‹ Les œuvres de Hugues de Saint-Victor: essai critiqueChapitre 6 sur 39 · IV. Homiliœ in Ecclesiasten · texte numérisé non relu

IV. Homiliœ in Ecclesiasten

Hugues de Saint- Victor n'est pas habituellement un commentateur banal. Ses gloses, ses simples notes sur les premiers livres de rAncien Testament sont déjà de courtes homélies. Sur l'Ecclésiaste, ce sont d'amples sermons. Comme on les a longtemps^ estimées, il en est resté beaucoup de copies, toutes fort belles et d'une bonne antiquité, puisqu'elles paraissent être du xii« ou du xin* siècle. Sur Tauteur on n'hésite pas, on n'a jamais hésité. Si les n^* 14505 et 17445 de la Bibliothèque nationale sont anonymes, le nom de Hugues se lit, complet ou abrégé, dans les n"- 1908, 2526, 2527, 2528, 2913, 14589, 14948, et, dans le n^ 2526, il est accompagné de cetto note déjà citée dans V Histoire littéraire : Anno incarnationis Domini 1141 (1), tertio idus februarii^ obiit magister Hugo, canonicus sancti Victoris^ auctor hujus libri. Une des plus anciennes copies est dans le n® 72 de Gharleville, provenant de Signy. Le nom de

(1) Cette dc^te ii*est peut-être pas exacte. Le dernier biographe de Hugues rapporte sa mort à Tannée 1138.

Hugues n'y manque pas non plus. Il se lit aussi dans le n*» 498 de l'Arsenal et le n« 359 de Douai.

Les auteurs de VHistoire littéraire supposent que les éditeurs n'ont pas donné toutes les homélies de Hugues sur TEcclésiaste, et leur supposition est peutêtre fondée; cependant aucun des manuscrits qui sont venus entre nos mains n'en offre un texte plus étendu. Un très ancien catalogue de la bibliothèque de Pontigny les mentionne en ces termes : Super Ecclesiasten libri YI (i). Mais on ne s'explique guère ce que peuvent être six hvres d'homélies. Le volume de Pontigny paraît perdu, et les dix-neuf homélies conservées peuvent être divisées en autant de livres qu'il convient à la fantaisie d'un copiste. Jean de Tritenheim n'en connaissait que seize.

L'Ecclésiaste de Salomon n'étant lui-même qu'une abondante paraphase de cette maxime du scepticisme orthodoxe Omnia vanitas^ il n'y a pas un livre de l'un ou de l'autre Testament qui fournisse autant d'arguments aux déclamations d'un mystique. Tout est vanité : la richesse, le plaisir, la gloire, la science ! Réduit à son conseil privé, n'ayant pour guide que son instinct pervers, l'homme s'épuise à rechercher de faux biens; il ne peut, ici bas, ni jouir ni connaître; son prétendu savoir n'est, sans la foi, qu'un fatras de contradictions ; les voluptés qui provoquent le plus sa convoitise ne sont que d'amers breuvages. Voilà bien la doctrine que s'est appropriée l'école de Saint- Victor. Oui, sans doute, le mépris du monde

(1) Catalog. des man. des départ j t. I, p. 712.

était alors professé dans tous les cloîtres; mais il Tétait à Saint- Victor sur un ton particulier. Tel moine, blanc ou noir, citons par exemple Bernard de Morlas, qui déclame sur le monde dans des termes les plus haineux, fait supposer qu'il le regrette et Tenvie. A Saint- Victor, un mépris sans flel, un mépris dogmatique. On y chantait gaiement à l'office des morts :

Nil artium valet profunditas, Nihil prodest magna nobilitas, Nihiljuvat regalis dignitas, Nullum salvat corporis quantitas ; Sic nec prodest genus aut species Sed ruunt ut a sole glacies.

Cum Helena Paris pulcherrimus, Aut Achilles ubi magnanimus, Uoi Plato, ubi.Porphyrius, Ubi TuUius et Virgilius, Ubi Diogenes, Empedocles, Aut egregius Aristoteles?...

Transierunt reges mortalium Per unlus momenti spatium !

Pie Deus, rector fidelium, Fac te nobis semper propitium Cum de malis fiet judicium I (1)

Dix-neuf homélies sur le mépris du monde ne peuvent être exemptes de redites. Mais on y rencontre aussi des pages vraiment éloquentes, et cela suffit pour les recommander.

(1) Man. de la Bibl. nat., u» 15163, fol. 231. Ce volume provient de Saint-Victor, le chant de la pièce est noté et le titre est : Prosa in officio mortuorum.

