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uesdeMarot&
S A go n, Données iufquesa la fleur des febues
Par lao&orite deL'abbe des Conardz a C
a en.
Le Secrétaire des Conards,
390 Vie de Clément Marot.
mots salés. L'abbé des Conards est au fond un bon homme qui, prenant fait et cause pour les suppôts de son abbaye, sait à l'occasion distribuer un conseil salutaire. Et il donne les raisons pourquoi il désire la fin de ce débat :
Leur abbé fuis, cela le cueur me poingt; Puis charité & la grande amytié Que i'ay vers eulx me faiél auoir pitié Quand ie les voy ainfi s'entremenger, Auffi l'honneur l'vng de l'aultre ronger, Car ie vueil bien que l'on fcache & entende Que les deux font la fleur de noftre bende.
Notre abbé ne fait qu'exprimer le sentiment général au sujet de cette lutte qu'on est las de voir durer outre mesure. Mais si, chez les mieux disposés, un sentiment de compassion se mêle à quelque tristesse, le gros du public, moins généreux, ne voit dans tout cela que prétexte à s'amuser et déjà il ne s'intéresse à la querelle que pour rire aux dépens de Marot et de Sagon, ce qui fait le désespoir des Conards :
Tous noz conards en font gémiffement Et moy aufly, enfemble noftre abbaie, Mais tout le monde en rit, la gueulle baye.
Cet abbé des fous est un fou plein de sens, et ses objurgations feraient honneur à un sage. Comment! (dit-il), vous avez été comblés par Pallas, Mercure et Apollon qui vous ont ouvert leurs trésors, vous ont faits l'un et l'autre poètes et, au lieu de mettre à profit des dons si précieux,
Vous prophanez Apollo & Mercure, Muses, Pallas, en mettant voftre cure A compofer mainte iniure vilaine!...
Efcripvez doncq de matières honnestes, Mieulx eftimez en ferez que vous n'eftes.
Après avoir exposé l'affaire, l'abbé des Conards n'avait plus qu'à proclamer les trêves pour permettre au temps de faire son travail et d'amener les belligérants à résipiscence. En conséquence, l'abbé rend un arrêt qui aura force souveraine pour ceux qui voudront bien l'exécuter :
Pour ces raifons, en fuivant l'équité De mon pouuoir & grande auclorité
Vie de Clément Marot. 391
Abbatiale, impofer vueil filence Entre vous deux, que faciez abftinence Pour quelque temps ; & dureront voz treues Iufques au temps que floriront les febues, A commencer vos tresues entour aouft, Huiét iours après & pourront bas & hault Touts les conardz de noftre conardise, Durant le temps, eftat de marchandife Mener entre eulx, enfemble trafficquer Et feurement en paix communiquer.
Ad quam pacem perducat vos ambos Qui creavit oves, vaccos & bos.
Le vent soufflait à la paix; tout le monde la réclamait. Marot, après s'être donné le plaisir de corriger Sagon, devait se soucier peu de ses injures puisqu'il était remis en possession de sa charge de valet de chambre et que de ce poste inexpugnable il défiait les attaques des jaloux. Il pouvait être plus difficile d'amener Sagon à des sentiments de conciliation; il avait eu l'imprudence de s'attaquer à forte partie et les coups du rude jouteur qu'il avait trouvé dans Marot lui avaient fait des blessures dont il saignait encore; mais sa résistance ne pouvait plus être assez forte pour faire obstacle à la paix.
Sur ces entrefaites parut une pièce de vers intitulée : Le bancquet dhonneur sur la paix faicte entre Clément Marot, Françoys Sagon, Frippelippes, Hueterie & aultres de leur ligue, nouuellement imprimé. Cet opuscule porte la date de 1537. La première page représente un poète couronné de lauriers, assis devant une table autour de laquelle quatre musiciens, équipés de divers instruments, forment tout un orchestre; dans le lointain, on aperçoit un pauvre diable qui n'a pas l'air très pressé d'avancer, malgré les encouragements que le poète assis à table lui envoyé du geste. Le poète, c'est Marot; le pauvre diable, ce doit être Sagon. Et cette gravure semble avoir été inspirée par la même pensée qui dicta chaque vers de cette petite plaquette. C'est bien, si l'on veut, la conclusion de la paix, mais la conclusion d'une paix tout à l'avantage de Marot. Pas un vers sans quelque flatterie à son adresse, tandis que le pauvre Sagon, réduit à un rôle piteux, n'est mis en scène que pour recevoir des coups d'étrivières. On
Dhonneurfur la Paix f aide entre Clément
Marot,Francoys Sagon,Fripelippes
Hueterie ÔC aultres de leurs ligues
Ncuuellement imprime»
i S % 7 CDe guerre paix.
