‹ Les Orientales. Les feuilles d'automneChapitre 9 sur 99 · NAVARIN · texte numérisé non relu

NAVARIN

'H îi îj î\ îj , pàpidiv 6Xo{Uvoi Eschyle, les Perses,

Hélas! hélas! nos vaisseaux.

Hélas! bêlas! sont détruits!

Canaris! Canaris I pleure! cent vingt vaisseaux! Pleure L une flotte entière î — Où donc, démon des eaa\ ,

Où donc était ta main hardie?

Se peu t-it que sans toi l'Ottoman succombât? Pleure comme Crillon exilé d'un combat :

Tu manquais à cet incendie !

Jusqu*ici, quand parfois la vague de tes mers Soudain s'ensanglantait, comme un lac des enfers,

D'une lueur large et profonde, Si quelque lourd navire éclatait à nos yeux, Couronné tout à coup d'une aigrette de feux,

Comme un volcan s'ouvrant dans l'onde ;

Si la lame roulait turbans, sabres courbés,

Voiles, tentes, croissants des mâts rompus tombés,

Vestiges de flotte et d*armée, Pelisses de vizirs, sayons de matelots, Rebuts stigmatisés de la flamme et des flots,

Blancs d'écume et noirs de fumée ;

Si parlait de ces mers d'Égine ou d'Iolchos Un bruit d'explosion, tonnant dans mille échos

Et roulant au loin dans l'espace, L'Europe se tournait vers le rouge Orient; Et, sur la poupe assis, le nocher souriant

Disait : « C'est Canaris qui passe î »

Jusqu'ici, quand brûlaient au sein des flots fumants Les capitans-pachas avec leurs armements,

Leur flotte dans l'ombre engourdie.

On te reconnaissait à ce terrible jeu ; Ton brûlot expliquait tous ces vaisseaux en feu ;

Ta torche éclairait Tincendie !

IViais pleure aujourd'hui, pleure, on s'est battu sans toi ! Pourquoi, sans Canaris, sur ces flottes pourquoi

Porter la guerre et ses tempêtes?

Du Dieu qui garde Hellé n'est-il plus le bras droite* On aurait dû l'attendre! Et n'est-il pas de droit

Convive de toutes ces fêtes?

Console-toi : la Grèce est libre.

Entre les bourreaux, les mourant».

L'Earope a remis l'équilibre ; Console-toi : plus de tyrans!

La France combat : le sort change.

Souffre que sa main qui tous venge Du moins te dérobe en échange Une feuille de ton laurier.

Grèces de Byron et d'Homère, Toi, notre sœur, toi, notre mère, Chantez! si votre voix amère Ne s'est pas éteinte à crier«

Pauvre Grèce, qu'elle était belle Pour être couchée au tombeau !

Chaque vizir, de la rebelle S'arrachait un sacré lambeau.

Où la fable mit ses Ménades, Où l'amour eut ses sérénades, Grondaient les sombres canonnades Sapant les temples du vrai Dieu; Le ciel de cette terre aimée N'avait, sous sa voûte embaumée.

De nuages que la fumée De toutes ses villes en feu.

V^oilà six ans qu'ils l'ont choisie !

Six ans qu'on voyait accourir L'Afrique au secours de l'Asie Contre un peuple instruit à mourir • Ibrahim, que rien ne modère, Vole de l'Isthme au Belvédère, Comme un faucon qui n'a plus d'aire.

Comme un loup qui règne au bercaii ,

Il court où le butin le tente.

Et lorsqu'il retourne à sa tente.

Chaque fois sa main dégouttante Jette des têtes au sérail!

Enûn! — C'est Navarin, la ville aux maisons peintes, La ville aux dômes d'or, la blanche Navarin. Sur la colline assise entre les térébinthes, Qui prête son beau golfe aux ardentes étreintes De deux (lottes heurtant leurs carènes d'airain.

Les voilà toutes deux : — la mer en est chargée, Prête à noyer leurs feux, prête h boire leur sang. Chacune par son dieu semble au combat rangée: L'une s'étend en croix sur les flots allongée; L'autre ouvre ses bras lourds et se courbe en croissant.

Ici l'Europe : enfin l'Europe qu'on déchaîne!

Avec ses grands vaisseaux voguant comme des tours.

