‹ Les ombres chinoises de mon pèreChapitre 125 sur 180 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

M. DÉSEMPLATRES, AT PURGON (il arrive du côté opposé au lit en toussant).

M. PURGON

Hum ! hum ! hum ! (arrivé auprès de M. Désemplâtres, il se tourne vers lui). Eh bien, eh bien, mon cher monsieur Désemplâtres, qu’est-ce? comment vous portez-vous ?

M. DÉSEMPLATRES.

Ah ! monsieur Purgon, fort mal !

M. PURGON

Comment, fort mal?... Allons, voyons, votre pouls, quid dicis?... repoussant. Je m’en doutais... c’est pourquoi j’ai recommandé à M. Visautrou, votre apothicaire, de venir vous administrer, tout à l’heure, un clystère, que j’ai pris plaisir à composer moi-même dans toutes les règles de l’art, et qui doit faire dans vos entrailles un effet merveilleux.

Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi.

LE MALADE IMAGINAIRE. I Q

M. PURGON

De quoi dites-vous, que vous êtes malade, mon cher monsieur Désemplâtres?

M. DESEMPLATRES.

Je pense que c’est du foie, d’autres disent que c'est de la rate.

M. PURGON (agitant le bras).

Ce sont tous des ignorants ! C'est du poumon que vous êtes malade.

M. DESEMPLATRES.

Du poumon ?

M PURGON

Oui... que sentez-vous?

M. DESEMPLATRES.

Je sens, de temps en temps, des douleurs de tête.

M. PURGON

Justement, le poumon.

M. DESEMPLATRES.

Il me semble parfois, que j’ai un voile devant les yeux.

M. PURGON

Le poumon !

J'ai quelquefois des maux de cœur.

M. PURGON

Le poumon !

M. DESEMPLATRES.

Je sens quelquefois des lassitudes dans tous les membres.

Le poumon !

M. PURGON

LE MALADE IMAGINAIRE

M. DESEMPLATRES.

Et quelquefois, il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étaient des coliques.

M. PURGON

Le poumon! Vous avez appétit à ce que vous mangez?

Oui, monsieur.

M. DESEMPLATRES.

M. PURGON

Le poumon! Vous aimez boire un peu de vin?

Oui, monsieur.

M. PURGON

Le poumon! le poumon, vous dis-je. Que prenez-vous pour votre

nourriture ?

M. DÉSEMPLATRES.

Je prends du potage

Ignorant ?

M. PURGON

De la volaille.

M. DÉSEMPLATRES.

Ignorant !

M. PURGON

Du veau.

M. DÉSEMPLATRES.

Ignorant !

M. PURGON

Du bouillon !

M. DÉSEMPLATRES.

Ignorant !

M. PURGON

M. DÉSEMPLATRES.

Des œufs irais.

LE MALADE IMAGINAIRE

Ignorant !

M. PURGON

M. DÉSEMPLATRES.

Le soir, des petits pruneaux pour relâcher le ventre.

Ignorant.

M. PURGON

M. DÉSEMPLATRES.

Et surtout, je bois mon vin fort bien trempé.

M. PURGON

Ignorantus, ignoranta, ignorantum ! il faut boire votre vin pur, et, pour épaissir votre sang qui est subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bons gros porc, de bon fromage de Hollande, des marrons et des oublis pour coller et conglutiner.

M. DESEMPLATRES.

Comment ?

M. PURGON

Voila un bras que je me ferais couper tout à l'heure, si j'étais que de vous.

M. DÉSEMPLATRES.

Et pourquoi ?

M. PURGON

Ne voyez-vous pas qu'il tire toute la nourriture de votre bras gauche et l'empêche de profiter.

M. DESEMPLATRES.

Oui, mais j’ai besoin de mon bras.

M. PURGON

Vous avez là aussi un œil que je me ferais crever si j’étais en votre place.

M. DESEMPLATRES.

Crever un œil !

LE MALADE IMAGINAIRE

M. PURGON

Ne voyez-vous pas qu'il incommode l’autre et lui dérobe sa nourriture? Il faut le faire crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l’œil gauche.

M. DÉSEMPLATRES.

Ce n’est pas pressé.

M. PURGON

Comment, ce n'est pas pressé? .. On se moque, je crois, de mes ordonnances,., et on fait refus de faire le remède que je prescris.

M. DESEMPLATRES.

Monsieur, vous vous trompez de croire cela.

M. PURGON

Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d’un malade contre son médecin...

M. DESEMPLATRES.

Je voulais vous dire que...

M. PURGON

Cela est épouvantable !

M. DESEMPLATRES.

Si vous pensez...

M. PURGON

C'est un attentat énorme contre la médecine...

M. DÉSEMPLATRES.

... qu'il soit nécessaire...

M. PURGON

Un crime de lèse-faculté, qui ne se peut assez punir.

M. DESEMPLATRES.

.le suis prêt a le faire.

LE MALADE IMAGINAIRE

M. PURGON

Je vous aurais tiré d’affaire avant qu'il fût peu; mais puisque vous n'avez pas voulu guérir par mes mains.

M. DÉSEMPLATRES.

Vous vous trompez...

M. PURGON

Puisque vous vous êtes soustrait de l’obéissance que l'on doit à son médecin.

M. DÉSEMPLATRES.

Eh ! pas du tout !...

M. PURGON

J’ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à fâcreté de votre bile et à la férulence de vos humeurs.

M. DÉSEMPLATRES.

Mon Dieu !

M. PURGON

Et je veux que, avant qu'il soit quatre jours, vous deveniez dans un état incurable.

Ah! miséricorde!

M. PURGON

Que vous tombiez dans la bradipésie.

M. DÉSEMPLATRES.

M. Purgon !

M. PURGON

De la bradipésie dans la dyspésie.

LE MALADE IMAGINAIRE

M. DÉSEMPLATRES.

M. Purgon !

M. PURGON

De la dyspésie dans la pésie.

M. DÉSEMPLATRES.

M. Purgon!

M. PURGON

De la pésie dans la licuterie.

M. DÉSEMPLATRES.

M. Purgon !

M. PURGON

De la licuterie dans la dysenterie.

M. DÉSEMPLATRES.

M. Purgon !

M. PURGON

De la dysenterie dans l'hydropisie.

M. DÉSEMPLATRES.

M. Purgon!

M. PURGON

Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit VOtre folie {il sort du côte opposé au lit).

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