Vie de Clément Marot. 3g3
ne saurait dire si le négociateur qui avait entrepris de mener à bonne fin l'œuvre de conciliation avait des pouvoirs en règle; mais, en plaçant sa fiction poétique dans un cadre pastoral et champêtre, l'auteur semble avoir cherché à nous sortir de cette atmosphère de grossièretés où se complaisaient les parties belligérantes. L'action se passe au milieu de paysages qui semblent jaillis de terre par le coup de baguette d'une bonne fée. Ce ne sont que collines verdoyantes, prairies émaillées de fleurs, où faunes et satyres se livrent à leurs danses et à leurs jeux, tandis que les nymphes frappent l'herbe d'un pas cadencé et que les muses, groupées dans une attitude majestueuse, font résonner l'écho de leurs chants célestes. Néanmoins, la fantaisie n'emporte point tant le poète en dehors du domaine de la réalité qu'il n'ait soin, dès les premiers vers, d'indiquer exactement l'époque à laquelle se rattachent les événements qui vont se dérouler sous nos yeux. Il fait allusion à cette trêve conclue par l'abbé des Conards dont il vient d'être parlé :
Par vng matin, durant le temps des tresues Ordonnées iufqu'à la fleur des febues Par vng Conard, Phébus, le cler & gent, Efloit au pol arctique refulgent, Accompaigné d'Aurora, la pucelle De grant beaulté qui les aultres excelle.
L'auteur cherche évidemment à nous présenter le tableau des joies paisibles de la vie champêtre pour mieux préparer nos âmes aux idées d'apaisement et de bonne harmonie :
Les oysillons prenoient entre eux plaifance A gergonner en musicque accordance Sur les buiffons de verdure couuers, Deffus lauriers, deffus arbres diuers...
Le dieu Priape accouflroit fes fallades Pour en donner aux amoureux mallades.
Ce poète place ensuite dans ce cadre si bien choisi les diverses divinités champêtres : Pan, les satyres, les oréades,
394 Vie de Clément Marot.
tout un monde mythologique plein de vie, de mouvement et d'entrain.
Mais voici qu'Honneur fait son apparition. Honneur est triste, il est « fâché d'ennuy », sans qu'on sache pourquoi, et il erre à l'aventure « pour trouver esiouyssance ». A défaut d'autres distractions, il se disposerait à aller voir « danser les Muses », quand, chemin faisant, il rencontre Mercure, lequel est en course pour s'acquitter d'une de ces commissions équivoques, à lui familières. Honneur s'enquiert naturellement de ce qui se passe sur notre planète et Mercure le met au courant :
Honneur, dit-il, bruidl n'eft que de deux veaux,
Lefquelz on diél, en vng commun jargon,
Huetterie ou Huet & Sagon,
Qui, chafcun iour, mefdifent de Marot
Et contre luy crient le grant harot...
On peut juger par le début de l'impartialité de Mercure. Après avoir résumé brièvement la querelle des deux poètes, le dieu conclut :
Brief à Paris oyez de tout cofté . Tant de criars qu'on efl tout assoté Et eftourdy de cerueau & d'efpritz D'ouir crier de ces veaux les efcripts ; C'eft triumphe dans le palais les veoir...
