Les ordonnances faictes et publiées à son de trompe par les carrefours de ceste ville de Paris pour éviter le dangier de peste 1531, précédées d'une étude sur les épidemies parisiennes
UE la maladie appelée lèpre soit ou ) non originaire des bords du Nil, il [ n'en est pas moins vrai que dès le : Yi« siècle elle faisait des ravages dans les Gaules (i), et que, plus tard, auxxi®, xn® et XIII® siècles, les croisades amenèrent une recrudescence du mal dans des proportions si effroyables, que bientôt les villes, et même la plupart des villages, s'en trouvèrent infectés. Rien de plus épouvantable que le récit des auteurs contemporains qui nous représentent le malheureux ladre arraché du foyer dômes-
(i) Voir : Concile Labbe, V, col. SgS; Concile de Lyon, édit. de lyiS, iij, col. 456; Baluze, CapiU Reg. Franc, I, col. 184; Dom Buquet, X, 114, 11 5.
tique, rejeté du sein de la société, allant cacher son malheur dans des lieux écartés ou sur le bord des chemins, sous la hutte que lui éleraitla charité publique,absolumentséquestré,. de par l'Église, comme mort au monde, dans les maladières élevées pour le recevoir, « mis hors du siècle » (i). C'est que les symptômes présentés par la lèpre étaient effrayants. Le mal,, disent les médecins (2), se manifestait par àts pointures et mordications entre cuir et chair, par des alternatives de chaud et de froid suivies d'insomnie. La face enflée, onctueuse, était tantôt livide, tantôt rouge, se tirant à noirseure; les sourcils se dépilaient, et le front, tuméfié, formait divers plis s'étendanttl'une tempe à l'autre. Bientôt, sous l'influence de la maladie, la voix, d'abord na^ sillarde, devenait rauque comme de chat terrible; la respiration était oppressée, la forme du visage s'altérait. Des ulcères, des boutons blancs à base verte couvraient la
(i) Voyez Joseph Garnier, Notice historique sur la maladière de Dijon, i853, 8».
(2) Bernard de Gordon, Fleur de lys en médecine, Paris, iSgS; Guy de Chauliac, la Grande chirurgie. Voyez encore Delamare, Traité de la police^ liv. IV> t. XII, ch. I, p. 527.
face. Les yeux, enflammés, jaillissoient hors de leurs paupières enversées; le regard était noir comme la teste Satan. Les oreilles, ra* petissées et ramenées en arrière, étaient man^ gées d'ulcères ; le nez s'enfonçait par suite de la corrosion du cartilage, et des narines découlait incessamment un sang grwneleux.ex corrompu. Les lèvres s'enflaient en se fendillant; la langue, sèche, nôire4 coupée de sililons, était semée de' grains blancs; l'haleine devenait infecte; les cheveux et les poils, ag'-^ grêlés et apetissés, ne pouvaient être arrar chés qu'avec un peu de la' chair pourrie qui les avait nourris. Le corps se couvrait : chez les unsj de pustules oU d'ulcères- sans cesse renaissants; chez les autres, de taches blanches ou de squames, écailles, semblables à celles du poisson. La peau, inégale, rude, insensible, étant coupée he rendait qu'une humeur sa*nieuse ; souvent on l'arrosait d'eau sans pouvoir la mouiller. Cette insensibilité venait à un tel degré, qu'on pouvait percer le poignet ou les pieds du lépreux sans lui faire souffrir aucune douleur. Enfin, le nez, les pieds, les mains, même les membres se détachaient tout entiers, et par une mort particulière prévenaient celle du malade.
' Cette affreuse dermatose ^ qui était sans doute entretenue par la malpropreté, par le mauvais état des habitations, par Tusage de denrées falsifiées, et qui nécessita la création de tant de léproseries ou maladières, n*est pas là seule maladie épidémique qui ait régné en France et à Paris dans les premiers siècles de la monarchie. Sous les noms depeste, contagion, mortalité, il est fait mention de terribles fléaux qui décimèrent les populations et qui n épargnèrent pas même les familles royales.
