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ÉLIMINATIONS PAR LES INSECTES ET AUTRES PETITS

ANIMAUX. — PUISSANCE QUE LEUR DONNENT LA SPÉ- CIALITÉ DU TRAVAIL ET LEUR NOMBRE. — DANGERS

qu’ils peuvent nous faire courir.

De ce qui précède, il résulte qu’il fallait, pour rendre l’élimination complètement bienfaisante, certains auxiliaires capables d’opérer partout, aussitôt que cela est nécessaire, dans le plus petit détail, quelquefois aussi d’une manière plus générale, les destructions nécessaires de plantes surabondantes, maladives ou mortes, épargnées totalement ou partiellement par les agents atmosphériques et par les plantes absorbantes.

La création des animaux a rendu possible ce genre d’élimination.

Pour l’immense travail qu’elle nécessite. Dieu a créé des milliers d’animaux qui sont chargés d’opérer en détail toutes les variétés d’éliminations, partout où elles sont nécessaires et profitables à l’homme, et de fournir encore des produits nouveaux et variés. Les uns accélèrent la décomposition des plantes mortes, et la mort de celles qui sont débiles ; d’autres éliminent les plantes vivantes.

En général, ils sont de petite taille ; il en est même beaucoup qui sont de taille microscopique et que l’on prend quelquefois pour de la poussière. Par cela même qu’ils sont petits, il leur est facile d’opérer sur un champ très-restreint. Du reste, ils sont relativement plus forts que ceux qui sont de grande taille ; ensuite, la division du travail, si pratiquée dans l’industrie moderne, leur a été largement appliquée ; car dans notre région il existe un grand nombre d’espèces d’insectes et autres espèces d’animaux de petite taille. Or, chacune de ces espèces possède naturellement dans la spécialité de son travail une puissance véritable ; elles sont outillées pour détruire non-seulement telles ou telles plantes, tels ou tels arbres, mais encore telle ou telle partie de ces plantes ou de ces arbres ; ainsi les unes attaquent les feuilles, les autres l’écorce des arbres, d’autres le bois luimême ; il en est qui détruisent les graines, quelques-unes sont chargées d’attaquer les racines.

Le chêne robuste a pour ennemis le lucane, le cérambyx héros, le corœbe bifacié^ etc. Les pins et sapins sont attaqués par les bostriches, la nonne, le scarabée typographe. L'olivier a son bois miné par le phlæotribus et ses fruits par la mouche de l’olivier, dacus oleæ. Le blé et d’autres céréales sont attaqués dans leurs racines par le ver blanc ou elfan (larve du hanneton), par les larves du zabre et du taupin; sur pied, avant la floraison, par la cécydomie; plus tard, au moment où se forme le grain, par le charançon, Valucüe, etc. Les herbes de nos prairies sont dévorées par les grillons, les larves de la typide,\Ci'?> vers blancs, les sauterelles.

Dans la spécialité de son travail, chaque espèce trouve naturellement une puissance véritable.

De plus, tous ces petits animaux sont d’une fécondité qui est proportionnée à la fécondité des végétaux et qui est^ comme elle, prodigieuse.

Il en est, comme les mouches, les cousins, les fourmis, qui, à chaque ponte, produisent des milliers d’œufs, 5^ 10, 20, 30 et 40.000 (1), chaque femelle de coccus pond de 2 à 4.000 œufs qui ne demandent que 15 jours pour éclore (2).

Beaucoup d’espèces d’insectes font par an plusieurs pontes, et pour certaines, les petits issus des premières éclosions pondent eux-mêmes dans l’année et quelquefois dans le mois de leur naissance. « Un couple de bombyx du pin produit en deux ans 845.750 œufs (3).

On estime que la mouche domestique pond en trois mois plus de 700.000 œufs (4).

