M. DE PALMÉZEAUX
Dorât vit entrer un matin chez lui un jeune homme de vingt ans à peu près, qui venait solliciter son patronage littéraire et lui montrer quelques vers, enfants de son loisir. Dorât, probablement attendu chez une belle, Pécouta d'un air distrait,* et, après lui avoir demandé la permission de se faire poudrer devant lui : « — D'où sortez- vous? dit-il:
— j)u petit séminaire de Saint-Sulpice, d'où mes poésies amoureuses m'ont fait renvoyer pas plus tard qu'hier soir.
— C'est déjà un titre, dit en riant l'auteur des Baisers ; mais que comptez- vous faire maintenant? — Des vers. — Et puis après? — Des vers. » Dorât leva les yeux sur ce jeune homme, et l'examina avec une attention qui n'excluait pas entièrement un certain air de raillerie. « — Gageons que vous êtes du Midi, continua-t-il. — C'est vrai. — Votre nom? — Michel de Cubières. »
Le poëte-mousquetaire était poudré. Tout en se penchant sur son miroir et en mettant son épée pour sortir, il ne dédaigna pas de donner quelques conseils au jeune abbé défroqué, comme, par exemple, de troquer son vilain habit noir contre un autre de taffetas à lames roses, de rechercher les faveurs des femmes de condition, et surtout de relire les Tourterelles de Zulmis^ de lui, Dorât, un modèle
ti ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER.
de grâce musquée et de délicatesse ; puis, en fin de compte, il l'envoya papillonner dans VAlmanach des Muses.
Le jeune Gubières avait l'intelligence heureuse; il était bien né; son grand-père avait autrefois été honoré des bontés de Louis XIV ; son frère aîné, le marquis de Cubières, était vu d'un fort bon œil dans' les appartements de Versailles, voire même sur les pelouses de Trianon, où il herborisait comme Jean-Jacques. 11 ne fut pas extrêmement difficile d'obtenir pour l'échappé du séminaire une place d'écuyer auprès de madame la comtesse d'Artois. L'habit galonné remplaça le petit collet, l'air de tête du gentilhomme se retrouva sans effort sous la tonsure encore fraîche, et ainsi fut remplie la première condition du programme tracé par Dorât. « Bravo ! » lui dit celui-ci, dès qu'il le vit venir une seconde fois dans son cabinet.
L'Almanach des Muses, ce bosquet toujours vert, d'où s'échappaient les gazouillements de tous les poètes de France, accueillit Michel de Gubières comme un de ses hôtes naturels. À peine entré, il charma le voisinage par ses accents mélodieux, par son aimable délire, par sa magique ivresse; on le cita bientôt parmi les rossignols de l'élégie et les pinsons de la fable, parmi les linots de l'églogue et les moineaux de l'épithalame. 11 relut les Tourterelles de Zulmis, et fit les Grâces retrouvées ; les arbitres du raffinement lui reconnurent du tour, de la légèreté, de l'enjouement, quelquefois même de l'esprit. Peut-être l'encouragea-t-on un peu plus qu'il ne fallait; mais il était jeune et il promenait plus qu'il n'a tenu.
Il ne lui restait qu'une dernière formalité à accomplir pour rendre sa transformation parfaite : Dorât lui avait recommandé de s'attacher à quelque dame de condition. L'écuyer de la comtesse d'Artois crut pouvoir se dispenser d'aller chercher fort loin ce qu'il avait presque sous la main. A force de monter et de descendre l'escalier de Dorât, il avait fini par remarquer une jolie femme avec laquelle il se croisait souvent : c'était madame de Beauharnais, fille
CUBIÈRËS. %
d'un receveur général des finances, et connue elle-même par une infinité de poésies fugitives. Dorât passait généralement pour son teinturier, et des indiscrets ne craignaient pas de lui donner un titre plus doux. 11 faut croire que cette dernière supposition était dénuée de fondement, ou, du moins, que le jeune Gubières, dans la candeur de son âme, n'y accordait aucune créance, — car ce fut à madame de Beauharnais qu'il résolut d'adresser ses premiers hommages. En conséquence, il choisit dans son carquois une flèche acérée, et après avoir imploré le dieu de la double colline, il lui décocha le madrigal suivant :