‹ Les originaux de la dernière heureChapitre 54 sur 222 · DES YVETAUX · texte numérisé non relu

DES YVETAUX

L’ancien précepteur de Louis XIII, que l’on appelait " le dernier des hommes », parce qu’il s’était retiré à l’extrémité de la rue des Marais, dans une maison qui terminait le faubourg Saint-Germain, du côté des Petits- Augustins, menait dans ce réduit une vie toute pastorale. En compagnie de madame Dupuis, une agréable joueuse de luth, Des Yvetaux conduisait le long de son jardin des troupeaux imaginaires. Ils portaient l’un et l’autre une houlette garnie de rubans couleur de feu, et allaient chantant des airs rustiques.

Quand le bonhomme sentit qu’il fallait se séparer de sa bergère, il se fit jouer une sarabande, afin que son âme, dit Saint-Évremont, passât plus doucement, « allegramento ».

DKUX IVROGNES

llabaud, qui tenait un petit commerce assez productif, se trouva pris un jour, après boire, d’un profond et subit dégoût de la vie.

— La vie, vois-tu, dit-il à son ami Granger qui buvait avec lui, la vie, c’est pas ça... la vie, c’est des bêtises... On n’a pas plutôt bu quatre ou cinq bouteilles de vin qu’on n’a plus soif, et qu’il faut aller se coucher... c’est embêtant... Si tu veux, nous nous jetterons à l’eau.

— Ça va, répondit Oranger que les raisonnements de son commensal avaient gagné, mais auparavant il faut mettre ordre à nos affaires.

— Moi, j'ai pas d’affaires... Seulement, comme je suis sans parents, et que je n’ai pas envie que le gouvernement hérite de ce que je possède, je vas vendre mes meubles... Nous ferons une noce soignée, une atroce ripaille popr la dernière fois, et puis bonsoir la compagnie, plus de Rabaud !

— Plus de Granger! riposte l’autre.

Et nos deux ivrognes sortent en trébuchant pour se rendre au domicile de Rabaud.

Rabaud fait venir un marchand de meubles, et lui cède tout ce qui garnit sa chambre pour le prix que celui-ci veut en donner. Le marché conclu, Rabaud et Granger se livrent à des libations sans fin, tant et si bien, qu’au bout de trois jours le prix des meubles était complètement absorbé.

Alors ils remirent sur le tapis la grande question de la noyade.

-.Es-tu prêt? demande Rabaud.

— Tout prêt, répond Granger; seulement j’y mets une condition.

— Une condition!... Est-ce qu’il est besoin de faire des conditions quand on va mourir ?

— Je veux en mettre une, moi : c’est que nous allons nous attacher.

— Nous attacher!... jamais!... j’ai jamais voulu d’attache... A preuve que j’ai toujours refusé de me marier.

— Tant pis, je ne veux pas sans ça.

— Et à cause?

— Ecoute donc, tu sais nager, loi, et quand t’auras tâté de l’eau, avec ça que tu ne l’aimes guère, tu n’as qu’à avoir des remords d’estomac et à me planter là !... Moi qui nage comme l’oiseau de Saint-Luc, je serais obligé de me noyer tout seul... Merci ! Pas de ça... Attachons-nous !

— Je ne veux pas !

— T’es-t-un poltrou !

— Et toi un mulet.

El de mots en mots, d’injures en injures, nos deux ivrognes linissent par se distribuer des coups de poing. Par malheur, ils se trouvaient près d’une fenêtre toute grande ouverte; après s’étre bel et bien gourmés, ils s’étreignent et s’entraînent l’un l’autre dans le vide.

Ils n’étaient tombés que d’un premier étage, mais leur tête avait porté sur le pavé... Rabaud en était venu à ses fins.

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