CHAPITRE VII DE LA LÉGITIMITÉ DE L'INTÉRÊT
J'ai insisté sur les généralités relatives à la monnaie, aux capitaux, au contrat d'échange et de crédit, parce que la connaissance de ces généralités rend facile la solution de divers problèmes, dont les uns ont été longtemps controversés, et les autres, posés par les événements, ont été
jusqu'à présent omis ou négligés par la science. Parmi ces problèmes, le premier qui se présente à notre examen est celui qui est relatif à la légitimité de l'intérêt.
L'intérêt portait, chez les Grecs, le nom de t&xoç, fruit ou part, et chez les Romains celui d'usura, usage. On peut conclure de ces noms que les anciens avaient senti, sans peut-être s'en être rendu bien compte, la puissance productive des capitaux. Cependant, toute l'antiquité, qui reconnaissait sans difficulté la légitimité des fermages, loyers, etc., a contesté la légitimité du prêt à intérêt, et l'a considéré comme une mauvaise action de la part du prêteur. Cette opinion, introduite dans l'Église catholique, puis abandonnée par elle vers le milieu de ce siècle, subsiste encore dans le monde, et, de nos jours même, elle s'est reproduite sous une nouvelle forme et avec une grande énergie, de manière à appeler un examen spécial.
« Le prêteur, disait l'antiquité, n'a pas le droit de percevoir un intérêt, parce que l'argent qu'il prête est stérile de sa nature et ne produit rien, etc. »
Remarquons, d'abord, qu'on n'a jamais contesté la légitimité du loyer reçu pour prix de l'usage d'un bijou, d'un diamant, d'un meuble, qui, en réalité, ne produisent absolument rien. On peut trouver insensé, prodigue, ou vain, celui qui paye ce loyer ; mais jamais on n'a dit que celui qui le recevait commît un vol, et jamais surtout on n'a prétendu fixer d'autorité le prix auquel il devrait louer un objet dont il avait la propriété.
Ce que nous avons dit plus haut de la nature des capitaux et de la monnaie suffit, d'ailleurs, pour rendre sensible Terreur des anciens au sujet de l'intérêt. En effet, lors même qu'un prêt a été fait sous la forme d'une somme d'argent, ce n'est point de l'argent, de la monnaie qui en a fait l'objet ; c'est un capital, une valeur susceptible de se transformer en tel objet matériel que l'emprunteur jugera convenable, en instrument de travail, terre, outil, etc., en services personnels rétribués, comme aussi en objets de courte jouissance. En tout cas, jamais un capital emprunté n'a été destiné à rester sous la forme effectivement stérile