L LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC
beaucoup de nos modernes ne luy sembloient que les échos d'autres Sçavans, et que beaucoup de gens passent pour très doctes, qui auroient passé pour très-ignorans, si des Sçavans ne les avoient précédez... »
Gardons-nous de prendre à la lettre ce plaidoyer de Le Bret : Cyrano ne « vénérait » que lui-même et n'attachait d'importance qu'à ses propres conceptions ou plutôt à celles qu'il tâchait de rajeunir, nous l'avons dit, en se les assimilant. Aussi La Cité du Soleil {en latin) de Campanella, la traduction récente, par S. Sorbière, de L'Utopie de Thomas Morus (1) ; le roman Francion de Ch. Sorel, réimprimé quinze fois depuis 1622, le Recueil des Pièces Nouvelles de ce Temps, de 1644, etc., etc., sans compter sa vieille fréquentation des Œuvres de Théophile de Viau et les leçons de physique de Gassendi, vont lui permettre de se montrer... original et libertin ; il stupéfiera le badaud par le cynisme de ses théories philosophiques et l'audace de ses conceptions scientifiques.
Entre temps, et pour se délasser, Cyrano cultive le genre épistolaire, il compose des lettres descriptives, satyriques et amoureuses, exercices de rhétorique mûris dans le silence du cabinet ; c'est une occasion d'étaler son mauvais goût, d'épancher son fiel sur ses ennemis,... sur ses amis et, sans rime ni raison, d'attaquer la religion chrétienne en raillant ses dogmes et en ridiculisant les récits et les personnages de la Bible.
A propos d'un livre, véritable panégyrique du sexe féminin, publié en 1646 par M. de Gerzan, et dont l'achevé d'imprimer est du 8 octobre, Cyrano est supposé écrire à son auteur, en mars 1647 :
« O que nostre Seigneur sçavoit bien ce que vous escririez un jour làdessus quand il refusa d'estre le fils d'un homme et qu'il voulut naistre d'une femme. Sans doute il connoissoit la dignité de leur sexe puisque nostre <^rand' mère ayant tué le genre humain dans une pomme, il jugea glorieux de mourir pour le caprice d'une femme, et mespjrisa cependant de venger l'injure de sa mort à cause que c'estoit seulement des hommes qui l'avaient procurée. »
Puis, à côté de l'encens qu'il prodigue, contrairement à son habitude, il glisse une impertinence : M. de Gerzan « a commencé l'éloge des Dames à un âge où il est incapable d'en recevoir ». Cette épître reste dans ses cartons près de sept
(1) Amiiterdain, Jean Blueu, 1643, in-12.