‹ Les Orientales. Les feuilles d'automneChapitre 95 sur 99 · DANS L'EGLISE DE · texte numérisé non relu

DANS L'EGLISE DE

C*dlaii une humble église au cintre surbaissé,

L'église où nous entrâmes^ Où depuis trois cents ans avaient déjà passé

Et pleuré bien des ftmes.

Elle était triste et calme à la chute du jour»

L'église où nous entrâmes; L*autel sans serviteur, comme un cœur sans amour,

^vait éteint ses flammes.

Les antiennes du soir, dont autrefois saint Paul

Réglait les chants fidèles, Sur les stalles du chœur d'où s'élance leur vol

Avaient ployé leurs ailes.

L'ardent musicien qui sur tous à pleins bords

Verse la sympathie, L'homme-esprit n'était plus dans l'orgue, vaste corps

Dont TÀme était partie.

La main n^était plus là^qui, vivante et jetant Le bruit par tous les pores.

Tout à l'heure pressait le clavier palpitant, Plein de notes sonores,

Et les faisait jaillir sous son doigt souverain Qui se crispe et s'allonge,

Et ruisseler le long des grands tubes d'airain, Gomme Peau d'une éponge.

L'orgue majestueux se taisait gravement

Dans la nef solitaire ; L'orgue, le seul concert, le seul gémissement

Qui mêle aux cieux la terre 1

La seule voix qui puisse, avec le flot dormant

Et les forêts bénies, Murmurer ici-bas quelque commencement

Des choses infinies !

L'église s'endormait à l'heure où tu t'endors,

O sereine nature !

A peine quelque lampe au fond des corridors

Étoilait l'ombre obscure.

A peine on entendait flotter quelque soupir,

Quelque basse parole.

Comme en une forêt qui vient de s'assoupit

Un dernier oiseau vole ;

Hélas I et l'on sentait, de moment en moment. Sous cette voûte sombre,

Quelque chose de grand, de saint et de charmant S*évanoair dans l'ombre !

Elle était triste et calme à la chute du jour,

L'église oii nous entrâmes; li'autel sans serviteur, comme un cœur sans amour,

Avait éteint ses flammes*

Votre front se pencha, morne et tremblant alors,

Comme une nef qui sombre.

Tandis qu'on entendait dans la ville au dehors

Passer des voix sans nombre*

Et ces voix qui passaient disaient joyeusement :

« Bonheur ! galté ! délices !

A nous les coupes d'or pleines d'un vin charmant!

A d'autres les calices I

« Jouissons! l'heure est courte et tout fuit promptemenl;

L'urne est vite remplie !

Le nœud de l'Âme au corps, hélas I à tout moment

Dans rOmbre se délie!

< Tirons de chaque objet ce qu'il a de meilleur,

La chaleur de la flamme, Le vin du raisin mûr, le parfum de la fleur.

Et l'amour de la femme

c Épuisons tout ! Usons du printemps enchanté

<i80 t^S CHANTS DU CRÉPUSCULE.

Jusqu'au dernier zéphire.

Du jcMir jusqu'au dernier rayon, de la beauté

Jusqu'au dernier sourire !

c Allons jusqu'à la fin de tout, en bien vivant.

D'ivresses en ivresses.

Une chose qui meurt, mes amis, a souvent

De charmantes caresses!

« Dans le vin que je bois, ce que j'aime le mieux

C'est la dernière goutte* L'enivrante saveur du breuvage joyeux

Souvent s'y caché toute 1

« Sur chaque volupté pourquoi nous hÀter tous.

Sans plonger dans son onde, Pour voir si quelque perle ignorée avant nous

N'est pas sous l'eau profonde?

« Que sert de n'effleurer qu*à peine ce qu'on tient,

Quand on a les mains pleines, Et de vivre essoufflé comme un enfant qui vient

De courir dans les plaines ?

< Jouissons à loisir ! Du loisir tout renaît I

Le bonheur nous convie I Faisons, comme un tison qu'on heurte au dur chenet^

Étinceler la vie!

« Nlmitons pas ce fou que Tennui tient aux fers. Qui pleure et qui s'admire

Toujours les plus beaux fruits d*ici-bas sont offerts Aux belles dents du rire !

« Les plus tristes d*aillearsy comme nous qui rions,

Souillent parfois leur Ame.

Pour fondre ces grands cœurs il suffit des rayons

De Por ou de la femme.

« Us tombent comme nous, malgré leur fol orgueil

Et leur vaine amertume; Les flots les plus hautains, dès que Tient un écueîl,

S'écroulent en écume !

« Vivons donc 1 et buvons du soir jusqu'au matin,

Pour Toubli de nous-méme !

Et déployons gatment la nappe du festin.

Linceul du chagrin blême !

« L'ombre attachée aux pas du beau plaisir vermeil,

C'est la tristesse sombre.

Marchons les yeux toujours tournés vers le soleil;

Nous ne verrons pas l'ombre !

c Qu'importe le malheur, le deuil, le desespoir

Que projettent nos joies.

Et que derrière nous quelque chose de noir

Se traîne sur nos voies?

