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LA PART DE LA COLLABORAÏIOX DAXS LES DISCOURS DE MIRABEAU

Mirabeau était-il l'auteur de tous les discours qu'il apportait à la tribune? Ses contemporains n'hésitaient pas à le nier. Dans les feuilles royalistes, dans les Actes des Apôtres, on lui reprochait tous les jours ses plagiats oratoires. On nommait ses « faiseurs », surtout Duroveray et Dumont. A l'Assemblée constituante, c'était pour tous un sujet de conversation médisante, sans étonnement néanmoins et sans que personne se scandalisât. Les plus graves auteurs de Mémoires, comme le marquis de Ferrières, sont formels sur ce point. Un autre collègue de Mirabeau, le duc de Lévis, n'était que l'écho de tous les entretiens du temps, quand il disait dans ses Souvenirs: « Le comte de Mirabeau prononça à la tribune de l'Assemblée nationale un assez grand nombre

de discours écrits; plusieurs rapports sur des objets intéressants poi-tent aussi son nom. Il est certain que la plnliart de ces pièces ne sont pas de lui; on nomme l'auteur de l'adresse aux troupes, du discours sur le veto, du rapport sur les monnaies, etc., etc. » Enfin, Chateaubriand, qui assistait fréquemment aux séances de la Constituante, et qui, par son compatriote Le Chapelier, connut Mirabeau et d'autres députés de la gauche, écrivit dans ses Mémoires d' outre -tovibe: « On lui fournissait des discours pour la tribune: il en prenait ce que son esprit pouvait amalgamer à sa propre substance. » Et u.n collègue de Mirabeau disait de lui qu'il était une espèce de tronc où heancouj) de personnes déposaient leurs opinions.

Il résulte de ces témoignages, tous émanés de témoins oculaires, que, d'après l'opinion générale, Mirabeau recevait d'autrui des discours tout faits et les lisait tels (juels, ou à peu près identiques, à l'Assemblée. Les journaux hostiles à la Révolution faisaient seuls semblant de s'en indigner. Les Constituants souriaient peut-être de la faiblesse du grand homme, mais ils n'y voyaient aucune indélicatesse. Eux-mêmes, dans les premiers mois de la session, lisaient leurs discours, à l'exception de Barnave et de Cazalès; habitués aux conversations mondaines en petit comité et à demi-voix, quelques-uns redoutaient un public de douze cents personnes, sans compter les galeries, et une tribune d'oii l'on ne pouvait se faire entendre qu'en élevant la voix très haut, à cause de l'étendue démesurée de la salle. Combien durent, à l'exemple de Mirabeau, se faire aider (1) et, moins sincères que lui, qui permettait à ses auxiliaires de se vanter de leur collaboration, cacher soigneusement ce qu'ils devaient à quelque plume anonyme et exercée! Les méfaits littéraires de ces orateurs médio-

(1) Voir plus liant (p. 50, note 2) l^s renseignemehts qu'Etienne Dumont donne à ce sujet.

cres, que cette habitude de lire enhardit trop souvent, n'intéressent pas la critique: ils expliquent cependant comment Mirabeau, si vraiment il fit tant d'emprunts à ses collaborateurs, rencontra chez ses collègues une indulgence si générale.

Ce n'est que beaucoup plus tard que ces assertions des contemporains furent considérées comme injurieuses et qu'on y vit une accusation d'improbité littéraire. L'opinion des lettrés a toujours veillé avec un soin presque jaloux sur la gloire de Mirabeau: elle ne souscrivit pas à l'expulsion de ses cendres du Panthéon; elle s'obstina, jusqu'à la publication de la correspondance avec La Marck et peut-être même après, à repousser les accusations de vénalité; elle récusa, comme autant de calomnies, les affirmations d'Etienne Dumont, dont les Souvenirs posthumes, publiés en 1832, contiennent de si curieuses révélations sur les collaborateurs de Mirabeau. Jules Janin, dans le Journal des Débats du 21 août 1832, s'indigna aussitôt contre Etienne Dumont et dédaigna de répondre aux confidences, si précises et si détaillées, que l'ami intime de l'orateur avait laissées dans ses papiers. La conclusion de la presse, à cette époque, fut que d'infimes auxiliaires pouvaient bien avoir fourni quelques matériaux au grand orateur français, mais que celui-ci avait transformé ces matériaux en les revêtant de son style. Cette opinion s'établit si solidement qu'il parut de mauvais goût de la combattre. De nouvelles preuves, même irréfutables, apportées par M. Plan qui en 1874 publia la correspondance de Mirabeau et de Eeybaz (1), passèrent à peu près inaperçues, comme s'il y avait chose jugée et qu'il ne fallût pas toucher à une telle gloire, même pour faire un triage honorable, la débarrasser de l'alliage et la réduire à elle-même. Soyons sûrs au contraire qu'ainsi

(1) Xln collaborateur de ^lîraheau, par Ph. Plan, Genève et Paris, 1874, in-18.

épurée cette gloire n'en brillera que d'un plus tif éclat. Qu"y-a-t-il d'irrespectueux à distinguer le faux Mirabeau du vrai Mirabeau, à les comparer l'un à l'autre, et à se former ainsi une opinion moins vague de cette éloquence plus admirée que connue ? On ne lit guère, en eiïet, les discours de Mirabeau: on aime mieux les louer sur la parole des historiens de la Eévolution, et notre curiosité languit souvent quand nous ouvrons les œuvres mêmes de Mirabeau. D'oii viennent donc ces mécomptes qui nous arrêtent bientôt et nous font tomber le livre des mains? Est-ce la faute de l'orateur ou la nôtre si, émus d'abord par des harangues vivantes encore de passion ou de raison, nous sommes bientôt lassés par de longs et froids développements, par des périodes obscures ou incolores, et si toute la. force de notre admiration ne nous défend pas d'une certaine fatigue? Ne faut-il pas s'en prendre plutôt au collaborateur, et notre admiration, qu'un aveugle respect finirait par affaiblir, ne se rassurera-t-elle pas, quand nous saurons que notre ennui ne nous vient pas de Mirabeau, mais de Eeybaz, de Dumont ou de Duroveray? On pourra faire alors, au point de vue littéraire (1), un choix dans les œuvres de l'orateur français, et lire surtout les discours qui sont tout entiers à lui, sans craindre de s'y fatiguer ou de s'y méprendre. Mais cette hypothèse suppose la solution du problème de la collaboration. Cette solution, nous ne prétendons pas, en l'état présent de nos informations, la donner complète et définitive. Toutefois, si le problème n'est pas entièrement résolu, ne serat-il pas intéressant et utile d'en avoir précisé les données ?

(1) Au point de vue historique, les discours rédigés par les collaborateurs ont la même importance que les autres. Mirabeau on a ou inspiré ou accepté les idées : elles font partie intégrante de sa politique.

Ceux qui pensent, comme nous, que la part de la collaboration a été considérable et que les discours improvisés peuvent seuls être considérés avec certitude comme l'œuvre de Mirabeau, rencontrent d'abord deux objections qui, au moment de la publication du livre de Dumont, ont fait le tour de la presse. On dit que rien ne nous autorise à prêter à Mirabeau ces mauvaises mœurs littéraires, et on demande en second lieu pourquoi ce génie si riche aurait emprunté si avidement à de plus pauvres que lui.

La première objection suppose qu'on n'a pas lu les écrits de Mirabeau antérieurs à 1789. Certes, on est bien excusable de n'avoir pas entrepris cette pénible lecture: l'intérêt de ces livres a disparu avec les circonstances qui les avaient inspirés, et, sauf les Lettres écrites du donjon de Vincennes, aucun de ces pamphlets philosophiques et politiques ne porte la trace des qualités qui font vivre les œuvres de l'esprit. Le style, nous l'avons vu, est toujours oratoire et annonce, en plus d'un endroit, la vocation véritable de Mirabeau; mais il n'est jamais original. La phrase est calquée sur celle de Rousseau, de Mably et de Eaynal. Souvent même, Mirabeau emprunte aux disciples de ces écrivains des passages entiers, sans presque jamais les citer. Ses cahiers de notes et d'extraits passent peu à peu dans ses écrits, même dans les plus intimes. Les lettres à Sophie, par exemple, contiennent plus d'un passage emprunté aux brochures du jour qu'il trouvait moyen de recevoir dans sa prison. A un épanchement amoureux succède brusquement une théorie sur la liberté de la presse, sur l'économie politique ou sur la politique étrangère qui avait frappé le prisonnier dans une récente lecture, et qu'il ne peut s'empêcher d'insérer dans ces lettres brû-

lantes, sans informer sa maîtresse des sources auxquelles il puise. Garât avait fait un relevé plaisant (1) de ces emprunts, qui justifient presque le jugement sévère du père de Mirabeau: « C'est... un pillard qui n'aura jamais de bonne foi, écrivait l'Ami des hommes à son frère le bailli, le 6 mars 1782. Son érudition n'est que journaux pillés, affirmation. Il croit savoir les langues et n'est que grammaticien dans la sienne. Enfin, il ne sait rien, et ne peut rien comme manche, et il peut tout comme outil; car, quand il t'aura volé une idée, il a tant de confiance et d'audace qu'il la fera tout de suite ronfler en belles phrases, fût-ce la plus petite idée: c'est machinal. — Et puis, réussir et exécuter I — Il n'a pas même notre mémoire; je lui ai dit tout cela: avec cela, il t'enchantera dans des moments par la vérité et l'énergie de ses raisonnements (2). » Les biographies sont remplies, en outre, de détails sur les collaborateurs qu'il sut s'attacher dès qu'il eut un nom, sur Chamfort, qui travailla à son pamphlet contre l'ordre des Cincinnati, sur Cerutti, sur Mauvillon, ce major prussien qui composa presqu'à lui seul l'immense Tableau de la Monarchie prussienne, publié par Mirabeau, après un séjour de deux mois en Allemagne. Toute une bibliothèque de traités, de pamphlets, de lettres politiques, parut sous son nom ou lui fut attribuée. La gêne pécuniaire, où son père le laissait, excuse la plupart de ces publications formées d'empru.nts à peine déguisés, faites à coups de ciseaux ou écrites entièrement par des amis obligeants