Voilà un point sur lequel tout le monde est d'accord. On a les oreilles rompues d'entendre crier par les carrefours, aux abords du palais, les produits de cette végétation littéraire dont l'exubérance a lassé le public. En présence d'une situation aussi critique, Honneur a vite pris son parti; il faut, sans perdre une minute, faire cesser ce scandale, et la requête qu'il présente à Mercure nous dit le moyen qu'il prétend employer pour atteindre ce but :
Te plairoit-il pour moy prendre la peine De les vouloir (quoy que ny aye acquêt) Tous euocquer enfemble à mon bancquet, Tafchant les mettre en paix & bon accord?
Mercure s'empresse d'acquiescer au vœu d'Honneur; il
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embouche sa trompette et, après en avoir dirigé les éclats vers les quatre coins de l'horizon, il lance ce qu'on nommait alors un « cri », par lequel il invite au banquet d'Honneur
Tous vrays poètes de parfaire éloquence.
Tous sont convoqués indistinctement : Marot en tête, ensuite Sagon et son page, La Huetterie et Frippelippes, Charles Fontaines ainsi que tous les autres, jusqu'à l'abbé des Conards, pour qu'il ne manque personne à la fête. Chacun arrive sur sa monture, Pégase était naturellement désigné pour porter Marot; Sagon se contente du cheval de Pacollet; Huet s'est arrangé du mulet de son maître; Frippelippes, en sa qualité de valet de Marot, ne pouvait manquer d'être bien partagé :
Il a pour luy d'Oger le papillon.
Enfin, le page de Sagon, Mathieu de Boutigny, a pris les ailes de Dédale, dangereux moyen de locomotion. Tout le monde arrive à la file, l'abbé des Conards, sans plus de cérémonie, amenant avec lui son couvent tout entier. Honneur fait asseoir Marot. à sa droite, Sagon à sa gauche. Tous les convives s'efforcent de se caser et de
Prendre leur lieu fans noife ou huterie.
L'abbé des Conards récite le Benedicite, après quoi le banquet commence. Mais il ne faudrait pas croire que ce repas se compose seulement de cette nourriture imaginaire qui fait les frais des festins de l'Olympe et que l'on se contente de tremper ses lèvres d'ambroisie. Les mets offerts aux convives sont substantiels et solides :
Ungs apportayent potaige d'appétit Et en donnoient au grand & au petit; Aultres iambon fallé, chappons, cigneaux, Faifans, perdrix, oyfons, ieunes cheureaux, Poulcins, cochons, connins & alouettes, Cailleteaux, paons, lapreaux auec ouettes; Aultres fervoient, non poinét qu'on en eut haste, Poulies, chappons & venaifons en pafte...
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Le dessert n'était pas oublié dans ce menu pantagruélique :
Ce faiél, on fert abricotz & cerneaulx, Noix, angelotz, amandes & pruneaulx Et de tous fruyétz que la belle Pomone Pour le deffert en fes banquetz aumofne...
Le banquet est suivi d'un concert vocal et instrumental dans lequel se font entendre les artistes les plus célèbres de la mythologie hellénique : la plaintive Philomèle vient la première roucouler son grand air sur sa virginité perdue. A cette vierge persécutée succèdent Pan avec sa « musette », Orphée avec sa « harpette », Mercure avec son « flageol », et, comme Honneur a tenu à bien faire les choses, chacun exécute son morceau avec accompagnement de
Piffres, tabours, violles, efpinettes,
Rebecs & lues, haulbois, clairons, trompettes.
Lorsque la musique a cessé et que l'abbé des Conards a dit les Grâces, Honneur, prenant la parole, invite les deux adversaires à s'expliquer sur les causes de leur querelle et à revenir à cet esprit de concorde qui doit animer les fils de Minerve et les disciples d'Apollon. Pour répondre à l'invitation, Marot, en quelques mots, résume ses griefs contre Sagon qui composa son Coup d'essay
Penfant que plus en France (Dieu le fcay) Venir ne deufie & que de prime face Il obtiendroit mon lieu royal & place...