« Un couple de pucerons donne ordinairement 90 jeunes individus ; à la seconde génération, ces 90 en auront donné 8.100; ceux-ci donneront une troisième génération qui sera de 729.000 individus; ceux-ci devront fournir à leur tour 65.610.000; la cinquième génération, étant de 590.490.000 individus , donnera une progéniture de 53 billions , 142.100.000 individus ; à la septième, nous aurons ainsi 4.782.789.000.000, et la huitième donnera

(1) Pouchel, de ITnstitut, Histoire naturelle et agricole du hanneton et de sa larve. Rouen, 1853.

(2) De la Blanehère, Les ravageurs des forêts et des arbres d’agrément, p. 19.

(3) Ibid., p. 48.

(4) Mathieu, professeur d’histoire naturelle à l’école forestière de Nancy, Cours de zoologie forestière, 1851, p. 201.

441,46 J, 010, 000, 000. Nous ne pousserons pas plus loin ce tableau qui peut s’élever bien davantage encore, quand il y a onze générations dans l'espace d’une année. M. Morren a calculé qu’une seule famille du printemps était la souche annuelle d’un quinlillion d’individus (1) ».

Enfin beaucoup d’œufs offrent assez de résistance pour traverser sans périr toutes les intempéries de l’hiver et de l’été ; on a pu congeler à 50® des œufs de chenille, sans tuer l’animal (2).

Les insectes se développent avec une rapidité prodigieuse. Une larve de la mouche de la viande pèse, au bout de vingt-quatre heures, 140 fois plus qu’au moment de son éclosion. La larve du cossus gâte-bois , ayant acquis toutes ses dimensions , est 72,000 fois plus lourde que lorsqu’elle est sortie de l’œuf (3).

Enfin un insecte à l’état ailé peut être transporté par les vents à de grandes distances.

Un pin sylvestre, qui se trouve isolé dans une vigne d’un de mes amis, à dix kilomètres d’une sapinière envahie \idiV\e, Lophyrus pmi, a été, en un seul jour, couvert des chenilles de cet insecte, et il est arrivé ainsi que plusieurs faibles papillons ont été transportés à dix kilomètres.

Les petits éliminateurs, relativement très-forts et qui trouvent encore dans la division et la spécialité de leur travail, et dans leur fécondité, une remar-

(1) Dictionnaire universel d'histoire naturelle, par Charles d’Orbigay, au mot Puceron.

(2) De la Blanchère, Les ravageurs des forêts et des arbres d'agrément, p. G7.

^3) Malliieiu Cours de zoologie forestière, p. 204.

DANS LES IIAÏUIONIES DE LA NATURE

quable augmentation de forces, pourraient en peu de temps, s’ils n’étaient contenus, couvrir de ruines le règne végétal; alors, au lieu d’être de bienfaisants éliminateurs, ils deviendraient les consommateurs des produits de la terre et les plus grands ennemis de l’homme.

Dieu merci ! ce danger n’est pas à craindre; mais l’expérience nous prouve que partiellement ces malheurs peuvent nous atteindre.

Souvent nous payons aux insectes un tribut plus élevé que celui que nous demande l’Etat; il n’est pas un jardinier, un cultivateur, un vigneron, un forestier qui n’ait gémi sur cet impôt désastreux.

M. Arbeaumont, pépiniériste à Vitry-le-François, estime à 10,000 fr. les pertes que lui ont causées les vers blancs du hanneton en 1870 ; sur 5,000 pieds d’églantiers, 4,000 ont eu leurs racines rongées par ces insectes, quoiqu’il eût pratiqué le hannetonnage et répandu sur la terre quelques produits chimiques recommandés.

M. Régnault, pépiniériste à Bulgnéville (Vosges), estime qu’en 1872 les vers blancs lui ont détruit environ 5.000.000 de plants forestiers.

A Epagne (Aube), les pépinières de MM. Leclerc frères, dans lesquelles les vers blancs du hanneton ne s’étaient jamais montrés, ont été envahies par ces insectes, en 1870, à tel point que les plantations faites cette année-là ont été ravagées presque complètement.