(1) Dont Etienne Ihimont entendit la lecture chez Talleyrand: (( C'était un examen du pillage et des plagiats dont elle [la correspondance] était composée. L'auteur, écrivant à sa maîtresse d'effusion de cœur, copiait des pages entières de plusieurs écrits qui paraissaient alors. Ecoute, ma bonne amie, je vais verser mon cœur dans le tien..., et cette confidence intime était la transcription littérale d'un article du Mercure de France ou d'une page d'un roman nouveau. » Souvenirs, p. 272,

(2) Lettre au bailli, 6 mars 1782, citée par Lucas-Montigny, t. III, p. 184.

et séduits. Assurément Mirabeau n'est pas étranger à son œuvre: il provoquait, revoyait, retouchait cette profusion d'écrits. Mais il est incontestable qu'il manquait de scrupule, qu'il s'abaissa à plus d'une supercherie littéraire (1), que le plagiat ne lui répugnait pas, et, quant aux collaborateurs, qu'il arriva à l'Assemblée constituante entouré d'auxiliaires dévoués et travaillant sous ses ordres. Il excellait à démêler la spécialité de chacun, à secouer les paresses les plus rebelles, à faire penser les intelligences, pour recueillir toute cette production à son profit. Si on le veut, c'est une des preuves de son génie d'avoir su discipliner et dresser tant de personnes

(1) <( Je veux, dit Brissot, citer deux traits qui donneront une idée de son effronterie sur ce point. Le livre de la Caisse (T escompte appartenait à plusieurs pères. Je lui avais donné le septième et le huitième chapitres; un autre chapitre avait été composé par Dupont de Nemours; le reste par Clavière; et les connaisseurs s'en apercevaient aisément en observant la bigarrure des styles. Le bruit se répandit que Mirabeau n'avait fait que prêter son nom. Il repoussa cette vérité comme une calomnie dans la préface du livre sur la Banque de Saint-Charles. J'ai pu, dit-il, prêter mon talent à mes amis, mais prêter mon nom eût été indigne de moi. — Observez que cette phrase même était de Clavière, qui écrivit la préface.

« L'histoire de ce dernier ouvrage prouvera quelle réputation Mirabeau s'était acquise à cette époque et comment il en trafiquait. Nous l'avions entrepris en commun Clavière et moi. Déjà quatre ou cinq feuilles étaient sorties de la presse. Mirabeau le sut et courut l'apprendre à Calonne, avec lequel il était fort lié. Ce ministre voulait, sans être soupçonné, détruire l'ascendant que prenait cette banque en France. Il crut que notre ouvrage réussirait plus sûrement, s'il était publié avec le nom de Mirabeau, ou peut-être Mirabeau le lui fit-il entendre pour l'engager dans la comédie qu'il voulait jouer. Il se fit écrire par le ministre une lettre dont l'objet était d'engager Clavière et moi à lui céder notre travail. Il offrait de nous indemniser de tous les frais et même de payer l'original. Après avoir lu cette lettre, nous sacrifiâmes l'ouvrage à Mirabeau : Clavière y voyait comme moi le bien public. Mirabeau en eut l'honneur, garda l'argent, et Clavière paya- les frais. » (Brissot, Mémoires, chap. LI.)

à concourir à son œuvre. Eetenons surtout que, lorsqu'on connaît les habitudes de travail de Mirabeau, on est moins surpris de le voir, à l'Assemblée constituante, s'aider de collaborateurs et, sans scrupule, s'approprier leurs travaux.

La seconde objection à laquelle il faut répondre, c'est l'invraisemblance d'une telle collaboration, en ce sens que si Mirabeau pouvait demander à ses auxiliaires de lui préparer ses discours, il n'avait pas besoin d'eux pour les composer et les rédiger: c'était, dit-on, l'œuvre propre de son génie, et il n'est pas croyable qu'il l'ait abandonnée à personne. Une réponse plausible a déjà été faite à cet argument: c'est que Mirabeau avait accepté des occupations écrasantes. Son immense correspondance s'étendait à tous les points du royaume, et il ne laissait tomber aucune relation épistolaire, parce qu'il voyait là le principal levier de son influence et de sa popularité. Bientôt il entra, nous l'avons vu, en pourparlers avec la cour et il remettait périodiquement au comte de La Marck de longues et savantes consultations sur la politique, qui, celles-là, étaient bien son œuvre pour le fond et pour la forme. ISTous ne parlons pas du Courrier de Provence, dont il abandonna bientôt la rédaction au groupe genevois ; mais ses relations mondaines, son assiduité aux séances de l'Assemblée, et surtout ses plaisirs lui laissaient-ils le temps d'écrire ses discours ? — Mais cette réponse ne nous satisfait pas entièrement. Mirabeau était né orateur: l'éloquence était sa vocation, sa grande joie, et il s'y livrait avec un entier abandon de son être, malgré les réprimandes de La Marck, qui dans l'orateur voyait toujours reparaître le révolutionnaire. S'il avait pu, il aurait donc su trouver du temps pour écrire lui-même ses discours. Aura-t-on même tout expliqué, si on parle des accès de paresse intellectuelle auxquels il était sujet, et de sa nonchalance toute provençale qui se mêlait chez lui à une activité fiévreuse, et lui faisait parfois gaspiller les heures les

plus précieuses d'une vie occupée jusqu'à l'encombrement? La véritable explication, à notre avis, c'est qu'il n'avait pas le don du style. Ouvrez ses livres: pas une phrase ne porte une marque qui la distingue de la banalité de ce temps-là. Stendhal a dit qu'un homme a du style quand, rencontrant une phrase de lui dans une gazette, on la lui attribue sans hésiter. Or les phrases de VEssai sur les lettres de cachet ou des Doutes sur la liberté de VEscaut, si on les rencontrait anonymes, à qui les attribuerait-on ? Mirabeau, sauf dans quelques lettres tracées à la diable, n'a pas de style. A tête reposée, la plume lui tombe des mains. S'il n'est pas emporté par un élan passionné, il ne la ressaisit que pour tracer péniblement des lignes qui n'expriment pas sa pensée. « Quand j'ai peur ou que j'ai du chagrin, écrivait-il à M""® du Saillant en 1780, je fais bien lentement de l'académique; et cela est bien plat, bien bête et ne persuade personne. » Cette boutade pourrait s'appliquer, en l'atténuant, aux écrits de longue haleine, aux œuvres méditées dans le silence du cabinet. La méditation porte malheur à cet orateur né pour improviser: pendant qu'il cherche l'expression, son imagination se refroidit, sa pensée se voile, et il est obligé de se contenter du plus vague des à qjeu 'près. « Si je veux être doux, onctueux et mesuré, disait-il à Diimont, je deviens insipide, et mon style flasque me fait mal au cœur (1). » Or, comme l'éloquence politique exige souvent ces qualités de douceur, d'onction et de mesure, Mirabeau, habitué déjà à se faire aider, fait appel à ceux de ses amis qui sont doués de ces qualités, et deux d'entre eux les possèdent naturellement et par profession: je veux parler des ministres protestants Dumont et Reybaz. C'est par eux précisément que nous avons le plus de détails sur la part qui revient aux collaborateurs dans les discours de Mira-

(1) Etienne Dumont, p. 109.

beau. Seulement, Dumont affirme sans prouver, tandis que Reybaz nous a laissé des preuves. Examinons donc d'abord les documents que nous fournit Eeybaz: à cette lumière sûre, nous pourrons mieux juger ensuite les assertions, si controversées, de l'auteur des Souvenirs, et, du connu, nous pourrons peut-être conclure à l'inconnu.

Eeybaz, comme tous les collaborateurs de Mirabeau, fut un bomme de mérite, et qui ne dut pas seulement au grand orateur l'honorable notoriété un instant attachée à son nom pendant la Révolution française, notoriété un instant disparue, mais remise en lumière par rintéressante notice biographique de M. Plan. Né à Nyon, dans le pays de Yaud, en 1737, il fit ses études à Genève, entra dans la carrière évangélique en 1765, et exerça les fonctions de précepteur dans une famille de notables du pays, les Labat de Grandcour. Deux ans plus tard, on le trouve en France, où, par l'entremise de l'encyclopédiste de Jaucourt, il est chargé de terminer l'éducation d'un jeune comte suédois, petits-fils du général Lewenhaupt. « Cette fin d'éducation, dit son biographe, se fit en voyages, en visites chez les hommes distingués de l'époque, chez Yoltaire, entre autres, qui connaissait Reybaz et qui le traitait fort bien. » Peu après, il épousa une jeune veuve, madame Marchinville, Genevoise, admiratrice passionnée de Rousseau. Il devint lui-même « bourgeois » de Genève, et ses idées libérales le mêlèrent à la révolution populaire dont le triomphe fut si court et qu'arrêta l'intervention étrangère, en 1782. Cette révolution, aujourd'hui oubliée ou mal connue, est racontée tout au long dans les Mémoires de Mallet du Pan. L'ancien gouvernement rétabli, un édii

de paciûcation fut imposé à l'acceptation des Genevois. Ceux qui refusèrent de le jurer furent exilés, et parmi ces exilés se trouvèrent Duroveray et Clavière, le futur ministre des finances. Quant à Reybaz, il partit pour Paris avec sa femme. Il ne manquait pas de fortune, et put se livrer à son goût pour la physique et les mathématiques. Accueilli dans l'hospitalière maison de Panckoucke, il collabora au Mercure de France, dont Mallet du Pan rédigeait avec tant d'éclat la partie politique. C'est par Clavière, Dumont et Duroveray, déjà groupés autour de Mirabeau, qu'il connut le grand orateur, dont il resta jusqu'à la fin le collaborateur assidu.

Mirabeau mort, Eeybaz, après un court séjour à Genève, se retira à Londres, chez son ami David Chauvet, un des proscrits de 1782, dont la maison était devenue un véritable centre genevois. Il revint à Paris quand la neutralité de Genève et son indépendance furent menacées par l'armée de Montesquiou et plaida utilement, auprès de Clavière, alors ministre. des finances, la cause de leur patrie commune. Chargé en récompense de remplir par intérim les fonctions de ministre de Genève à Paris, il fut définitivement appelé à ces fonctions en 1794 et, en présentant ses lettres de créance à la Convention, il prononça un discours si heureux que l'Assemblée en vota l'impression et la traduction dans toutes les langues. On suspendit le drapeau de Genève dans la salle des séances, et, au transfert des cendres de J.-J. Rousseau, Reybaz fut invité à figurer en tête du cortège, à la droite du président de la Convention. J'insiste à dessein sur ce succès oratoire de Heybaz ; c'est une réponse sans réplique aux admirateurs aveugles et maladroits de Mirabeau, qui réduisent à peu de chose la part de ses collaborateurs, donnant comme argument péremptoire que ceux-ci, abandonnés à eux-mêmes, rentrèrent dans le néant. Reybaz, on le voit, sut au contraire, dans une occasion grave et délicate, faire valoir lui-même les qualités d'esprit dont Mirabeau avait tiré

tant de profit, et il est certain qu'il fut au moins une fois éloquent pour son propre compte (1).

