CHAPITRE IV
Vuiture est nommé introducteur des ambassadeurs chez Monsieur. - .Son intimité avec l’hùtel de Rambouillet. — Premiers orages politiques.
La protection du comte d’Avaux ne fut pas stérile; il présenta Vuiture à la cour, et bientêt après il le ht nommer introducteur des ambassadeurs chez Monsieur, qui depuis son mariage récent avec l’héritière de Montpensier avait pris le litre de duc d’Orléans. Ces nouvelles fonctions, qui avaient l’inconvénient de lier sa fortune à celle d’un prince remuant et incapable à la fois, étaient d’autre part peu assujettissantes, et lui laissaient toute liberté de fréquenter la maison de sa maîtresse madame de Sainrtot et l’hôtel de Rambouillet . Son esprit et ses talents de société l’y mirent promptement A la mode ; il assistait aux réunions les plus intimes de la chambre bleue ; il était de toutes ces excursions à la campagne dont il fait au cardinal de la Valette de si amusants récits; une fois entre autres il lui écrivait :
Mohseionbvr,
Comme nous auons esté au milieu de nostre voyage: un vent ISort- Oüest s’est leué de terre; et s'est renforcé de telle sorte, qu'il nous a contraints de gagner ce lieu , qui est vu petit port de Mer appelé Mont rouge.
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pliiye a estes! violeute, et l'orage si grand; que c'est vne nieriieille que nous nous soyons sauuez. Et sans les prières des gens de bien, qui se sont trouuez auec nous, ie crois que nous estions perdus. Mademoiselle de Rambouillet, dans le fort du péril, a roiié, que deux mois durant, vous iriez tous les huit iours à confesse : et moy a vn grand œup de veut, j’ay promis que vous jeusneriez trois iours entiers. Nous vous supplions tres-liumblement. Monseigneur, de nous aquiter exactement de nos voeux, car nous ne sommes pas tellement hors de danger, que nous deuions rien mépriser. L’air est encore extrêmement broüillé : et nous voyons des signes au Ciel , et des esclairs , qui nous font tous transir. C'est vne chose pitoyable de nous voir en ce lieu. Mais tant que ce vent tirera, ee seroit vne témérité trop grande d'en partir. L’on nous a dit, qne l'on tâchera à nous trouuer icy du pain ; et que dans huit iours , il pourra y auoir des febves. Sur cette espérance. Monseigneur, nous vous baisons tres-humblement les mains, et moy piarticulierement , qui suis, etc.
VOITIIBK.
Voiture, on le voit, se metütit singulièrement à l’aise vis-ù-vis tliceux qui voulaient bien ne pas s’offenser d’une telle familiarité. Tout le monde n’avait pas l’indulgence du cardinal de la Valette, ot mademoiselle de Kamlwuillet le remit rudement à sa place un jour qu’il s’était émancipé jusqu'à lui baiser le bras. A cette époque , du reste, il était fort souple, et ne regimbait pas contre les châtiments que lui attirait parfois son audace.
Il excellait dans tous ces petits jeux qui étaient en honneur dans la maison d’.\rthcnice; mais souvent il était impuissant à accomplir les tours de force qu’on exigeait d(î lui, et alors on le condamnait à d’ingénieux supplices, tels que celui dont il parie à mademoiselle de Itourbon :
Mademoiselle,
le fus berné Vendredy apres disné , jiource que ie ne vous auois pas fait rire dans le temps que l’on m'auoit donné pour cela : et Madame de Ramboiiillet en donna l’Arrest, .i la requeste de Mademoiselle sa 6lle; et de Mademoiselle Paulet. Elles en auoient remis l’execution au retour de Madame la Princesse , et de vous. Mais elles s’auiserent depuis, de ne pas différer plus long-temps , et qu'il ne falloit pas remettre des supplices à vne saison qui deuoit estre toute destinée à la joye. l'eus beau crier et me deffendre : la couuerture fut apportée ; et quatre des plus forts hommes du monde furent choisis pour cela. Ce que levons puis dire. Mademoiselle, c’est que iamais personne ne fut si haut que moy, et que ie ne croyois pas que la fortune me deust iamais tant esleuer. A tous CA>ups ils me perdoient de veüe , et m’enuoyoient plus haut que les Aigles ne peuuent monter. le vis les montagnes abaissées nu dessous de moy, ie vis les vents
VIE DH VOITUIŒ.