« Nous ne le savons pas. — Arrière les douleurs,

Et les regrets moroses !

Faut-il donc, en fanant des couronnes de fleurs^

Avoir pitié des roses?

ti

«Lesvraisbieusdans ce inonde, — etFautreestimportun!-

C'est tout ce qui nous fête, Tout ce qui met un chant, un rayon, un parfum.

Autour de notre tète I

« Ce n'est jamais demain, c'est toujours aujourd'hui!

C'est la joie et le rire !

Cest un sein éclatant, peut-être plein d'ennui.

Qu'on baise et qui soupire 1

c C'est l'orgie opulente, enviée au dehors.

Contente, épanouie.

Qui rit, et qui chancelle, et qui boit à pleins bords.

De flambeaux éblouie 1 >

Ct tandis que ces voix, que tout semblait groi^sir,

Voix d'une ville entière.

Disaient : < Santé, bonheur, joie, orgueil et plaisir 1 b

Votre œil disait : « Prière ! »

fV

Elles parlaient tout haut et vous parliez tout bas».

« Dieu qui m'avez fait naître, Vous m'avez réservée ici pour des combats

Dont je tremble, ô mon maître \

« Ayez pitié ! L*esquif où chancellent mes pas

Est sans voile et sans rames Comme pour les enfants, pourquoi n'ayez-youspas

Des anges pour les femmes ?

Je sais que tous nos jours ne sont rien, Dieu tonnant, Devant Tos jours sans nombre.

Vous seul êtes réel, palpable et rayonnant; Tout le reste est de Fombre.

« Je le sais. Mais cette ombre où nos coeurs sont flottants.

J'y demande ma route.

Quelqu'un répondra-t-il?je prie et puis j'attends !

J'appelle, et puis j'écoute I f « Nul ne vient. Seulement par instants, sous mes pas^

Je sens d'affreuses trames.

Comme pour les enfants, pourquoi n'avez-vous pas

Des anges pour les femmes?

c Seigneur ! autour de moi, ni le foyer joyeux.

Ni la famille douce.

Ni l'orgueilleux palais qui touche presque auxcieux.

Ni le nid dans la mousse,

«r Ni le fanal pieux qui montre le chemin.

Ni pitié, ni tendresse.

Hélas ! ni Pamitié qui nous serre la main.

Ni l'amour qui la presse,

« Seigneur, autour de moi rien n'est resté debout I Je pleure et je végète,

Oubliée au milieu des ruines de tout, Comme ce qu'on rejette I

« Pourtant je n*ai rien fait à ce monde d*airain.

Vous le savez vous-même.

Toutes mes actions passent le front serein

Devant votre œil suprême.

« Jusqu'à ce que le pauvre en ait pris la moitié,

Tout ce que j'ai me pèse.

Personne ne me plaint. Moi, de tous j'ai pitié.

Moi, je souffre et j'apaise !

ff Jamais de votre haine ou de votre faveur Je n'ai dit : « Que m'importe ? »

J'ai toujours au passant que je voyais rêveur Enseigné votre porte.

« Vous le savez. Pourtant mes pleurs, que vous voyez,

Seigneur, qui lés essuie ?

Tout se rompt sous ma main, tout tremble sous mes pieds,

Tout croule où je m'appuie.

« Ma vie est sans bonheur, mon berceau fiit sans jeux.

Cette loi, c'est la vôtre !

Tons les rayons de jour de mon ciel orageux

S'en vont l'un après l'autre.

« Je n*ai plus même, héjas ! le flux et le reflux

Des clartés et des ombre:».

Mon esprit chaque jour descend de plus en plus

Parmi les rêves sombres.

« On dit que sur les cœurs pleins de trouble et d*eflroi

Votre grâce s'épanche.

Soutene^moi, Seigneur I Seigneur, soutenez-moi,

Car je sens que tout penche 1 »

Et moi, je contemplais celle qui priait Dieu

Dans Tenceinte sacrée, La trouvant grave et douce et digne du saint lieu,

Cette belle éplorée.

Et je lui dis, tâchant de ne pas la troubler, La pauvre enfant qui pleure.

Si par hasard dans Tombre elle entendait parler Quelque autre voix meilleure :

Cur au déclin des ans comme au matin des jours.

Joie, extase ou martyre.

Un autel que rencontre une femme a toujours

Quelque chose à lui dire !

t O madame! pourquoi ce chagrin qui vous suit?

Pourquoi pleurer encore, Vous, femme au cœur charmant, sombre comme la nuit ,

Douce comme l'aurore?

« Qu'importe que la vie inégale ici-bas

Pour rhomme et pour la femme. Se dérobe et soit prête à rompre sous vos pas N'avez-vous-pas votre âme ?

« Votre âme qui bientôt fuira peut-être ailleurs

Vers les régions pures, Et vous emportera plus loin que nos douleurs,

Plus loin que nos murmures 1

c Soyez comme l'oiseau posé pour un instant Sur des rameaux trop frêles,

Qui sent plier la branche et qui chante pourtant, Sachajit qu'il a des ailes ! »

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