‹ Les originaux du siècle dernier: les oubliés et les dédaignésChapitre 6 sur 44 · CITOYEN ET SOLDAT · texte numérisé non relu

CITOYEN ET SOLDAT

La Révolution apporta quelques changements dans son dictionnaire de rimes et de notables modifl cations dans ses principes. Il dut reléguer au grenier bien des carquois, bien des coeurs, bien des bouquets devenus hors de saison ; il n'était guère Romain, il essaya de le devenir pour sacrifier au goût public. Cette seconde transformation du chevalier de Cubières a fait sourire la moitié de Paris et révolte , l'autre. Le ridicule, qu'il avait côtoyé jusqu'alors, commença à l'envahir complètement; il devint la proie des journaux royalistes, qui lui demandèrent, celui-là, un morceau de sa houlette brisée, celui-ci, un de ces nœuds d'épaule qui allaient si bien à son habit d'aristocrate; un autre enfin, les stances charmantes qu'il avait adressées jadis à Marie-Antoinette. Dorat-Gubières, qui avait une constitution poétique à l'épreuve des huées, ne se laissa pas étourdir par ce concert railleur ; il continua à faire rimer patriotes et despotes, esclaves et entraves, tyrannie et patrie.

Toutes ces déclamations appelaient une récompense : la

(1) Madame Lejay, femme d'un libraire,

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Commune de Paris fit de lui son secrétaire général. Ce jour-là, il y eut bien des poètes étonnés . Dorat-Gubières s'accommoda de ce singulier emploi qui flattait sa vanité politique, et il se vit incorporé dans la machine de l'État avec les personnages les moins faits pour le comprendre. A ceux qui lui en feront un reproche, je répondrai qu'il n'est pas impossible que Dorat-Cubières eût conçu l'espérance d'adoucir par les sons de sa lyre les ours et les tigres de la république naissante.

Et voyez! le 22 août 1792, il se présente à l'Assemblée législative; il demande à être entendu, malgré l'heure avancée, — il était onze heures du soir ; — peut-être avaitil quelques révélations importantes à faire. Pas du tout. Laissons parler le Moniteur : « M. Dorat-Gubières, admis à la barre, prononce un discours dans lequel il soutient et prouve par des exemples que la poésie et l'éloquence, loin de ne fleurir que sous les rois, n'ont, au contraire, jamais eu plus d'éclat, d'élévation, de grandeur que dans les républiques ou dans ces grandes secousses politiques qui donnent même aux monarchies l'énergie républicaine. (Drôle de style, n'est-ce pas?) L'Assemblée ordonne la mention honorable et accorde à M. Gubières les honneurs de la

séance. »

Getle phase nouvelle et inattendue de sa vie n'est pas

certainement la moins piquante. Pendant quelque temps, nous pouvons le voir, assis à son pupitre officiel, et écrivant — en prose — sous la dictée d'Anaxagoras Ghaumette. Lors de l'abjuration du culte, il joue un certain rôle, et le conseil général de la Commune le charge de convertir le pape et les cardinaux, et de leur envoyer à cet effet la traduction de tous les procès-verbaux de déprêtrisation. Il n'y a pas de la faute à Gubières si le pape ne s'est pas converti. En tant que poëte, son embarras et sa gaucherie sont souvent risibles. Ses habitudes d'élégance le gênent, il ne peut pas rompre avec elles tout d'un coup. 11 essaye d'abord de prendre la Révolution en riant, de la tourner vers le

badinage : il publie les États Généraux de Cythère ; ensuite, sous le titre de Ma nouvelle maîtresse, il célèbre la loi.

— De toutes les citoyennes qui fréquentent les clubs et les tribunes publiques, Olympe de Gouges lui semble la moins laide : il fait un poème à la gloire d'Olympe de Gouges. Mais ce ne sont là que des faux-fuyants, des souvenirs de boudoir, des réminiscences aristocratiques; il s'agit d'entrer plus résolument dans les idées nouvelles, et surtout dans , la poésie nouvelle. Dorat-Cubières hésite un peu, puis enfin, ne voulaiit point passer pour suspect, il entonne :

Salut, Hébert! et salut, Pache! Rivaux des Bru tu s, des Gâtons !

