LES TÈTES DU SÉRAIL
O horrible I o horrible! mott horrible!
SoAKSPCARE. Hamlet^
Le dôme obscur des nuits, semé d'astres sans nombre, Se mirait dans la mer resplendissante et sombre; La riante Stamboul, le front d'ombres voilé, Semblait, couchée au bord du golfe qui Tinonde, Entre les feux du ciel et les reflets de l'onde, Dormir dans un globe étoile.
On eût dit la cité dont les esprits nocturnes Bâtissent dans les airs les palais taciturnes, A \oir ses grands harems, séjour des longs ennuis , Ses dômes bleus, pareils au ciel qui les colore,
4. On a cru devoir réimprimer cette ode telle qu'elle a été composée et publiée en juin 4828, à l'époque du désastre de Missolonghi. Il est important de se rappeler, en la lisant, que tons les journaux d'Europe annoncèrent alors la mort de Canaris, tué dans son brûlot par une bombe turque, devant la ville qu'il venait secourir. Depuis, «ette nouvelle fatale a été heureusement rlémeotie.
Et leurs mille croissants, que semblaient faire éclore Les rayons du croissant des nuits.
L*œil distin^ait les tours par leurs angles marquées, I^s maisons aux toits plats« les flèches des mosquées, Les moresques balcons en trèfles découpés, Les vitraux se cachant sous des grilles discrètes, Et les palais dorés, et comme des aigrettes Les palmiers sur leur front groupés*
Là, de blancs minarets dont Faiguille s'élance Tels que des mâts d'ivoire armés d'un fer de lance ; Là, des kiosques peints; là, des fanaux changeants; Et sur le vieux Sérail, que ses hauts murs décèlent, Cent coupoles d'étain, qui dans l'ombre étincellent Comme des casques de géants !
Le Sérail ! . . . Cette nuit il tressaillait de joie. An son des gais tambours, sur des tapis de soie, Les sultanes dansaient sous son lambris sacré , Et, tel qu'nn roi couvert de ses joyaux de fête, Superbe, il se montrait aux enfants du prophète, De six mille tètes paré !
Livides, Fceil éteint, de noirs cheveux chargées.
Ces têtes couronnaient, sur les créneaux rangées,
Les terrasses de rose et de jasmin en fleur ;
Triste comme nn ami, comme lui consolante,
La hine, astre des morts, sur leur pâleur sanglante
Répandait sa douce p&leur.
Dominant le Sérail, de la porte fatale Trois d'entre elles marquaient Fogive orientale; Ces têtes, que battait l'aile du noir corbeau, Semblaient avoir reçu l'atteinte meurtrière, L'une dans les combats, l'autre dans la prière, La dernière dans le tombeau.
On dit qu'alors, tandis qu'immobiles comme elles Veillaient stupidement les mornes sentinelles, Les trois tètes soudain parlèrent ; et leurs voix Ressemblaient à ces cbants qu'on entend dans les rêves. Aux bruits confus du flot qui s'endort sur les grèves. Du vent qui s'endort dans les bois !
LA PREBllERE VOIX.
« OÙ suis-je?... Mon brûlot ! à la voile! à la rame î Frères, Missolongbi fumante nous réclame, Les Turcs ont investi ses remparts généreux. Renvoyons leurs. vaisseaux à leurs villes lointaines,
Et que ma torcbe, ô capitaines !
Soit un pbare pour vous, soit un foudre pour eux !
« Partons! Adieu Corinthe et son haut promontoire, Mers dont chaque rocher porte un nom de victoire, Écueils de l'Archipel sur tous les flots semés. Belles ties, des cieux et du printemps chéries.
LES 0RIE3NTAI.es. 35
Qui le jour paraissez des corbeilles fleuries, La nuit, des vases parfamés !
« Adieu fière patrie, Hydra, Sparte nouvelle ! Ta jeune liberté par des ebants se révèle ; Des mâts voilent tes murs, ville de matelots ! Adieu ! j'aime ton île où notre espoir se fonde,
Tes gazons caressés par Tonde, Tes rocs battus d'éclairs et rongés par les flots !
