charrie, se frayait un passage, tantôt sur un lit de rochers, tantôt entre deux rives rocailleuses, pour aller se jeter dans la Garonne.
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A cette époque, les poètes ne s'attardaient point dans la contemplation des beautés de la nature. Mais ce spectacle avait assez frappé l'esprit du jeune Marot pour qu'il en gardât la vivante image :
Entends après (quant au poinét de mon eftre)
Que vers Midy les hautz Dieux m'ont faiét naître,
Où le foleil non trop exceffif eft
Par quoy la terre avec honneur s'y veft
De mille fruidz, de mainte fleur & plante.
Bacchus auffi fa bonne vigne y plante
Par art fubtil, fur montaignes pierreufes,
Rendans liqueurs fortes & fauoureufes.
Mainte fontaine y murmure & vndoye,
Et en touts temps le laurier y verdoyé
Près de la vigne, ainfi comme deflus,
En double mont des Mufes Parnaflus.
Au lieu que ie declaire,
Le fleuve Lot courre fon eaue peu claire, Qui maints rochers trauerfe & environne, Pour f 'aller ioindre au droicT: fil de Garonne. A brief parler, c'eft Cahors en Quercy...
(Enfer.)
Il ne faut pas croire cependant que les premières années de Marot se soient passées dans la paresse et l'oisiveté. Ses goûts pour la poésie et pour le chant se manifestaient dès cette époque. Son premier maître fut sans contredit son père, mais ce n'était pas là un* maître qui pouvait lui apprendre grand'chose. Jehan Marot ne savait point le latin et sur le reste il n'était pas très grand clerc. Le bonnet de coton et la poésie ne sont point de ces genres d'occupations que l'on puisse mener de front. Mais les loisirs que lui laissait son négoce, qui ne prospérait pas selon toute vraisemblance, lui avaient permis de chercher du côté des Muses des consolations d'abord et ensuite un moyen de se faire une situation. C'est là une illusion qui avait pu lui venir en voyant le succès de quelques poètes et que plusieurs de ses amis avaient sans doute contribué à lui donner.
Nous ne connaissons point les vers qu'il composa à
io Vie de Clément Marot.
Cahors lorsqu'il rêvait à de plus hautes destinées. Il dédaigna probablement ce premier bagage poétique lorsqu'iMut arrivé à la cour; mais il est certain que, dès cette époque, il essayait sa verve. Il est au moins à présumer que Jehan Marot dirigea les premiers essais de son fils. Nous venons de dire à quelles distractions l'enfant se livrait, mais, de même Giotto dessinant sur le sable, Clément Marot, assis sous les ormeaux auxquels se mariait la vigne, composait des chants rustiques et de ses chalumeaux champêtres tirait des sons rudimentaires. C'est ainsi qu'à ses débuts nous trouvons en lui ce goût pour la poésie et pour la musique qui se développera par la suite :
Defià pourtant ie faifoys quelcques notes De chant ruftique, & defïbubz les ormeaux, Quafi enfant, fonnoys des chalumeaux.
(Églogue an Roy.)
Livré à lui-même, abandonné à ses propres inspirations, Clément Marot, qui voyait son père s'adonner à la poésie, voulait en faire autant, sous l'influence de cet esprit d'imitation naturel aux enfants.
Faut-il rattacher à cette époque les premières tentatives poétiques de Marot, sa traduction en vers de la Première Eglogue de Virgile? Lui-même, dans la préface de l'édition de i532, la première en date, se charge de nous apprendre que cette pièce « fut translatée en grande jeunesse », et il nous avoue ingénuement qu'il commit alors une faute de prosodie commune aux poètes de ce temps : c'est assavoir la coupe féminine, autrement dit, par licence poétique, l'e muet censé ne pas compter à la césure.
Le père n'était point, du reste, indifférent aux essais de l'enfant; il y prenait plaisir, il l'y encourageait de concert avec des amis qui s'occupaient comme lui de poésie; il le dirigeait, le conseillait, lui enseignait ce qu'il avait pu acquérir lui-même à force de volonté :
Il me fouloit vne leçon donner
Pour doulcement la mufette entonner,
Vie de Clément Marot. 1 1
Ou à dicter quelcque chanfon rurale Pour la chanter en mode paftourale.
(Églogue au Roy.)
C'était pour l'enfant un exercice de mémoire plutôt que d'intelligence, et Marot, par la suite, ne se fera pas illusion sur le talent qu'il pouvait avoir alors :
Le bon vieillard après moy trauailloit, Et à la lampe affez tard me veilloit, Ainfi que font leurs fanfonnets ou pies Auprès du feu bergères accroupies.
(Églogue au Roy.)
Le père, surtout affecté de ses déceptions dans la profession qu'il avait suivie, voyait là une carrière pour son fils. C'est une idée chez lui persistante et qui ne fera que s'affermir avec le temps. Jehan Marot, meurtri par les mauvaises chances du commerce, trouvait que seule la domesticité littéraire assure au poète et le couvert et le pain de chaque jour; et, dans les conseils qu'il donnera plus tard à son fils, il lui montrera les inconvénients et les dangers de tous les autres métiers; il lui fera une peinture des plus séduisantes de la condition d'auteur où, dit-il en terminant, il a chance, s'il est favorisé par la fortune,
Que le prouffit fera ioint à l'honneur.
(Épistre au Roy.)
L'exemple de son père, ces paroles sans cesse répétées, et qui ouvraient à l'enfant des horizons de bien-être et de bonheur, durent avoir une influence décisive sur sa vocation et le déterminer à se faire poète.
