VIBIUS VIRUS
Vibius Virus, sénateur de Capoue, qui avait décidé sa patrie à faire alliance avec Ànnibal, voyant qu’elle allait être subjuguée par l’ennemi, harangua le sénat en ces termes :
— Tandis que je suis libre encore et mailrede moi-même, je puis éviter, par un trépas tout à la fois honorable et doux, les calamités qui nous menacent. Non, je ne verrai point l'ennemi fier de sa victoire; je ne veux pas servir d’ornement à son triomphe. Jamais je ne présenterai là tête à la hache romaine. Ni la perte, ni l’emhrasement de ma patrie, ni les brutalités qu’une soldatesque déchainée réserve aux matrones, aux vierges et aux enfants de Capoue, n’attristeront ma vue. S’il en est parmi vous qui se sentent le courage de préférer la mort au spectacle de tant d’atrocités, qu’ils sachent que je leur ai fait apprêter un repas... La coupe que j’aurai vidée sera successivement offerte à chacun des convives. Ce breuvage libérateur arracherait la fois nos corps au supplice et notre àme à la triste nécessité de subir les outrages et les indignités, qui sont toujours le dernier partage des vaincus. C’est là le seul moyen d’en finir d’une manière honnête et en hommes libres.
Vingt-sept sénateurs répondent à l’appel de Vibius Virus; ils l’accompagnent dans son palais et, après avoir délecté les mets et les vins délicats de leur amphytrion, se passent à la ronde la coupe empoisonnée.
ANTOINE VITEKBI.
La veille de la Révolution, deux notables du canton deCasinca (Corse) se prennent de querelle : l’un s’appelait André Frédiani et l’autre Simon Yiterbi. Celui-ci est poignardé par un ami de son adversaire. Presque au môme instant, André Frédiani tombe blessé à mort. Et voilà un guerre d’extermination qui s’ouvre entre les deux familles.
Vingt-huit ans après, en 1814, Donato Frédiani est tué sur le seuil de sa propre maison. Antoine Viterbi est accusé du meurtre; mais il n’est arrêté qu’en 1821. Malgré ses protestations d’innocence, il est condamné à la peine de mort. Il ne songe plus alors qu’à s’épargner l’ignominie d’une exécution publique. S’il appelle de la décision de ses juges, ce n’est que pour avoir le temps d’accomplir son projet. Il a résolu de se laisser mourir de faim, et son agonie ne dure pas moins de dix-huit jours. Il a eu le courage d’en consigner toutes les phases sous ce titre :
Journal commencé le 25 novembre 1821.
« 25 novembre. — A dix heures du matin, j’ai mangé avec appétit et considérablement. — A trois heures après midi, j’ai pris onze gouttes d’une préparation narcotique. Jusqu’à onze lieuies de la nuit, je suis resté éveillé mais
parfaitement tranquille. Une douce chaleur s’était glissée dans mes veines et toutes mes douleurs ont cessé. — Vers onze heures, je ine suis endormi d’un profond sommeil qui a duré jusqu'à une heure. Un des gardiens m’a alors demandé si j’étais éveillé, et c’est avec beaucoup de peine que je suis parvenu à lui répondre que je l’étais.
« 26. — Je me suis endormi subitement et j’ai passé quatre heures dans une léthargie complète ; j’ai passé la journée sans éprouver de malaise ; je me suis aperçu que l’élixir narcotique cessait d'opérer. — Le 26 s'est terminé fort tranquillement; le soir verïu, j'ai commencé, avec les gardiens de la prison et les soldats de garde, une conversation qui a duré jusqu’à minuit.
» 27. — Je me suis endormi vers une heure, et mon réveil s’est prolongé jusqu’à trois heures et demie. — A quatre heures un quart je me suis rendormi pendant plus d’une heure. A mon réveil, je me suis trouvé plein de force et sans le moindre sentiment de malaise, si ce n’est que ma bouche était un peu amère. Voici la fin du second jour que j’ai passé sans manger : je n’en ressens aucune incommodité, et n’éprouve aucun besoin. »
(11 Y a ici une lacune : la copie ne parle point des quatre jouis écoulés entre le 27 novembre et le 2 décembre. )
« Ce 2 décembre. — Aujourd’hui, à trois heures, j’ai mangé avec appétit et j’ai passé une nuit fort tranquille.
« 3. — Lundi, aucune espèce de nourriture ; je ne souffre point de cette privation.
« 4. — Môme abstinence; le jour et la nuit se sont
passés (l’une manière qui eut donné du courage à quiconque ne serait pas dans ma situation.
» 5. — La nuit précédente, je n’ai point dormi quoique je n’éprouvasse aucune inquiétude physique; mon esprit seul était extrêmement agité. Dans la matinée, il est devenu plus calme, et ce calme se soutient. 11 est maintenant deux heures après midi, et, depuis trois jours, mon pouls ne manifeste aucun mouvement fébrile; il est un peu plus rapide et ses palpitations sont plus fortes et plus sourdes. Je ne sens aucune sorte de malaise. L’estomac et les intestins sont dans un repos parfait. La tète est libre ; mou imagination active et ardente; ma vue extrêmement claire. Nulle envie de boire ou de manger; il est positif que je n’éprouve de velléité ni pour l’un ni pour l’autre.
« — Dans une heure, trois jours se seront écoulés depuis que je m’abstiens de loute nourriture. — La bouche exempte d’amertume, l’ouïe très-fine; un sentiment de force dans tout l’individu. — Vers quatre heures et demie, j’ai fermé les yeux pendant quelques instants, mais un tremblement général m’a bientôt éveillé. — A cinq heures et demie environ, j’ai commencé à ressentir des douleurs vagues dans la partie gauche de la poitrine. Le pouls se dirige vers le coude en s’étendant comme un fil uni. — Après huit heures j’ai dormi paisiblement pendant une heure; à mon réveil, le pouls était parfaitement calme. Depuis environ neuf heures et demie jusqu’à onze, un doux et profond sommeil; faiblesse très-sensible dans le pouls, q;:i reste régulier et profond : point d’autre altération. — A minuit, tranquillité absolue dans loute
l’économie animale, particulièrement dans le pouls. — A une heure, la gorge aride, une soif excessive. — A huit heures et demie, même sensation, excepté une légère douleur au cœur. Le pouls à gauche rend des oscillations autres que celles de droite, ce qui annonce le désordre produit par l’absence de nourriture.
6. — Pendant la première partie de celte journée, la raison et le courage m’ont abandonné; ma situation ne pouvait être plus déplorable. De tous les moyens sûrs qui pouvaient me conduire à mon but, celui que j’ai pris est le seul qui fût à ma disposition. Chaque rapport, chaque mot flattait mon imagination. Le médecin m’a conseillé de manger, m’assurant que l’abstinence, à laquelle je m’obstinais, prolongerait mon existence de quinze jours. La trop grande délicatesse de l’avocat Mari est la cause des souffrances que j’endure. Je me suis déterminé à remplir mon estomac, dans l’espérance qu’un excès produirait l’effet désiré. Il a produit l’effet contraire, et la diarrhée s’est arrêtée : en un mot, j’ai été malheureux en tout *. — Point de fièvre, et cependant depuis quatre jours entiers je n’ai ni bu, ni mangé. Je mérite la pitié, la compassion, et non des reproches; j’ai commencé avec la fermeté d’un Caton; elle ne se démentira point. Je supporte une soif, une faim dévorantes avec un courage à toute épreuve et une constance inexorable. — A dix heures, le pouls est faible et régulier; ma tète commence à se troubler. — A minuit
1 Viterbi voulut d’abord se détruire par l'opium. Trompé dans son attente, après une première abstinence de plusieurs jours, il prit des aliments avec excès, s’imaginant que la mort en serait la suite. Mais celte espérauce encore déçue, la seule ressource qui lui resta fut de mourir de faim.
préris, le pouls droit est devenu sensiblement intermittent, et cette intermittence (‘tait encore plus marquée et plus distincte à gauche. A trois heures, le pouls, extrêmement faible, a cessé d’être intermittent; la vue est vacillante. — A quatre heures, le pouls est de nouveau intermittent et la tête un peu confuse. — A six, l’intermittence du pouls disparaît; il est plus fort et régulier. — A neuf heures, prostration de forces ; le pouls assez régulier ; la bouche sèche ; le pouls a éprouvé de singulières variations ; eu ce moment, il est faible et régulier, ha bouche et le gosier desséchés; sommeil tranquille d’une demie heure environ.
« 7. — Depuis six heures et demie, j’ai dormi tranquillement pendant plus de quatre heures. Des vertiges au réveil, une soif brûlante, le pools, dans une grande agitation. — A neuf heures, le pouls, resté calme, devient convulsif, avec des intermittences des deux côtés; celles de droite sont plus lentes; la soif diminue. — A midi, pouls régulier. — A deux heures, soif ardente ; le pouls faible, mais sans mouvement fébrile. — A quatre, intermittences sensibles à l’un et l’autre pouls. — A six, le pouls extrêmement calme Grande soif, depuis douze heures ; la bouche amère; le pouls tranquille. Repos dans tout le reste du corps.
“ 8- — A quatreheures du malin, soif brûlante ; calme et régularité dans les autres parties du corps ; sommeil paisible de quelques heures. — A huit, nouveau sommeil de deux heures, et fort tranquille ; la bouche éxtrèmeiiieni desséchée; la gorge brûlante; la langue si chargée uis-je parler. — A onze heures, pouls inter-
miltcnt. — A midi, tranquillité parfaite, soif ardente et continuelle. — A quatre heures, par intervalles, sommeil paisible et léger d’une demi - heure et plus. Au réveil, vertiges de deux minutes; calme et régularité dans le pouls; toujours la mémo soif; repos complet de toute l’organisation : diminution des forces. — A huit heures du soir, pouls vigoureux, intermittent à chaque troisième pulsation; tranquillité générale : même soif : » — (Ici linit la partie de ce journal écrite de la main de Yiterbi ; mais le reste a été dicté, approuvé et signé par lui.)
« — A dix heures, l’intermittence du pouls continue de trois en trois battements, et les vibrations sont trèsrapides. — A minuit, une heure de sommeil, suivie d’un vertige effrayant : le pouls intermittent et désordonné : soif bridante; faiblesse générale, particulièrement pendant la nuit.
« 9. — A trois heures ; depuis minuit, une heure de repos, après laquelle de légers vertiges, accompagnés des symptômes ci-dessus mentionnés. — A dix heures ; depuis sept heures le pouls n’a point eu de mouvements fébriles ni d’intermittence; faiblesse extrême dans les pulsations : soif brûlante. — A trois heures après-midi; une demi-heure d’un bon sommeil, à la fin duquel le pouls est intermittent; des vertiges, une soif ardente et continuelle. Ensuite la tête est tranquille; l’estomac et les intestins sans aucune agitation; pulsations régulières. — Entre midi et deux heures, les orqillcs, les mains et le nez froids; à présent ces parties sont réchauffées. — A huit heures; le pouls fort et régulier, la tète libre, l’estomac et les entrailles eu bon étal; la vue claire, l’oreille bonne, une soif terrible, le corps plein de vigueur.
La seule crainte de l’ignominie, et non celle de la mort, m’a fait prendre l’extraordinaire, mais irrévocable résolution que j’exécute au prix des plus horribles souffrances et d’une effroyable agonie. Mon courage et mon innocence me donneront la force de les supporter jusqu’au bout. Je pardonne à ceux de mes juges qui m’ont condamné d’après leur conviction : mais je lègue à mes derniers descendants, une haine éternelle, implacable, contre l'infime, l’exécrable, le sanguinaire B...; contre ce misérable qui, n’écoulant que scs animosités personnelles et poussé par le seul esprit de la vengeance, a consommé le sacrifice de toute une famille innocente et respectable.
« — Les mômes symptômes continuent; le pouls est tranquille et la soif ardente.
« 10. — Huit heures du matin; pouls régulier, soif ardente jusqu’à six heures, mais qui a considérablement diminué de six à huit. Deux heures d’un sommeil paisible, à deux intervalles différents. Légers vertiges en m’éveillant : le pouls très-faible, mais régulier — S’il est vrai que, dans les Champs-Elysées, nous conservions un souvenir fidèle des choses de ce monde, j’aurai toujours devant les yeux l’image du protecteur de l’innocence et de la vérité, du vénérable conseiller Abbatucci. Puissent
toutes les faveurs de la fortune et du ciel pleuvoir sur lui et sa postérité ! Ce vœu jaillit d’un cœur pénétré de la reconnaissance la plus sincère. — A midi, la tête libre, 1 estomac et les entrailles en bon état; la vue claire, 1 oreille bonne. La régularité du pouls se maintient : la ^oif reprend toute sa force. Je continue à prendre du tabac avec plaisir : je ne sens aucun désir de manger. —
A dix heures, soif continuelle et toujours plus ardente : pouls régulier, quoiqu’un peu accéléré. Une forte envie de manger m’a pris à plusieurs reprises dans l’aprèsmidi ; je n’ai ressenti d’ailleurs ni trouble ni douleurs dans aucune partie du corps.
« 11. — Six heures du matin; depuis dix heures du soir, le pouls a été régulier, mais ses pulsations violentes. Avant minuit, désir de manger, soif inextinguible; sommeil tranquille pendant une heure. A mon réveil après minuit, j’ai trouvé mon pouls diminué do force, mais conservant la mémo régularité. Dans la matinée, un bon sommeil ; la soif la plus intolérable. Le pouls, extrêmement faible, annonce que ma fin approche. — J’ai conçu et exécuté le projet le plus étrange peut-être qui jamais soit entré dans la tête d’un homme; je le remplis au milieu de souffrances terribles, inouïes, pour soustraire mes parents et mes amis à l’opprobre et au déshonneur; pour enlever à mes ennemis la satisfaction de voir tomber ma tête sous la hache du bourreau, et pour montrer à celui qui fut mon atroce, mon unique et détestable assassin, quels sont l’âme et le caractère d’un véritable Corse. Lorsqu’il apprendra la manière dont j’ai voulu mourir, qu’il tremble qu’un émule de mon courage n’entreprenne de venger l’innocente victime de ses infernales machinations.
« — Deux heures après-midi ; mon extrême faiblesse a diminué depuis une heure : le pouls a repris toute sa vigueur et conservé jusqu’à ce moment une régularité qui m’alarme. Mon corps tout entier n'éprouve aucun dérangement, aucune altération, mais je m’aperçois d’un affaiblissement sensible. — A six heures; mes facultés
ntellectuelles ont maintenant toute leur énergie accoutumée ; la soif est brûlante, mais tolérable : la faim a cessé tout à fait. Mes forces physiques décroissent sensiblement; le pouls est faible et régulier; la vue claire; l’estomac et les intestins ne me causent aucun malaise. — A dix heures, pouls faible et régulier ; soif horrible ; nul désir de manger. Tout le reste de l’organisation, soit physique, soit morale, est dans un état qui n’annonce ni dérangement, ni déclin. — «Deus, in nomine tuo salvum fac.me, et in virtute tua libéra me. » «Mon Dieu! que ton nom soit mon salut, et ta force mon refuge.» — Ce peu de mots latins renferme tous mes principes religieux, et dans toute leur étendue. Depuis ma dix-septième année, j’ai toujours cru en un Dieu rémunérateur et vengeur. Cette croyance m’a toujours soutenu dans mes épreuves.
« 12. — Je me suis levé dans la matinée. Depuis dix heures du soir jusqu’à une heure, point de changement ni d’altération; sommeil léthargique de quatre heures et demie. Au réveil, les mouvements du pouls et l’état de tout l’individu ne présentaient que des présages mortels, et tous mes sens étaient dans une prostration complète. ~ Cette situation a duré plus d’une heure. — A six heures et demie, je me suis ranimé. En ce moment le pouls est faible et tout à fait régulier, et la soif un peu abattue. — A dix heures, le pouls un peu faible, mais toujours régulier. Nulle envie de manger, mais la soif plus ardente. Les facultés intellectuelles sans aucune altération; point d’assoupissement; énergie dans toutes les parties du corps. A dix heures du soir, soif prodigieuse; pouls très-faible et régulier. Pendant plusieurs heures,
cessation an cœur du mouvement de systole et de diastole ; insomnie constante ; langueur universelle ; extrême fatigue et incapacité de supporter la lumière.
