CHAPITRE vTI CHANGES
On comprend qu'il n'arrive pas toujours, ni même le plus souvent, que la somme des recouvrements à faire de Paris sur Lyon soit égale à celle des recouvrements à faire de Lyon sur Paris. Il existe presque toujours une diffé-
rence en plus ou en moins. Si Ton suppose que, pendant plusieurs jours, plusieurs mois peut-être, Lyon fait recouvrer i. 500.000 fr. sur Paris, et que Paris ne recouvre qu'un million sur Lyon, il faudrait que les banquiers de Paris nivelassent leur compte chez ceux de Lyon par un envoi d'espèces, à moins qu'ils ne trouvassent un moyen de le niveler à moins de frais.
Quel que soit ce moyen, il ne peut être gratuit, et il ne doit coûter jamais plus que le" transport direct d'espèces ; presque toujours même il coûte un peu moins, soit, pour la facilité du calcul, i p. 0/0. Le banquier de Paris pourra prendre aussitôt les effets sur Lyon à î p. 0/0 au-dessus du pair, c'est-à-dire les recouvrer gratis ou bonifier une différence à son commettant. De son côté, le banquier de Lyon prendra les effets sur Paris à i p. 0/0 de moins que la valeur exprimée, parce qu'il sera obligé d'employer le même moyen que le banquier de Paris pour éviter un transport d'espèces ; il ajoutera donc, sous une forme ou sous l'autre, 1 p. 0/0 à ses frais de recouvrement sur Paris,
C'est cette différence de i p. 0/0 que l'on appellera le prix du change, ou par abréviation le change. Elle a son origine dans le mouvement même des affaires que fait le commerce de marchandises, et par suite duquel Paris doit plus à Lyon que Lyon ne doit à Paris.
On dit dans ce cas que le change est favorable à Lyon et contraire à Paris. Il résulterait, en effet, de ce cours que le négociant de Lyon pourrait acheter autant de marchandises à Paris pour 99 fr. qu'il en achèterait pour 100 fr. dans sa ville. Les fortes différences dans les cours des changes, lorsqu'elles se prolongent, sont de véritables primes à l'exportation des marchandises de la place qui a le change contraire à celle qui l'a favorable ; et ordinairement, en effet, le commerce ne tarde pas à ramener l'équilibre des changes, ou plutôt à déplacer les différences par des oscillations en sens opposé.
Lorsqu'il s'agit de deux places situées dans des États différents, le cours du change semble se compliquer d'un change de monnaies ; mais, au fond, les lois qui le
régissent ne sont pas autres que celles sous l'influence desquelles les changes varient dans l'intérieur du même pays. Si Paris doit à Londres autant que Londres doit à Paris, une livre sterling vaut à Paris et à Londres 25 fr. 21 en pièces de 10 et de 20 fr. : on dit alors que le change est au pair. Si, toute compensation faite, Londres doit à Paris, la livre sterling perdra de sa valeur sur les deux marchés ; elle en acquerra au-dessus du pair, si c'est Paris qui doit à Londres.
L'équilibre des changes ne se produit pas cependant toujours de façon aussi simple. Il faut tenir compte de certains autres éléments dans les variations du cours des changes, éléments sur lesquels le mouvement commercial — malgré sa souplesse à obéir à la loi de l'offre et de la demande — n'a pas nécessairement une action régulatrice. Il peut se faire qu'un pays éprouve une disette de monnaie métallique par suite de l'émission exagérée de papiermonnaie d'Etat maintenu en circulation par des moyens coercitifs ; le change alors se complique d'un agio au détriment de ce pays. De plus, cette maladie monétaire est le plus souvent aggravée par une dette extérieure, c'est-àdire une dette dont les créanciers sont des étrangers. Il faut alors payer les arrérages en monnaie, et en monnaie qui soit acceptée dans les échanges internationaux. Actuellement, l'or seul, à la suite de la baisse de l'argent, peut être employé à payer ces arrérages. Ce fait constitue donc, au détriment du pays débiteur, une charge permanente. Il se produit un drainage d'or chaque année, qui n'est pas compensé par une équivalence. L'action régulatrice du commerce se fait bien sentir, il est vrai, en cette circonstance dans les limites auxquelles il lui est possible d'atteindre ; ainsi, les pays dans cette position tendent à couvrir leurs dettes à l'Étranger en augmentant l'exportation des produits indigènes, afin d'établir des compensations. Mais ce mouvement est encore contrarié par les droits de douanes qui, en ces dernières années, ont été augmentés un peu dans tous les pays. D'un autre côté, ces paya à « finances avariées » n'ont pas une vitalité écono-
mique bien grande, ou bien ne sont point encore parvenus à un développement industriel suffisant pour offrir des produits bien confectionnés sur le marché international. Néanmoins, ce désavantage des changes tend bien, dans les limites du possible et malgré les obstacles, à réveiller l'activité commerciale et à créer un mouvement industriel qui favorise l'exportation.