et les nuées cheiniuer dessous mes pieds ; ie découuris des pais que ie u’auois iamais veus , et des mers que ie n’auois poiut imaginées. Il n’y a rien de plus diuertissant que de voir tant de choses à la fois , et de descouvrir d'vne seule veuë la moitié de la Terre. Mais ie vous assure, Mademoiselle , que l’on ne voit tout cela qu’auec inquiétude, lors que l'on est en l’air, et que l’on est asseuré d'aller retomber. Vne des choses qui m’effrayoit autant , estoit , que lorsque j'estois bien haut , et que ie regardois en bas; la couuerture me paroissoit si (letite, qu'il me sembloit impossible que ie retombasse dedans : et ie vous auoüe que cela me donnoit quelque
émotion
Il arriua vn accident estrange , et qui semblera
incroyable à ceux qui ne l’ont point veu. Vne fois qu’ils m’auoient esleué fort haut , en descendant, ie me trouuay dans vn nuage , lequel estant fort épais , et moy extrêmement leger, ie fus vn grand espace embarrassé dedans sans retomber. De sorte qu’ils demeurèrent long-temps en bas , tendant la couuerture , et regardant en haut, sans se pouuoir imaginer ce que j’estois deuenu. De bonne fortune, il ne faisoit point du tout de vent. Car s'il y en eust eu , la nuée en cheminant m'eust porté de costé ou d’autre; et ainsi , ie fusse tombé à terre. Ce qui ne me pouuoit arriuer sans que ie me blessasse bien fort. Mais il suruint vn plus dangereux accident. Le dernier coup qu’ils me Jetterent en l’air, ie me trouuay dans vne troupe de grues , lesquelles d’abord furent estonnées de me voir si haut Mais quand elles m’eurent approché ; elles me prirent pour vn des Pigmées, auec lesquels vous si;auez bien , Mademoiselle , qu’elles ont guerre de tout temps ; et crûrent que ie les estois venu épier jusques dans la moyenne région detl’air. Aussi-tost, elles vinrent fondre sur moy à grands coups de bec; et d’vne telle violence que ie creus estre percé de cent coups de poignard : et vne d’elles qui m’auoit pris par la jambe, me poursuiuit si opiniâ- Irément, qu’elle ne me laissa point, que ie ne fusse dans la couuerture. Cela Gt appréhender à ceux qui me tourmentoient , de me remettre encore à la mercy de mes ennemis. Car elles s’esloient amassées en grand nombre, et se tenoient suspendues en l’air, attendant que l’on m’y renuoyast. On me reporta donc en mon logis , dans la mesme couuerture, si abbatu qu’il n’est pas possible de l’estre plus. Aussi, à dire le vray, cét exercice est vnpeu violent, pour vn homme aussi foible que je suis. Vous pouuez iuger. Mademoiselle, combien cette action est tyrannique, et par combien de raisons vous estes obligée de la desapprouuer. Kt sans mentir, à vous qui estes née avec tant de qualitez pour commander : il vous importe extrêmement de vous accoustumer de bonne heure de haïr l’injustice; et de prendre ceux qu’on opprime, en vostre protection. le vous supplie donc. Mademoiselle, de déclarer premièrement cette entreprise vn attentat, que vous des-auoüez : et pour réparation de mon honneur et de mes forces, d’ordonner, qu’vn grand pauillon de Gaze me sera dressé dans la chambre bleuë de l’Hostel de Rambouillet ; où ie seray seruy et traitté magniOquement huict jours durant par deux Demoiselles qui m’ont esté cause de ce
VIE DE VOITURE
malheur; qu'à vn dea coins de la chambre on fera à toute heure des confitures ; qu’vne d'elles soofOera le fourneau , et l'autre ne fera autre chose que mettre du syrop sur des assiettes , pour le faire refroidir, et me l’apporter de temps en temps
Aux yeux des admiratrices de Voiture, une épttre pareille effaçât bien des torts, et légitimait presque le délit dont eUe était la réparation.
Cependant, tout réentjendre. qu’il était par madame de Rambouillet, quoiqu’il affectât de se nommer monsieur de Voiture et de ne boire que de l’eau, il eut souvent à souffrir d’allusions assez directes au cellier paternel, dont le souvenir était toujours présent. Tantôt c’était madame des Loges dont il avait médit sans la connaître, qui, à propos d’un proverbe mal choisi, lui disait avec son fin sourire, en présence d’une nombreuse société: Celui^i ne vaut rien , tirez-Dous-en d’un autre. Tantôt c’était Blot de Chauvigny, le futur chansormier de la Fronde, qui lui lançait ce quatrain impertinent :
Quoi! Voiture, tu dégénéré t Sors d'ici ; maugrébien de toy !
Tu ne vaudras jamais ton père.
Ta ne vends du vin ni n'en boy.
Il dévorait l’aflront, s’efforçant de faire oublier nne défaite par un succès plus grand, comme il advint pour madame des Loges, qui fut quelque temps sa maîtresse après avoir été son ennemie.
Malgré ces petites contrariétés. Voiture était heureux , lorsque la politique vint tout à coup le tirer de sa quiétude. Depuis longtemps Gaston, mécontent du cardinal de Richelieu, songeait à la rébellion. Déjà, en 4626, il avait été impliqué dans la conspiration deChalais ; trois ans après, poussé par ses conseillers, il fit une violente opposition au cardinal, qui refusait de lui donner les gouvernements de Bourgogne et de Champagne : n’obtenant pas de satisfaction , il prit le parti de quitter la France, et à la fin de 4629 il se retirait sur les terres du duc de Lorraine.
VIE DK VOrriJRK.