Permettez que ma muse attache Un brin de chêne sur vos fronts, etc., etc.

Le fossé est franchi. Il ira maintenant plus loin, comme enthousiasme démagogique, que cet autre berger son confrère, le berger Sylvain Maréchal. Infidèle à ses dieux, il brûlera ce qu'il a adoré, il appellera la cour un repaire de tyrans, la reine une Euménide, le roi le dindon CapeU Enfin il attachera un brin de chêne sur le front de Marat,

— de Marat, en qui il reconnaît un mélange étonnant d'énergie et de grâce.

Tu n'iras pas plus loin, Dorat-Gubiôres!

Mais que dis-je? Gouvient-ii bien encore de l'appeler Dorât? Lui-même ne se repent-ii point d avoir pris un peu à la légère le nom de ce poëte aristocrate? Écoutez-le s'exprimer à ce sujet : « 11 est douteux, dit-il, que la révolul ion française eût fait beaucoup de plaisir à Dorât; son genre de vie vraiment fastueux pour un homme de lettres, ses habits brodés et son carrosse, son valet de chambre et le luxe de ses éditions, ne lui eussent guère permis d'en sentir le prix; et moi, j'en ai paru si enchanté, que je n'ai fait que la célébrer depuis qu'elle est arrivée , et qu'il n'est pas sorti de ma plume féconde et variée un seul ouvrage

qui n'y eût quelque rapport; la liberté et l'égalité sont mes idoles; et les idoles de Dorât n'étaient pas à beaucoup près si populaires ni si bourgeoises, il aurait rougi sans doute, il se serait fâché peut-être si on l'eût appelé un poète sans-culotte; et moi, à qui les mots ne font pas peur, je me suis sans-culottisê de la meilleure grâce du monde. »

Je ne dirai pas toutefois que sa poésie fût en grand succès auprès des sans-culottes. D'ailleurs il avait le tort de leur en rebattre les oreilles : un festin patriotique ne pouvait avoir lieu sans être couronné au dessert par un dithyrambe de Cubières. L'applaudissait-on? il ripostait par un impromptu. Almanach des Muses ou Commune de Paris, tout lui était bon pour épancher son inspiration de circonstance. Chaumette, qu'il poursuivait de ses odes et de ses épîtres, l'envoyait volontiers à tous les diables; mais Cubières ne se décourageait pas pour si peu. Un jour, il se présenta chez le procureur de la Commune, une liasse de papiers à la main : a Est-ce encore des chansons que tu m'apportes là? — Non, citoyen. — A la bonne heure! — C'est simplement un poème, que je voudrais dédier à ta femme. — A ma femme ! s'écria Chaumette ; est-ce que tu la prends par hasard pour une femme de lettres? Tiens, ses œuvres sont dans le tiroir de ma commode. » Ouvrant alors ce tiroir, il montra de vieux bas que sa femme ravaudait. Le tendre ami de la comtesse de Beauharnai? dissimula assez mal une grimace de ci-devant ; il fut obligé de remporter son poème, et il y a tout à gager qu'il se consola de cet échec comme M, Jovial, — un autre huissier qu'il devançait d'un demi-siècle, — en faisant un couplet là-dessus.

11 fut plusieurs fois envoyé au Temple lors de la déten* tion de la famille royale. « Se trouvant un jour d'inspcc* tion, raconte M. Mahul, et ayant vu l'exactitude avec laquelle Louis XVI observait le jeûne des Quatre-Temps et faisait ses prières, il en rendit compte et conclut que ce

prince était un dévot, et par conséquent un tyran, attendu que Louis XI et Philippe II, roi d'Espagne, avaient été à la" fois dévots et-oppresseurs. »

