MA JEUNESSE
Je suis né avec le xvui e siècle, et je suis mort en même temps que lui. C'est une période de plus de quatre-vingts ans que j'ai parcourue.
Les Rochette de La Morlière, de qui je suis issu, habitaient Grenoble; je ne m'appesantirai pas sur leur noblesse, que l'on a cherché à rendre incertaine. Plusieurs ont prétendu que La Morlière était le nom d'une terre, et que je ne devais mon titre de chevalier qu'à la décoration de l'ordre du Christ, décoration qui me fut gracieusement octroyée par Sa Majesté portugaise. Quoi qu'il en soit de ces assertions, et de leur plus ou moins de fondement, il n'eût pas été sans danger de les soulever devant moi, car mon épée est souvent sortie du fourreau pour des motifs moins sérieux.
Mon épée, entendez-vous? monsieur; non pasl'épée d'un simple gentilhomme, mais l'épée d'un soldat. A peine émancipé, on fit de moi un mousquetaire; et pour l'instant, c'était ce que l'on pouvait faire de mieux, tant j'avais un caractère intraitable. Il n'était bruit chaque jour dans Grenoble que de mes querelles, tantôt avec la garnison, tantôt avec les bourgeois. Enfin, après avoir été pendant quelques temps la terreur des cafés, je trouvai que ma ville natale n'était pas un théâtre assez large pour mes prouesses, et je vins à Paris, la ville par excellence, celle que j'avais tou-
jours rêvée, le seul endroit du monde où tout se peut, où tout arrive et où rieu n'étonne.
Une fois que je connus Paris, je jurai de n'en jamais sortir; et de fait, je ne l'ai quitté que pour entreprendre de petits voyages aux alentours, sans dépasser la Normandie.
J'eus vingt ans sous la régence. Notez ces deux dates-là; elles expliquent bien des choses de ma vie.'; elles en excusent quelques-unes peut-être. On n'avait pas impunément vingt ans sous le règne des Parabère et des Phalaris; — et s'il a été donné à Voltaire de traverser d'un pied léger ce temps de délires sans y égratigner son cœur, c'est (pie Voltaire portait la meilleure des éuirasses i l'ambition . Moi, je n'aî été ambitieux que sur le tard. Auparavant, j'ai voulu être amoureux.
Je fUa iamoureuk de tout le monde, comme un vrai amoureux de vingt ans; je connus les passions et la passion. Mais ce que je ne connus jamais que très-imparfaitement, c'est l'&rgent. Jetais un cadet de famille, et je n'avais autre dlosô à dépenser que mes vingt-quatre heures par jour : aussi, étaid-je vêtu un peu à la légère. En revanche, je possédais largement le luxe de la bonne mine et de la santé, et ce lu&e-là je l'affichais en superbe. Les femmes de la dourine recherchaient; moi, je recherchais les bourgeoises : Un erôiile passerait sa journée à égrener le chapelet de mes bonnes fortunes sous la régence.
Par conséquent, il ne faut pas me demander comment, d'alcôve en alcôve, j'arrivai à cette dépravation qui était alors générale. Je recevais l'exemple de haut, et j'acceptais comme ttn vernis ce qui était une gangrène. Ma première jeunesse, et ma seconde aussi, s'écoulèrent en mille épisodes, que l'indulgence du temps qualifia d'espiègleries, mais qui n'en sont pas moins de bons et gros scandales. Il vous en est revenu plusieurs aux oreilles, saris doute, et parmi cetix-là certaine anecdote avec là femme d'un marchand de la place Maubcrt, petite brune à qui j'avais tourné
LE CtîËVALlËtt DE LA MORLÎÈRÉ. 183:
la tête, et qui se sauva un jour du domicile conjugal en emportant argenterie et bijoux.
Le mari jeta feu et flammes, il parla de procédure; mais, en ce temps-là, qu'est-ce qu'eût pesé un mari dans la balance de la justice? Le brave homme finit par entendre raison, — et, un soir, il se pendit mélancoliquement dans sa cave.
On a dû vous parler aussi de la fille d'un conseiller an parlement; cette charmante et très-spirituelle personne voulait à toute force m'épouser; moi, je ne voyais rien à redire à cette intention, qui me paraissait louable en tout point. Le conseiller seul se désolait à l'idée de m'avoir pour gendre; c'était une de ces épaisses marionnettes de robe, incapable de rien comprendre à la moindre fredaine, un personnage ridicule, couvert des pieds à la tête de la ftmille des vieux préjugés. Je ne sais où ce mai-appris avait été quérir ses renseignements sur mon compte; mais il n'était sorte d'impertinences qu'il ne me fît; — il m'en fit tant que, malgré l'état avancé des choses et les tendres sentiments que m'inspirait son adorable fille,, il me dégoûta d'une alliance où je n'entrevoyais déjà que déboires et humiliations- Néanmoins, j'étais encore retenu par les liens de la délicatesse et de la convenance; le diabolique conseiller au parlement essaya de les briser : il m'offrit dix mille écus si je consentais à me désister. Vous devez supposer avec quelle indignation j'accueillis cette ouverture. Mais il m'en offrit vingt mille, et, ma foi...