En 1796, il donna sa démission, à la suite d'intrigues formées contre lui à Genève. Son gendre, le poète danois Baggesen, nous apprend, dans sa notice autobiographique récemment publiée, qu'il avait perdu toute sa fortune pendant la Révolution. En 1801, devenu Français, il allait être nommé au Corps législatif, quand il tomba en enfance, à la suite d'une attaque de paralysie. Il mourut en 1804, ne laissant d'autre oeuvre qu'un recueil de sermons prêcliés dans sa jeunesse; chaque sermon était précédé d'un hymne « analogue » au sujet traité.

Xous connaissons la vie de Rej^baz, et nous pouvons maintenant raconter avec quelque détail l'histoire de ses relations avec Mirabeau et énumérer, grâce aux lettres de celui-ci, les services littéraires qu'il lui rendit, en précisant la nature de ces services. Disons d'abord qu'il avait hésité longtemps à répondre aux invitations de Mirabeau: son austérité se méfiait. M. Plan a même retrouvé un billet d'Etienne Dumont renouvelant une invitation verbale pour une réunion chez Mirabeau, et au bas duquel Reybaz avait écrit: « Je n'ai pas voulu y aller. » Mais Mirabeau, habitué aux avanies que lui valaient les scandales de sa jeunesse, ne se rebuta pa pour si peu, déploya toutes ses séductions, mit en œuvre toutes ses coquetteries et attira peu à peu^ le rigide Genevois. Personne en effet, si prévenu qu'il fût, ne pouvait résister à ce charmeur: « Quand Mirabeau croyait avoir besoin de moi, écrit Dumont, il me disait du bien de mes amis, il me parlait de Genève; c'était une espèce de ranz des vaches ; il m'amollissait et me subju-

(1) Ce discours habile et éloquent fut prononcé dans la séance du 6 fructidor an II. (Voir le Moniteur du 25 août 1794.) Reybaz avait déjà, non sans succès, prononcé un discours, quand il fut charge de Vintérim. Ce discours fut adressé au Conseil exécutif provisoire, le 19 décembre 1792 {Moniteur du 4 janvier 1793.)

giiait. » Nous savons aussi qu'un des attraits de la société de Mirabeau était une familiarité cordiale et ingénue, qui supprimait dans les formes tout ce qui éloigne, pour en garder seulement ce qui rapproclie. Il laissait de côté, dès les premières entrevues, les phrases de convention, simplifiant ce cérémonial de compliments qui, à la fin du xviii^ siècle, tenait encore tant de place dans la conversation. Si cette négligence choquait les gens de cour et déplaisait dans les salons, oîi Mirabeau dut s'imposer, elle mettait singulièrement à l'aise les plébéiens, les hommes du Tiers, et les flattait d'autant plus dans leur amour-propre que Mirabeau tenait à sa noblesse et n'aimait pas qu'on parût n'y songer. Il remplaçait donc l'étiquette mondaine par une politesse à lui, qui semblait venir du cœur et qu'on eût dit improvisée particulièrement pour l'interlocuteur du moment. Avec Mirabeau, disent les contemporains, il fallait, bon gré, mal gré, se montrer ce qu'il était alors, c'est-à-dire bon garçon, beau rieur et ennemi de tout salamalec. « Monsieur le Comte » voulait que ses amis fussent avec lui comme entre eux, et en cela il restait grand seigneur et homme d'ancien régime, rapprochant les conditions sociales sans les confondre et tutoyant plus qu'il ne se laissait tutoyer. Sa conversation, gênée d'abord avec les patriciens, fut avec les bourgeois de la Constituante un mélange de bonne grâce, d'impertinence naïve,, de camaraderie franche, de confiance cordiale, auquel se laissèrent prendre isolément (1), malgré ses brusques retours de grossièreté méridionale, les hommes auxquels il voulut faire sa cour, afin de les posséder, d'en user jusqu'à l'abus, de leur prendre leurs idées, leurs paroles, leurs écrits, leur talent. Que dis-je, prendre ? Il se faisait donner le tout, et on était encore l'obligé; on le remerciait d'admettre dans son vaste et noble magasin d'idées, selon le mot de Camille Desmoulins, des con-

(1) Réunis, ils le méprisaient, nous le savons, et lui refusaient toute marque publique de confiance.

ceptions qui sans lui n'auraient pas pu s'imposer à l'attention de la France et de l'Europe (1). Lui mort, on s'aperçut peut-être qu'on avait été dupe; mais il était trop tard pour protester.

R^ybaz sentait ce danger; mais il craignait surtout les familiarités du grand homme et voulait rester libre et digne. Mirabeau, avec son génie, jugea dès le premier jour et ce talent et ce caractère. Il vit que Reybaz ne lui saurait aucun gré de camaraderies, irrésistibles pour d'autres, et que cet homme modeste avait la plus haute idée de sa respectabilité personnelle. C'est par une déférence cérémonieuse qu'il va le gagner d'autant plus sûrement que personne n'aura été l'objet de semblables égards de la part de Mirabeau. Reybaz savait, sentait tout cela, et lui qui craignait sans doute d'être traité, comme les autres, en camarade ou en secrétaire, lui pour qui le droit, dont usait Dufoveray, de tancer vertement l'orateur, n'eût pas été une compensation du manque d'égards, il dut être surpris et flatté, en recevant, le 30 septembre 1789, du tribun mal élevé qu'il avait évité, le billet cérémonieux que voici:

« Je vous assure. Monsieur, que vous feriez une œuvre de bien public profondément estimable et utile de venir à Versailles. Mais quand? Ce soir. Et quand votre aimable famille pourra-t-elle vous suivre ? Demain chevaux et chariot seront aux ordres de M™^ Clavière, et après-demain chevaux et carrosse* seront aux ordres de vos dames; mais Genève, vos amis, la France, et s'il faut pour vous plaire le Tïiinuendo, moi, nous aurions demain matin un extrême besoin de vous. J'ai donc

(1) « Quand j'ai travaillé pour Mirabeau, dit Etienne Dumont, il me semblait que j'avais le plaisir d'un homme obscur qui aurait changé ses enfants en nourrice et les aurait introduits dans une grande famille: il serait obligé de les respecter, quoiqu'il fût leur père. » Souvenirs, p. 109.

rhonneur de vous proposer d'aller vous prendre ce soir, c'est-à-dire dans une heure, pour venir à Versailles. « Vous connaissez mes sentiments respectueux.

« Le comte de Mirabeau. »

La seconde lettre que nous ayons est datée du 4 janvier 1790. Ces trois mois avaient suffi pour prendre possession de Reybaz. C'est maintenant chose faite. Déjà il. travaille pour Mirabeau, qui affecte de le traiter encore plus en conseiller politique qu'en collaborateur. Veut-il obtenir un discours sur la peine de mort et sur les établissements préliminaires à la réforme de la jurisprudence criminelle ? « J'abandonne à votre sagesse, dit-il, ma conduite en cette occasion très délicate. Je prendrai peut-être la liberté de vous envoyer cinq ou six pages de bavardage à cet égard; car voilà deux ou trois nuits que ce sujet me poursuit, et il faut me délivrer de ce spectre; mais ce n'est qu'à vous que je devrai de le faire tout à fait é\^anouir. »

En mai 1790, Mirabeau parle de sa « reconnaissance » : il a donc déjà profité des travaux de Reybaz. S'agit-il du discours sur le droit de paix et de guerre, dont il annonce, dans la même lettre, l'envoi d'un exemplaire, de ce fameux discours qui, imprimé, se trouva offrir un sens tout différent et plus favorable à la popularité de Mirabeau? C'est peu probable, puisque les contemporains attribuaient ce discours à Pellenc. Mais Reybaz a pu fournir des notes, des matériaux, ou revoir le travail de Pellenc.

Le 28 mai, Mirabeau commande à Reybaz un discours sur le mariage des prêtres. Il est impossible d'être plus pressant, plus impératif dans le fond et plus courtois dans la forme:

« Ce que je voudrais bien montrer, c'est que permettre le mariage des prêtres est, d'un côté, le seul moyen de les faire entrer dans la Révolution et de les y attacher, et de l'autre une bonne manière de donner des

officiers de morale estimables à la société. Si je parlais à un penseur moins accoutumé à la méditation de ces sortes de matières, je me permettrais d'indiquer quelques accessoires du sujet, et surtout ceux relatifs è. la législation matrimoniale, qu'il sera l)ien utile de présenter du moins. Si je parlais à un homme d'un goût moins sûr, je remarquerais combien ici le tact des convenances oratoires est peut-être le premier gage du succès; mais c'est à M. Reybaz qu€ je m'adresse, et je n'ai qu'une inquiétude, c'est que sa modestie excessive ne mette en souffrance et ma gratitude et ma délicatesse. Je le supplie d'agréer mes salutations cordiales et mon hommage respectueux. »

Robespierre ayant pris les devants, et, comme dit Mirabeau, escamoté la motion sur le mariage des prêtres, le discours fut écrit, mais non prononcé. Lucas-Montigny le publia en 1835, avec cet avertissement: « Des trois minutes que nous possédons et qui, écrites par deux copistes qu'occupait habituellement Mirabeau, sont surchargées de corrections autographes de celui-ci, nous choisissons le texte qui nous paraît le plus travaillé, et qui, selon toute apparence, devait être porté à la tribune ».

