CHAPITRE IV
USQU'ICI nous avons exposé l’histoire des origines de l’alchimie, telle qu’elle résulte de l'étude des plus vieux monuments
de cette science, papyrus et manuscrits des bibliothèques Nous avons montré la concordance des renseignements tirés de ces deux sources, entre eux et avec les doctrines et les préjugés des premiers siècles de l’ère chrétienne. Cette concordance atteste que les traités manuscrits ont été composés à la même époque que les papyrus trouvés dans les tombeaux de Thèbes : vérification d'autant plus utile que Îles copies les plus anciennes que nous possédions de ces traités manuscrits ne remontent pas au delà du ΧΙ siècle.
Non seulement les papyrus et les manuscrits des bibliothèques concordent ; mais les noms des dieux des hommes, des mois, des lieux, les allusions de tout genre, les idées et les théories exposées dans les manuscrits et dans les papyrus correspondent, avec
une singulière précision dans les détails, à ce que nous savons de l'Egypte grécisée des premiers siècles de l’ère chrétienne et du mélange étrange de doctrines philosophiques, religieuses, mystiques et magiques, qui caractérise les néoplatoniciens et les gnostiques. Nous établirons dans une autre partie de cet ouvrage une comparaison pareille entre les notions pratiques, consignées dans les papyrus et les manuscrits, et les faits connus aujourd’hui sur les industries égyptiennes relatives à la métallurgie, à la fabrication des verres et à la teinture des étoffes. Nos musées fournissent, à ces égards les témoignages les plus divers et les plus authentiques.
Tels sont les résultats obtenus par l'étude intrinséque des textes et des monuments anciens.
Il convient de contrôler les résultats de cette étude, en les rapprochant des faits et des indications positives que l’on trouve dans les auteurs et les historiens ordinaires.
Aucun de ceux-ci n’a parlé de l’alchimie avant l’ère chrétienne. La plus ancienne allusion que l'on puisse signaler à cet égard serait une phrase singulière de Dioscoride (1), médecin et botaniste grec : « Quelques-uns rapportent que le mercure est une partie constituante des métaux. » Dioscoride paraît contemporain de l’ère chrétienne; les manuscrits de cet auteur que nous possédons sont fort beaux, et
. . * τω -“ (1) Dioscoride, V, ττο. ἔνιοι δὲ ἱστοροῦσιν χαὶ χαθ᾽ ἑαυτὴν ἐν τοῖς
datés d’une facon précise : les deux principaux ont été transcrits au milieu du v° siècle (1).
On cite encore un passage de Pline l’Ancien (2), d’après lequel il existe un procédé pour fabriquer l'or au moyen de l'orpiment: Caligula, dit-il, fit calciner une quantité considérable d’orpiment pour en tirer de l’or : il réussit; mais le rendement fut si minime que la quantité d’or obtenue ne paya pas les frais de l’opération.
« Invitaverat spes Caium principem avidissimum « auri, quamobrem jussit excoqui magnum auripig- « menti pondus, et plane fecit aurum excellens, sed ita « parvi ponderis, ut detrimentum sentiret. »
C’est évidemment la première tentative de transmutation, ou plutôt de préparation artificielle de l’or, que l’histoire nous ait transmise. Le fait en soi, tel que Pline le rapporte, n’a d’ailleurs rien que de vraisemblable : car il semble qu’il se soit agi ici d’une opération analogue à la coupellation, ayant pour but et pour résultat d’extraire l’or contenu dans certains sulfures métalliques, signalés par leur couleur comme pouvant en recéler. Extraction de l’or préexistant, ou fabrication de ce métal de toutes pièces, ce sont là deux idées tout à fait distinctes pour nous; mais elles se confondaient dans l’esprit des anciens opérateurs.
On rencontre, vers la même époque, un énoncé
(1) Voir l'édition de Sprengel, Leïipsick, 1829; Préface, p. xvurr. Dans les papyrus de Leide (n° 66 de Reuvens), on trouve, à la suite des recettes alchimiques, divers extraits de Dioscoride; mais la phrase ci-dessus y manque, d’après ce que M. Leemans a bien voulu m'écrire.