Il faut, d'ailleurs, avoir toujours présente à l'esprit cette idée que, si le change comprend un élément premier qui se compose des ventes et des achats de divers pays entre eux, le règlement de ces créances et de ces dettes se fait en comparant la valeur réelle des métaux précieux contenus dans l'unité de monnaie particulière à chaque pays et exige, par conséquent, un calcul de rapport. Et, lorsqu'un métal précieux à usage monétaire se trouve fortement déprécié, comme l'argent depuis 1873, il se produit ce fait que, dans le pays où la monnaie d'argent circulait en tant que monnaie unique et dans ceux où elle circulait faisant ménage officiel avec l'or, la monnaie d'argent, n'ayant plus qu'une valeur très dépréciée, il en faut une bien plus grande quantité qu'autrefois pour payer les dettes internationales, qui ne peuvent actuellement se solder qu'en or. D'où gêne pour les pays à circulation exclusive de monnaie d'argent, lorsqu'ils ont à régler des différences.
Si l'on laisse de côté cet élément, fort important du reste, de la différence de valeur des deux métaux précieux accentuée fortement à l'heure actuelle au détriment de l'argent, et si l'on n'envisage que le change commercial proprement dit, c'est-à-dire l'achat ou la vente des effets à recevoir, sur des places situées en différents pays, on s'aperçoit vite que de grands progrès ont été accomplis dans les rapports des banquiers entre eux.
Depuis l'établissement des chemins de fer, des bateaux à vapeur, des câbles sous-marins pour télégraphes et même pour téléphones, depuis la création des banques à succursales, les différences de valeur qui résultaient du besoin de transporter des monnaies sont devenues moins sensibles en France, en Europe et même dans le Monde, ctr
des moyens plus prompts de communiquer et les progrès de la civilisation ont mis aussi à la portée du commerce européen New- York, Rio-de- Janeiro, Valparaiso, San- Francisco, Hong-Kong, Calcutta, Sydney, etc.
Les grandes villes de commerce et les États tout entiers peuvent être considérés, quant au change, comme autant de négociants entre lesquels un mouvement continu d'affaires entretient un mouvement correspondant de dettes et créances. Ainsi, tandis que Paris doit à Lyon, il est peut-être créancier de Milan, de Turin, etc., et en même temps Lyon se trouve débiteur des mêmes villes ; de telle sorte que le papier sur Paris, déprécié à Lyon, est recherché à Milan, et celui de Lyon, déprécié à Milan, est recherché à Paris.
« L'Angleterre exporte des quantités considérables de marchandises de Manchester en Orient, et reçoit en échange de la monnaie, du thé et de la soie. Mais supposez que la soie et le thé demandés par l'Angleterre aient une valeur moindre que les marchandises exportées, comment la balance se réglera-l-elle ? Le voici : les Américains envoient peu de marchandises en Chine. Ils demandent aux Chinois de la soie et du thé pour une valeur plus grande que celle des marchandises qu'ils leur envoient en échange. Les Chinois ont donc une balance à réclamer à New-York. Cette balance, ils la transportent à leurs créanciers anglais, vis-à-vis desquels ils sont endettés pour la plus-value des marchandises importées d'Angleterre sur les produits chinois exportés pour le même pays ; en d'autres termes, les créanciers anglais reçoivent les effets tirés pour compte américain, et les Américains sont obligés d'en envoyer le montant en or aux Anglais * . »
Londres est toujours la place la plus importante de change de l'Europe et du Monde, un centre de liquidation où viennent se compenser dettes et créances des pays les plus éloignés. Londres doit cet avantage à plusieurs causes, les unes extérieures, les autres intérieures. L'An-
* Goschbn, Théorie des Changes, traduction Léon Say.
gleterre a été la première puissance éducatrice, au point de vue commercial, des pays lointains ; elle a laissé partout ses méthodes et l'habitude de ses monnaies, etc. Londres est encore une sorte de Rome, mais commerciale, qui domine le monde des affaires internationales. A d'autres points de vue, cette place offre des garanties spéciales. L'Angleterre est plus qu'aucun autre pays à l'abri d'une invasion ; elle est depuis longtemps sous le régime monétaire de l'étalon d'or, du métal qui actuellement est seul accepté dans les transactions internationales, sauf dans les pays d'Extrême-Orient. Londres est devenue ainsi, naturellement, le centre d'un courant d'affaires où l'on est toujours sûr qu'un effet négocié représente de For.