ÉCHANGE. VALEUR. — VALEUR COURANTE
lorsqu'il saura qu'un autre lui donnera six pintes ou huit pour le même boisseau. Si le premier veut avoir du blé, il sera obligé de hausser le prix * au niveau de celui qui en offre davantage. Les vendeurs de vin profitent, de leur côté, de la concurrence entre les vendeurs de b\à ■ chacun ne se détermine à céder sa denrée qu'après avoir comparé les différentes offres qu'on lui fait de la denrée dont il a besoin et donne la préférence à l'offre la plus forte. La valeur du blé et du vin n'est plus débattue entre deux seuls particuliers relativement à leurs besoins et à leurs facultés réciproques; elle se iîxepar la balance des besoins et des facultés de la totalité des vendeurs de blé avec ceux de la totalité des vendeurs de vin. Car tel, qui donnerait volontiers huit pintes de vin pour un boisseau de blé, n'en donnera que quatre lorsqu'il saura qu'un propriétaire de blé consent à donner deux boisseaux de blé pour huit pintes. » La valeur à laquelle les différentes offres se trouveront égales aux différentes demandes deviendra la valeur courante à laquelle les acheteurs et les vendeurs se conformeront dans leurs échanges; et il sera vrai de dire que six pintes de vin seront sur le marché l'équivalent d'un boisseau de blé, si c'est là sa valeur courante, jusqu'à ce que la diminution de l'offre, d'un côté, ou de la demande, de l'autre, fasse changer cette évaluation.
Par la concurrence, la valeur courante s'établit, et la valeur de chaque chose ne dépend plus des désirs d'un seul, mais de plusieurs; l'appréciation simultanée d'un grand nombre d'hommes est substituée aux appréciations individuelles.
Alors on appelle valeur d'une chose la puissance d'échange qu'elle possède, et qui résulte à la fois de l'opinion des hommes qui peuvent la désirer et des moyens d'échange dont ils disposent. Alors le mot valeur n'exprime plus le rapport qui existe entre une chose et tel ou tel homme dont elle fixe les désirs, mais le rapport qui existe
4 Dans ce passage, Turgot emploie le mot prix dans le sens d'équivalent offert, et non^lans l'acception ordinaire d'équivalent en monnaie.
entre la puissance d'échange de cette chose et la puissance d'échange de telle autre chose, à laquelle on la compare. La valeur est alors un rapport, composé nécessairement de quatre termes au moins, qui semble s'établir en dehors de l'opinion et de la volonté de l'individu, parce que l'opinion et la volonté qui la constituent prennent un caractère collectif; mais l'opinion, la volonté n'en sont pas moins les causes premières de la valeur courante.
Alors on dit avec raison que la valeur courante d'une chose résulte du rapport qui existe entre l'offre et la demande. Mais qu'exprime Yoffre? Est-ce seulement la quantité de telle ou telle marchandise apportée sur le marché ? Non : c'est encore le désir d'échanger qui existe dans l'âme des propriétaires de cette marchandise. De même, la demande n'exprime pas seulement la quantité demandée ; elle exprime aussi l'intensité du désir qu'apportent sur le marché ceux qui demandent et de l'attachement qu'ils ont pour les objets qu'ils offrent en échange. L'offre est limitée non seulement par la somme des existences, mais aussi par la volonté du détenteur de l'objet offert, chaque fois qu'il aime mieux le garder que le céder en échange d'un objet qu'il ne considère pas comme équivalent ; la demande est limitée, en sens inverse, de la même façon.
En résumé, le nom de Richesses désigne les choses qui ont la propriété de satisfaire nos désirs ; celui d'Utilité s'applique à cette propriété des richesses. Lorsque l'échange survient, les richesses prennent le nom de Marchandises, et la Valeur apparaît. L'Utilité existe indépendamment de l'échange ; la Valeur, au contraire, n'exprime qu'un rapport d'échange. Lorsque l'on considère les richesses au point de vue social, on doit les estimer en raison de î«ur utilité ; lorsqu'on les étudie au point de vue des particuliers, il faut se préoccuper surtout de la valeur, laquelle n'est, en définitive, qu'un phénomène de distribution.
Il est évident que la somme des richesses que possède une société ne peut être échangée en masse hors de cette société, et ces richesses ont cependant une incontestable