Après quoi, il rappelle la campagne de vilenies menée contre lui par une bande de calomniateurs à gages, depuis La Huetterie jusqu'à l'auteur de l'immonde Généalogie de Frippelippes . Après Marot, la parole est donnée à Sagon qui, tête basse, fait acte de contrition :
le recognois les faultes qu'ay commis,
s'écrie-t-il avec une componction capable d'émouvoir les cœurs les plus endurcis. Mais il ne se contente pas de se
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frapper la poitrine. Pour mieux donner la mesure de son repentir, il achève sa confession sur le dos de ses amis et dit leurs quatre vérités à ceux qui furent les alliés de sa querelle. C'est ainsi qu'à propos des vers de La Huetterie, il n'hésite point à proclamer que ces vers sont tout au plus « dignes de porter aux retraits »
Ou pour couurir oignements ou conserves.
Si encore il se contentait de traiter de la sorte les élucubrations dont il fut l'inspirateur! Mais voici que, par une manœuvre assez habile, sinon des plus loyales, il insinue que c'est La Huetterie
Qui le rendoit tant fol & eftourdi
A rimailler & à crier harot
Sur les amys disciples de Marot.
Enfin Sagon finit par proclamer que, non seulement il ne fut point l'instigateur des méfaits qu'on lui reproche, mais encore qu'il a fait tout au monde pour détourner la Huetterie de la voie funeste où celui-ci s'engageait. Hélas! ses conseils ne furent pas écoutés ! L'auteur du Banquet présente cette idée sous la forme de triolets dont le refrain est d'un effet vraiment comique :
le luy difois : « Protenotaire,
Tu nous metz en très grand tourment;
Meilleur seroit nous uouloir taire. »
le lui difois : « Protenotaire ! »
Par mon ferment ie ne fceu faire
Qu'il n'appelât ratplé Clément.
le lui difois : « Protenotaire,
Tu nous metz en très grand tourment. »
le lui difois : « Poète Campeftre (1) N'efcripuons plus rien de nouueau. »
On nous enuoya aux champs paiftre.
(1) L'auteur de cette pièce par- celles. Comment admettre en tage l'avis de ceux qui font de effet que la Huetterie, qui avait La Huetterie et du « poète cham- engagé la bataille à visage dépêtre » un seul et même person- couvert , se fût ensuite caché nage. Nous avons attribué le sous un nom d'emprunt? pseudonyme à Matthieu de Vau-
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le lui difois : « Poète Campeftre, Porte honneur à Clément, ton maiftre, Ou aultrement tu n'es qu'vng veau. »
le lui difois : « Poète Campeftre, N'efcripuons plus rien de nouueau. »
Pourquoi faut-il que l'auteur n'ait pas eu le bon esprit d'arrêter sur cette ritournelle d'une drôlerie apitoyante les protestations et les excuses de Sagon? Non, il faut qu'il les prolonge encore de quelques vers, pour mettre le suppliant tout à fait aux pieds de son rival. Ce n'est point même une simple métaphore : Sagon finit par tomber à genoux et Honneur, touché de tant d'humilité, sollicite de Marot le pardon de son adversaire , qu'il obtient à des conditions assez dures pour le malheureux. Afin qu'il reste trace des conventions intervenues entre les parties, on rédige séance tenante un instrument qui doit en garantir la fidèle observation :
Iamais Sagon ne mefdira
De Marot, ne contredira
A fes amys, ou de grands coups
Galle fera & bien fecoux
Et par deuant & par derrière.
Chaque paragraphe présente la répétition de la même idée : partout des menaces, nulle part une parole d'encouragement, et jusque dans la strophe finale on retrouve ce ton de sévérité contre Sagon :
Et après fil eft véhément Deuers les efcriptz de Clément, Il aura le dos fouetté Et puis en la fin deboutté Hors du feruice de l'abbé, Comme ne sçauant a ne b, Et renuoye, quoyqu'on en dye, Auec les afnes d'Arcadie.
L'ancien rival de Marot trouve-t-il ces conditions trop dures? Nullement :
Sagon refpond : tout ce i'accepte Et au contraire ne protefte.