D'un autre côté, — car tout est incertitude et nuage dans cette période de l'existence de Gubières, — on trouve dans le livre des Girondins un fait qui, s'il est vrai, restitue à l'auteur des Hochets de ma jeunesse une partie de ses premiers sentiments aristocratiques. « Dorat-Gubières, dit M. de Lamartine, membre de la Commune, homme plus vaniteux que cruel, fanfaron de liberté, écrivain de boudoirs, déplacé dans les tragédies de la Révolution, était de service dans l'antichambre du roi le jour qu'arriva M. de Malesherbes. Dorat-Gubières, qui connaissait et révérait le vieillard, le fit approcher du foyer de la cheminée et s'entretint familièrement avec lui : « — Malesherbes, lui dit-il, vous êtes » l'ami de Louis XVI; comment pouvez-vous lui apporter des » journauxoù il verra toute l'indignation du peuple exprimée » contre lui? (En fouillant Malesherbes, on avait trouvé sur » lui le journal des séances de la Convention.)— Le roi n'est » pas un homme comme un autre, répondit le vieillard ; il a » une âme forte, il a une foi qui l'élève au-dessus de tout. » —Vous êtesunhonnôte homme, vous, repritCubières;mais » si vous ne l'étiez pas, vous pourriez lui porter une arme, » du poison, lui conseiller une mort volontaire. ...» Laphysionomie de M. de Malesherbes trahit à ces mots une réticence qui semblait indiquer en lui la pensée d'une de ces morts antiques qui enlevaient l'homme à lar fortune et qui le rendaient, dans les extrémités du sort, son propre juge et son propre libérateur; puis, comme se reprenant lui-même de sa pensée : « Si le roi, dit-il, était de la religion des philo- » sophes,s'il était un Gaton ou un Brutus, il pourrait se tuer; » mais le roi est pieux, il est chrétien : il sait que sa religion » lui défend d'attenter à sa vie, il ne se tuera pas. » Ces deux hommes échangèrent à ces mots un regard d'intelligence et se turent. »

La gloire politique de Dorat-Cubières ne fut pas de Ion-

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gue durée. Malgré ses antécédents patriotiques, il se vit compris dans la loi qui éloignait tous les nobles des emplois publics. Sa douleur ne saurait se rendre en termes assez pénétrés; il fit le diable à quatre pour prouver qu'il n'était qu'un simple roturier, un vilain, ce qu'il y a de plus peuple au monde. 11 entra dans une grande colère contre ses imprimeurs, qui, dans quelques-uns de ses ouvrages, avaient fait précéder son nom du titre de chevalier. Enfin, il déposa sur le bureau du conseil général de la Commune différentes attestations, constatant que son père, sa mère et lui-même n'avaient jamais été que de francs bourgeois (1). On ne l'écouta pas. Il dut abdiquer ses fonctions de secrétaire et rentrer dans la vie exclusivement poétique, après en avoir été pour ses frais d'humilité ambitieuse.

Déjà, à propos du décret contre la noblesse, Dorat-Cubières, auprès de qui le madrigal ne perdait jamais ses droits, avait composé une très-agréable boutade :

J'admire le sage décret, Dont tout noble murmure encore ; Mais l'Amour sera-t-il sujet A cette loi qui vient d'éclore?

L'Amour, on n'en saurait douter, Est le pur sang d'une déesse ; On ne saurait lui contester / Sa naissance ni sa noblesse.

De l'aimable fils de Vénus Vous connaissez les armoiries :

Ce sont des chiffres ingénus, Couronnés de roses chéries.

(1) Selon Prudhomme, il aurait même fait pis : il aurait déclaré, dans la tribune de la section de l'Unité, « que sa mère avait commis un crime en le faisant noble, parce que son père ne l'était pas. » Mais Prudhomme est souvent suspect, et ici j'éprouve de la répugnance à adopter une aussi odieuse assertion.

Ces chiffres ne sont pas suspects :

Enfants de la délicatesse, S'ils inspirent peu de respect, Ils font éclore la tendresse.

Depuis cette époque, Dorat-Cubières ne figura plus qu'en sous-ordre parmi les Jacobins. Insensibles aux accords de sa lyre, les ours et les tigres avaient mis Orphée à la porte de leur caverne.