« Suivant la grandeur d’un arbre », ditGloger (1), il suffit ordinairement de 2, 3, 4 ou 5,000 chenilles

(1) Gloger, (le Berlin, De la nécessité de protéger les animaux utiles, p. 44.

au plus, pour le dégarnir de son feuillage et pour le faire mourir quelquefois dès la première année. Si donc, pour une cause quelconque, l’éclosion de ces chenilles réussit complètement pendant plusieurs années, les arbres courent les plus grands dangers.

« Dans la province de l’est de la Prusse, il a fallu abattre (ajoute Gloger, p. 45), dans les forêts de PEtat (abstraction faite des forêts particulières) , plus de 3.000.000 de toises cubes de bois de sapin, contrairement à toutes les règles d’exploitation forestière ; car la plupart étaient encore trop jeunes. Cette triste mesure était indispensable^ parce que les arbres, dépourvus de leurs feuilles aciculaires, allaient dépérir. En même temps, l’abondance du bois mis ainsi tout à coup en vente, en fit baisser le prix de plus de moitié ».

Dans la région que j’habite, on n^a pas été obligé de défricher les forêts, mais on a fait des pertes très-sensibles. A ce sujet, j’ai recueilli, d’un marchand de bois fort intelligent, les renseignements suivants : Depuis quelques années, il avait remarqué que la croissance produite par la sève d’août n’atteignait pas toujours^ dans certains chênes , son épaisseur ordinaire, et que ce manque de développement ne semblait pas provenir des infiuences extrêmes de la température. En mai 1868, il va faire l’inventaire d’un bois situé près du Châtellier (Marne), il l’achète ; en novembre de la même année il fait une coupe dans ce bois et, une fois de plus, il constate que la croissance produite par la sève d’août 1868, n’avait que le quart en épaisseur de ce qu’elle devait avoir et de ce qu’avaient d’autres

chênes qu’il abattait dans le même moment , à 16 kilomètres de là, près de Rosay. Son étonnement était d’autant plus grand que les trembles, les aunes de son bois du Châtellier avaient, au contraire, fourni leur sève ordinaire. Or, quand, en mai 1870, il fit l’inventaire de son bois, les chênes étaient sans feuilles ; toutes avaient été mangées par les chenilles processionnaires, tandis que les chênes de Rosay avaient échappé à cette invasion et que les trembles et les aunes du Châtellier avaient été également respectés parles chenilles qui ont mission de les attaquer (1). En se reportant à ses souvenirs, il arriva à conclure que, pour le moins, les chenilles processionnaires, en dépouillant un chêne de ses feuilles, lui font perdre un tiers ou un quart de la croissance produite par la sève d’août.

Eh bien ! pendant quatre ans, de 1864 à 1868, je n’ai jamais exploré au printemps nos vastes forêts, sans rencontrer fréquemment des chênes dépouillés de leurs feuilles. En 1868, j’ai pu compter, dans les premiers jours de juin, des milliers de chênes qui en étaient complètement privés. Malheureusement aussi, beaucoup de ces chênes qui, pendant plusieurs années, ont souffert de cette invasion, se sont découronnés et sont condamnés à végéter et à mourir prématurément. Le chêne, le roi de la forêt feuillue, pouvant se trouver à la merci de quelques millions de chenilles, quels dangers n’auraient pas à courir tous les arbres et toutes les plantes, si ces petits animaux, chargés d’en modérer et d’en régulariser

(1) Le coucou mange les chenilles processionnaires. A. Mathieu, ibid.,

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la production, n’étaient pas eux-mèines modérés par d’autres forces.