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C'est ensuite au tour d'Honneur de donner la suprême consécration à la paix conclue par une ordonnance; mais comme un document de cette importance perdrait de son autorité s'il était dans la langue des poètes, Honneur le rédige en prose, et le voici :
Veu & confidere que c'eft de uiure en bonne paix, après parties par nous oyes, enfemble les conditions propofées par noftre bien aymé Clément Marot, Nous, à la requefte de Sagon, tenons pour ratiffiée la paix accordée entre lesdictz Marot, Sagon & aultres cy prefentz. Or, pour mieulx ledicT: accord tenir & entretenir, uoulons & ordonnons que lefdiétz deflus nommez, beuuant enfemble deuant partir ce lieu, leurs enioignons cy après eftre bons amys & uiure fans aucun contrediéï foubz les peines contenues & dictes conditions cy deuant déclarées, plus fur peine d'eftre priué de la Court de céans fans nul efpoir de iamais obtenir fa grâce de y rentrer & eftre priué de tout honneur à fon grand deshonneur, oultre noftre uouloir que ledicT: accord auec lefdictes conditions soit enregiftré aux annalles des poètes françois, affin que cy après puift eftre exemple à noz pofterieures. Donné en noftre palays, ce iourd'huy après difné, scellé de noftre grand fcel & figné
Honneur en tout.
Au moins, dans cette ordonnance, Honneur tient la balance égale entre les parties et les mêmes peines sont applicables à Marot s'il viole les articles de l'arrangement; l'auteur a compris qu'il ne fallait pas aller trop loin dans l'injustice.
Mais trop longtemps nous nous sommes attardés dans cette excursion au pays de la fantaisie; il est temps de revenir à la réalité.
La querelle de Sagon et de Marot touchait à son terme. Les dernières pièces qui parurent encore ne portent même pas le nom de leur auteur, il semblerait que ces poètes avaient aussi peu de souci de leurs œuvres que le public lui-même. Toutefois, il en est une qui nous a paru avoir sa place dans l'histoire de cette querelle ; elle est anonyme et a pour titre : Le différend de Clément Marot et de François Sagon. On y trouve un récit abrégé de la dispute qui eut lieu à Alençon et une allusion aux violences qui marquèrent le début de cette affaire. Il en ressort que
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Sagon n'a point altéré les faits dans la manière dont il les a présentés, et cette relation d'une personne qui paraît tout à fait désintéressée témoigne que l'adversaire de Marot sut mettre en cette circonstance le respect de la vérité au-dessus de son ressentiment. Enfin, l'auteur de cette pièce semble envisager la question avec une sorte de placidité impartiale qui lui permet de juger le rôle et les torts de chacun avec une indépendance exempte de faiblesse. C'est ainsi qu'il rend à Marot ce qui revient à Marot et à Sagon ce qui retourne à Sagon. En dernière analyse, il formule ainsi son appréciation :
Marot a eu la voix trop haulte. Pour dire chofe reprouvée, Et Sagon feit trop grand leuée Pour le blafmer en fon abfence.
Et il conclut fort sagement :
Il fault qu'ung chafcun d'eulx f'apaife Et le plus coupable fe taife...
Pour le public, c'était donc affaire finie et bien finie. Marot du reste avait eu si bien le pressentiment de cette lassitude qu'il n'avait fait qu'une très courte apparition dans la mêlée et encore sous un masque d'emprunt. Sagon pourtant s'obstina dans sa polémique. Au milieu du silence qui se faisait autour de lui, de la solitude et de l'abandon où il se voyait délaissé, il continua à s'acharner sur son sujet tant il en était pénétré et à pousser des charges à fond contre des adversaires qui depuis longtemps avaient quitté le champ de bataille. Mais ne nous plaignons point de cet entêtement de Sagon; c'est à cette disposition d'esprit que nous devons un recueil où nous avons puisé les renseignements les plus curieux et les plus ignorés sur cette querelle. Il n'existe, croyons-nous, qu'un exemplaire de cet opuscule de Sagon. Cette rareté bibliographique est conservée à la Bibliothèque de l'Arsenal, et Lenglet-Dufresnoy ne l'a point connue, car il lui aurait fait certainement une place parmi les pièces qu'il a publiées sur les débats de Sagon et de Marot. Celle-ci, à défaut
