UN ENNEMI DES QUARANTE
« Dans la commune de Courbevoie vivait un perruquier du nom de Mollard, qui s’occupait beaucoup de littérature, et surtout de sténographie. 11 avait en haine les membres de l’Académie, qui, selon lui, ne connaissaient pas les richesses et les beautés de la langue française. Les discours prononcés dans cette docte assemblée excitaient quelquefois son courroux et provoquaient dans son esprit une grande exaltation. Lorsque, dans les cafés ou les cabarets de la banlieue, la discussion roulait sur la politique, on était sûr d’entendre le perruquier Mollard lancer quelque bon mot satirique à l’adresse de messieurs les Quarante, et détourner par de piquantes
plaisanteries les discoureurs de leur sujet primitif, pour fixer leur attention sur la marche scientifique des membres de l’Institut qu’il soutenait être entrés dans une voie rétrograde et non progressive, ainsi que notre situation sociale lui semblait le réclamer.
« Un jour de la semaine dernière, les oisifs de Courbevoie, qui fréquentaient la boutique du père Mollard, et qui aimaient à disserter avec lui sur les affaires du temps, ou qui désiraient obtenir quelques renseignements sur l’état delà lutte entre « les classiques » et « les romantiques », furent fort désappointés lorsqu’ils trouvèrent sa boutique fermée ; elle l’était même pour les « pratiques « qui venaient réclamer les secours de son ministère. A trois heures de la même journée, toutétant dans le même état, le bruit se répandit bientôt dans la commune que le père Mollard avait disparu; l’autorité municipale, informée par la clameur publique de cet événement, se transporta dans la rue des Bezons, fit ouvrir le domicile du perruquier, et, en présence de nombreux habitants, elle trouva couché sur son lit, entre deux brasiers de charbon, le père Mollard qui était au moment de rendre le dernier soupir, en balbutiant quelques mots contre l’Académie. Chacun s’empressa de lui prodiguer les secours que sa situation nécessitait, et peu après on le transporta à l’hospice Beaujon, où il expira le lendemain.
« Si ce n’étaient scs dernières paroles et quelques fragments de papiers trouvés dans son domicile, les causes de sa mort seraient inconnues; mais, sur un papier tout couvert dé notes, et placé sur le devant de son lit, on pouvait lire ces mots :
« Adieu, père Henin! adieu, monsieur et madame D...
« Adieu, mes amis en politique et en littérature... Adieu,
« tout le monde de mon voisinage...
« Mollard. »
« Sur ce papier, on voyait quelques phrases tracées en caractères slénograpliiques. Plus bas, ces mots souvent répétés : « Hoc erat in votis, modus agri non ila mag- . nus »; à côté : » Terna solvet », qu’il avait ainsi traduit entre deux parenthèses (gare à la troisième).
« Sur le revers du papier, Mollard avait écritau crayon trois épigrammes que nous rapportons textuellement, d’après une copie qui nous a été transmise par une personne présente à la translation de Mollard de son domicile à l’hôpital :
Première épigramme.
Il fallait compléter les Quarante immortels; Leur président leur dit cette courte harangue : .. Prêtres de l’ignorance, appuis de ses autels, Proclamez Casimir; il ne sait point la langue. »
Deuxième épigramme.
Ah ! le bon temps, ami, que le temps de Piron,
Où les Quarante avaient de l’esprit comme quatre.
— Eh, quoi! de ce calcul faudrait-il donc rabattre?
— Je ne dis pas cela. — Mais encor? — C’était bon
Au bon temps de Piron.
Troisième épigramme.
Lavigne, à 1 Institut, a gagné son procès Contre une cabale ennemie.
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— Lavigne, à l’avenir, parlera donc français?
Non. 11 est de l'Académie.
•< Nous devons dire que M. Carré, docteur en médecine à Puteaux, a épuisé lous les moyens qui étaient en son pouvoir pour rappeler ce malheureux à la vie. Mais les ressources de la médecine n’ont pu sauver le pauvre père Mollard qui est mort avec le chagrin de ne 11 e pas croire que l’Institut de France parlât correctement la langue française *. »
l’enragé.
L’orateur Labienus, que, pour son esprit mordant, on appelait, par une légère altération, <■ Rabienus » (l'enragé), eut l’honneur d'étrenner la loi qui condamnait aux flammes les « mauvais » livres. Il s’en montra très-contrit et, ne voulant pas survivre à ses œuvres, se rendit aux tombeaux de ses ancêtres et s’enterra lui-méme.