Là, rÉgypte des Turcs, cette Asie africaine,

Ces vivaccs forbans, mal tués par Duquesne,

Qui mit en vain le pi^r' sur ces nids de vautours!

Écoutez! — Le canon gronde.

Fl est temps qu'on lui rëponds.

Le patient est le fort.

Éclatent donc les bordées!

Sur ces nefs intimidées, Frégates, jetez la mort!

Et qu'au soufQe de tos bouches Fondent ces vaisseaux farouches, Broyés aux rochers du port !

La bataille enfin s'allume :

Tout k la fois tonne et fume.

La mort vole où nous frappons.

Là, tout brûle péle-méle.

Ici, court le brûlot fréle, Qui jette aux mAts ses crampons 1 Et, comme un chacal dévore L'éléphant qui lutte encore, Ronge un navire à trois ponts.

— L'abordage I l'abordage! — On se suspend au cordage , On s'élance des haubans.

La poupe heurte la proue.

La mêlée a dans sa roue Rameurs courbés sur leurs bancs.

Fantassins pleurant la terre, L'épée et le cimeterre, Les casques et les turbans !

La vergue aux vergues s'attache ;

La torche insulte à la hache ;

Tout s'attaque en même temps.

Sur l'abîme la mort nage.

Épouvantable carnage!

Champs de bataille flottants, Qui, battus de cent volées, S'écroulent sous les mêlées, Avec tous leurs combattants

Lutte horrible ! Ah i quand l'homme, a Pétroit sur la ter re. Jusque sur l'Océan précipite la guerre.

Le sol tremble sous lui, tandis qu'i^se débat. La mer, la grande mer joue arec ses batailles. Vainqueurs, vaincus, à tous elle duvre ses entrailles : Le naufrage éteint le combat^

0 spectacle! Tandis que TAfriqué grondante Bat nos puissants vaisseaux de sa flotte imprudente, Qu'elle épuise à leurs flancs sa rage et ses efibrts. Chacun d'eux, géant fier, sur ces hordes bruyantes. Ouvrant à temps égaux ses gueules foudroyantes. Vomit tranquillement la mort de tous ses bords !

Tout s'embrase : voyez ! l'eau de cendre est semée , Le vent aux mâts en flamme arrache la fumée. Le feu sur les tillacs s'abat en ponts mouvants. Déjà brûlent les nefs; déjà, sourde et profonde, La flamme en leurs flancs noirs ouvre un passage à l'onde ; Déjà, sur les ailes des vents.

L'incendie, attaquant la frégate amirale, Déroule autour des mâts son ardente spirale, prend les marins hurlant dans ses brûlants réseaux «

Couronne de ses jets la poupe inabordable, Triomphe, et jette au loin un reflet formidable Qui tremble, élargissant ses cercles sur les eaux l

Où sont, enfants du Caire, Ces flottes qui naguère Emportaient à la guerre Leurs mille matelots ?

Ces voiles, où sont-elles.

Qu'armaient les infidèles, Et qui prêtaient leurs ailes A Pongle des brûlots?

Où sont tes mille antennes.

Et tes hunes hautaines.

Et tes flers capitaines, Armada du sultan ?

Ta ruine commence.

Toi qui, dans ta démence, Battais les mers, immense Comme Léviathan !

Le capitan qui tremble Voit éclater ensemble Ces chébecs que rassemJjle Alger ou Tetuan.

Le feu vengeur embrasse Son vaisseau dont la masse Soulève, quand il passe,

Le fond de TOcéan.

Sur les mers irritées, Dérivent, démâtées.

Nefs par les nefs heurtées, Yachts aux mille couleurs, Galères capitanes, Calques et tartanes Qui portaient aux sultanes Des têtes et des fleurs !

Adieu, sloops intrépides, Adieu, jonques rapides.

Qui sur les eaux limpides Berçaient les icoglans î Adieu, la goélette Dont la vague reflète Le flamboyant squelette, Noir dans les feux sanglants 1

Adieu, la barcarolle Dont l'humble banderole Autour des vaisseaux vole, Et qui, peureuse, fuit.

Quand du soufQe des brises I^s frégates surprises.

Gonflant leurs voiles grises.

Déferlent à grand bruit !

Adieu, la caravelle Qu'une voile nouvelle Aux yeux de loin révèle;

Adieu, le dogre ailé, Le brick dont les amures Rendent de sourds mv **mures.

Comme un amas d'arnrfires Par le vent ébranlé.

