UNE LOTERIE DANGEREUSE
Nous lisons, dans la« Correspondance secrète » (année 1777), l’anecdote suivante :
« Un particulier, renfermé dans la Tour de Londres et condamné à avoir la tète tranchée, a obtenu la permission de se faire suppléer par un autre. En conséquence, il a cherché quelqu’un de bonne volonté et, ne trouvant personne qui consentit à sacrifier sa vie, il a, dit-on, pris ce biais qui lui réussira sans doute. Ledit sieur est fort riche et de son bien il a fait trente parts. La plus grosse est de quinze cent mille livres, et les vingt-neuf autres, qui sont égales, de cent cinquante mille livres chacune. Il propose une loterie de trente billets tous gagnants et qui seront délivrés gratis à toute personne qui, consentant à le suppléer sur l’échafaud, se rendra prisonnier et se soumettra à avoir la tête tranchée si le gros lot venait à lui échoir. Voilà, sans contredit, une manière assez singulière de laisser une bonne succession et la meilleure fa-
çon d’adoucir les regrets de ses héritiers; mais la probabilité que l’on a de vingt-neuf contre un de n’étre pas le gros gagnant, qui deviendra le gros perdant, et l’assurance alors d’une fortune de cent cinquante mille livres, comparées au risque que la plupart des hommes courent tous les jours pour une fortune moindre et beaucoup moins sûre, doivent avec un peu d’esprit de calcul faire donner des suppléants. »
C’était, en effet, fort engageant, mais, quoique la chose se passût dans le pays du monde où l’on trouve le plus de gens prêts à se singulariser, personne ne se présenta pour prendre un numéro à cette alléchante loterie.