JLra peste, la vraie peste d*Orient est signalée par Grégoire de Tours (i) sous le nom significatif à'inguinaria, à Tannée 420 et à Tannée 552. Le même historien parle (2) d'une grande mortalité qui sévit à Chinon, après un tremblement de terre. En 58o, c'est une affection dysentérique qui envahit presque toutes les Gaules, s'attaquant d'abord aux jeunes enfants, frappant le roi Chilpérîc, faisant mourir deux enfants de ce prince; ceux qui en souffraient avaient une forte
(i) Hist, ecclés. des Francs, trad. de M. Henri Bordier, iSSg, 8% liv. II, ch. xviii, et liv. IV, ch. v. {2) Ibid,, liv, V, ch. xviii.
fièvre^ des vomissements, des douleurs dans les reins, de la pesanteur de tête, et d'autres phénomènes qui font croire (i) à Texistence, à cette époque, de la variole ou petite ve-^ rôle (2). Deux ans plus tard (582), Us populations sont encore gravement atteintes par « une maladie maligne accompagnée de pustules et de tumeurs* » A Narbonne, ïinguînaria dépeuplait la ville et tuait en peu d'ins* tants ceux, qui en étaient atteints (3) «
En 588, Marseille est ravagée par la peste inguinaire (4}. .
Félibien fait mention, à Tannée 666, d'une peste qui dépeupla une partie de la ville de Paris, et qui ayant gagné Tabbaye de Saint- Martial, fondée par saint Eloy, emporta une grande partie des religieuses (5).
Est-ce la même peste d'Orient qui envahît la France en 1259, et qui devint surtout tertibleàParis{6)?
(i) K, Littré, les Grandes épidémies (Revue des Deux-Mondes, 4* série, t. V, année i836, p.. 220.)
(2) Grégoire de Tours, liv. V, ch. xxxv.
(3) Ibid,, liv. VI, ch. xiv.
(4) /Wi., liv. VU, ch. 30:1.
(5) Félibien, Hist, de Paris, 1. 1, p. 58.
(6) Vie de saint Louis, par le Nain de Tillemont, éd. J. de Gaulle. Paris, 1861, 8% t. IV, p. 204.
Qu'étaît-CQ, aussi> que le mal des ardents, Jeusacréyfeusaint Éloy,feu saint Antoine^ qui, en 945 (i) exerça ses ravages tant à Paris qu'en province, qui régna pareillement en 993 , ce attaquant les membres et les détachant du tronc après les avoir consumés » (2), et fit une nouvelle irruption en 1089, « rendant les membres noirs comme du charbon, lesquels se détachaient du corps » (3) ? Il y a lieu de voir là une mala* die bien connue des modernes, Vergotisme gangreneux, c'est-à-dire la gangrène des membres, des inférieurs surtout, par l'action sur l'économie de cette altération particulière du seigle et même du blé, appelée ergot.
Les rimeurs du commencement du xiv« siècle parlent aussi des grandes mortalités qui se répandirent dans plusieurs parties de k France^ et semèrent la mort.
Dans la Chronique rimée, attribuée à Geffroi de Paris, on lit ceci :
L'année 11. cca et vu
En' avril fist-il si grants froits
(i) Yiodo^d, Historiens desGauîes, t^VlWy^. 199. (.(2) Raoul Glaber, ibid,, t. X, p. 19.
(3) Sigebert, ibid., t. XIII, p. 259.
Que vijnes en borjons gelèrent,
Ne riens cel an ne portèrent ;
Dont maintes lors l'eaue burent,
Qui puis en septembre morurent;
Ainsi en fu la vérité,
Si en fil la mortalité
En cel an sur les hommes grant.
Li phisiciens grandement
Lors gaaingnèrent : qui ne purent
En cel an vivre, celz morurent.
Et à Tannée i3i5 :
En cel an fu mortalité
Et famine, c'est vérité :
Les genz par les rues morurent
Ne nul secours ils ne trouvoient;
La nuit gisoient toutes nues
Les bonnes genz par les rues.
Maître Gefroi des Nés, auteur de la Vie de saint Magloire, n'est pas moins affirmatîf :
L'an mil ccc et xv ensamble Tempestes de venz ce me semble.
De mortalité, pestillence Et famine furent en France
A f'aris especiaument Car là entour plus cruaument Celé grant pestillence estoit Qui tout le pals contrîstoit.
Au reste, à part la lèpre qui est parfaite-
ment caractérisée par les chroniqueurs ou les médecins du temps, et qui forme bien une affection tranchée, sut generis, ayant ses symptômes, ses caractères, son mode particulier d'évolution, les mots mortalité, contagion, peste n'expriment, dans les extraits que nous venons de donner, rien de scientifique ni de médical. Aussi, Du Cange a-t-il grande raison lorsqu'il rappelle que le mot pestis a été souvent employé à la place de miseria, d'exitio et même d^/amine. Monstrelet, en parlant de la famine et de la cherté des blés en Tannée 1437, n*emploie-t-il pas le mot pestilence (i)?