Adieu, la brigantine, Dont la Toile latine Du flot qui se mutine Fend les vallons amerc ! Adieu, la balancelle Qui sur Tonde chancelle, Et, comme une étincelle.

Luit sur Pazur des mers !

Adieu, lougres difformes, Galéaces énormes.

Vaisseaux de toutes formes, Vaisseaux de tous climats.

L'yole aux triples flammes, Les mahonnes, les prames, La felouque à' six rames, La polacre à deux mâts '.

Chaloupes canonnières !

Et lanches marinières Oh flottaient les bannières Du pacha souverain !

Bombardes que la houle.

Sur son front qui s'écroule, Soulève, emporte et roule Avec un bruit d'airain I

54 JIS ORIENTALES.

Adien, ces nefs bizarres.

Garaques et gabarres, Qui de leurs cris barbares Troublaient Chypre et Délits !

Que sont donc devenues Ces flottes trop connues?

\a mer les jette aux nues, Le ciel les rend aux flots !

Silence! Tout est fait : tout retombe à Tabime. L'écume des hauts mâts a recouvert la cime. Des vaisseaux du sultan les flots se sont joués. Quelques-uns, bricks rompus, prames désempai'ées, Comme l'algue des eaux qu'apportent les marées, Sur la grève noircie expirent échoués.

Ah! c'est une victoire! — Oui, l'Afrique défaite. Le vrai Dieu sous ses pieds foulant le faux prophète, Les tyrans, les bourreaux, criant grâce à leur tour. Ceux qui meurent enfin sauvés par ceux q^ii régnent,

Hellé lavant ses flancs qui saignent,

Et six ans vengés dans un jour I

Depuis assez longtemps les peuples disaient : « Grèce ! Grèce! Grèce! tu meurs. Pauvre peuple en détresse, A l'horizon en feu chaque jour tu décrois. En vain, pour te sauver, patrie illustre et chère. Nous réveiUons le prêtre endormi dans sa chaire, En vain nous mendions une armée à nos rois.

« Mais les rois restent sourds, les chaires sont muettes

Ton nom n'échauffe ici que des cœurs de poètes.

A la gloire, à la yie on demande tes droits?

L la croix grecque, Hellé, ta valeur se confie.*...

C'est un peuple qu'on crucifie !

Qu'importe, hélas l sur quelle croix!

< Tes dieux s'en vont aussi. Parlhénon, Propylées, Murs de Grèce, ossements des villes mutilées. Vous devenez une arme aux mains des mécréants. Pour battre ses vaisseaux du haut des Dardanelles, Chacun de vos débris, ruines solennelles, Donne un boulet de marbre à leurs canons géants! •

Qu'on change cette plaine en joyeuse fanfare ! Une rumeur surgit de l'Isthme jusqu'au Phare. Regardez ce ciel noir plus beau qu'un ciel serein. Le vieux colosse turc sur l'Orient retombe,

La Grèce est libre, et dans la tombe

Byron applaudit Navarin.

Salut donc, Albion, vieille reine des ondes! Salut, aigle des Czars, qui planes sur deux mondes ! Gloire à nos fleurs de lis, dont l'éclat est si beau ! L'Angleterre aujourd'hui reconnaît sa rivale. Nîivarin la lui rend. Notre gloire navale A cet embrasement rallume son flambeau.

Je te retrouve, Autriche ! — Oui, la voilà, c'est elle ! Non pas ici, mais là, — dans la flotte infidèle. Parmi les rangs chrétiens en vain on te chercha. Nous surprenons, honteuse et la tète penchée.

Ton aigle au double front cachée Sous les crinières d'un pacha !

C'est bien ta place, Autriche 1 — On te voyait nae^uère Briller près d'Ibrahim, ce Tamerlan vulgaire; Tu dépouillais les morts qu'il foulait en passant ; Tu l'admirais, mêlée aux eunuques serviles, Promenant au hasard sa torche dans les villes, Horrible, et n'éteignant le feu qu'avec du sang.

Tu préférais ces feux &ux clartés de l'aurore. Aujourd'hui qu'à leur tour la flamme enfin dévore Ses noirs vaisseaux, vomis des ports égyptiens. Rouvre les yeux, regarde, Autriche abâtardie!

Que dis-tu de cet incendie r

Est-il aussi beau que les siens?

Norerobre 4827.

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