Nous signalerons, avec M. Charles Weiss (2) et M. Tabbé Hugonin (3), un passage de la première homélie : « Le feu, dit-il, placé sur du bois vert, a d'abord quelque peine à s'en emparer; mais qu'il soit excité par un souffle vigoureux et qu'il commence à chauffer plus vivement cette matière rebelle, aussitôt nous voyons s'élever d'énormes tourbillons d'une épaisse fumée, qui voilent et ne laissent plus briller que par instants le rayon comprimé de la flamme scintillante; enfin, peu à peu, Tincendie se propage, la fumée est dissipée, le nuage disparaît, et nous n'avons plus sous les yeux que le foyer resplendissant d'une pure lumière. Alors la flamme victorieuse court de l'une à l'autre extrémité du bûcher qui pétille ; libre, elle l'enveloppe, le domine de toutes parts, Tenserre dans ses molles étreintes, le pénètre, le dévore en le caressant, et ne s'arrête qu après s'être insinuée dans ses parties les plus reti" rées, après avoir en quelque sorte en elle-même absorbé tout ce qui était hors d'elle. Et quand, par l'efl'et de l'incendie, tout ce qui était matière inflammable a été consumé, et a perdu sa propre nature pour prendre la ressemblance et la propriété du feu, alors tout bruit cesse, on n'entend plus rien pétiller; les jets aigus de la flamme se dressent majestueusement dans les airs ; ce feu, tout à l'heure terrible et dévorant, ayant tout soumis à sa loi, ou plutôt ayant amicalement transformé tout à son image,

(1) Hugonis de Sancto Victor e Methodus myslica; Argentorati, 1839.

(2) Essai sur la fondation de V école de S. Victor, en tête de l'édition de M. Tabbé Migne ; Prolegomena, col. 68.

devient pacifique et silencieux, parce qu*il ne trouve plus rien qui diffère de lui, rien qui lui résiste... Ce bois vert, c'est notre cœur charnel, encore tout plein de la sève de la concupiscence. Mais qu'une divine étincelle, ou de crainte, ou d'amour, vienne l'atteindre, les pervers désirs luttent contre elle, et soudain s'élève la fumée des tumultueuses passions ; ensuite le cœur se fortifie et la flamme de Tamour commence à lancer de plus ardents rayons, à briller d'un éclat plus vif. Bientôt s'évanouit le nuage des passions, et l'âme purifiée va s'ébattre dans la contemplation de la vérité. Enfin, dès que le cœur a été pénétré par la contemplation assidue de la vérité, dès qu'il s'est élevé de toute la puissance de ses énergies affectives jusqu'à la source même de la vérité suprême, possédé tout entier par la douce flamme, et brûlant lui-même du feu de l'amour, il s'affaisse dans le repos de la béatitude, délivré de tous les troubles, de tous les bruits. Alors on sent véritablement que Dieu est tout dans toute chose : Deus omnia in omnibus esse sentitur; car le cœur éprouve tant de joie à laisser venir Dieu jusqu'à ses plus intimes retraites, qu'il ne reste plus rien du cœur, si ce n'est la place occupée par Dieu(l). »

Assurément ce passage est 'digne de remarque: Hugues de Saint-Victor a prétendu faire la leçon à tous les docteurs de son temps. Les uns lui semblaient manquer de science et les autres de piété. Ceux qui suivaient la méthode de saint Anselme, condamnant

(1) In Ecclesiasten, komil, prim., 1. 1, col. 117.

HUGUES DE SAINT-VrCTOR 13

l'étude des choses qui sont du domaine de la nature, étaient souvent convaincus d'ignorance; et la jeunesse, toujours avide de connaître, commençait à les abandonner. Les autres, disciples plus ou moins déclarés de l'impétueux Roscelin, dédaignaient les sentiers battus, tournaient en dérision la. foi des simples, et déjà menaçaient d'envahir le sanctuaire des choses divines, armés du flambeau de la raison. Entre les uns et les autres, Hugues de Saint- Victor voudrait pratiquer une voie moyenne. Il proclame l'utilité de l'étude et reconnaît les services qu'on peut en attendre; mais il veut, d'autre part, que la raison, contenue dans les plus étroites limites, ne se permette jamais d'aller porter le trouble dans le domaine de la foi. Ainsi pensait-il, sinon réconciher, du moins désarmer, au moyen d'un contrat pacifique, les deux partis belligérants, a II y a, disait-il, deux écoles et deux espèces d'écoliers. Les uns recherchent la vertu, les autres la vérité. Pourtant ceux qui aspirent vraiment à posséder l'une des deux ne méprisent ni l'une ni Tautre ; en.effet la vertu ne peut être odieuse aux amateurs de la vérité, ni la vérité méprisable aux amateurs de la vertu. Telles gens qui semblent rechercher la vérité, ayant pour objet véritable leur vanité, non la vérité, veulent posséder la vérité sans la vertu; mais point de vérité sans vertu, point de vertu hors de la vérité (1). » Voilà le système. Les droits de la vérité sont reconnus, mais avec cette réserve qu'on ne la recherchera pas pour elle-même.

(1) Annotât, in Psalmàs, cap. lxvii.