Vie de Clément Marot. 401
peut-être de mérite littéraire, présente le plus grand intérêt pour l'histoire de Clément Marot; elle nous a fourni quantité de détails nouveaux qui nous ont permis de donner sa véritable couleur au récit que nous venons de faire et de contrôler l'exactitude d'autres faits déjà connus. Nous avons donc pensé que ce petit volume méritait les honneurs d'une analyse spéciale comme un des factums les plus importants du procès. C'est un très petit in-40 intitulé Deffense de Sagoji contre Clément Marot. Sur la première page est représenté un palmier surchargé d'une énorme pierre; ce palmier symbolise la Sorbonne; la pierre qui pèse sur les feuilles de l'arbre est là pour figurer les efforts des malavisés qui voudraient entraver les développements de la docte corporation, et Marot est naturellement du nombre de ses êtres nuisibles. Pour rendre l'allusion plus transparente, l'auteur a eu soin d'accompagner cet emblème de la devise suivante : Pondère pressa altius extollitur. Le volume s'ouvre par un réquisitoire des plus violents composé en latin contre un certain Ianus Parrhasius qui avait pris le parti de Marot absent. Sagon s'y livre également à d'impétueuses attaques contre Marot et fait le récit de l'abjuration de Lyon. (Nous avons cité plus haut ce passage.) En composant cette diatribe en latin, Sagon voulait sans doute prouver sa connaissance de la langue de Cicéron.
La seconde pièce, intitulée Deffense de Sagon par luy adressée à Clément Marot, disciples d'icelluy, appoincteurs et aux iuges prudens, a été pour nous une mine précieuse. Nous y avons relevé toute l'histoire de la rencontre des deux poètes au château d'Alençon et l'exposé des événements qui en furent la suite. C'est là que nous avons aussi trouvé les détails sur la faculté merveilleuse que s'attribue Sagon de produire autant de vers qu'il lui en prend fantaisie.
Vient ensuite une Confntation aux disciples dudit Marot par ledict Sagon. Celle-ci est précédée d'une gravure représentant un astre qui doit être la lune (la modestie de Sagon l'empêchait sans doute de se comparer du premier coup au soleil) après lequel aboient quatre mâtins de forte taille. La lune, c'est ici Sagon, elles quatre aboyeurs sont les quatre j. 26
Dcffcnfc dcSagon
Contre Qcment Marot
ttô On U vend au montSainft Hylaire ,deuant le Collège de Reims»
Confutation aux
Difciplcs dudict Marot par kdid Sagon .
PRO CONSVETVDINE LATRANT.
404 Vie de Clément Marot.
disciples et amis de Marot : Charles Fontaine, Bonaventure Despériers, Daluce Locet et Nicole Glotelet. Tous les quatre sont déchaînés contre l'astre qui émerge des nuages, ils lui tirent la langue et le déchireraient à belles dents s'ils pouvaient l'atteindre ; mais l'astre affecte une impassibilité dédaigneuse que traduit la devise inscrite en tête de la gravure : Pro consuetudine latrant. On ne saurait mieux dire à ses ennemis qu'on n'a cure de leurs attaques. Dans cette partie de sa défense, Sagon énumère tous ses griefs contre les disciples de Marot, et il s'arrange pour ne point être avec eux en reste d'injures. Nous y avons trouvé des détails nouveaux sur l'intervention des disciples de Marot prenant fait et cause pour le maître.
Vient après une Elégie par Françoys de Sagon se complaignant à luy-mesm.es d'aucuns qui ne prennent bien l'intention de son Coup d'essay, dont il frappa Marot. La gravure emblématique de ce nouveau titre montre un rocher assailli de toute part par les flots d'une mer en courroux. Le rocher, c'est Sagon; les flots, c'est le public qui n'a point compris les intentions de Sagon. La devise, comme toujours, tourne à la confusion de ses adversaires : Dum uerberat Fluctus Scopulum, irritus euanescit in undas. Le texte est une longue apologie des faits et gestes de Sagon, une perpétuelle accusation contre Marot. Puis c'est un « Dieu gard de Sagon à Marot de nouveau retourné en France », sorte de parodie du Dieu gard de Marot, avec lequel d'ailleurs elle ne supporte point la comparaison sous le rapport du mérite littéraire. Les vers de Marot ne respirent que des sentiments de bienveillance. Sagon, au contraire, distille à chaque souhait le fiel et la traîtrise.
