LETTRE .XXXVIII
Mademoiselle ,
l'aurois II cette heure dequoy vous esci-ire un beau poulet : et ie pourrois dire sans mentir, que ie passe les iours sans lumière, et les nuits sans fermer les yeux. Au moins, j’ay tousiours vescu de cette sorte depuis que ie suis party de Madrid. En dix nuits, j’ay fait dix ioumées : et ic suis arrivé à Grenade, sans auoir veu le Soleil, si ce n’est aux heures qu’il se couche et qu’il se leue. Il est icy si dangereux, que les yeux que Bordier a quelques-fois comparez à luy, ne le sont pas dauantage. Aussi bien qu’eux, il br&lc tout ce qu’il void, et ii'est gueres moins à craindre que le feu du Ciel. le m'on suis sauué dans les tenebres , et mettant tousiours toute la terre entre luy et moy)|(le me repose à cette heure à l’ombre d'vne montagne de neige, dont cette Ville est couuerte. U y a trois iours que ie vis dans la Serra Morena , le lieu où Cardenio et Dom-Quichote se rencontrèrent : et le mesme iour ie souppay dans la Venta, où s’achevèrent les aueiiturcs de Dorothée. Ce matin j’ay veu et A lhambra , la place de Viuaratnbla, et le Zaccatin : et la rué où ie suis logé se nomme /a caf/e de Abenamar, Abeaamar, Abenavmr Moro de la Moreria. l’ay beaucoup de plaisir à voir les choses que j’auuis imaginées. Mais j’en ay bien dauantage à imaginer celles que j’ay au- Iresfois veuës. Quelques excellents que soient les objets qui se présentent à mes yeux ; mes jiensées m’en font tousiours voir de plus
DE MONSIEVK DE VOITVRE.
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beaux ; el ic ne donnerois pas les images que ie garde dans ma mémoire, pour tout ce que ie voy de plus réel et de plus précieux. Hier, en considérant les allées et les fontaines de Generalife, et souhaitant d’y voir Galiane, Zaide, et Daxare, en l’estât qu’elles y auoient esté autrefois : j’y desiray encore dauantage vne autre personne. Aussi , à la vérité, est-elle mille fois plus galante et plus aimable. Xarife mise auprès d’elle , perdroit son nom et sa beauté. Auec ces enseignes, ie pense que ie donneray assez à entendre qui elle est. Mais cela est cruel , Mademoiselle , qu’il m’en faille parler auec tant d’artifice et de précaution , et que j’aye peine à me résoudre de dire que c’est vous. Vous deuez pourtant me permettre d’estre galant à cette heure, que ie me trouue à la source de la galanterie, et au lieu d’où elle s’est espandué par le monde. Au sortir d'icy, ie me rendray. Dieu aidant, dans quatre iours à Gibraltar. De là i’ay résolu de passer à Ceuta : et d’aller voir le lieu de voslre naissance, et vos parents qui régnent dans les deserts de ce pais -là. Comme ie leur diray de vos nouuelles, ie vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, d’en dire des miennes aux personnes que vous scauez, que j’honore et que i'ayme le plus : et de me faire la faueur d'asseurer particulièrement trois d'entre-elles, que quelque loin que me jette ma fortune, la meilleure partie de moy-mesme sera toùjours au lieu où elles seront. Pour ce qui est de vous, vous ne sçauriez douter de la passion que j’ay à vous honorer : et vous sçavez bien que ie ne suis que trop,
Voslre, etc.
\ MONSIEVR DE CHAVDE-BOINM:.