LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC XLI
camarade étoit si peu hardy qu'au lieu d'avancer pour débourber son maître du cloaque, il reculoit en arrière et baltoit la terre de son corps. Ils restèrent trois heures à serpenter les rues, enveloppés dans les voiles ténébreux de l'ennemie du jour. La corne argentée de Diane vint à briller sur l'horizon : à la lueur de ce flambeau nocturne, ils regagnèrent leur gîte bien harassés; là, ils firent mille caresses à' leur duvet ; Morphée leur ferma les paupières...
» Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières mal nettes ; il rumine à sa perte.
» — Quittons ce grabat, dit-il, et intentons un procès criminel.
» Ce qui fut dit fut exécuté : il se lève et met la main à l'œuvre ; il ne prétendoit pas moins que cinquante pistoles de dommages et intérêts.
» Bergerac se défendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des écrits facétieux et des paroles grotesques : il dit au juge qu'il payeroil Brioché en poète ou en monnoye de singe ; que les espèces étoieni un meuble que Phoebus ne connaissoit point ; il jura qu'il apothéoseroit la bête morte par une épitaphe appollinique.
» Sur les raisons alléguées. Brioché fut débouté de ses prétentions ; on lui deffendit même de laisser vaguer à l'avenir le singe qui succéderoit au deffunt, crainte d'accident. » (1)
Y a-t-il quelque amplification dans le récit de Dassoucy? N'est-il pas' même inventé de toutes pièces ? Bien osé qui se prononcerait catégoriquement.
Une autre algarade prêtée à Cyrano autorise également de sérieuses réserves. La voici telle qu'elle est racontée, pour la première fois, cinquante après, dans la seconde édition des Menagiana (1694) (2) :
« ...Il (Cyrano) avoit eu bruit avecMondory, le comédien, et lui avoit défendu de sa pleine autorité de monter sur le théâtre.
» — Je t'interdis, lui dit-il, pour un mois.
» A deux jours de là, Bergerac se trouvant à la Comédie, Mondory parut et vint faire son rôle à son ordinaire. Bergerac, du milieu du parterre, lui cria de se retirer en le menaçant ; et il fallut que Mondory, crainte de pis, se retiras!. Bergerac disoit, en parlant de Mondory :
» — A cause que ce coquin-là est puissant et qu'on ne peut le bâtonner tout entier en un jour, il fait le fier !... »
Dans la troisième édition de 1715 des Menagiana, Mondory est transformé en Montfleury. Cette substitution s'expli-
(1) Combat de Cyrano de Bergerac avec le Singe de Brioché, au bout du Pont-Neuf, 1704. Cette pièce anonyme, en vers et en prose, est certainement de Dassoucy.
(2) T. II, pp.141.