LE COMTE DE BONNKVAL
Cet aventurier, après avoir servi dans la marine sous Tourville, dans l’armée sous Catinat et Vendôme, fut disgracié par Chamillard, et, s’étant rendu en Autriche, combattit contre la France, en Provence et en Dauphiné. Il se signala contre les Turcs A Petcrwaradin, puis, mécontent de la cour de Vienne, il passa en Turquie, embrassa le mahométisme et fut créé pacha sous le nom d’Achmet.
Il écrivait de la Caramanie, dont il était devenu gouverneur :
« Je suis convaincu que Dieu n’a rien fait qui ne soit >< bon et salutaire, par conséquent que la mort n’est « qu’un mal imaginaire et doit tout au contraire être « regardée comme un bien réel, puisqu’elle est comprise « dans l’ordre général que le Créateur a institué pour * toutes les choses. Soutenu par cette incontestable « vérité, je jouis librement de ma vie, qui s’écoule « commc un éclair et ne m’a été donnée par mon Créateur « que pour que je fusse heureux. Je répète souvent les « deux derniers vers de l’ode de Malherbe sur la mort :
Vouloir ce que Dieu veut est l'unique ressource Qui nous met en repos.
« D’ailleurs, je me porte parfaitement; je n’ai ni « goutte ni rhumes. Je puis encore aussi bien monter à « cheval que si je n’avais que vingt ans, et je suis « encore un intrépide marcheur. Il n’v a que le démon « qui tourmentait saint Paul, et allait même jusqu’à « lui donner des soufflets, qui, à mon graud regret, ne « m’ait point encore quitté. »
Il écrivait un peu plus lard :
« Mon ancien goût pour la guerre se réveille de temps « à autre, parce que je me sens assez de forces pour « faire encore quelques campagnes... 11 est vrai que la « vie par trop tranquille que je mène ici est parfois « désagréable pour un homme qui, comme moi, a vécu « depuis sa première jeunesse dans le tumulte des armées « et dans le fracas du grand monde, et que, si je ne « possédais pas une bonne bibliothèque, je goûterais peu « de plaisirs conformes à mes goûts... « Mais il se consolait en se rappelant les vers de Benserade sur Job et ses afflictions :
Il s’en plaignit, il en parla,
J’en connais de plus misérables.
Il dit encore ailleurs :
« Ici, je fais ce que je veux, je vis comme il me plaît. « Je ne manque de rien, je puis même satisfaire cette
« passion pour la prodigalité qu’on m’a toujours repro- « chée. Malgré toutes les persécutions auxquelles j’ai été » en butte, je u’ai perdu ni ma gaîté ni mon appétit. « Heureux ceux dont la philosophie est dans leur sang...» il termine du môme ton : » D’ailleurs, mon frère, adieu, « et n'oubliez pas qu’il n’v a ici-bas que des folies, «'qu’on peut diviser en amusantes, sérieuses, guor- •< rières, politiques, judiciaires, religieuses, savantes, « tristes, etc., mais qu’il n’y a que les premières qui, si « on a le soin de se tenir toujours le ventre libre, peuvent « procurer une longue et heureuse vie. » Il ne s’était pourtant pas complètement détaché de l’Europe, quoiqu’il eût écrit : « Avec un turban du poids de quatre « livres sur la tète, une longue barbe et de longs vétc- « menls, j’ai fini par m’établir en Turquie, et j’aurais « pu d’abord crever de rire en songeant aux motifs de « cette mascarade » qui devaient me faire tomber « dans cet abîme. »
Il avait, à la fin, pris la résolution de retourner dans l’ancien monde, mais la mort l'empêcha de l’accomplir.
— ha vieille machine, dit-il, n’en peut plus. Je sens qu’il faut m’en aller; mais peu m’importe que ce soit aujourd’hui ou demain.