« Frères, si je reviens, Missolongbi sauvée. Qu'une église nouvelle au Cbrist soit élevée. Si je meurs^ si je tombe en la nuit sans réveil, Si je verse le sang qui me reste à répandre. Dans une terre libre allez porter ma cendre. Et creusez ma tombe au soleil I
« Missolongbi! — Les Turcs ! — Chassons, 6 camarades, Leurs canons de ses forts, leurs flottes de ses rades. Brûlons le capitao sous son triple canon. Allons ! que des brûlots l'ongle ardent se prépara
Sur sa nef, si je m'en empare.
C'est en lettres de feu que j'écrirai mon nom.
« Victoire ! amis... O ciel! de mon esquif agile Une bombe en tombant brise le pont fragile... Il éclate, il tournoie, il s'ouvre aux flots amers ! Ma bouche crie en vain, par les vagues couverte ! Adieu 1 je vais trouver mon linceul d'algue verte. Mon lit de sable au fond des mers.
• Mais non ! Je me réveille enfin î»». MaU que) ii»vr.tère'
Quel rêve affreux! .. . monbras manque à mon cimeterre. Quel est donc près de moi ce sombre épouvantail ? Qu'entsnds-je auloin?... des chœurs... sont-ce des voLx de feinmc
Des chants murmurés par des âmes?
CesconcertsI...suis-jeaaciel?...Dusang ... c'est le Sérail ! »
LA DEUXIEME YOlX.
« Oui, Canans, tu vois le Sérail et ma tête Arrachée au cercueil pour orner cette fête. Les Turcs m'ont poursuivi sous mon tombeau glacé. Vois ! ces os desséchés sont leur dépouille opime : Voilà de Botzaris ce qu*au sultan sublime Le ver du sépulcre a laissé !
« Écoute : Je dormais dans le fond de ma tombe, Quand un cri m'éveilla : Missolonghi succombe ! Je me lève à demi dans la nuit du trépas ; J'entends des canons sourds les tonnantes volées»
Les clameurs aux clameurs mêlées.
Les chocs fréquents du fer, le bruit pressé des pas.
c J'entends, dans le combat qui remplissait laville, Des voix crier : «« Défends d'une horde servile, « Ombre de Botzaris, tes Grecs infortunés ! » Et moi, pour m'échapper, luttant dans les ténèbres, J'achevais de briser sur les marbres funèbres Tous mes ossements décharnés.
« Soudain, comme un \olcan, le sol s'embrase et gronde ,. Tout se tait ; et mon œil, ouvert pour l'autre monde. Voit ce que nul vivant n'eût pu voir de ses yeux. ■ De la terre, des flots, du sein profond des flammes.
S'échappaient des tourbillons d'àmcs Qui tombaient dans l'abîme ou s'envolaient aux cieux !
c Les Musulmans vainqueurs dans ma tombe fouillèrent ; Ils mêlèrent ma tète aux vôtres qu'ils souillèrent. Dans le sac du Tartare on les jeta sans choix. Mon corps décapité tressaillit d'allégresse; Il me semblait, ami, pour la Croix et la Grèce Mourir une seconde fois.
« Sur la terre aujourd'hui notre destin s'achève. Stamboul, pour contempler cette moisson du glaive. Vile esclave, s'émeut du Fanar aux Sept-Tours . Et nos tètes, qu'on livre aux publiques risées,
Sur l'impur sérail exposées.
Repaissent le sultan, convive des vautours I
« Voilà tous nos héros I Gostas le palicare ; Christo, du mont Olympe ; Hellas, des mers d'Icare -, Kitzos, qu'aimait Byron, le poète immortel ; Et cet enfant des monts, notre ami, notre émule, Mayer, qui rapportait aux fils de Thrasybule La flèche de Guillaume TeU I
« Mais ces morts inconnus, qui dans nos rangs stoïques Confondent leurs fronts vils à des fronts héroïques, Ce sont des fils maudits d'Ëblis et de Satan, Des Turcs, obscur troupeau, foule au sabre asservie.
38 LES ORIEINTALES.
Esclaves dont on prend la vie, Quand il manque une tête au compte du sultan !
« Semblable au Minotaure inventé par nos pères, Un homme est seul vivant dans ces hideux repaires, Qui montrent nos lambeaux aux peuples à genoux ; (]ar les autres témoins de ces fêtes fétides, Ses eunuques impurs, ses muets homicides, Ami, sont aussi morts que nous.