Cependant, quelques imperfections que présentent les premiers essais de Clément Marot, nous ne pouvons nous persuader que notre poète ait écrit aucun de ses vers avant l'âge de dix ans, c'est-à-dire avant son départ de Cahors; ce serait seulement après son arrivée à la cour de Louis XII qu'il faudrait placer la date de ces compositions.
12 Vie de Clément Marot.
Quant à Jehan Marot, nous sommes disposés à croire qu'il écrivit à Cahors son poème : La vray difant advocate des dames. Ce plaidoyer en faveur des femmes, que d'autres poètes, animés d'un esprit satirique, se plaisaient à accabler de leurs traits les plus acérés, nous paraît avoir été composé d'abord pour le public. En effet, dans la première préface de l'édition gothique, l'auteur, restant dans un ton de généralité, se proclame le défenseur « de la féminine, génitoire et maternelle secte » et dit que, « pour en confondre les ennemis, il a composé ce petit et subséquent traité » . Plus tard il reprit cette préface et y inséra un long éloge à l'adresse de « sa très haulte, très excellente, très magnanime souveraine et très redoubtée dame Anne, par la grâce de Dieu royne de France, ducheffe de Bretaigne ». Il y a tout lieu de croire que cette pièce marque l'entrée du père et du fils à la cour.
Jehan Marot avait composé ces vers dans la ville de Cahors ; ils furent bien accueillis des dames qui, se voyant attaquées de tous côtés, étaient fort aises qu'une voix s'élevât en leur faveur. Il est bon d'avoir pour soi les sympathies des femmes, et le père en fit ici l'expérience comme le fils apprit par la suite à ses dépens qu'il peut être dangereux de surexciter par trop leurs rancunes. Les dames de Cahors prirent Jehan Marot pour leur champion et lui firent un succès. Bientôt le bruit qui s'était fait autour de ce petit poème franchit les murs de la ville. Il est probable que Michelle de Saubonne, dame de Parthenay, baronne de Soubise, et demoiselle d'honneur de la reine Anne, eut connaissance de ces vers, peut-être par Jean Le Maire, qui était alors chef d'école et qui daignait étendre sa protection sur les jeunes nourrissons des Muses. Les protégés de Michelle de Saubonne devaient du reste trouver bon accueil auprès de ce poète, car ce fut elle aussi
qui de Flandres en France
Tira iadis Iean Le Maire Belgeois.
(Épistre à Mme de Soubise.)
Clément Marot, qui avait ses défauts, mais qui possédait au suprême degré le sentiment de la reconnaissance pour
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ses protecteurs, n'oubliera pas ce que Michelle de Saubonne a fait pour son père, et il lui en rendra témoignage de longues années après :
Et quant à moy, tu peulx eftre afleurée, Tant que i'auray en ce monde durée, Que feray tien : non poinél feulement pour ce Que long temps a tu fus première fource De bon recueil à mon père viuant, Quand à la court du Roy fut arriuant, Où tu eftois adoncq la mieulx aymée, D'Anne, partout Royne tant renommée...
(Épistre à Mme de Soubise.)
Nous pouvons conjecturer, d'après ces diverses citations, que ce fut vers cette époque que Jehan Marot prit la détermination de quitter Cahors pour se rendre à la cour. La vray difant advocate des dames lui avait fait une réputation qui ne pouvait manquer de le faire bien venir d'Anne de Bretagne, laquelle, ramassant autour d'elle un cercle de jeunes filles de noblesse, avait pris à tâche de faire régner dans son entourage une certaine austérité de mœurs et de venger son sexe des propos médisants en montrant à tous qu'il était capable des vertus qu'on lui refusait. Ce petit poème décida alors de la destinée de Jehan Marot.
La préface remaniée par l'auteur, pour faire hommage de ses vers à Anne de Bretagne, nous fournit en propres termes la preuve que c'est à partir de cette époque que le poète trouva à la cour ses moyens d'existence. En effet, il y dit expressément à la reine : « Il a pieu à voftre liberalle haulteffe me faire eflargir et difperfer des miettes tombantes de voftre table pour la subftentation de ma pauvre humanité. » Jehan Marot ne pouvait dire plus clairement que la reine le nourrissait au nombre de ses autres familiers, et que, pour payer son écot en poète, il accommodait en dédicace officielle la fin de sa préface.
Que Jehan Marot se soit décidé, sur les promesses de Michelle de Saubonne, à se rendre à la cour, ou que, confiant dans le succès de son poème auprès des dames,
14 Vie de Clément Marot.
il l'ait considéré comme un talisman qui devait lui faciliter l'accès du lieu où depuis longtemps il se figurait trouver la fortune, il se décida à quitter Cahors et à se mettre en route pour Paris.
Aucun lien, du reste, ne le retenait dans sa ville d'adoption ; les intérêts qu'il y avait étaient trop minces pour retarder un instant ses résolutions; il ne laissait derrière lui aucune affection. Nous avons tout lieu de supposer que sa femme était morte depuis longtemps; ce qui confirme notre opinion, c'est que, répétons-le, dans tous les souvenirs de jeunesse évoqués par Clément Marot, celui-ci ne dit pas un mot de sa mère. Nous n'admettons pas que pour ce voyage Jehan Marot se soit séparé de son fils. Les voilà donc tous deux partant, par une « matinée », comme dit notre poète, et suivant à petites journées le chemin de la grande ville.