Après avoir réglé le compte du maître, Sagon se retourne contre les disciples et termine son volume par une pièce intitulée Pour les disciples de Marot, le page de Sagon parle à eulx. Il ne convenait point, en effet, à l'auteur du Coup d'essay d'aller se commettre avec la valetaille. Ce titre est accompagné d'une gravure qui représente un marais bordé de joncs et de roseaux et où une famille de grenouilles, composée de huit membres, est en train de prendre ses ébats. Cette gent aquatique fait
Elégie par Fran coys de Sagon,
le complatgnanc a luy mefmes daucuns qui neprennenebien hncencion de fon Coup d'efTay^onc il frappa Maror.
Dum tutherdt Tludui Scopuîum^ irritws eudnefcitinuniM*
Pour les difciples de Marot.
Le page de Sagon parle a eulx.
Ncphanda loauu ti,difcite a Pfitaco pcrfcâiora
Matthçu
408 Vie de Clément Marot.
vacarme, car la devise s'exprime ainsi : « Prœter loquacitatem habent nihil. » Ce sont les disciples de Marot qui sont traités de la sorte, et le page de Sagon va leur distribuer la correction que méritent leurs coassements.
Enfin, l'ouvrage se termine par une gravure qui représente une cage où sont enfermés les quatre disciples de Marot en compagnie d'un perroquet. Devant la cage et en dehors, bien entendu, se trouve un personnage armé d'un bâton dont il menace les prisonniers. Pour éviter toute méprise, on a eu soin de placer au-dessous de ce personnage son nom en toutes lettres : Matthœus. C'est Matthieu de Boutigni transformé en geôlier des imprudents qui ont eu l'audace d'élever la voix contre Sagon et, par une suprême dérision, on a accompagné cette gravure de la devise suivante : Nephanda loquuti discite a Psitaco perfectiora loqui. Sur ce dessin finit ce volume, dernière manifestation hostile de Sagon (i).
Marot ne répondit rien et la lutte en resta là. Elle finit brusquement par le plus complet silence. Marot n'y fit jamais allusion dans les poèmes qu'il composa par la suite et le nom même de Sagon ne se retrouve plus sous sa plume. Sagon, de son côté, manifesta à l'endroit de Marot la même indifférence. Et ces deux hommes vécurent désormais comme s'ils ne s'étaient jamais connus. Dès les premiers coups portés, Marot avait eu le bon sens de sortir de la mêlée et de laisser à des sous-ordres le soin de distribuer les coups et parfois d'en recevoir. Sagon, en s'obstinant jusqu'à la dernière minute à conserver son rôle de chef d'emploi, devint la cible de tous les quolibets et de tous les horions. Après avoir été la dupe de ceux qui l'avaient mis en avant, il fut le plastron de ses adversaires et jamais il ne mérita mieux qu'en cette occurrence le sobriquet qu'il s'était décerné lui-même, lorsque, dans un moment d'humilité feinte, il s'était fait appeler L'indigent de Sapience.
La lutte était donc close, mais, parce que nous n'en trouverons plus de traces apparentes, il n'en subsista pas
(i) Nous reproduisons ci-contre d'importance dans le débat nous en fac-similé les titres de quel- dispensa d'analyser, ques autres pièces que leur peu
2*>EpifT:re a
MAROT PAR FRANcoisde Sagon pourlu-y monftrer que Frippelipes auou faift fottc côparaifbn des quatre raifoiw dudif Sagona quatre Oyfons.
VELA DE QJOY.
Replicque par
Us Amys de f au&heur de la Remontrance faiâe a Sagon , contre celuy qui ce dià amy dcL'imprimeur du coup d'eflày»
Bnfembïe refponcê a Nfeoîâi dentfbt qui blafma Marot en ver «cnra* gez a Ia£n du R&baif .
Les difciples
ET AMYS DE MAROT CON t*e Sagon,îa Hueterie,& leurs adhèrent^
On les vend a Paris, près le collège de Reims, a lenfeïgne du Phœnix.