« Quels sontces cris ?... C'est Theure où ses plaisirs infànir Ont réclamé nos sœurs, nos ûlles et nos femmes. Ces fleurs vont se flétrir à son soufOe inhumain. Le tigre impérial, rugissant dans sa joie, Tour à tour compte chaque proie.
Nos vierges cette nuit, et nos têtes demain I »
LA TEOISIEME VOIX.
« 0 mes frères, Joseph, évêque, vous saine. Missolonghi n'est plus ! A sa mort résolue, Elle a fui la famine et son Tenin rongeur. Enveloppant les Turcs dans son malheur suprême. Formidable victime, elle a mis elle-même La flamme à son bûcher vengeur.
* Voyant depuis vingt jours notre ville affamée, J'ai crié : « Venez tous : il est temps, peuple, armée I » Dans le saint sacrifice il faut nous dire adieu
t Recevez de mes mains, à la table céleste,
« Le seul aliment qui nous reste, « Le pain qui nourrit Tâme et la transforme en Dieu ! »
« Quelle communion ! Des mourants immobiles, Cherchant Thostie offerte à leurs lèvres débiles. Des soldats défaillants, mais encor redoutés. Des femmes, des vieillards, des vierges désolées. Et sur le sein flétri des mères mutilées Des enfants de sang allaités I
« La nuit vint, on partit ; mais les Turcs dans les ombres Assiégèrent bientôt nos morts et nos décombres. Mon église s'ouvrit à leurs pas inquiets. Sur un débris d'autel, leur dernière conquête.
Un sabre fit rouler ma tête....
J'ignore quelle main me frappa : je priais.
« Frères, plaignez Mahmoud I Né dans sa loi barbare Des hommes et de Dieu son pouvoir le sépare. Son aveugle regard ne s'ouvre pas au ciel. Sa couronne fatale, et toujours chancelante. Porte à chaque fleuron une tête sanglante ; . Et peut-être il n'est pas cruel I
c Le malheureux, en proie aux terreurs implacables. Perd pour l'éternité ses jours irrévocables. Rien ne marque pour lui les matins et les soirs ^ Toujours l'ennui I Semblable aux idoles qu'ils dorent.
Ses esclaves de loin l'adorent, nt le fouet d'un spahi règle leurs encensoirs.
« Mais pour vous tout est joie, honneur, fête, victoire ; Sur la terre vaincus, vous vaincrez dans Thistoire, Frères, Dieu vous bénit sur le sérail fumant. Vos gloires par la mort ne sont pas étouffées : V^os têtes sans tombeaux deviennent vos trophées ; Vos débris sont un monument !
« Que l'apostat surtout vous envie ! Anathème Au chrétien qui souilla Peau sainte du baptême ! Sur le livre de vie en vain il fut compté : Nul ange ne Tattend «lans les cieux où nous sommes ,
Et son nom, exécré des hommes, Sera, comme un poison, des bouches rejeté 1
* Et toi, chrétienne Europe, entends nos voix plaintivcr». Jadis, pour nous sauver, saint Louis vers nos rives Eût de ses chevaliers guidé rarrière-ban. Choisis enfin, avant que ton Dieu ne se lève. De Jésus et d'Omar, de la croix et du glaive, De Tauréole et du turban . »
Oui, Botzaris, Joseph, .Canaris, ombres saintes , Elle entendra vos voix, par le trépas éteintes ; Elle verra le signe empreint sur votre front; Et, soupirant ensemble un chant expiatoire, A vos débris sanglants portant leur double gloire. Sur la harpe et le luth les deux Grèces diront :
• Héîas I vous êtes saints et vous êtes sublimes,
LKS ORIENTALES. 41
Confesseurs, demi-dieux, fruternelles victimes 1 , Votre bras aux combats s'est longtemps signalé ; Morts, vous êtes tous trois souillés par des mains viics Voici votre Calvaire après vos Thermopyles ;. Pour tous les dévouements votre sang a coulé 1
« Âli! si TEurope en deuil, qu'un sang si pur menace. Ne suit jusqu'au sérail le chemin qu'il lui trace, I>e Seigneur la réserve à d'amers repennrs. Marin, prêtre, soldat, nos autels vous demandent Car roivmpe et le Ciel à la fois vous attendent Pléiade de héros! trinité de martyrs 1 >
Juin 4h'.l6.