Que voulez- vous? on était toujours sous la régence»
On m'a reproché mes créanciers. La plaisanterie est bonne, n'est-ce pas, monsieur? et il eût fait beau voir qu'un homme de ma sorte ne dût rien à personne. Les créanciers! mais c'est le nerf de la réputation. Je lis à ce propos,.dans une gazette qui méprend à partie, un trait que je n'ai aucutl motif de désavouer : — « Cet homme, — c'est de moi qu'il est question, — est un excellent comédien; il prend tous les masques* tous les accents qu'il lui plaît.
Après avoir passé quelque temps à Rouen, il était venu à Paris, puis il était retourné à Rouen. Parmi les créanciers qu'il avait dans cette ville se trouvait un tailleur. Celui-ci le rencontre, l'aborde, lui demande sa dette. Le chevalier" de La Morlière le regarde d'un air imposant, exprime une feinte indignation et baragouine des paroles allemandes. Cet air, cette colère, ce jargon étranger, intimident le pauvre tailleur : il croit qu'il s'est trompé, se confond en excuses, fait une humble révérence, et s'en va. »
Eh bien?
Que fais-je de plus que don Juan, que Moncade, que tous les hommes d'esprit sans argent? En vérité, la pudeur du xvm e siècle me fait rire !
Mais il est entendu que je suis le bouc émissaire de cette époque. Je dois en prendre mon parti.
Dans la foule de mes créanciers, il en est pourtant, — j'en pourrais citer jusqu'à trois, — qui n'ont eu qu'à se louer de la grandeur de mes procédés. Au nombre de ceux-là, rangeons un marchand de la rue des Bourdonnais, envers qui je m'acquittai d'une façon tout à fait ingénieuse. Comme le trait est peu connu, je vous le raconterai; mais ce sera le dernier de ce genre.
J'aimais, ou plutôt j'étais aimé de la maréchale de ***, qui passait avec raison pour une femme aussi avare que galante. En effet, elle n'avait d'yeux que pour son cher chevalier de La Morlière, mais elle le laissait volontiers aussi délabré qu'un musicien; sa passion dédaignait de descendre à de misérables détails d'existence ; elle ne regardait qu'à la figure, point du tout au costume; néanmoins, je souffrais pour elle-même de l'infériorité de ma situation actuelle, et ma vanité révoltée s'avisa d'un stratagème.
Je me rendis chez mon créancier de la rue des Bourdonnais.
— Mon cher ami, lui dis-je, je vous dois une misère, une bagatelle, n'est-ce pas?
— Oui, me répondit-il en soupirant; quatre mille livres!
— Depuis combien de temps?
— Depuis neuf ans.
— Eh bien, repris-je, je viens m'acquitter envers vous. Le marchand jeta un coup d'œil de côté sur mon habit,
lequel commençait à montrer la corde, haussa les épaules et fit mine de retourner à son aune.
Je le retins par le bras.
— Attendez, lui dis-je, et suivez mon plan. C'est de quatre mille livres que je suis votre débiteur; c'est de trente mille livres que je vais vous signer une obligation.
— Autre folie ! murmura mon homme.
— Mais à la condition que vous me poursuivrez immédiatement et sans pitié, que vous obtiendrez sentence contre moi et que vous me ferez enfermer dans le plus bref délai. Voulez-vous?
— C'est une raillerie, monsieur le chevalier.
— C'est un marché, monsieur le marchand.
Urne regarda cette fois bien en face, et me trouvant apparemment Pair qui convient a un individu qui traite d'affaires sérieuses, il consentit à écouter mes propositions.
En conséquence, et selon mes désirs, un beau matin, je me vis enlever des bras de la maréchale e.t conduit impitoyablement en prison, à la requête du sieur B***, marchand de soieries, — mon créancier pour la somme de trente mille livres.
La maréchale s'arracha les bras et versa les plus belles larmes du monde, mais les trente mille livres lui firent faire la grimace, et pour cette nuit je dus aller coucher sous les verrous. Je m'y étais attendu, mais je m'étais attendu également au retour. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées, que la maréchale, sortie victorieuse du combat livré à l'amour par l'intérêt, venait, bourse en main, me rendre la liberté.
Mon créancier de la rue des Bourdonnais fut payé de ses quatre mille livres. Quant aux vingt-six mille autres... Mais changeons de conversation, s'il vous plaît.
m ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER.