COMTE DU BON VIEUX TEMPS
« On dit qu’Amalon, comte de Champagne, fit enlever (5901 une jeune personne, noble, belle, vertueuse, et qu’il entreprit de lui faire violence. La nouvelle Judith, voyant que ses prières et ses larmes sont inutiles, prend l’épée du comte et lui en donne un coup mortel. 11 appelle ses gens et meurt entre leurs bras, en disant :
— Ne faites point de mal à cette fille courageuse. C’est moi qui ai pécliû en voulant lui ravir l’honneur *. »
JEAN CONAXA.
Jean Conaxa, riche bourgeois d’Anvers, avait marié ses deux lilles à deux des seigneurs les plus opulents de cette ville. Ceux-ci, malgré la dot considérable portée aux contrats et qu’ils avaient reçue, convoitaient le reste de la fortune du beau-père. Ils s’entendirent avec leurs femmes pour l’amener à un abandon complet de ses biens. Circonvenu de belles paroles, de caresses de toute sorte, le bonhomme consentit à cette cession. — Quelques jours après, les prévenances qu’on avait eues pour lui commencèrent à diminuer : il ne devint bientôt plus qu’un importun, il charge à ses enfants.
Conaxa se promit de leur donner une leçon éclatante. Il alla trouver un banquier de ses amis :
— Faites-moi le plaisir, mon cher, dit-il, de me prêter 4 quinze cents écus, pour trois heures seulement. Vous me les enverrez demain matin ; et, pendant que je serai à dîner avec ma famille, un de vos commis viendra de votre part me demander l’argent en question et insistera pour que je le lui remette.
f « Anecdotes française?. »
L'arrangement conclu, Conaxa invita ses gendres à diner pour le lendemain. — Ils vinrent, non sans répugnance, eux et leurs femmes : à quoi bon se déranger pour un homme dont on n’attend plus rien ?
Au milieu du repas, on entend frapper à la porte de 1a maison. Un domestique va ouvrir, puis rentrant dans la salle :
— C'est pour les mille écus, dit-il à son maître, que vous avez promis de prêter à M., banquier.
— Je suis en compagnie et n'ai pas le temps de m’occuper d'affaires, répond Conaxa : qu’on repasse plus tard.
L’envoyé insiste, alléguant que le banquier a un besoin pressant de cette somme. — Conaxa gagne en grommelant son cabinet qui est tout proche : il compte les écus avec fracas, puis revient prendre sa place il table.
Quelle transformation dans la physionomie des couvives ! Tout à l’heure empreinte d’une réserve glaciale, elle est maintenant épanouie et souriante. Le vieillard n’a pas l’air de remarquer ce changement subit. Ses gendres, qui croient qu’il a caché des trésors, l’accablent de protestations de tendresse qu’il reçoit sans sourciller.
Pendant les quelques années qu'il eut encore à vivre, Conaxa se vit l’objet des soins les plus empressés.
Etqnt tombé malade, il donna à entendre à ses gendres accourus auprès de son lit, que celui qui se signalerait le plus par ses attentions serait le mieux partagé dans son testament. C’était à qui passerait le plus de nuits à son chevet.
Enfin on le pria de déclarer sa dernière volonté. Il répondit que c’était déjà chose faite, et ordonna d'apporter son coiïre-fort à trois serrures, qui était dans son cabinet et qui parut d'un poids énorme.
Conaxa lit ensuite appeler le prieur des Jacobins d’Anvers-, et, l'instituant son exécuteur testamentaire, lui remit une des clefs du coffre-fort ; les deux gendres en reçurent aussi chacun une. Le testament ne devait être ouvert que quarante jours après les obsèques.
• — Mes enfants, leur dit Conaxa, je désire, pour le salut de mon Ame, faire quelques bonnes œuvres avant ma mort. C’est pourquoi je vous prie de payer une fois et présentement cent livres à chacune des églises d’Anvers et deux cents livres à l’église des Jacobins, ou je serai enterré. Faites en sorte que mes funérailles soient honorables et répondent à votre rang et au mien : je vous assure que vous n’y perdrez rien.
Les gendres promirent de remplir exactement les volontés du mourant. Ils acquittèrent, sur l’heure, par moitié, les legs faits aux églises, et, les larmes aux yeux, demandèrent à Conaxa sa bénédiction. Celui-si se prêta de bonne grùce à cette comédie.
On lui (U de magnifiques obsèques, comme à un homme qui laisse des millions. Puis on attendit, avec une impatience fiévreuse, le moment fixé pour l’ouverture du coffre-fort.
Les quarante jours écoulés, le prieur des Jacobins fut invité à sb rendre au domicile du testateur, et les trois clefs furent introduites dans les trois serrures. Mais quel ne fut pas le désappointement des deux gendres! Le coffre n’était rempli que de vieilles ferrailles, sur lesquelles se prélassait un gourdin en forme de massue, autour duquel serpentait un papier contenant ces mots : Moi, Jean Conaxa, je lègue ce bâton pour qu’on en frappe celui qui sacrifiera ses propres intérêts à ceux d’autrui. »
— Cotte histoire, a écrit le P. Garasse, suffirait pour donner sujet ù une très-belle comédie.
lin jésuite de Rennes en lit, en 1710, une pièce qu’il intitula « Conaxa ou les deux gendres dupés ». — On la remit au théâtre en 1812, pour ruiner le succès des - Deux gendres » de M. Etienne qui était accusé de plagiat, mais elle ne put fournir qu’une seule représentation.