Ce serait un délassement frivole, sinon périlleux. On la recherchera pour la vertu. Mais quelle est cette vertu, l'unique but de la science? Hugues vient de nous l'apprendre dans l'homélie citée. C'est la plus complfite abdication de soi-même sous le "joug de Dieu. A-t-on bien entendu ce théologien philosophe, qui croit faire scrupuleusement la part de la raison, enseigner que l'esprit de l'homme ne parvient à connaître la vérité qu'après avoir successivement perdu toutes ses facultés sensibles ou charnelles, après avoir éprouvé les ineffables jouissances de la consomption, de la mort, de l'anéantissement ? Quel sera donc le dernier mot de la vérité que l'âme pourra connaître de cette manière? C'est que la distinction du créateur et de la créature est une pure chimère de la pensée trompée par les sens, et qu'en toute chose Dieu, Dieu seul est tout : Deus omniain omnibus! Conclusion d'une étonnante énergie, qui dépasse même ce qu'on a pu lire de plus téméraire dans les écrits de saint Anselme et de ses disciples. Dans le même temps ^ Abélard, essayant aussi de contenir sa raison et de ménager la foi de ses voisins, et déclamant plus haut que personne contre la méthode de Roscelin, était entraîné bien vite à renouveler les thèses les plus mal notées de son maître, et se faisait condamner après lui comme coupable des mêmes blasphèmes. On ne se tient jamais longtemps à tous ces compromis. Vainement a-t-on marqué les frontières de la raison et de la foi ; la foi, la raison sont deux principes de connaître également absolus, qui, malgré tous les obstacles, vont

irrésistiblement à leurs conséquences ; et, quand ils y sont parvenus, la foi s'écrie que le scepticisme est l'inévitable écueil où doit échouer la raison, la raison triomphe en montrant que la foi ne peut trouver ailleurs que dans le panthéisme ce contentement, ce parfait repos dont elle est si jalouse !

Des divers écrits attribués à Salomon, Hugues de Saint- Victor n'a-t-il commenté que TEcclésiaste ? C'est une question déjà posée, mais, à notre avis, fort mal résolue- Après les homélies sur TEcclésiaste, les éditeurs placent diverses gloses sur les Prophètes, sans soupçonner quelque omission. Ils ont omis, suivant les auteurs de VHistoire littéraire^ une glose sur le Cantique des Cantiques , dont le texte nous est offert par le n*» 2525 de la Bibliothèque nationale. Ils ont encore omis un ample commentaire sur le livre de la Sagesse, qu'on rencontre dans le même volume et dans le n** 2524 ; enfin, une glose sur l'Ecclésiastique, que contient, en outre, le n** 2525. Les auteurs de VHistoire littéraire dénoncent cette immense lacune dans l'édition de 1648, sur le témoignage du catalogue imprimé de notre ancien fond latin. Ajoutons que le P. Fortuné de Saint-Bonaventure, ayant rencontré, dans le n** 81 d'Alcobaça, un commeijtaire anonyme sur l'Ecclésiastique qui n'est pas celui dont nous venons de parler, s'emploie de toute manière à démontrer que cet autre commentaire appartient à notre chanoine. Or, quel est le principal argument de sa démonstration? C'est précisément la mention de notre catalogue, laquelle, comme nous venons de le dire, désigne un commen-

taire différent (t). Il y a là des poînls obscurs que nous allons essayer d'éclaircir.

Et d'abord nous nous empressons de venir au secours des gens que l'on accuse. Si les éditeurs ont laissé dans les manuscrits les commentaires dont nous venons' de reproduire la liste, ils ont sagement fait. Le premier, sur le Cantique des Cantiques, commençant par Deibs in gradibus ejus cognoscetur, est de Hugues de Saint-Cher; le second, sur la Sagesse, commençant par Fili, concupiscens sapientiam, est du même; le troisième, sur l'Ecclésiastique, commençant par Summi régis palatium, du même encore, ainsi que l'attestent beaucoup de manuscrits et avec eux les doctes bibliographes de Tordre de Saint-Dominique, Quétif et Échard (2). On le voit, les auteurs de V Histoire littéraire se sont laissé tromper par un catalogue dont ils auraient dû contrôler le témoignage avant de se porter accusateurs. Quant au commentaire d'Alcobaça, qui commence par Ad prœsens ego, prout xtas mea jam veniens in seniv/m protestatur, nous ne savons à qui le restituer. Il n'est pas plus du caustique cardinal que du tendre prieur. Voilà ce qu'on peut tenir pour certain.

Il est vrai néanmoins que le prieur a commenté le Cantique des Cantiques. Ce renseignement cous est fourni par l'auteur de l'un des deux catalogues insérés dans le Bulletin des Comités (3), par Jean de Tritenheim et par Sixte de Sienne, qui donnent l'un et

(\)Commenl.deAlcobac.biblioth.,p.l2.

(2) Script, ord. Prœdic., t. I.p. 200.

(3) Année 1851, p. 186.

l'autre les premiers mots de ce commentaire : In principio levons. Il était à la bibliothèque de Yendôme> mais présentement il n'y est plus (1). On nous l'indique dans le n" 360 de Douai. Cependant cette indication est un peu vague. Est-il complètement inédit? Nous n'avons pas sur ce point de sûres informations. Il y a dans les Mélanges dix gloses sur divers passages du Cantique des Cantiques. Ces dix gloses sont peut-être des extraits d'un commentaire continu.

Page 1