En 1874, M. Plan imprima le brouillon de Reybaz, en faisant remarquer que celui-ci, homme d'ordre, avait intitulé ainsi les feuillets contenant les discours sur le mariage des prêtres. Lui-même a dû modifier et corriger sa première inspiration, et l'on remarque, d'ailleurs, des différences entre le brouillon et le texte donné par Lucas-Montigny. Des corrections ont été faites. De qui proviennent-elles ? De Reybaz ou de Mirabeau ? De tous deux, probablement. Il faut bien dire que la question serait plus claire, si Lucas-Montigny avait publié le fac-similé du texte du copiste avec les corrections autographes de Mirabeau. Mais Lucas-Montigny ne voulait pas faire la lumière: il eût craint (bien à tort) de ternir ainsi la gloire de son père adoptif . Quoi qu'on en pense,

supposons que tous les changements soient le fait de Mirabeau : ce n'en est pas moins le même discours, et l'œuvre de Eeybaz subsiste entière. Le démontrer, en mettant d'iin bout à l'autre le deux textes en regard ce serait abuser inutilement de la patience du lecteur et prouver l'évidence. Mieux A^aut, en partant de l'hypothèse que l'orateur modifia lui-même le discours, étudier quelques-unes de ces modifications et marquer les différences les plus notables: on devinera ainsi comment Mirabeau retouchait les travaux qu'on lui apportait, ou, si les retouches ne sont pas de lui mot pour mot, comment il voulait que ses collaborateurs se corrigeassent eux-mêmes.

Ces différences entre les deux textes se rencontrent surtout dans la première partie du discours. Le texte de Lucas-Montigny est beaucoup plus long que le brouillon; les précautions oratoires y sont plus développées; les arguments tirés de l'histoire ecclésiastique y sont placés dans un jour plus vif. C'est que les Constituants se croyaient, pour la plupart, aussi bons catholiques que dégagés des attaches ultramontaines: il fallait tâcher de leur prouver qu'en permettant le mariage des prêtres, ils ne seraient pas en désaccord avec le vrai christianisme, ils ne se heurteraient qu'à de récentes théories consacrées par l'ambition des papes. Ceux-ci, d'après Mirabeau et les philosophes du xviii^ siècle, avaient interdit le mariage aux prêtres afin de les trouver plus dociles et plus maniables. Ce qu'avait fait la politique, la politique pouvait bien le détruire, sans toucher au dogme. Quoi que l'on pense de cette vue un peu courte et bornée, il faut reconnaître que de semblables arguments convenaient à l'esprit et aux passions de l'Assemblée: ils eussent touché son patriotisme, sans inquiéter sa foi. Déjà présentés dans la première version du discours, ils sont encore fortifiés dans la seconde et y acquièrent plus de force et plus de portée.

A en juger par cet écrit, nul ne possédait mieux que

Reybaz l'art de ne pas blesser rauditeur, même hostile, et de ne choquer aucune bienséance. En ce sujet scabreux, la réserve naturelle de l'homme est encore accrue par les pudeurs professionnelles du ministre protestant. Il semble pourtant que son langage ait parfois paru trop vif encore à Mirabeau. Chose étrange î l'auteur de VEiotica hihlion, ce débauché perdu de renommée, était doué d'un tact si exquis des convenances parlementaires, il savait si bien ce qu'il ne fallait pas dire à la tribune, qu'il corrigea ou fit corriger par Reybaz, comme trop cru, le passage suivant de la version primitive :

« Je vais plus loin. Messieurs, et je soutiens que ce serait aux dépens de l'ordre public que les religieux seraient rentrés dans la société, si vous ne leviez pas le dernier obstacle qui les empêche de s'unir à elle par toute espèce de liens honnêtes et légitimes. Représentez-vous des milliers de religieux sortis en peu de temps des cloîtres et répandus soudain dans le monde. Je ne veux point être ici Vécho des rigides censeurs des mœurs monastiques (la malignité peut avoir outré les peintures); je ne parlerai Tnêmc pas des longs e if et s de la solitude et de Vabstinence pour enûam/iner Vimagination, ni de ces passions d^autant plus ardentes qu^elles ont été longtemps contenues ; je vous représenterai seulement des milliers de célibataires rendus tout à coup à la société, frappés de mille objets nouveaux, en proie à mille sensations qu'ils n'ont point été appelés à combattre. N'est-il pas à craindre que, sans armes contre tant de séductions, un grand nombre n'y cède au détriment des mœurs publiques ? N'est-il pas à craindre qu'on ne voie peut-être paraître au grand jour plus de désordres éclatants que la malice même n'en a peint de cachés dans le fond des cloîtres ? »

Les deux phrases soulignées n'existent plus dans le texte définitif. Déjà Mirabeau, si libre jadis, ne craignait pas seulement de choquer son auditoire par de telles

peintures: il évitait avec soin tout ce qui eût pu rappeler en lui le pamphlétaire trop célèbre par sa licence et ses violences. Cette philosophie du xviii® siècle, dans laquelle il s'était trempé aux années de captivité et d'étude, il n'en apporte à la tribune que les conséquences les pkis acceptées et les plus réalisables : elle perd, dans là bouche de l'orateur, l'allure militante, presque batailleuse, que lui avaient donnée Voltaire, Kaynal, les philosophes. Les plaisanteries contre le clergé, les sarcasmes indignés contre la vie cloîtrée, les peintures erotiques des romans satiriques, toute cette guerre a fait son lemps. On a détruit : il faut édifier, ou plutôt relever Védifice en le réparant, en supprimant avec précaution les parties ruineuses. Ce n'est point par des épigrammes philosophiques que Mirabeau compte faire triompher sa motion : c'est par des raisons politiques tirées de l'histoire. Ce n'est pas en faisant rire des prêtres qu'il espère détruire un abus clérical, mais en rassurant, par un ton sérieux, la conscience des auditeurs. Le véritable homme d'Etat, à la tribune, doit être grave et se garder de l'esprit facile: voilà un des principes de la rhétorique de Mirabeau.

A quoi bon faire rire d'hommes que beaucoup respectent, surtout quand ces hommes ne sont pas encore des ennemis, quand il faut les concilier, non les blesser, en faire des citoyens, et non pas des êtres douteux, ni laïques ni prêtres ? Les moines qui sortaient du couvent en 1790 avaient soif de dignité humaine et civique, et plus d'un, jeté brusquement à la lumière, s'efParait, avait honte, rougissait. Quoi de plus politique que de les rassurer et de les traiter en hommes plutôt qu'en moines, si l'on ne voulait que les uns se missent à haïr l'esprit révolutionnaire, les autres à l'outrer ? Les arrière-pensées de Mi'rabeau, on le voit, tendent toujours à une politique conservatrice, qui se devine dans ce simple travail de correction.

Mais, nous l'avons dit, le défaut de Reybaz n'est pae

la violence dans l'expression: il est plutôt mou, souvent terne, plus solide que brillant: il manque de trait. Or, le trait, c'est la grande préoccupation de Mirabeau (1). Il aime et recherche les images qui saisissent et ne s'oublient pas. Mais il ne veut pas les prodiguer: il en place dans un discours deux ou trois, et tâche de les choisir si heureuses et de les disposer si bien que, sur un fond rendu moins lumineux à dessein, elles se détachent nettement, quasi lumina orationis. Ces lumières manquent dans la première version, surtout au début, où la pensée se traîne. On se représente volontiers, à la lecture de ces phrases incolores, de ce raisonnement paresseux, quoique sensé, Mirabeau, impatienté, dictant ce passage fort et brillant que nous ne trouvons pas dans le brouillon:

« La Constitution française doit-elle donc demeurer si imparfaite, que sous son empire on puisse trouver encore des individus qui jouissent des bienfaits de la patrie, sans appartenir à la patrie ? qui seront protégés par les mêmes lois que les vrais citoyens, et qui seront dispensés des plus essentielles de ces lois ? qui, à la face des hommes, pourront, que dis-je ? devront abjurer la qualité d'hommes; et qui, toujours stériles parmi les abeilles de la ruche politique, essaieront de réaliser une théorie que la nature combat sans cesse, que la société ne peut reconnaître sans se détruire ? »

Quant aux corrections de détail et de style, elles abondent, surtout dans la première partie: car la seconde moitié des discours est, à quelques mots près, identique dans les deux versions. Mais l'exemple le plus remarquable de ces corrections de forme, c'est l'exorde même, si lourd dans le manuscrit de Reybaz, si allégé dans

(1) <( Mirabeau, qui connaissait si bien ses auditeurs, ne montait jamais à la tribune sans avoir préparé ce qu'il appelait le irait, c'est-à-dire une tournure piquante et singulière qui aiguisait sa pensée et surprenait un applaudissement. )> (Dumont, Tactique des Assemblées législatives, t. II, p. 365.)

celui de Mirabeau. On nous permettra de citer ces deux textes: rien n'est plus propre à éclaircir cette question si controversée de la collaboration:

« Yous avez beaucoup fait pour la société, beaucoup pour les mœurs, lit-on dans le brouillon de Reybaz, beaucoup pour la religion, quand vous avez appliqué les règles de la plus saine raison, de la politique la mieux calculée, à la réforme de la constitution ecclésiastique; quand, après avoir assuré le service de l'autel, l'entretien de ses ministres, le soulagement des pauvres, vous avez fait rentrer dans les mains de la nation des biens trop souvent détournés de cet usage; quand vous avez rendu à la liberté les religieux que des engagements téméraires retranchaient du monde; quand vous avez assorti le nombre des officiers du culte, leur salaire, leur juridiction à notre nouvelle constitution politique; quand, enfin, éJaguant un ^arbne chargé de branches ambitieuses et de rameaux dévorants, vous avez travaillé à rendre le tronc plus vigoureux, les fruits plus abondants et plus salutaires; vous avez, dis-je, beaucoup fait alors pour l'ordre public; votre ouvrage serait imparfait encore, mais il demeurerait mal affermi, si vous ne le couronniez par une loi infiniment juste et désirable, et si, en affranchissant les ecclésiastiques d'un célibat forcé, vous ne les rendiez entièrement à la patrie. »

Donnons maintenant le texte adopté par Mirabeau: « La France vous doit la réforme de la constitution ecclésiastique, grande et difficile opération que la sagesse même ne peut tenter qu'à des époques excessivement rares. Yous avez rendu à la nation des biens trop souvent détournés de leur destination primitive et véritable. Yous lui avez rendu des milliers d'hommes que des engagements téméraires en séparaient, quoiqu'elle les nourrît dans son sein; mais vous ne les lui avez pas encore restitués citoyens. En déterminant le nombre des officiers du culte, leur salaire, l'étendue de leurs em-

plois, vous les avez soumis plutôt que liés à notre nouvelle constitution; vous les avez réunis dans le monde, mais non dans l'Etat; et vous n'auriez pas assez fait pour la religion, ni pour la patrie, si votre ouvrage n'était pas couronné par une loi que vous avez méditée, par une loi dont l'effet serait de délivrer à jamais de la chaîne du célibat les ecclésiastiques qui ne voudraient plus la porter. »

Avec tant de mots, l'interminable phrase de Eeybaz ne disait rien de plus, et d'ailleurs comment la lire à la tribune sans perdre haleine ? Mirabeau, avec raison, s'inquiétait beaucoup des repos, des points d'arrêt dans les périodes de ses discours. Lecteur incomparable, il avait conscience des secrets de son art, et souvent, si l'on veut s'expliquer pourquoi, dans la version définitive, tel mot est changé, telle phrase est coupée, telle épithète retranchée ou ajoutée, il faut se reporter aux règles de la lecture à haute voix, que le grand orateur, d'après les contemporains, appliquait à merveille. Ici, c'est pour respirer que Mirabeau a séparé une phrase en deux; là. c'est pour éviter une consonance pénible qu'il a remplacé tel substantif par un synonyme. Souvent, un mot déplacé change tout le système et changera toute la fortune d'une phrase: la voilà oratoire, c'est-à-dire facile à lire, à entendre et à comprendre. Eeybaz, la plume à la main, n'y avait pas songé ; mais Mirabeau qui, dit-on, se fait souvent lire à haute voix les discours qu'on lui prépare, n'a garde de s'y tromper: il arrête d'un geste le lecteur, provoque la correction, j'imagine, plutôt qu'il ne l'essaie lui-même, se fait relire aussitôt le passage remanié, et ne l'accepte que s'il satisfait pleinement son oreille exercée.