Aussi, quand les hommes, par incurie ou ignorance, neutralisent ce contre-poids des forces naturelles, ils occasionnent des pertes qui se chiffrent par des millions. MM. Ducuing et de la Sicotière estiment à300.000.000 les pertes annuelles moyennes que les insectes occasionnent à la France, et dans cette évaluation ils ne comprennent pas les ravages du phylloxéra vastatrix (1).

M. de la Sicotière ajoute :

En admettant que la production de la France, année moyenne, soit de 48.000.000 d’hectolitres de vins, de 95.000.000 d’hectolitres de blé, de 32.000.000 de quintaux de betteraves, et que cette production dans son ensemble représente une valeur de plus de 3 milliards, il faut reconnaître , avec un savant entomologiste, M. Guérin-Menneville, que les dommagesannuelsatteignentun dixième, un cinquième, parfois même le quart des récoltes, soit au minimum 300.000.000. Dans cette évaluation ne sont pas compris les 300.000.000 du phylloxéra. C’est donc un impôt total de plus de 000.000.000, de près d’un milliard, suivant quelques économistes, c’est-à-dire deux ou trois fois plus lourd que l’impôt foncier, y compris les centimes additionnels, que les insectes nuisibles prélèvent chaque année sur nos récoltes.

Et cet impôt va toujours croissant.

(1) Rapport (le M. Ducuing à l’Assemblée nationale, 7 l'év. 1874; Rapport de M. delà Sicotière au Sénat, 10 déc. 1877.

DA^'S LES IIAILMCLMES DE LA NATEUE.

§ 7. — ÉLIMINATIONS DES INSECTES ET AUTRES PETITS ÊTRES, PAR LE FROID, LA PLUIE ET d’aUTRES ANIMAUX.

Comme on le voit, les légions des plus petites espèces d’animaux créés pour le travail des éliminations nécessaires pourraient, si elles n’étaient pas contenues, détruire tous les végétaux de la terre et réduire l’homme à la dernière des famines.

xMais là, comme toujours et partout. Dieu est venu à son secours.

Les gelées précoces ou tardives et qui arrivent subitement, surprennent et tuent beaucoup de petits animaux. Les excès de chaleur, d’humidité et de pluie en font aussi, dans d’autres circonstances, périr un certain nombre. Au H novembre dernier, des blés étaient coupés à rase terre par des insectes. Ce jour-là il a gelé à deux degrés et ces animaux furent détruits. Quand, dans les grandes chaleurs d’été, le ver blanc du hanneton est mis à découvert par la charrue, il meurt. Quand les chenilles muent, s’il fait frais ou s’il pleut, elles succombent. Ensuite, ces animaux sont, dans la nature, hiérarchiquement étagés, de manière que telle espèce qui en modère une plus petite soit elle-même modérée par une plus grande ; que même une grande espèce puisse être maîtrisée par plusieurs petites devenues puissantes par le nombre et la spécialité de l’attaque ; que toutes puissent toujours se modérer les unes les autres et rétablir dans la nature l’équilibre nécessaire à ses harmonies et à ses richesses.

En pratiquant ces éliminations, ces animaux.

sans le vouloir et à leur insu, se donnent beaucoup de peine pour concourir au développement et au renouvellement des produits de la terre ; mais ils s’acquittent de cette tâche avec d’autant plus de zèle que l’élimination est pour eux le seul moyen de trouver la nourriture dont ils ont besoin. Ils ne peuvent vivre qu’en travaillant pour nous, et vivre dans l’abondance qu’en travaillant beaucoup.

Ils se portent de préférence là où il y a surabondance, parce qu’ils ont ainsi moins de peine à se donner, et, mécanisme admirable, plus ils sont égoïstes et plus ils servent nos intérêts.

De tous ces animaux il n’en est pas un seul qui n’ait son importance comme éliminateur et qu’il ne soit intéressant d’étudier; mais les plus remarquables de tous, à tous les points de vue, sont les oiseaux ; aussi nous proposons-nous de nous occuper d’eux d’une manière très-particulière.

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