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On s'est beaucoup élevé contre la conduite tenue par Cubières pendant la Révolution ; cependant nous y cherchons vainement un acte violent ou sanguinaire. Peut-être a-t-on pris trop au sérieux cet homme d'improvisation et de souplesse qui saisissait son inspiration dans le vent. Une femme, à qui notre sympathie n'est acquise qu'avec des restrictions, madame Roland, en a parlé avec une aigreur méchante, et dans des termes qui ne conviennent pas à une bouche de rose :

« Venu chez moi,ye ne sais comment, lorsque mon mari était au ministère, je ne le connaissais que comme bel-esprit, et j'eus l'occasion de lui faire une honnêteté; il mangea deux fois chez moi, me parut singulier à la première, insupportable à la seconde. Plat courtisan, fade complimenteur, sottement avantageux et bassement poli, il étonne le bon sens et déplaît à la raison plus qu'aucun être que j'aie jamais rencontré. Je sentis bientôt la nécessité de donner à mes manières franches cet air solennel qui annonce aux gens qu'on veut éloigner ce qu'ils ont à faire. Cubières l'entendit; et je n'ai plus songé à lui que le jour de mon arrestation, où j'ai vu sa signature sur l'ordre de la Commune. »

Madame Roland ne s'en tient pas à cette appréciation méprisante; elle trouve à Dorat-Cubières une figure répugnante, insolente et basse ; et, après lui avoir reproché la

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versatilité de sa muse, elle ajoute : « Mais qu'importe! pourvu qu'il rampe et qu'il gagne du pain f C'était hier en écrivant un quatrain, c'est aujourd'hui en copiant un procès-verbal ou en signant un ordre de police. »

11 y a erreur dans ces lignes. Dorat-Cubières était riche, ce n'était pas pour gagner du pain qu'il écrivait des quatrains. Le jour qu'il se présenta à la barre de l'Assemblée législative, il offrit une somme de cent livres pour les veuves qu'avait faites le massacre du 10 août. Il a dit luimême : « Je suis entré avec une fortune dans la Révolution, j'en suis sorti pauvre (l). » Peut-être aurais-je laissé de côté cette objection de mauvaise foi, si les Mémoires de madame Roland, bien que leur authenticité ait été quelquefois mise en doute (voyez Bûchez et Roux), ne faisaient autorité en littérature comme en politique.

Quelque chose qui prouve également que Dorat-Cubières, loin d'avoir à gagner du pain, pouvait encore en donner aux autres, c'est ce passage d'un livre publié en 1816 sous le titre de Martyrologe littéraire: « Nos arquebusiers du Parnasse ont décoché sur le chevalier de Cubières toutes les flèches du ridicule pour ses opinions philosophiques et ses erreurs littéraires; mais parmi ces tirailleurs, il en est beaucoup qu'il a obligés, et nul n'a dit un mot de sa modeste bienfaisance. »

Au nombre de ses ennemis, on regrette de rencontrer l'abbé Morellet, — homme de goût, mais plus encore homme de passion, — qui, dans un long chapitre de ses Mémoires, le charge indignement et étourdiment. L'abbé Morellet avait été mandé à la Commune pour rendre compte de sa conduite politique : il se sauva, comme beaucoup de monde, pardes réponses mensongères ou tout au moins ambiguës. On ne lui fit aucun mal ; mais son domestique l'ayant informé que, pendant son interrogatoire, Dorat-Cubières avait

(1) OEuvres dramatiques de C. de Palmëzeaux. Paris, madame Pesmaresl, 1810, 4 vol. in-18. Consulter laver tisse ment placé en tête du premier volume.

dit quelques mots à l'oreille du procureur général, l'abbé conclut à une dénonciation, et c'est ce fait absurde qui lui dicta plus tard les pages grossières que nous indiquons.

Lors du procès* de Ghaumette, où il comparut comme témoin, Gubières se conduisit avec mesure, et borna sa déposition à des faits insignifiants qui, s'ils ne changèrent pas la conviction du tribunal, n'en accélérèrent pas toutefois l'arrêt terrible. Et cependant, quel autre mieux que lui aurait pu raconter les épisodes de cette Commune, en bas de laquelle il avait siégé?

Lui-même, dans une trop courte apologie de ses actes soi-disant révolutionnaires, n'a parlé qu'avec une rare discrétion des services qu'il a rendus et du mal qu'il a empêché. Il a cru devoir passer sous silence une action qui l'honore infiniment, et que madame Roland ignorait sans doute. Puisqu'il s'est trouvé des désœuvrés pour faire le procès à Dorat-Gubières, cette pièce est d'un trop grand poids pour que nous imitions sa réserve.

Un royaliste émérite, M. le comte de Barruel-Beauvert, se trouvait au château des Tuileries lors de l'attaque du 10 août. Placé entre la fuite et la mort, il tenta de s'.échapper, l'épée à la main, par la galerie (actuellement des tableaux) qui conduit vers l'escalier du cabinet des médailles, au bout de la place du Carrousel. Il n'y arriva pas sans difficultés, ayant été obligé de briser les panneaux de plusieurs portes. Sur le quai, il voulut se jeter dans un fiacre; mais le cocher lui dit : « Vous sortez du château, je ne vous mènerai point. — Il t'appartient bien de me répondre de la sorte! répondit le comte de Barruel-Beauvert ; conduis-moi tout de suite chez le président de la section de l'Unité, rue des Saints-Pères. — C'est différent, murmura le cocher à qui ces mots imposèrent. » Et il fouetta ses chevaux.

Ici, laissons M. de- Barruel-Beauvert prendre la parole : « Ce président de la section de l'Unité était un ancien écuyer de main de S. A. R. Madame, comtesse d'Artois; et, la reconnaissance ne m'étant point à charge, je le fais con-

naître publiquement pour mon sauveur : c'est le chevalier de Gubières. Le chevalier avait toujours eu du goût pour le gouvernement populaire. La lecture, l'étude de certains livres lui avaient donné de fausses idées de liberté. Enfin, je dois cette justice au chevalier de Gubières, me voyant entrer chez lui, et se doutant bien que je venais des Tuileries, il m'embrasse et me dit : — Je justifierai la noble confiance que vous avez en moi ; nous ne sommes point du même parti, mais nous pouvons toujours nous estimer et nous aimer. Restez ici, vous y serez en sûreté ; personne ne s'avisera de venir vous y chercher. Vous me permettrez de vaquer à mes affaires et à celles de la section. Voilà ma bibliothèque. J'irai moi-même avertir votre valet de chambre que vous êtes chez moi, afin qu'il ne soit pas en peine de vous et qu'il vous apporte ce dont vous aurez besoin; mais je lui recommanderai de ne pas venir pendant le jour, de crainte qu'on ne le suive et qu'il ne vous fasse découvrir, ce qui nous perdrait l'un et l'autre.

» Le chevalier de Gubières, ajoute M. de Barruel, a eu des torts dans l'esprit des royalistes, mais, dans mon cœur, ses torts sont tous lavés : il m'a sauvé la vie, je ne suis point ingrat (1). >\

Un pareil trait, on en conviendra, n'est pas du fait d'un révolutionnaire forcené. Cette phrase, que l'on aura remarquée : « Le chevalier avait toujours eu du goût pour le gouvernement populaire » semblerait en outre détourner de lui ou du moins attéuuer le reproche d'apostasie qui lui a été adressé.

Pour moi, je crois à la réalité de tous les enthousiasmes de Gubières. Il a accepté la révolution française comme un nouveau sujet proposé par Dieu pour le concours de poésie. Un fait à l'appui, c'est son acharnement à se parer du nom de poète de la révolution, et son obstination à

(1) Lettres sur quelques particularités secrètes de Vhistoire pendant l'interrègne des Bourbons, par M. le comte de Barruel- Beauvert, tome I, p. 192.

en solliciter publiquement le titre officiel. « Je l'ai mérité plus qu'un autre, s'écrie-t-il, dans une de ses préfaces : d'abord c'est moi qui, le premier, ai salué l'avènement de la Révolution ; ensuite c'est moi qui lui ai consacré le plus de vers! » Cette dernière raison surtout lui semble concluante.

Si l'on ne jugeait, en effet, les poètes que par le nombre de leurs productions, Dorat-Gubières l'emporterait facilement sur tous ses rivaux. Dans la foule de ses ouvrages, je dois citer deux volumes qui parurent en 1793 avec ce titre légèrement étrange : « Œuvres choisies de Dorat-Gubières, recueillies et publiées par Annette Delmar, pour servir de suite aux poésies de Dorât. » Quelle était cette Annette Delmar? Quelle était cette admiratrice fanatique du secrétaire-greffier delà Commune de Paris? — Madame de Beauharnais aurait pu nous renseigner peut-être.