Nous allons passer successivement en revue les grands fléaux qui ont affligé la France et surtout Paris.
(i) La Chronique d'Enguerran de Monstreîet, par L. Douët-D'Arcq, 1861, t. V, p. 809 et 329.
Grande peste de 1348. --Peste noire. — Pestis atra, — Peste de Florence, — Grande pestilence, — Mortalitat, — Mortaudat. — Empedimia de bosses, — Peste inguinaire, — Impidemie, — Pestilence de boces. — Mortalegra grande, -^Angui^ nalgia. — Pestis atrocissima. — Peste épouvantable, — La mort noire, — La mort, etc.
I ELS sont les noms sous lesquels on désigne ce terrible fléau, le plus épou- , vantable de tous ceux dont il ait été \ fait mention, et qui, détruisant « la tierce partie du monde, » ravagea l'Europe entière, et, avant F Europe, TAsie depuis l'extrême Orient jusqu'aux rives du Bosphore, et toutes les côtes africaines de la Méditerranée. La description des historiens, aussi bien que celle des médecins, ne peut laisser aucun doute sur
la nature de la Peste noire : ce fut une véritable peste à bubons, telle qu'elle revînt depuis encore visiter l'Europe, telle qu'elle ravagea Marseille en 1720, telle, enfin, qu'on l'observe encore aujourd'hui en Egypte, en Palestine et en Syrie. Le tiers de la population européenne fut emportée par le fléau (i). Gilles le Muisit, prieur de l'abbaye de Saint-Martin de Toarnay, mort en i352, affirme qu'il y eut des villes où de 20,000 habitants il en resta à peine 2,000, et des villages, oîi de i,5oo personnes, à peine 100 échappèrent (2).
Avant d'atteindre Paris, la peste noire s*appesantlt sur le petit village de Roissy, près de Gonesse : « Et estoit très grant pitié de veoir les corps des morts en si grant quantité, car en l'espace dudit an et demi (1348- 1349), selon ce que aulcuns disoient, le nombre des trespassés à Paris monta à plus de 5o mille (3). » La cour de France ne fut
(i) Voyez Histoire de la peste noire (i346-i35o), d'après des documents inédits, par A. Philippe. Paris, i853, 8«.
(%) Notices et extraits manuscrits de la Bibliothè^ que impériale, publiés par llnstitut, 4», t. II (an VU), p. 228.
(3) Chroniques de Saint-Denis.
pas plus épargnée que le peuple ; la peste enleva Jeanne de Bourgogne, reine de Navarre; sa bru, la duchesse de Normandie; la reine de France, Jeanne, femme de Philippe de Valois. Au nombre des illustres victimes dans Paris, il faut compter l'évêque Foulques de Chanac, les prévôts de Paris Jean de Milan, Pierre Belagent, Guillaume Gourmont, Philippe de Croisy, Alexf^ndre de Crèvecœur.
Guy de Chauliac, avec son talent ordinaire a décrit de visu cette épouvantable épidémie; elle soulevait la peau par des reliefs glandulaires ou purulents, la parsemait de disques livides, la cQuvrait de taches gangreneuses, et la rongeait par des ulcères creusés sous des charbons incendiaires; l'ex^ pectoration d*un sang noir livide, complétait ce tableau (i).
Devant un tel malheur public, la Faculté de médecine de Paris devait intervenir ; elle avait alors pour chef Girard de Beato Desiderio, homme considérable, chanoine de Paris, qui, sur Tordre qui lui fut donné par
(i) Guy de Chauliac, Chirurgia, Venet., 1546, in-fol., tract. II, doct. II, cap. v.
le roi Philtjppe, réunît ses confrères dans l'église de Notre-Dame, et leur imposa le devoir de rédiger une Consultation, ou Compendium, comme on disait alors. Cette consultation nous est parvenue, avec quelques fâcheuses mutilations il est vrai ; mais telle qu'elle est, si scientifiquement parlant elle n*a pas grande importance, empreinte qu'elle est des idées superstitieuses du siècle et des folies de Tastrologie, elle n'en est pas moins un monument historique intéressant d'une grande école.M. J.-A.-JosephMichon a donné ce document in extenso dans son excellente brochure (i).
(i) Documents inédits sur la grande peste de 1348, Paris, 1860, 8^.