N'oublions pas cependant que s'il demandait à Eeybaz de se corriger lui-même, c'était avec infiniment de précautions et d'excuses. Nous en avons la preuve dans un de ces billets cérémonieux où il affecte de lui parler à la troisième personne:

oc Demain matin, lui écrit-il, le 27 août 1790, si je ne le dérange pas, j'irai causer avec lui sur le mariage des prêtres. Je ne sais pourquoi il m'attend pour les corrections ou retranchements; car il a certainement la dictature. Je ne me rappelle que l'idée de la chasteté comme perfection qui revient dans la seconde partie, mais absolument sous d'autres formes. Enfin nous verrons. Je prie Monsieur Reybaz d'agréer mon hommage. »

C'est le même jour qu'il prononça son premier discours sur les assignats. M. de Montesquiou, après avoir fait, au nom du Comité de finances, un rapport sur la liquidation de la dette publique, posait ainsi la question à l'Assemblée: « Les eiïets donnés en remboursement seront-ils en quittance de finance ou en assignats-monnaie, à la volonté des créanciers à rembourser ? ou seront-ils l'un et l'autre ? » Mirabeau, on le sait, conclut à rembourser la totalité de la dette exigible en assignats-monnaie, sans intérêts; à mettre en vente sur-lechamp la totalité des domaines nationaux, et à ouvrir à cet effet des enchères dans tous les districts; à recevoir, en paiement des acquisitions, les assignats, à l'exclusion de l'argent et de tout autre papier; enfin, à brûler les assignats à mesure de leur rentrée. « Ce discours, dit le MoniteuT', est souvent interrompu par des applaudissements, et l'Assemblée en décrète l'impression presque à l'unanimité. » On voit que Mirabeau remporta ce jour-là un de ses plus grands succès de tribune, et il le dut entièrement à Reybaz, comme le prouve la curieuse lettre qu'on va lire et dont il ne faut pas retrancher un seul mot:

« Je vous envoie tous les compliments que m'a valu l'excellent discours dont vous m'avez doté. iS^e soyez pas fâché des deux ou trois mots que j'y ai dissimulés: ils resteront dans l'impression; mais j'ai craint que l'Assemblée fût quelquefois ou plutôt ne se crût un peu trop gourmandée. Ainsi j'ai ôté (seulement pour la prononciation) le mot Bien, etc. Maintenant je vous

assure: 1° que le succès a été énorme; 2° que cela passera. Je vous demande la permission d'aller corriger les épreuves avec vous. Je vous demande aussi d'exercer sur-le-champ la dictature la plus absolue sur le discours, où vous voulez bien donner droit de cité au petit nombre de pages que j'y ai ajoutées. — Vale et nne ama. 27 août 1790.

« Au reste, je me suis aperçu que l'écriture, toute charmante qu'elle soit, est un peu petite à la tribune. Mes respects aux pieds du secrétaire (1).

a N . B. Suivez avec un grand soin les Moniteurs, afin de nous tenir prêts à une réplique. »

Cette lettre vraiment extraordinaire, et qui se commente elle-même sans que nous ayons besoin d'en préciser la portée, n'est-elle pas la justification de toutes les assertions des contemporains et des prétendues calomnies d'Etienne Dumont ? Est-il possible encore de nier, de contester, d'épiloguer? Ainsi Mirabeau, à l'occasion, n'hésitait pas à prononcer un discours dont il n'avait composé que quelques parties, et il se plaisait à reconnaître toute sa dette dans une lettre pleine de franchise et de reconnaissance émue ! Et cette dette n'était pas mince en vérité: car ce discours, médiocre pour la forme, est remarquablement pensé et composé. L'Assemblée ne pouvait manquer de goûter de si bons arguments exposés avec ordre et clarté. Ses perplexités, ses angoisses patriotiques, que cette terribie question financière éveillait sans cesse, furent singulièrement calmées par cet optimisme souriant qui anime le discours de Heybaz. Mais il fallait que l'Assemblée fût bien habituée aux changements de style de Mirabeau pour ne pas s'étonner des précautions et des atténuations excessives dont il affaiblit, comme à dessein, sa pensée d'ordinaire si vigoureuse. Un an plus tôt, le 26 septembre 1789, il avait remporté le plus brillant triomphe oratoire de sa

(1) C'était probablement M^^^ Reybaz.

vie, en montrant à l'Assemblée éperdue l'abinie béant (le la banqueroute. Avec quelle froideur aujourd'hui, s'imitant lui-même, il parle en ces termes de ce même abîme: « Si nous n'y pensons pas, nous sommes comme des aveugles qui voudraient jouer le rôle d'oculistes, et nous nous acheminons inconsidérément, nous conduisons nous et la nation vers un abîme; car, Messieurs, il n'en faut pas douter, il est ouvert, cet abîme; il s'agrandit devant nous. »

Nul doute que Mirabeau, s'il eût lui-même composé son discours, n'eût évité avec soin de rappeler cette métaphore célèbre, déjà historique, et de l'apporter de nouveau à la tribune. Quant au mot de banqueroute dont il avait tiré un si grand effet, Reybaz l'évite avec soin et parle de la chose sans la nommer, croyant en augmenter l'horreur par une savante et naïve prétérition: « Je vois déjà, fait-il dire à Mirabeau, le ministre des finances venir dolemment nous présenter un nouveau certificat de notre ruine, et nous proposer ce qui ne pourra pas même nous sauver, au prix de la honte, d'éternelles suspensions, des atermoiements indéfinis, des retards de rentes; c'est-à-dire ce que nous avons repoussé jusqu'ici avec tant d'horreur, mais ce qui nous atteindra enfin et nous enveloppera malgré nous; ce que je n'ose même nommer, tant ce nom seul doit révolter cette Assemhlée ». L'éloquence de Mirabeau n'avait pas de ces timidités rusées, qui manquent toujours le but dans une assemblée politique. Les préoccupations littéraires guident la plume de Reybaz: elles sont étrangères à l'éloquence de Mirabeau dans les occasions, heureusement fréquentes, où sa parole improvisée exprime sa pensée en une forme sobre et définitive.

Mais, la plume à la main, eût-il fait mieux que Reybaz? î^'était-il pas incapable du détail de la composition littéraire et de ces utiles tâtonnements où l'esprit des écrivains de profession devient fécond, et où son génie, en se refroidissant, se stérilisait ? Il avait cons-

cience de son infériorité sur ce point et en faisait à moitié l'aveu dans une lettre du 5 octobre 1790, où il propose à Reybaz de s'occuper d'un plan d'éducation nationale: « Le recueillement et la méditation nous sont entièrement ravis; il nous est devenu presque impossible d'organiser un grand travail, lors même que nous en aurions des matériaux préparés. Jugez si nous pouvons nous flatter de saisir les idées mêmes d'un sujet si profond, si vaste, dont on n'a encore observé attentivement pas même les superficies. Tenez à notre aide... »

Reybaz ne vint point à son aide dans cette occasion, mais il rédigea le second discours sur les assignats, prononcé dans la séance du 27 septembre 1790, le plus long de tous les discours de Mirabeau. Ces deux discours se ressemblent trop pour n'être pas sortis de la même plume, et si nous n'avons pas un remerciement de Mirabeau aussi décisif pour cette réplique que pour le premier discours, les nombreux billets adressés à Reybaz pendant tout le mois de septembre ne laissent guère de doute sur la nouvelle dette contractée envers l'obligeant G-enevois. L'orateur le harcèle de recommandations, d'avis, de scrupules, lui envoyant toutes les brochures parues sur le même sujet, les discours prononcés pour ou contre au Club de 1789, et s'inquiétant de ce que son collaborateur travaille si loin de lui. On voit, on devine, en lisant ces lettres, que le secret désir de Mirabeau eût été d'avoir Reybaz chez lui, de le tenir sous sa main, de lire par-dessus son épaule le brouillon commencé... Mais Reybaz sut éviter cette férule et, sagement, resta chez lui. Il semble même s'être plus d'une fois cabré à certaines vivacités de son correspondant, à certains conseils trop impérieusement donnés. Mirabeau est alors obligé de calmer son amour-propre ; il excelle en pareil cas à revenir sur ses pas, à se faire souple, à complimenter modestement, art courtisanesque dont jadis s'indignait son père, l'intraitable Ami des hommes: « Certainement, écrit Mirabeau à Reybaz, s'il est un homme au

monde qui sache allier la sévérité des principes et de polémique à celle de la décence et du goût, cet homme est vous; et loin de vous demander d'en sortir, je vous prierais d'y rester religieusement, si cette prière n'était pas purement oiseuse ou même ingrate ».