» 13. — A dix heures du matin; à minuit le pouls est devenu extrêmement faible et intermittent ; la soif est très-forte : prostration générale des forces. — Dans cette crise, la raison m’a abandonné, et par un mouvement machinal, j’ai saisi la cruche à l’eau et j’ai bu à grands traits. Le froid s’en est augmenté dans toutes les parties ; un instant après, les mains, les pieds, le nez et les oreilles sont devenus glacés. Le pouls alors a cessé de battre : tous les symptômes étaient mortels. Le médecin était arrivé une heure auparavant. Pendant les mouvements convulsifs où je ne conservais plus l’usage de ma raison, il m’a demandé si je désirais quelque chose, et m’a proposé un peu de vin. Quatre ou cinq cuillerées qu’il m’a données m’ont rendu les forces et la vie. J’ai bu ensuite, pour la seconde fois, une grande quantité d’eau froide. Maintenant je me trouve à peu près dans le même état où j’étais hier matin ; mais la soif est beaucoup moins violente et je puis la supporter sans grando difficulté. — A deux heures; la soif tolérable; le pouls régulier, mais faible : nul malaise remarquable dans aucune partie du corps ; point d’envie de manger : le battement du cœur entièrement arrêté. — A six heures, le cœur dans le même état; pouls faible et lent : la soif n’est point absolument insupportable : même indifférence pour la nourriture. La tête saine; la vue perçante; les facultés intellectuelles sans altération quelconque. — Dix heures du joir ; à dix heures et demie, un sommeil fort paisible; s’ai ressenti un léger refroidissement par tout le corps; le
pouls a cessé ou s’est trouvé presque imperceptible. Soif tolérable: facultés intellectuelles dans leur état naturel et nullement diminuées. Le froid continue, quoique léger, et s’étend sur tous les membres : les pieds chauds ; les oreilles et le nez froids.
« 14. — A une heure ; après les convulsions décrites ci-dessus, trois heures d’un profond sommeil, avec des songes, non pas tels qu’enfante une imagination triste ou délirante, mais agréables et paisibles. Au réveil, une soif brûlante; les deux pouls très-faibles; le mouvement du cœur presque nul; les facultés mentales parfaites; la force physique un peu plus atténuée que le jour précédent. — A sept heures du soir ; depuis une heure aprèsmidi, la soif s’est augmentée outre mesure. Les battements du pouls sont tantôt forts et tantôt très-faibles, mais toujours réguliers. Les mouvements du cœur ont cessé entièrement; les facultés morales et physiques sont dans un aussi bon état que mon affaiblissement le permet. — Tout le monde m’abandonne, mais je conserverai jusqu’au bout le plus précieux de mes biens, mon courage.
« Lundi soir. — Le 10 de ce mois, je fus tourmenté d’une soif si violente qu’ayant rempli ma bouche d’eau, je ne pus résister et fus obligé de l’avaler. Dans la crise du 12, je bus un verre d’eau et plus, en présence du médecin, et le 13, dans une crise semblable, un peu plus d’un demi-verre ; le tout ne se monte pas à plus d’une demi-pinte, et cela dans l’espace de douze jours et demi. — A dix heures du soir ; la soif intolérable, ainsi qu’elle a été pendant toute la journée ; les pulsations
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fébriles ; chaleur par tout le corps ; symptômes de convulsions pareilles à celles des deux nuits précédentes. — Depuis le 2 décembre, je suis privé de toute consolation. Point de nouvelles de ma famille ; on a défendu à mes amis, dans la ville, d’approcher de cette prison. Sept soldats inexorables sont postés dans la petite chambre où je suis confiné. Ils épient, d’un regard inquisitorial, mes plus légers mouvements, tous mes gestes, toutes mes paroles ; des précautions si étranges, si barbares, seraient plus convenables dans les prisons du sérail d’un pacha de Saint-Jean-d’Acrc que dans celles d’un gouvernement français, qui se pique d’humanité. Ils voudraient empêcher ma mort, mais j’ai l’espérance et la confiance de rendre inutiles, de faire avorter tous les efforts, tous les moyens et toutes les mesures employés à cet effet.