Plus tard, Dorat-Gubières donna au public trente-six hymnes civiques pour les trente-six décadis de l'année (le célèbre Gossec a fait la musique de quelques-unes) et un poème sur le calendrier républicain (1). Voici de quelle manière il met en vers les nouveaux douze mois :

Germinal me verra caresser ma Lisette; Floréal, de bouquets orner sa collerette;

(1) On retrouve alors Gubières dans l'administration municipale, ainsi que le témoigne la lettre autographe suivante, qui fait partie de notre collection particulière. Cette lettre porte sur l'adresse : a Au citoyen d'Anjou, commissaire du Directoire près l'administration municipale du dixième arrondissement, rue du Cocq-Saint- Jean, derrière la Grève, à Paris. » Voici le texte :

a Cher et ancien collègue,

» Je vous envoyé un mauvais discours sur la fêle de la Vieillesse que j'ai griffoné à la hâte; ce sera à vous à l'embellir, vous êtes mon maître et j'admirerai tout ce que vous ferés. N'oubliés pas d'embellir aussi par le charme de votre voix harmonieuse mon trèsfaible poëme sur le Calendrier républicain; ce poëme a bien dos

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• Prairial, la mener sur de riants gazons ;

Messidor, avec elle achever mes moissons;

Thermidor, près des eaux détacher sa ceinture ;

Fructidor, lui servir la pêche la plus mûre ;

Vendémiaire, enivrer ses esprits amoureux,

..- Brumaire, sous un voile abriter ses cheveux:

Frimaire, au coin du feu la déclarer vestale;

Nivôse, à sa blancheur offrir une rivale ;

Pluviôse, pour elle affronter les torrents;

Et Ventôse, braver les sombres ouragans.

Dans ce même poëme du Calendrier républicain, on trouve des vers semblables à ceux-ci :

Des fleurs, des fruits, des bois et des gras pâturages, *

Le nom à retenir est toujours plus aisé

Que celui d'un brigand jadis canonisé.

Le cheval, le baudet rendent les champs fertiles;

Et j'aime cent fois mieux les animaux utiles

Que tous ces fainéants confesseurs, confessés,

Qu'une pieuse main a, sous verre, enchâssés.

Il dit. Au même instant, de la voûle azurée

Déménage des saints la famille éplorée.

Où saint Pierre agitait les clefs du paradis,

S'élancent deux coursiers vigoureux et hardis :

L'un écarte Joseph, l'autre poursuit Antoine.

Des palais étoiles tombent moine sur moine.

La vigne se marie à son arbre chéri

Dans la chaire où prêchait Philippe de Néri.

ennemis, en le lisant vous le ferés aimer de tout le monde. J'irai vous entendre si je puis m'échapper un moment de ma municipalité; comme nous sommes voisins peut-être en aurai-je la faculté.

» Je vous ai trouvé deux logements dans la division de l'Ouest, l'un riie de Babilone vis-à-vis l'ancien hôtel de Barbançon, l'autre rue Hillerin-Bertin à côté de l'institution ; je crois que vous serés bien dans l'un et dans l'autre et ni l'un ni l'autre ne sont chers.

» Salut et fraternité,

» Cubières, adm.

» Le 9 fructidor an vi. »

En -tête imprimé : a Département de la Seine. Canton de Paris. Administration municipale du onzième arrondissement. » Timbre noir de la république française.

Tout est bouleversé : la tendre marjolaine

Fleurit où soupirait la douce Magdeleine;

Le grand Thomas d'Aquin, plus humble qu'un ciron,

Fuit et cède la place au large potiron, etc., etc.

Dorat-Cubières avait dédié son Calendrier républicain à. Lalande, qui lui répondit : « Vous avez bien mérité de l'astronomie. » Lalande maniait donc l'épigramme?

Le salon de madame la comtesse de Beauharnais est le seul qui soit resté ouvert à toutes les époques et pendant toutes les crises de la révolution française. On peut dire que c'est à la fois le dernier salon du xvm e siècle et le premier du xix e . Terrain neutre et exclusivement consacré à la conversation légère, il a été traversé successivement par les hommes les plus divisés d'opinions et de partis, l'abbé de Mably, Gazotte, Mercier, Bitaubô, le baron de Glootz, le comte de Saint-Aldegonde, et l'infortuné Bailly. On dînait plusieurs fois par décade chez la comtesse de Beauharnais, et, comme les dîners ont toujours eu beaucoup de succès sous tous les gouvernements, ce fut là sans doute ce qui fit fermer les yeux sur ce que son logement de la rue de Tournon avait peut-être de trop somptueux et d'antirépublicain.

Dorat-Cubières y remplissait les fonctions de majordome, ce qui scandalisa quelques bonnes âmes et lit un tort réel à madame de Beauharnais. Le Cousin Jacques, dans son Dictionnaire néologique, s'exprime à ce propos de la manière suivante : « Je n'examine pas de quelle nature était la liaison qui existait publiquement entre le chevalier de Gubières et cette femme vraiment intéressante, mon emploi n'étant pas de m'imniiscer dans les affaires domestiques et de juger les mœurs particulières. J'affirme seulement qu'il

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est très-possible que la calomnie, qui épargne si peu les femmes, et surtout les femmes d'esprit, se soit égayée sans fondement légitime sur le compte de cette héroïne de la littérature française. »

Nous ferons comme le Cousin Jacques, nous ne nous appesantirons point sur ce chapitre délicat. Disons cependant, à la louange de nôtre humanité, que cette liaison, semblable à celle de madame Du Deffant et de Pont-de- Veyle, ne se démentit jamais.

Sous le Directoire, Cubières renonça définitivement au surnom de Dorât, — jMgnore encore pour quel motif, — et il reprit celui de Palmézeaux, qu'il avait abandonné depuis longtemps. Il se rejeta sur le théâtre et composa une grande quantité de tragédies, de comédies (1), d'opérascomiques et même de mélodrames. Entre autres idées bizarres, il eut celle de refaire en trois actes la Phèdre de Racine, sous le titre (THippolyte. Le public du théâtre du Marais siffla YHippolyte de Gubières-Palmézeaux, — qui prétendit que c'était Euripide lui-même que l'on venait de siffler.

Sans prendre parti pour cette tentative, on peut avancer

(1) Voici un fragment de son Molière, pièce dans laquelle Cubières pose d'excellentes règles, auxquelles il n'a pas su se conformer toujours :

Croyez- vous, mon ami, que pour la comédie L'esprit soit suffisant? Du bon sens, du génie, Voilà, voilà surtout les dons qu'il faut avoir. Tel qu'il est, en un mot, l'homme cherche à se voir, Et non tel qu'il est peint dans votre œuvre infidèle : Qui manque la copie est sifflé du modèle.

Voulez-vous réussir? peignez dans vos ouvrages L'homme de tous les temps, celui de tous les âges ; Dessinez largement : que dans tous vos portraits, A Paris comme à Londre, on admire les traits. Aux peintres des boudoirs laissez la miniature, Et soyez, s'il se peut, grand comme la nature !

néanmoins qu'elle ne méritait pas un sort aussi cruel. Cubières, se conformant scrupuleusement aux justes critiques du grand Arnaud, de Fénelon, de l'abbé d'Olivet, de Luneau de Boisjermain, a supprimé dans son œuvre l'amour d'Hippolyte pour Aricie et tout cet attirail de galanterie de ruelles par lequel, selon la sévère expression de Voltaire, Racine a avili les grands sujets de V antiquité. En compensation, fidèle à l'exemple d'Euripide, il a fait revenir sur le théâtre Hippolyte mourant. Peut-on le blâmer d'avoir restitué à la tradition historique une scène des plus déchirantes et du plus pathétique effet?

Quant au style, quoique en général il manque de fermeté, il est loin d'être aussi faible, aussi négligé qu'on a prétendu. Quelques parties sont écrites avec élégance; le reste n'est qu'uue paraphrase suffisante, comme dans le récit de Théodas, — qui n'est que Théramène déguisé :

La mer était tranquille; et, pleins de ses douleurs,

Nous étions sur la rive et nous versions des pleurs.

A son char attelés, ses coursiers intrépides

L'attendaient sur le bord des campagnes liquides ;

11 monte, le front triste et le cœur agité;

Le char roule et fend l'air avec rapidité.

Des yeux nous le suivons : mais il entrait à peine

Dans l'aride désert qui termine la plaine,

Qu'un bruit épouvantable aussitôt retentit ;

Des coursiers étonnés l'essor se ralentit;

Ils s'arrêtent, du pied ils frappent la poussière,

Et dressent, hennissants, leur superbe crinière.

Dégoûté des collaborations posthumes, Cubières-Palmézeaux composa, avec Pelletier- Volméranges, une pièce intitulée Paméla mariée, qui renferme de fortes scènes. Il s'adjoignit également Moline pour quelques opéras, dont Porta et Gatruffo firent la musique. La plupart de ces pièces, ainsi qu'un grand nombre d'autres qui n'ont jamais vu le jour de la rampe, sont imprimées. Il en est deux qui suscitèrent de vives réclamations : une tragédie de Sylla*, attribuée par lui à Pierre Corneille, et une autre, la Mort

de Caton, publiée sous le nom de l'abbé Geoffroy. Le fameux aristarque, qui n'entendait pas la plaisaaterie, cita Gubières devant le juge de paix, lequel déclina humblement sa compétence et renvoya les parties devant le tribunal des Muses (style Dorat-Gubières).

Ce n'était pas la première fois que notre poëte se rendait coupable de cet étrange délit; déjà il lui était arrivé, en 1788, de signer les Etats Généraux de l'Eglise du nom de l'abbé Raynal. Une autre fois il se fit passer pour mort, afin sans doute de voir la vogue s'attacher à ses ouvrages ; mais son but n'ayant pas été rempli, il ressuscita le troisième jour.

J'ai dit que le chevalier de Gubières avait eu souvent du talent, cela est vrai. Je ne connais rien de plus joli, dans le genre précieux, que cette chanson adressée à la comtesse de Beauharnais :

Vous m'ordonnez de la brûler

Cette lettre charmante, Seul bien qui pût me consoler

De vous savoir absente :

Eh bien ! au gré de vos désirs,

Le feu l'a consumée, fit j'ai vu mes plus doux plaisirs

S'exhaler en fumée t

Un spectacle si douloureux

Eût enchanté votre âme; Mais pour moi quel revers affreux

Que votre lettre en flamme 1 Interprètes de mes douleurs,

Et ne sachant point feindre, Mes yeux ont tant versé de pleurs

Qu'ils ont failli l'éteindre.

Quel que doive être mon des lin

Dont vous êtes l'arbitre, Si je reçois de votre main

Une nouvelle épître, A vos ordres pleins de rigueur,

Empressé de me rendre, Je la poserai sur mon cœur Pour la réduire en cendre.

La manière coquette de Gubières aide peu à comprendre son admiration excessive pour Mercier et pour l'auteur du Paysan perverti, avec lesquels il demeura toujours lié. C'est sans doute sous l'influence du premier qu'il écrivit la diatribe Sur la funeste influence de Boileauen littérature, et qu'il gratta plusieurs fois avec ses ongles le buste de Racine. Quoi qu'il en soit, au milieu de paradoxes, il y a des choses à recueillir dans sa correspondance avec Mercier et M. Simon, publiée en 1810. Ses nombreux Eloges, qui n'ont pas été réunis, contiennent quelquefois d'intelligents aperçus.

On peut évaluer les œuvres de Gubières à cent cinquante volumes et brochures. Ses manuscrits, que, par testament, il avait légués à la Bibliothèque royale, ont été refusés. Peut-être renfermaient-ils de curieux Mémoires.

Au commencement de l'Empire, ilobtint.un emploi dans les postes, grâce au crédit de madame de Beauharnais, qui était devenue la belle-tante de Napoléon. Depuis lors, le nom de Gubières tomba peu à peu dans l'oubli, malgré ses efforts pour entretenir l'attention, et malgré ses publications non interrompues. Son dernier ouvrage, daté de 1816, est intitulé : Chamoussetou le Fondateur de la petite poste, poëme en quatre chants.

Jusqu'à son dernier jour, le chevalier de Gubières conserva une humeur gaie, turbulente môme. 11 ne détestait pas un bon festin, et, sous ses cheveux blancs, il gardait les goûts d'un dumeret. Plusieurs personnes lui en ayant fait reproche, il se crut obligé d'écrire son panégyrique en forme de dialogue, au commencement d'un de ses volumes. Voici cet original document :

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