Du l^"" octobre au 15 novembre, nous voyons Eeybaz occupé à préparer un grand discours contre le projet d'imposer les rentes. Mais ce discours ne fut pas prononcé, et Mirabeau se contenta de combattre la proposition Lavenue en quelques phrases très courtes, dans la séance du 3 décembre 1790. Eeybaz lui reprocha, semble-t-il, de ne s'être pas servi de son travail, et Mirabeau lui répondit, dans les derniers jours de sa vie: « Yous n'êtes pas juste, mon très cher monsieur, si vous me reprochez un des plus grands chagrins que j'aie eus à l'Assemblée nationale et un des grands actes de perversité machinés contre moi dans icolle. Je veux dire la non-lecture de l'excellent discours sur V irréductibilité des rentes. Et certes, MM. les machinateurs n'en sont plus où ils en étaient, et j'ai barre sur eux; ainsi cela n'arrivera plus. Si donc le bon ange de la France ou le mien vous tiraient un peu l'oreille, ils me rendraient un grand service et sans vous donner beaucoup de peine, car plusieurs morceaux de ce discours non prononcé pourraient être employés avec beaucoup de convenance et le plus grand succès. »

Dans ses dernières lettres, Mirabeau demande un discours sur les successions en ligne directe, un discours sur le duel et un discours sur la peine de mort. Content des promesses de son collaborateur, il lui écrit, le 27 mars 1791, ces lignes mélancoliques et émues, qu'il ne croyait pas être un suprême adieu: « Me voilà tranquille sur la peine de mort, mais chez vous il n'y a que la tête d'activé; chez moi, tout l'est. Le bonheur vous a gâté, si pourtant le chef-d'œuvre de la vie n'est pas d'être heureux et de rendre heureux ce qui nous entoure. Le malheur m'a acéré, stimulé, incendié, et je brûle encore lors

que je ne suis plus que cendre. Souffrez donc que j'essaie toujours de vous échauffer un peu ».

Cinq jours plus tard, Mirabeau mourut, et, le 2 avril J791, Talleyrand monta à la tribune de l'Assemblée nationale et raconta la visite qu'il avait faite la veille à Mirabeau. « M. Mirabeau, dit-il, dans cet instant était encore un liomme public, et c'est sous ce rapport qu'on peut regarder comme un débris précieux les dernières paroles qui ont été arrachées à l'immense proie que la mort vient de saisir. Rassemblant tout son intérêt sur la suite des travaux de cette Assemblée, il a vu que la loi sur les successions était à l'ordre du jour. Il a témoigné de la peine de ne pas assister à cette discussion, et c'était avec des regrets pareils qu'il paraissait évaluer la mort. Mais comme son opinion sur l'objet qui vous occupe est écrite, il me l'a confiée pour vous la lire en son nom. Je vais remplir ce devoir. Il n'est pas un seul des applaudissements que cette opinion va mériter qui ne doive reporter dans le cœur une émotion profonde. L'auteur de cet écrit n'est plus: je vous apporte son dernier ouvrage; et telle était la réunion de son esprit et de sa pensée, également voués à la chose publique, qu'en l'écoutant vous assistez presque à son dernier soupir. »

Le discours posthume de Mirabeau fut écouté avec respect et dans un silence solennel. Mais cette scène dut attrister ceux des amis du défunt qui étaient dans le secret et qui savaient de qui ce discours était l'œuvre (1). Aujourd'hui nous ne pouvons pas en douter: M. Plan a retrouvé le brouillon de Reybaz, qui est identique, à quelques phrases près, au texte donné par le Moniteur.

(1) La chose s'ébruita bientôt. Le 14 avril 1791, M™^ Roland, alors à Paris, écrit à Bancal : « Le discours contre la faculté de tester, dont on fit lecture le jour de sa mort et qui me parut honorer sa tombe, n'est pas plus de lui que ne le sont tant d'autres ouvrages auxquels il a dû la plus grande partie de sa réputation. » Il est vrai que M"^® Roland était bien renseignée par Brissot.

Encore ces légères différences peuvent-elles, sans invraisemblance, être considérées comme introduites par Eeybaz lui-même, quand il transcrivit son brouillon. « Pour expliquer l'importance que nous attachons à ce mot de hrouillon, dit M. Plan, il nous paraît bon de noter que Reybaz, homme de très grand ordre, cotait avec soin ses moindres papiers, et que ce mot se trouvait écrit sur le rouleau de feuillets détachés concernant le célibat des prêtres et le droit de tester, tandis que, sur le cahier relatif aux rentes viagères, il y avait Discowrs. »

Ce dernier discours, que M. Plan n'a pas cru devoir publier, n'est autre que le discours sur V irréductibilité des rentes viagères, que Mirabeau regrettait si fort de n'avoir pu prononcer. S'il eût vécu davantage, il aurait donc accru encore sa dette envers Reybaz, qui devenait de plus en plus son collaborateur en titre, et semblait avoir trouvé dans le sentiment même des services qu'il rendait à Mirabeau et à la cause libérale un ample dédommagement de ses peines et d'un travail hâtif qui convenait peu à sa nature lente et scrupuleuse. Quant à son amour>-propre, il ne souffrait pas de cet incognito: Mirabeau était alors trop haut placé, il était trop visiblement l'homme de génie de la Révolution, pour qu'il y eût la moindre humiliation à jouer auprès de lui le rôle d'auxiliaire, même ignoré du public. De plus, le grand homme ne ménageait pas à Reybaz, nous l'avons vu, les témoignages d'estime et les attentions délicates: le mérite du bon Genevois se trouvait de la sorte largement payé. C'était, à coup sûr, son avis, et si on a le droit d'être d'une autre opinion et peut-être de juger différemment les procédés de Mirabeau, rien ne nous autorise en tout cas à plaindre son collaborateur Reybaz, qui resta toujours libre de rompre le pacte, et qui fut séduit, fasciné, mais jamais violenté ni contraint, ni, en quoi que ce soit, trompé.

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Nous savons donc maintenant que Eeybaz fournissait à Mirabeau des discours tout faits et que Mirabeau se bornait à les retoucher. Nous avons donné une idée de ces retouches: si notables qu'elles paraissent, sont-elles assez considérables pour que la paternité de l'œuvre ne doive pas être laissée à Reybaz? Dire que ces discours sont de Mirabeau parce qu'il les a revus et corrigés, ne serait-ce pas abuser des termes? On a objecté que Mirabeau faisait comme Molière: il prenait son bien où il le trouvait. Molière a emprunté des scènes entières, je le reconnais: a-t-il emprunté à quelque collaborateur une comédie toute faite, en se bornant à en modifier quelques passages ou à en corriger quelques détails de style (1)? S'il l'avait fait, pourrait-on dire que cette pièce fût vraiment l'œuvre de Molière ? En tant qu'œuvres écrites, les discours prêtés par Reybaz doivent donc être restitués à Eeybaz: tout au plus pourrions-nous reconnaître, si nous ne craignions le reproche de parar doxe, que Mirabeau y a collaboré. Quoi qu'il en soit, nous pouvons déjà rendre hommage sur deux points à la véracité, tant contestée, d'Etienne Dumont. Il dit en effet : « Eeybaz écrivait beaucoup pour lui et avait fait ses discours sur les assignats et plusieurs autres. » Il ajoute que le discours sur les testaments, que Mirabeau remit avant sa mort à l'évêque d'Autun, était, à sa connaissance intime, un ouvrage de M . Reyhaz. Cette double assertion est aujourd'hui pleinement confirmée.

Eaut-il ajouter foi aux autres confidences d'Etienne

(1) Cette justification de Mirabeau par l'exemple de Molière a été indiquée par M. Ed. Besson, dans une trop courte notice sur les plagiats oratoires de Mirabeau. (Mémoires de la société d'émulation du Douhs, 1877, 5« série, t. II.)

LA PART DE LA COLLABORATION. i57

Dumont ? Sans doute nous n'avons d'autre preuve de sa véracité que sa parole même. Mais ne trouvons-nous pas, dang le caractère et dans la vie du penseur genevois, des raisons d'ajouter foi à son témoignage? Le désintéressement et la modestie la plus rare signalèrent cette existence consacrée tout entière à autrui (1). Quand Dumont quitta Genève, en 1782, après un séjour à Pétersbourg, où il exerça les fonctions de pasteur de l'église française réformée, il se rendit en Angleterre pour élever les fils de lord Landsdowne. Celui-ci lui confia bientôt sa bibliothèque, dont il fit une des plus belles d'Europe. S'avançant chaque jour davantage dans la confiance de lord Landsdowne, il ne tarda pas à lui rendre des services analogues à ceux qu'il rendra plus tard à Mirabeau: il faisait pour lui des recherclies et des rédactions relatives aux objets qu'il devait traiter à la tribune. C'est chez lui qu'il connut sir Samuel Romilly et Jérémie Bentham. Il vint en France au commencement de 1789, s'y lia avec Mirabeau, le quitta en 1791, peu de semaines avant sa mort, passa un an à Genève, et revint en Angleterre, où il devint Valter ego de Bentham et lui fut encore plus utile qu'il ne l'avait été à Mirabeau. Ce fut pendant vingt années, de la part de Dumont, une collaboration de tous les instants. Il prêta généreusement à Bentham toutes

(1) (( Dans toute sa marche à travers la vie, dit Macaulay, il ne s'est jamais mis en avant, il n'a jamais poussé ses voisins, il ne s'est jamais ouvert un chemin à coups de coude, il n'a pratiqué aucune de ces petites habiletés qui font réussir les petites gens. Il avait tous les droits possibles à s'asseoir au haut bout de la table, mais il s'est mis à la dernière place, et il a mérité de s'entendre dire : « Mon ami, monte plus haut ». Personne n'était plus capable que lui d'acquérir un renom personnel et indépendant, mais il s'est toujours attaché à d'autres, il a travaillé à élever l'édifice de leur réputation, il s'est contenté de recevoir, pour sa part et sa récompense, ce qui débordait et rejaillissait de la pleine mesure de leur gloire. » Macaulay, Essai sur les Souvenirs d'Etienne Dumont (juillet 1832), traduction de M. Guillaume Guizot.

les ressources de son esprit clair, délié, méthodique. Il débroviilla la confusion des idées du maître, et si je puis dire, clarifia ce génie un peu obscur. Les traductions françaises ou plutôt les adaptations des ouvrages de Bentliam publiées par Dumont propagèrent dans toute l'Europe la gloire du philosophe anglais, et Dumont, qui ajoutait le meilleur de son talent à chacun de ces volumes, se dérobait modestement derrière son ami. Un Français disait de ce traducteur généreux: « Signer n'était pas lui faire un vol, c'était le débarrasser d'une responsabilité ». Les Anglais eux-mêmes ont reconnu et les services et le désintéressement du compagnon d'études de Bentham: « M. Dumont, dit Macaulay, était admirablement propre à suppléer à ce qui manquait à M. Bentham. Il l'emportait sur tous les écrivains français par les qualités mêmes par lesquelles les écrivains français l'emportent sur ceux de toutes les autres nations: la netteté, la clarté, la précision, la concision. Si M. Dumont n'eût pas été de ce monde, M. Bentham n'en eût pas moins été un grand homme; mais il eût été un grand homme pour lui tout seul (1).» Je ne parle pas du mérite littéraire du collaborateur de Mirabeau; le livre des Souvenirs excitait l'admiration de Goethe comme celle de Macaulay. Et ce ne sont pas seulement quelques anecdotes piquantes qui font la valeur de ces mémoires sur la Constituante et la Législative: aucun contemporain n'a observé plus profondément et n'a jugé avec plus de finesse, malgré un certain pédantisme, les hommes et les choses de la Révolution. La Tactique des Assemblées législatives publiée sous le nom de Bentham et de Dumont, mais' dont la seconde partie a été rédigée par ce dernier seul, est un des chefs-d'œuvre de la littérature politique.

Encore plus que celui de Eeybaz, le talent d'Etienne Dumont dément le préjugé de ceux qui croient trancher

(1) Maxîaulay, Essai sur les Souvenirs d'Etienne Dumont.

la question de la collaboration en disant: Après la mort de Mirabeau, ses collaborateurs n'ont rien produit. L'œuvre d'Etienne Duniont, encore vivante, proteste contre cette affirmation légère et vingt fois répétée. A coup sûr, Mirabeau et Bentham reçurent de leur ami plus qu'ils ne lui donnèrent, et tous deux aimaient d'ailleurs à reconnaître leur dette. Dumont cependant n'était pas né collaborateur: il accepta ce rôle par modestie et par bonté d'âme. Son amour-propre y trouvait aussi son compte: il aimait à avoir raison en petit comité, avec une élite d'hommes de valeur. Il n'était pas insensible au plaisir de conseiller secrètement l'orateur qui, aux yeux de l'Europe, personnifiait la Révolution. Il n'enviait pas la lumière et le bruit de la scène: les compliments que le grand acteur, rentré dans la coulisse, prodiguait à son spirituel souffleur, et l'estime que lui marquait une société choisie, suffisaient à cette nature discrète, un peu timide, toujours généreuse et désintéressée.

Croit-on qu'un tel homme, qui toute sa vie se déroba à la renommée, dont la modestie est attestée par tous ceux qui l'ont connu, ait voulu, dans ses Mémoires posthumes, se vanter et tromper la postérité à son avantage ? Faut-il admettre, avec Lucas-Montigny, défenseur trop intéressé de la réputation de Mirabeau, que, s'il avait vécu plus longtemps, il ancrait effacé de ses Souvenirs des erreurs et des exagérations échappées à une plume trop rapide ? Etienne Dumont n'était ni léger ni de mauvaise foi. C'est un témoin sûr, dont les antécédents sont irréprochables. T^ous pouvons accepter sa déposition, qui n'attaque en rien la gloire de Mirabeau, mais qui fait un partage légitime et, sans vanterie et sans prétention, tend à restituer aux amis genevois de l'orateur ce que chacun d'eux lui a prêté.

Mais, dira-t-on, comment Lucas-Montigny réfute-t-il les dires si catégoriques d'Etienne Dumont? Il ne les réfute pas: il s'en attriste, il s'en irrite, il donne à entendre que l'auteur des Souvenirs a, par irréflexion et

par orgueil, altéré la vérité. Puis, dans son dépit filial, il laisse échapper des aveux qui confirment et complètent singulièrement ceux d'Etienne Dumont. Il déclare que l'homme qui a le plus collaboré au discours de Mirabeau, c'est son secrétaire Pellenc (1), auquel Dumont n'attribue que les deux discours sur les biens du clergé, et qui, d'après l'auteur des Mémoires de Mirabeau, se refusa jusqu'à sa mort à des aveux qu'il jugeait indiscrets, et défendit à Lucas-Montigny de faire aucune recherche sur cette question de la collaboration. Celuici, pour confondre les Genevois, parle cependant des nombreux iiavaux que Pellenc avait faits pour son maître. Il ajoute seulement « que la distinction de ces travaux serait fort difficile, d'autant que Mirabeau, après en avoir indiqué et souvent tracé le système et le plan, revenait parfois sur les détails, quoiqu'il avouât l'infériorité de son propre style, moins châtié, moins pur que celui de son habile auxiliaire ». Il est évident, d'après cette demi-confidence, que Pellenc a écrit pour Mirar beau des discours entiers, puisque Mirabeau se bornait à revenir sur les détails. Mais Lucas-Montigny, en maladroit défenseur, laisse échapper un aveu beaucoup plus grave, quand il dit: « Du reste, ce sont surtout ses doctrines et ses principes, leur enchaînement et leur fixité, qui forment sa gloire d'homme d'état, dont aucun collaborateur n'aurait osé revendiquer une part, si ce n^est celui, peut-être, dont nous parlions tout à l'heure, et qui, s'il vivait encore, nous reprocherait sévèrement le

(1) Pellenc, jeune avocat marseillais, se dévoua en 1784 à la défense de Mirabeau à Aix, alors que tout le barreau l'avait abandonné. En 1789, il vint encore à lui au moment de son élection. Mirabeau le séduisit par ses idées anglaises et l'emmena à Paris. Après la mort de Mirabeau, il passa en Angleterre et s'y lia avec Fox, Wilberforce, Romilly et Brougham. Il alla ensuite se fixer en Autriche, oii le premier ministre baron de Thugut l'attaiclia, comme conseiller impérial, à la chancellerie d'Etat. En 1809 il rentra en France, et Napoléon l'employa comme censeur; c'est ainsi qu'il censura platement VAUcmagne

peu que nous en avons dit (1). » On devine que le « modeste » Pellenc s'était attribué, dans ses conversations avec Lucas-Montigny, un rôle plus important que celui qu'il avait joué réellement. Rédacteur de discours, il le fut à coup sûr; — mais inspirateur politique ? Est-ce vraisemblable pour qui connaît la manière dont Mirabeau le traitait ? Dumont raconte que, lors de la discussion sur les biens du elergé, Mirabeau, furieux de l'absence de Pellenc, l'envoie chercher et l'apostrophe ainsi: « Etiezi-vous à l'Assemblée ? — Non. — Comment ! vous n'y étiez pas ? Yoilà vos procédés à mon égard ! Yoilà les embarras oii vous me jetez!... Maury a parlé pendant près d'une heure... Que pouvez-yous répondre à un discours que vous n'avez pas entendu ? Yous aimerez mieux en écrire un autre contre moi, je vous connais bien; mais je vous déclare qu'il me faut pour demain matin une réfutation complète. Yous trouverez dans les papiers du soir quelque extrait de son discours (2). » Pellenc hésitait: Mirabeau le prit à la gorge et le poussa violemment contre le mur. Pellenc s'exécuta, traivailla toute la nuit et remit le lendemain matin un discours qui ne put être prononcé, mais que Dumont approuva, élagua et publia dans le Courrier de Provence. Evidemment ce Pellenc, qui se laissait brusquer de la sorte, n'était pas le conseiller politique de Mirabeau, à la pensée maîtresse duquel personne ne collabora; mais il fut l'homme à tout faire, le rédacteur ordinaire des discours écrits, et sa plume facile rendait à Mirabeau des services de tous les instants.

de M"ie de StaëL (Cf. Welschinger, la Censure sous le premier empire, pp. 32, 73, 179, 351). Sons La Restauration il fut attaché, comme j)ubliciste, :iu ministère des affaires étrangères. C'était, on le voit, un esprit souple. Il mourut en 1833. Son fils fut préfet de l'Isère.

(1) Mémoires, tome V]II.

(2) Souvenirs, p. 224.

Il faut renvoj-er aux Souvenirs d'Etieuue Dumont ceux qui sont curieux de plus amples détails sur les auxiliaires de Mirabeau. Duroveray, Reybaz, Pellenc- Dumont, ClaA'ière étaient, pour ainsi dire, les collaborateurs en titre. D'autres collaborèrent par occasion, comme Frochot, le jeune De Comps, second secrétaire de Mirabeau, et cet abbé Xamourette qui, auteur de Méditations de Vâme avec son Dieu, trouvait que l'abbé Grégoire « croyait en Dieu cent fois plus qu'il ne faut ». Xous avons déjà dit un mot de Cliamfort, dont Mirabeau faisait le plus grand cas: il lui avait préparé un discours sur les Académies que l'orateur admirait fort et qu'il appelait une excellente Lucianide. Ce discours ne fut pas prononcé, et Cbamfort l'utilisa dans sa diatribe contre l'Académie française (1). Ils avaient l'un pour l'autre la plus vive sympathie et une admiration non jouée. Cbamfort disait que Mirabeau était « précisément le briquet qu'il fallait à son fusil », et Mirabeau lui trouvait une tête électrique. D'autres s'y électrisaient aussi, au dire des contemporains, et le spirituel écrivain passait pour inspirer plus d'un homme politi-» que. « Sans suivre assidûment, dit Arnault, les travaux de l'Assemblée constituante, il venait assez fréquemment à Versailles où l'appelaient ses relations avec quelques députés dont il traduisait les pensées, ou par l'organe desquels il publiait les siennes. D'après ce qu'il m'a dit, M. l'évêque d'Autun lui aurait plus d'une obligation de ce genre, et Mirabeau lui-même aussi (2). » On disait en eiïet qu'il avait collaboré au rapport de Talleyrand sur l'instruction publique. Quant à Mira-

(1) 1791, in-8«.

(2) Souvenirs clun sexagénaire, t. I, p. 208.

beau, il lui prêtait ses mots et ses traits. « Un jour que Barnave, qui était très fier de sa prestesse à parler, venait de répondre à l'improviste à un discours préparé Chamfort, qui était à causer avec Mirabeau sur les marches de la tribune, disait que la facilité était un beau talent, à condition de n'en pas user. Mirabeau saisit cette expression pour son exorde et débuta ainsi: J^ai dit depim longtemps que la facilité était un des plus beaux dons de la nature, viais à condition de n'en pas user; et ce que je viens d'entendre ne me fait pas changer d'avis (1). » — Une lettre de Mirabeau à Cbamfort, du 5 octobre 1790, indique bien que le subtil moraliste était pour lui un conseiller plutôt littéraire que politique:

« Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné (2) : il faut donc que je m'en occupe et que je vous prie de vous en occuper assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon ami, que je susse quels sont parmi les grands noms vos élus, vos favoris: puis- je compter que les poètes grecs et latins seront de ce nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous réunir pour rire civiquement sur les académies. Vale et me ama (3). »

D'autres collaborèrent à leur insu peut-être et malgré eux, comme le marquis de Casaux, orateur écouté et applaudi au Club de 1789, dont Mirabeau reproduisit

(1) Etienne Dumont.

(2) Sans doute il s'agit de cette trop somptueuse bibliothèque que La Marck reprochait à Mirabeau d'acquérir ostensiblement et qui, dit-on, se vendit 140.000 livres à la mort de l'orateur.

(3) Lettres de Miraheau à Chamfort, Paris, an V, in-S^.

presque mot pour uiot, dans son discours sur le VefOy plusieurs pages extraites de la Simplicité de Vidée d'une Constitution (1). Michelet a même écrit, mais sans preuves, que ce discours est tout entier l'œuvre de Casaux.- A combien d'autres Mirabeau ne fit-il pas de menus emprunts? Toutefois ces petites dettes ne l'obligent pas outre mesure et, s'il s'était borné à s'approprier quelques phrases ou quelques idées, ses discours n'en seraient pas moins tout entiers à lui, et la^rechercke de ces détailsin'intéresserait que l'érudition.

Mais nous pouvons déjà, à l'aide des documents trouvés dans les papiers de Reybaz et des Souvenirs de Dumont interprétés à la lumière de ces documents et complétés encore par les aveux échappés à Lucas-Montigny, commencer une liste des discours dont Mirabeau n'est vraisemblablement pas l'auteur.

Toici cette liste. Le titre de chaque discours est suivi du nom de l'auteur présumé de ce discours.

I. — Deuxième discours sur la dénomination de l'Assemblée, réplique à Thouret, du 16 juin 1789: Et. Dumont.

II. — Projet d'adresse de l'Assemblée nationale à ses commettants, 27 juin 1789: Et. Dumont.

III. — Discours sur le renvoi des troupes, 8 juillet 1789: Et. Dumont.

lY. — Adresse au roi sur le même objet, 9 juillet 1789: Et. Dumont.

T. — Discours sur le veto, V septembre 1789: marquis de Casaux (en partie, tout au moins).

YI. — - Adresse de l'Assemblée à ses commettants, 3 octobre 1789: Et. Dumont.

YII. ■ — Discours sur l'exclusion des faillis, 27 octobre 1789: Duroveray.

(1) Yoir notre étude sur Casaux et Mirabeau, dans les Anmiles de la Faculté des Lettres de Bordeaux, n» de décembre 1880, sous ce titre : Vn ylagiat oratoire de Miraheau.

'VIII. — Sur rinscription civique des jeunes' gens, ■^8 octobre 1789: Et. Dumont.

IX. — Discours sur les biens du clergé, 30 octobre 1789: Pellenc.

X. — Deuxième discours sur les biens du clergé, 2 no- Tembre 1789: Pellenc.

XI. — Discours sur la proposition de Lanjuinais que les députés ne puissent être ministres, 7 novembre 1789: Duroveray.

XII. — JDiscours sur la gradualité des fonctions pu- 'Tîliques, 10 décembre 1789: Et. Dumont.

XIII. — Discours sur le droit de paix et de guerre, 20 mai 1790: Pellenc (d'après Montlosier).

XIY. — Discours sur les assignats, 27 août 1790: Heybaz.

XY. — Discours sur la constitution civile du clergé, 26 novembre 1790: Lamourette.

XVI. — Adresse aux Français sur la constitution civile du clergé, 14 janvier 1791 : Lamourette.

XVII. — Happort sur la situation politique des puissances étrangères à l'égard de la France, 28 janvier 1791: les paragraphes relatifs à l'Angleterre sont l'œuvre d'Etienne Dumont.

XVIII. — Discours posthume sur les successions en ligne directe, lu par Talleyrand le lendemain de la mort de Mirabeau: Eeybaz.

Nous savons donc à qui l'on peut attribuer dix-huit des discours de Mirabeau. Mais à qui reviennent les autres ? Quelle est toute la part de Pellenc et de Duroveray, par exemple? Nous le saurons peut-être quand de nouvelles correspondances seront exhumées et publiées. Mais la question de déterminer ce qui revient à chaque collaborateur est une question secondaire. L'important, n'est-ce pas d'avoir établi que la collaboration s'étendit à, l'ensemble des discours écrits? Que Mirabeau ait composé lui-même, d'un bout à l'autre, quelques-uns de ces discours, c'est possible, quoique peu

vraisemblable. Que plusieurs passages émanent directement de sa plume, c'est probable, et, si l'on veut, certain ; ces exceptions ne font que confirmer notre conclusion, et le critique qui, sur un extrait d'un discours écrit, dirait: Yoilà le style de Mirabeau, risquerait de se tromper lourdement. Si maintenant on compare, ce qui est aisé, ces discours aux discours improvisés, on verra qu'ils diffèrent entre eux comme la médiocrité diffère du génie. Là, c'est une langue parlementaire correcte, saine et ordinaire; ici, c'est un rythme d'une ampleur parfaite, ce sont des élans de passion et de raison qui rappellent les grands maîtres de l'éloquence. Plus je poursuis cette comparaison, plus je suis tenté d'affirmer, si on pouvait affirmer en ces matières, que Mirabeau n'a jamais rédigé une seule de ces judicieuses et froides harangues.

Mais une telle affirmation ne reposerait que sur une donnée de sentiment ou d'instinct littéraire. Bornonsnous à notre conclusion .purement négative, et à constater que nous n'avons pas le droit d'attribuer à Mirabeau lui-même aucun des discours qu'il a lus à la tribune, d'autant plus que cette conclusion ne sera complète que si nous répondons à une dernière objection, qui a dû déjà se présenter à l'esprit du lecteur. Comment se faitil, dira-t-on, que ces œuvres sages et moyennes d'un ministre protestant ou d'un obscur secrétaire aient été goûtées et applaudies de l'Assemblée constituante, comme les discours sublimes que Mirabeau improvisa ? Sans doute ceux-ci produisirent un plus grand effet et fondèrent sa réputation oratoire. Mais, quoi qu'en dise Chateaubriand, trop occupé de lui-même pour bien observer, les discours écrits ne furent quelquefois pas moins décisifs que les autres. Les journaux, qui reproduisent rarement les impressions de l'Assemblée, mentionnent des applaudissements presque toutes les fois que Mirabeau prit la parole. Pour ne donner qu'un exemple, le disw cours sur les assignats, œuvre de Reybaz, obtint le plus

vif succès. Et cependant on se doutait, à la réflexion, qu'on n'avait pas applaudi l'œuvre de Mirabeau, et luimême devait sentir, en plus d'un endroit, grâce aux intuitions subites de la tribune, les défectuosités de ce qu'il débitait. Nous répondrons d'abord que, sur cette question de l'originalité des discours de Mirabeau, on en devinait encore plus qu'on en savait, et que, quand il montait à la tribune, un cahier à la m'ain, on ne songeait guère aux « faiseurs » attitrés. On était tout entier à l'attente et au charme du grand spectacle dont on allait jouir. C'est que l'action tenait une grande place dans l'éloquence de Mirabeau. Ses qualités de lecteur, nous l'avons vu, étaient merveilleuses. Il savait s'approprier tout ce qui'il disait. Sa diction savante et aisée animait à propos les phrases languissantes des Genevois, coupait telle période trop longue, donnait de l'haleine à telle phrase essoufflée. A ce premier travail de correction, dont le discours sur le mariage des prêtres nous a do*nné un exemple, succédait une série de retouches instanta,nées, improvisées. Sans modifier le style de ses auxiliaires, il lui donnait, par le débit, la force et la chaleur qui lui faisaient défaut, semblable à ces comédiens habiles qui, tout en respectant un rôle mal écrit, prêtent à des phrases molles et ternes une fermeté et une couleur dont s'émerveille l'auteur lui-même de la pièce. Mole, de la Comédie française, ne lui disait-il pas naïvement: « Ah ! monsieur, vous avez manqué votre vocation ! » Barnave, qui comparait Mirabeau « à mademoiselle Saint-Yal l'aînée », nous apprend que le discours sur les successions, lu par Mirabeau aux Jacobins, avait produit une grande impression, et que le même discours, lu par Tallej^rand à la tribune de l'Assemblée, parut terne et sans chaleur. Il attribue ce phénomène à la puissance de l'action de Mirabeau et il appelle ses qualités de geste et de débit une déclamation, « déclamation, dit-il, qui étonnait dans les commencements et qu'on trouvait extraordinairement affectée, mais qui acquérait un grand charme

par l'habitucle, et qui contribuait si puissamment à l'effet de ses discours que ceux qui lui ont entendu prononcer, dans les Jacobins, son ouv,rage sur les successions, et qui l'ont entendu lire, après sa mort, par un Komme qui, cependant, débite très bien, avaient peine à croire que ce fût le même (1). » Voilà l'explication naturelle à l'énigme: Mirabeau transformait par son génie de lecteur et d'acteur ces pages qui nous paraissent froides aujourd'hui et auxquelles seul il a pu donner la vie. La collaboration s'arrête aux marches de cette tribune que Mirabeau occupait en maître, avec tous les dons de l'heure même, avec ces qualités qui ne survivent pas et qui sont perdues même pour les lecteurs du lendemain.

Les contemporains pouvaient donc oublier le rôle que jouaient les amis de l'orateur dans la préparation des discours. C'était toujours Mirabeau qu'ils entendaient et qu'ils voyaient. Que leur importaient les secrets de l'officine ? Mais nous, à qui échappe cette impressioii des contemporains et qui nous la figurons à grand'peine et à l'aide des mémoires du temps, nous avons le droit d'être plus difficiles et de ne pas compromettre notre admiration en confondant les œuvres d'un Reybaz avec celles ^'un Mirabeau. Youlons-nous donc goûter l'orateur français comme nous goûtons Démosthène et Cicéron? Les discours improvisés sont à notre portée, nombreux, variés, exactement recueillis en général, et dûment authentiques. Là seulement est le vrai Mirabeau.

(1) Barnave, Béflexions politiques sur la Bévolution, ch. XIV.

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