« 15. — Depuis dix heures du soir jusqu’à trois heures du matin, le pouls faible ; chaleur fébrile par «tout le corps : soif extrême, jusqu’à six heures, sommeil paisible; faiblesse et défaillance pendant une demi-heure ; à six heures et demie, j’ai recouvré mes sens ; point de pulsations jusqu’à sept. Depuis sept jusqu’à minuit, pouls extrêmement faible et bas.
« 16. — Depuis la dixième jusqu’à la quatrième heure, soif ardente ; calme sous tous les autres rapports. Depuis quatre heures, le pouls agité, accompagné d’une chaleur fébrile. A une heure du matin, sommeil paisible; à deux, absence du pouls ; à trois, il recommence à marquer, mais il est extrêmement faible. Il est près de sept heures, et telle est ma faiblesse que j’espère toucher à la fin de ma vie et de mes souffrances.
« Après ma mort, que ce journal soit remis à mon neveu Giovese Girolamo Guarini, qui en prendra des copies pour. MM. les présidents Mezaud, Pasqualini, Suzzoni, puis une quatrième pour le seigneur Rigo, que je conjure de remplir mes intentions que je lui ai préalablement expliquées de vive voix.
« 17. — A dix heures ; tonte la journée d’hier fut tranquille; la soif supportable; le pouls régulier; la vue claire ; la tête dégagée ; l’estomac et les intestins dans une parfaite quiétude. Aujourd’hui je me trouve dans le même état, sauf que j’ai le pouls excessivement faible. Je meurs après une vie pure et innocente, et je la vois s’éteindre avec autant de tranquillité que Socrate, Sénèque et Pétrone.
« 18. — A onze heures : j’arrive au terme de mon existence avec la sérénité du juste. La faim ne me tourmente plus ; la soif a entièrement cessé ; l’estomac et les intestins sont tranquilles ; la tête sans nuages, la vue claire. En un mot, un calme universel règne, non-seulement dans mon cœur et dans ma conscience, mais encore dans toute mon organisation. Le peu de moments qui me restent s’écoulent tout doucement comme l’eau d’un petit ruisseau à travers une belle et délicieuse prairie. La lampe va s’éteindre faute d’huile...
« Signé : Antonio Viterbi *. »
Là s’arrête le journal ; Viterbi ne s’éteignit pourtant que le 20. Il mourut en disant:
— Je suis préparé à quitter ce monde.
I c Retue britannique, » i r# série. T. vi* .
i/abbé de voisenon
L’abbé de Voisenon « a passé sa vie à mourir d’un asthme », selon le mot d’un de ses contemporains. Un jour, à la campagne, il est pris d’une de ses attaques habituelles; on le croit mort et l’on court chercher le curé pour l’administrer ; mais, tandis qu'on ne songe qu’à lui rendre les derniers devoirs, le malade s’est remis sur pied. Il sort tranquillement, le fusil en bandoulière, et, rencontrant sur son chemin le prêtre qui lui porte le viatique, il s’agenouille avec les autres passants, puis continue de donner suite au projet de chasse qu’il avait.
Son médecin lui ordonne de prendre une pinte de tisane dans l’espace d’une heure. — Il revient le lendemain et demande l’effet produit.
— Aucun, répond l’abbé.
— Avez-vous tout pris ?
— Je n’ai pu en prendre que la moitié.
Grande colère de l’Esculape.
— Allons, mon ami, ne vous fâchez pas ; comment voulez-vousque je boive pinte en une heure, quand je ne tiens que chopine.
Voisenon se moquait de tout, excepté du diable dont il avait grand’peur, malgré tout son esprit.
Dans une de ses crises, qui prenait une tournure trèsgrave, il fit venir le père Neuville :
— Mon père, lui dit-il, je ne veux point aller en enfer.
— Si vous persistez à faire vos opéras-comiques, vous irez bien certainement ; et je vous avertis que vous n’y serez pas seulement brûlé...
— Quoi donc encore ?
— Vous y serez sifflé! mon pauvre ami.
11 sembla oublier sa crainte de l’enfer au moment suprême.
— Voilà ma dernière redingote, dit-il en montrant un cercueil de plomb qu’il s’était fait faire.
Se tournant ensuite vers un de ses laquais, dont les distractions « lui étaient connues » :
— J’espère, ajouta-t-il, qu’il ne te prendra pas envie de me voler celle-là.