(2) Livre XXXIII, ch. iv.
plus net dans Manilius, auteur d’un poème astrologique d’une langue excellente, et que les critiques s’accordent à regarder comme contemporain de Tibère. Au livre IV®, il développe en beaux vers les effets du feu : « la recherche des métaux cachés et des richesses enfouies, la calcination des veines de minerais, l’art de doubler la matière par un procédé certain, ainsi que les objets d’or et d’argent. » Quidquid in usus.
Ignis agit. Scrutari cæca metalla Depositas et opes, terræque exurere venas,
Materiamque manu certa duplicarier arte, Quiquid et argento fabricetur quidquid et auro.
Scaliger a cru ce passage interpolé, mais surtout à cause de sa signification : ce qui est un cercle vicieux. Il est conforme aux analogies historiques qu’un astrologue, tel que Manilius, ait eu une connaissance plus particulière de l’alchimie. D'ailleurs, l’idée de doubler l'or et l'argent (diplosis) était courante dès le n° οἵ le πιὸ siècles de notre ère, comme le montrent les papyrus de Leide (1), d'accord avec les manuscrits des Bibliothèques.
Venons aux personnes et aux industries chimiques.
Les plus vieux auteurs cités par les manuscrits alchimiques, Démocrite, Ostanès, figurent aussi comme magiciens et astrologues dans Columelle, dans Pline et dans les écrivains de l’antiquité. Le nom de l’alchimiste Pamménès se retrouve dans Tacite, comme celui d’un magicien (p. 46). L’astrologue égyptien Pétosiris, dont les traités sont associés à des ouvrages
(1 N° 66 de Reuvens. — Voir plus loin.
alchimiques dans le manuscrit 2.419 de la Bibliothèque nationale, est cité par Pline, par Juvénal et déjà par Aristophane (1).
Sénèque rappelle également les connaissances pratiques de Démocrite sur l’art de colorer les verres, art congénère de l’art de colorer les métaux : « Il avait trouvé le moyen d’amollir l’ivoire, de changer le sable en émeraude par la cuisson et son procédé est encore suivi de nos jours. »
« Excidit porro vobis eumdem Democritum inve- « nisse quemadmodum ebur molliretur, quemadmo- « dum decoctus calculus in smaragdum converteretur, « quà hodie que cocturà inventi lapides in hoc utiles « colorantur. »
Sont-ce là des inventions authentiques du vieux philosophe? ou n’avons-nous pas affaire à des pseudonymes Egyptiens, peut-être même à ceux dont nous possédons les traités? Je reviendrai sur ce problème.
Pline parle pareillement des ouvrages où l’on enseignait l’art de teindre les émeraudes artificielles et autres pierres brillantes (2). C’étaient là des arts Egyptiens par excellence et les recettes de nos manuscrits concordent avec cette indication (3); à supposer, je le répète, qu’elles ne reproduisent pas exactement les procédés auxquels Pline faisait allusion.
Nous avons donné plus haut (p. 12) les passages où Tertullien parle, au mi° siècle, des mystères des métaux et des pierres précieuses, révélés par les anges
(1) Voir plus loin.
(2) Livre XXXVII, ch. Lxxv.
(3) Ms. 2327, fol. 147.
rebelles, des secrets de l’or et de l'argent, rapprochés de ceux de la magie et de l’astrologie: il s’agit évidemment ici de l’alchimie. On trouve aussi dans le néoplatonicien Jamblique, un passage où la magie semble associée à l’art de composer les pierres précieuses (1), et de mélanger les produits des plantes. Les manuscrits alchimiques attribuent même à Jamblique deux procédés de transmutation (2).
Un texte plus explicite est celui des Chroniqueurs byzantins, d’après lesquels Dioclétien détruisit en Egypte les livres d’alchimie. Le fait est tout à fait conforme à la pratique du droit romain (p. 14); il est attesté par Jean d’Antioche, auteur qui a écrit au temps d’'Héraclius (vn° siècle) et qui semble avoir copié sur ce point le chronographe égyptien Panodorus, contemporain d’Arcadius. Ce texte a été reproduit ensuite par Suidas et par plusieurs autres auteurs. Ces auteurs disent expressément que « Dioclétien fit brûler vers l’an 200, les anciens livres de chimie des Egyptiens relatifs à l’or et à l'argent, afin qu'ils ne pussent s’enrichir par cet art et en tirer la source de richesses qui leur permissent de se révolter contre les Romains » (3).
(1) Ἢ θεουργικὴ τέχνη... συμπλέχει πολλάχις λίθους. — De mysteriis, section V, ch. xxui.
(2) Ms. 2327, fol. 266 et 267.
ἢ Ξ pt An PER ὃ
σὰ. [A / ὮΝ 7 LA \ \ 7ὔ Ὁ τῶν γεγράμμενα βίδλια διερευνησάμενος ἔχαυσε, πρὸς τὸ μηχέτι πλοῦτον Αἰγυπτίοις ἐκ τῆς τοιαύτης περιγίνεσθαι τέχνης, μήτε χρημάτων αὑτοὺς θαῤῥοῦντας περιουσία τοῦ λοιποῦ Ῥωμαίοις ἀνταίρειν. — JEAN d'ANTIOCHE, dans les Extraits de Constantin Porphyrogénète, publiés par Valois, p. 834. — Suipas a reproduit textuellement ce passage.
M. A. Dumont, de l’Académie des Inscriptions, savant dont nous regrettons la perte récente, m'a signalé un texte tout pareil quant au fond, quoique distinct par les mots, qu’il a rencontré dans les Actes de Saint Procope (1). La rédaction actuelle de ces Actes semble du x° siècle; mais ils sont déjà cités au deuxième concile de Nicée (au commencement du vin° siècle) et leur première rédaction remonterait, d’après Baronius, au temps de l’empereur Julien.
En tout cas, le passage précédent est étranger à l'histoire du Saint lui-même; il a été tiré de vieilles chroniques, que les amplificateurs successifs des actes de Saint Procope n'avaient pas intérêt à modifier.
Ces textes sont tout à fait conformes au passage de Zosime déjà cité (p. 22), d’après lequel le royaume d'Egypte était enrichi par l’alchimie. 11 semble répondre à la destruction de certains traités, où la métallurgie positive, très cultivée dans la vieille Égypte, était associée à des recettes chimériques de transmutation : traités pareils à ceux qui figurent dans les papyrus de Leide et dans nos manuscrits. La concordance de tous ces faits, tirés de sources diverses, est frappante.
L'Alchimie était désignée à l’origine sous le nom de science sacrée, art divin et sacré (2), désignations qui
(1) Actes de saint Procope, Bollandistes, Julii, I, 557, A. — Kat τὰς βίόλους, ὅσαι περὶ χυμείας ἀργύρου τε χαὶ χρυσοῦ τοῖς παλαιοτέροις τῶν Αἰγυπτίων κατὰ σπουδὴν ἐγράφησαν, ἀνάλωμα πυρὸς ἀυτὰς ἔθηχεν, εἴργων Αἰγυπτίους πορισμοῦ χρημάτων, ὥστε μὴ ἐκ τῆσδε τῆς τέχνης εὐχοπότατα χρηματισομένους....
lui étaient communes avec la magie. Le nom même de l’Alchimie figure pour la première fois dans un traité astrologique de Julius Firmicus, écrivain du ivé siècle de notre ère, dont la conformité générale avec Manilius est bien connue (1) : « Si c’est la maison de Mercure, elle donne l’astronomie; celle de Vénus annonce les chants et la joie; celle de Mars, les armes... celle de Jupiter, le culte divin et la science des lois; celle de Saturne, la science de l’alchimie. » L’adjonction de la préfixe αἱ est suspecte et dûe sans doute à un copiste; mais l'existence du nom même de la chimie dans Firmicus n’a pas été révoquée en doute. Le patronage de Saturne rappelle à la fois le plomb, qui lui est dédié, et Osiris, synonyme du plomb, et dont le tombeau était l’emblême de la chimie, d’après Olympiodore (p. 32). Julius Firmicus reproduit ailleurs l’un des axiomes favoris du pseudo-Démocrite et de ses commentatéurs (2) : « La nature est vaincue par la nature ». Julius Firmicus nous reporte au temps de Zosime, ou plutôt de ses premiers successeurs.
Un texte très explicite se lit dans le T'héophraste d’Enée de Gaza, dialogue relatif à la résurrection des morts, et qui constitue avec Pline et Manilius, en dehors des papyrus et des manuscrits alchimiques bien entendu, le plus ancien document précis, de date certaine, où 1l soit question de la transmutation des métaux. Énée de Gaza était un philosophe néoplatonicien du ν᾿ siècle, élève d’Hiéroclès, et qui se con-
(1) Juzrus Frrmicus, ΠῚ, 15, in nono loco.
(2) Natura aliä à natura vincitur, livre IV, ch. xvr.
LES TÉMOIGNAGES HISTORIQUES z
vertit plus tard au christianisme. Après avoir exposé que le corps humain, formé par l'assemblage des quatre éléments (terre, eau, air, feu), les reproduit par sa décomposition, il reprend (1) la thèse platonicienne des idées, d’après laquelle : « La forme subsiste, tandis que la matière éprouve les changements, parce que celle-ci est faite pour prendre toutes les qualités. Soit une statue d’Achille en airain ; supposons-la détruite, et ses débris réduits en petits morceaux; si maintenant un artisan recueille cet airain, le purifie, et, par une science singulière, le change en or et lui donne la figure d’Achille, celui-ci sera en or au lieu d’être en airain ; mais ce sera pourtant Achille. Ainsi se comporte la matière du corps dépérissable et corruptible, qui par l’art du créateur devient pure et immortelle. » Ce passage pourrait être interprété comme une simple hypothèse philosophique; mais Énée de Gaza le précise, en disant un peu plus loin (2) : « Le changement de la matière en mieux n'a rien d'incroyable; c’est ainsi que les savants en l’art de la matière prennent de l'argent οἵ de l’étain, en font disparaître l’apparence, colorent et changent la matière en or excellent. Avec le sable divisé et le natron dissoluble, on fabrique le verre, c’est-à-dire une chose nouvelle et brillante. »
C’est toujours la même association entre les diverses pratiques de la chimie du feu, relatives
(1) Æneæ Gazæi Theophrastus. Dialogue platonico-chrétien sur la résurrection des morts. 1635, édité par BARTHIUS, p. 71.
(2) Loco citato, p. 76. Le mot colorent est tiré de l'édition Bots- SONADE.
aux verres et aux métaux. Le mélange mystique des idées de transmutation et de résurrection se retrouve dans les traités des alchimistes grecs (1), aussi bien que dans Enée de Gaza. « Il faut dépouiller la matière de ses qualités pour arriver à la perfection, dit Stephanus; car le but de la philosophie, c’est la dissolution des corps (matériels) et la séparation de l’âme du corps » (2).
A la même époque, [65 chimistes apparaissent individuellement et sous leur dénomination véritable dans les chroniques. Le premier qui soit appelé de cenomestun charlatan (3), Johannes Isthmeos, qui escroquait les orfèvres au temps de l’empereur Anastase et qui présenta à cet empereur un mors de cheval en or massif : « Tu ne me tromperas pas comme les autres, » repartit Anastase, et 1l le relégua, en l’an 504, dans la forteresse de Petra, où il mourut. Tous les chroniqueurs byzantins, Cedrenus, Jean Malala, auteurs du x° siècle, Théophane et d’autres encore, qui ont raconté l’histoire de cette époque, parlent du personnage à peu près dans les mêmes termes; sans doute en reproduisant un même texte original. Ce récit rappelle les proscriptions des Chaldéens sous les premiers empereurs. Johannes Isthmeos était l'ancêtre des alchimistes du moyen âge et de la Renaissance, qui ont fait tant de dupes en opérant devant les crédules la transmutation des métaux : entre les sectateurs des
(2) 4° Praxis, ms. 2327, fol. 50. -- Physici et medici ρυαοὶ minores de‘ldeler, ti, p. 219)
(3) CEpreNus, p. 359, A.; voir aussi JEAN MALALA, p. 305, 8, ct THEOPHANE, p. 128, D.
sciences occultes, les charlatans et les escrocs, il a toujours existé une étroite parenté.
L’alchimie, envisagée comme formant un corps de doctrines scientifiques, n’est pas citée dans les historiens anciens parvenus jusqu’à nous, du moins avant Jean d’Antioche, qui paraît avoir vécu au vn° siècle. Nous avons reproduit son passage relatif à la destruction des ouvrages chimiques en Égypte par Dioclétien. Mais ce passage est tiré certainement de chroniqueurs plus anciens, probablement de Panodorus. On pourrait rappeler aussi Ostanès et Démocrite, nommés dans Pline et dans Columelle, à la vérité comme magiciens, plutôt que comme alchimistes explicitement désignés : les traités du dernier relatifs à la coloration du verre appartiennent bien à notre science. Au vue siècle, le polygraphe Georges le Syncelle connaît nos principaux auteurs et il raconte la prétendue initiation de Démocrite par Ostanès, Marie la Juive et Pamménès; 1] cite ses quatre livres sur l'or, l'argent, les pierres et la pourpre, à peu près dans les mêmes termes que Synésius. Ce texte est extrait aussi de chroniqueurs antérieurs. D’après Scaliger (1), il aurait été écrit par le chronographe égyptien Panodorus, moine contemporain d’Arcadius et que le Syncelle cite avec les plus grands éloges (2); ceci nous ramène encore au temps de Synésius.
Georges le Syncelle reproduit aussi des extraits
(1) Eusebii Chronicon Animadversiones ὦ. Scaligeri, p. 258. Lugduni Batavorum, 1606.
(2) GeorGEs LE SYNCELLE, p. 34 et 35, édition de Paris.
étendus de Zosime et de Synésius : or certains de ces mêmes extraits se lisent textuellement dans les manuscrits de nos bibliothèques. Le Syncelle et les auteurs qu’il a copiés avaient donc entre les mains les ouvrages mêmes qui sont arrivés jusqu’à nous. Photius, compilateur du 1x° siècle, cite également Zosime, ainsi qu'Olympiodore, dont il nous raconte la biographie. Suidas, au x° siècle, tient le même langage.
A la même époque nous pouvons invoquer une autorité d’un ordre tout différent, celle des Arabes. Dans le Khutab-al-Fihrist, encyclopédie écrite vers lan 235 de l’Hégire, c’est-à-dire vers l’an 850 de notre ère, on trouve plusieurs pages consacrées à la liste des auteurs alchimiques (p. 253 de l'édition de 1871). M. Leclerc (1) a cité ce texte et M. Derenbourg a eu l’obligeance de me le traduire verbalement. On y lit les noms d’un grand nombre d’auteurs : les uns perdus, les autres inscrits dans les manuscrits grecs que nous possédons, tels que Hermès, Agothodémon, Ostanès, Chymès, Cléopâtre, Marie, Stephanus, Sergius, Dioscorus, etc.
À partir de ce temps, nous trouvons chez les Byzantins, puis chez les Arabes et chez les Occidentaux, une chaine non interrompue de témoignages historiques, relatifs à l’alchimie et aux gens qui l’ont cultivée. Nous touchons d’ailleurs à la date où ont été faites les copies des manuscrits que nous possédons et dont les plus anciens, celui de Saint-
(1) Histoire de la médecine arabe, t. I, p. 305.
Marc à Venise, par exemple, remontent au ΧΙ siècle; c’est-à-dire qu'ils sont presque contemporains de Suidas.
Il résulte de cet ensemble de faits et de documents une filiation non interrompue de témoignages relatifs à l’alchimie et aux écrivains alchimiques,au moins depuis le re siècle de notre ère; filiation qui ne le cède en valeur et en certitude à aucune de celles sur lesquelles repose l’autorité des ouvrages les plus authentiques de l'antiquité.
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L existe à Leide une collection de papyrus égyptiens, qui renferme les plus anciens manuscrits alchimiques connus jus-
qu’à ce jour. Leur provenance, leur date et la concordance de leurs indications avec celles des manuscrits grecs de nos bibliothèques, fournissent à l’histoire de l’alchimie une base historique indiscutable et donnent lieu aux rapprochements les plus intéressants. C’est pourquoi il paraît utile d’entrer dans quelques détails sur l’origine et sur le contenu de ces papyrus.
La collection de Leide a pour fond principal une collection d’antiquités Égyptiennes, réunies dans le premier quart du xix° siècle, par le chevalier d’Anastasy, vice-consul de Suède à Alexandrie, collection achetée en 1828, par le gouvernement des Pays-Bas. Elle renfermait entre autres objets, plus de cent manuscrits sur papyrus, vingt-quatre sur toile, un sur cuir, etc. Parmi ces papyrus, il en avait vingt en grec et trois bilingues, etc. Ces papyrus ont été l’objet
d'une description générale avec commentaire par Reuvens, directeur du musée de Leide, sous le titre de : lettres à M. Letronne, (au nombre de trois) imprimées à Leide en 1830. M. Leemans, qui a succédé à M. Reuvens dans la direction du musée, a publié depuis quarante ans une nombreuse suite de papyrus, tirés des collections dont il a la garde. Mais jusqu'ici il n’a donné que peu de chose sur les papyrus grecs dont il s’agit, et nous connaissons ceux-ci principalement par les lettres de Reuvens. Un seul de ceux qui nous intéressent a été donné par M. Leemans: c’est le fac-similé d’un papyrus démotique, avec transcriptions grecques, qui renferme quelques mots de matière médicale et d’alchimie et dont Reuvens avait déjà parlé (1). C’est des publications de Reuvens et de M. Leemans que j'ai tiré la plupart des renseignements qui vont suivre.
J'aurais désiré pouvoir étudier d’une façon approfondie les textes alchimiques qui y sont donnés. Mais je n’ai pu obtenir l’autorisation d’en faire une copie complète. Je donnerai seulement en appendice (appendice A), d’après Reuvens, la liste des titres des articles de ces textes spéciaux : liste précieuse par sa similitude avec les titres de nombreux articles analogues, contenus dans les manuscrits grecs de nos bibliothèques. Une telle similitude témoigne que les uns et les autres ont été écrits vers la même époque et dans un but pratique tout pareil.
(1) Monuments Egyptiens du musée de Leide, p.85, 45 livraison in-fol. planche XII (1846). Voir aussi les indications de la ττὸ livraison in-8”, P- 3, 7, 18, 54 (1839).
Pour aller plus loin, il aurait fallu connaître le texte même de ces articles des papyrus. Je n’ai pu le faire pour leur ensemble, ainsi qu’il vient d’être dit. Mais j'ai réussi cependant à y suppléer, de façon à avoir une connaissance assez étendue de ces textes. En effet M. Revillout, le savant professeur d'Egyptologie de l’École du Louvre, a eu l’obligeance de me communiquer, sans réserves, la photographie de deux des pages du plus important de ces textes. M. Omont, employé au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, a bien voulu, avec une rare complaisance, faire de cette photographie une transcription régulière. J’en ai tiré parti pour mes comparaisons et je la reproduirai in extenso dans un autre appendice (appendice B), à la fin du présent volume.
J’utiliserai aussi deux petits articles du même papyrus : sur l’art de donner au cuivre l'apparence de l'or; articles que M. Leemans a eu la bonté de transcrire et de m'envoyer, mais en me demandant de ne pas en publier le texte. Aussi me suis-je abstenu de les reproduire ; non sans regret, à cause de l'intérêt de la matière traitée par l’un d’eux: dorure sans mercure, c’est-à-dire dorure dans laquelle l’usage d’un alliage de plomb et d’or remplace l’amalgamation.
Trois de ces papyrus sont signalés comme relatifs a! Palchirmietiseersont les n% 6506. etbedenReuvens (1) : le n° 66 en particulier. Ils paraissent remonter au inf siècle et à une époque antérieure à
(1) M. Leemans à changé ces numéros dans son catalogue. Le n° 65 a été publié en fac-similé par lui, comme je l’ai dit à la page précédente.
l'établissement officiel du christianisme (1). [ls semblent avoir fait partie d’une même trouvaille (2), tirée probablement du tombeau de quelque magicien de Thèbes. Ce sont en un mot, des manuscrits du même ordre que les livres brülés par Dioclétien. La magie, l’astrologie, l’alchimie, l'étude des alliages métalliques, celle de la teinture en pourpre et celle des vertus des plantes y sont intimement associées, conformément aux traditions rapportées par Tertullien et par Zosime. Nous y trouvons les noms de Démocrite et d’Ostanès (3), comme dans les manuscrits de nos bibliothèques et dans Pline; le Serpent Ouroboros y figure de même. On y lit des alphabets magiques (4), comme dans le manuscrit 2.249 et dans celui de saint Marc. Les symboles astronomiques du soleil (5) et de la lune (6) sont appliqués aux noms des plantes, et à ceux de l'or et de l'argent; toujours comme chez les alchimistes.
Les idées gnostiques, le mystérieux nombre quatre (7), commun aux égyptiens, aux gnostiques et aux alchimistes, et jusqu’à l'autorité apocryphe des juifs et de Moïse (8), y sont pareillement invoqués.
(1) Reuvens. Appendice, p. 151.
(2) Reuvens. Appendice, p. 146.
(3) Reuvens. Corrections et additions, p. 103 et 148.
(4) Reuvens. Lettre I, p. 49. (Voir p. 15 et 35 de ce volume.)
(5) Reuvens. Appendice, p. 154. — Planche XII de la 4° livraison des Monuments Égyptiens, publiés par Leemans.
(6) Reuvens. Lettre I, p. 51. — Planche XII ci-dessus.
(7) Papyrus 75; Reuvens, lettre I, p. 28, 32, 54 et Go. (Voir p. 34 du présent ouvrage.)
(8) Reuvens. Appendice, p. 152. Ms. 2.327, fol. 149. (Voir p. 54 du présent ouvrage.)
Entrons dans quelques détails.
Les papyrus n°65 (1) et n° 75 (2) sont bilingues Le second renferme un texte égyptien hiératique plus ancien, avec un texte grec inscrit sur la face intérieure. Le premier contient en outre des transcriptions interlinéaires de mots démotiques, écrites en grec; il provient de Thèbes. Ces deux papyrus portent les marques d’un usage journalier et d’une lecture usuelle : ce sont des rituels magiques que le possesseur consultait fréquemment.
En effet le n° 75 est consacré à des cérémonies magiques, effectuées par l'entremise de l'amour mystique, envisagé comme grande puissance thaumaturgique. Telles sont l'évocation d’un fantôme; la confection d’une image de l’amour; la recette d’un philtre, composé de diverses plantes; la recette mystique pour réussir dans ses entreprises ; plusieurs recettes pour obtenir ou envoyer un songe; la consultation de la divinité, qui répond sous la forme d'un Dieu à tête de serpent (théomantion) ; un procédé pour porter malheur à quelqu'un; un autre pour arrêter sa colère.
Puis viennent des procédés d’affinage de l'or; enfin une recette pour confectionner un anneau jouant le rôle de talisman, en gravant sur un jaspe enchassé dans cet anneau la figure d’un serpent qui se mord la queue, la lune avec deux astres et Île soleil audessus. C’est là une figure dont l’analogue se retrouve dans les pierres gravées de la Bibliothèque nationale
(1) Planche XII de la 4e livraison des Monuments Égyptiens. (2) Reuvens. Lettre I, p. 4.
et dans nos manuscrits alchimiques (voir p. 58 et G2). L'amour tyrannique figure pareillement dans ceuxci, au milieu d’une recette de transmutation, dans une phrase incompréhensible (1), qui semble le lambeau de quelque vieux texte mutilé. On rencontre encore l’amour extracteur d’or dans un exposé mystique, où il est question d'un traité de Kron-Ammon (2), autre personnage énigmatique.
On lit ensuite dans le papyrus une table en chiffre, pour pronostiquer par des calculs la vie ou la mort d’un malade, table attribuée à Démocrite (3) et analogue à la table d’Hermès du manuscrit 2.327; une formule pour amener une séparation entre époux ; une autre pour causer des insomnies jusqu’à ce que le patient en meure; un philtre pour exciter l'amitié, composé de plantes, de minéraux et de lettres magiques; des explications de noms mystiques des plantes, etc.
Toute cette thaumaturgie répond aux pratiques des sectes gnostiques et de Jamblique. Les noms mêmes des cérémonies sont pareils chez les gnostiques et dans les papyrus (4): ce qui fixerait la date de ces derniers vers le mr siècle. La divination par les songes, qui figure dans le papyrus précédent, se trouve aussi dans le papyrus C, 116 et 122, publié par M. Leemans (5). Elle est
(1) Ms. 2.327, fol. 274, vo.
(2) Ms. 2.327, fol. 215. Ὃ ἔρος ὃ χρυσοριχύτης πρὸς χορνάμονα περὶ τῆς μεριχἧς τέχνης.
(3) Κευνενβ. Appendice, p. 148. Δημοχριτου σφαιρα. — Voir ce volume p. 35.
(4) Reuvens. Lettre I, p. 26.
(5) Papyri græci, 1, 3, 1re livraison (1843).
également associée à l’alchimie dans le manuscrit de saint Marc (1), et dans les ouvrages authentiques qui nous restent de l’évêque Synésius. La traduction du texte hiératique écrit au-dessus dans le papyrus, texte plus ancien, fera peut-être remonter plus haut encore la date des pratiques décrites dans ce papyrus.
Quoiqu'il en soit, le mélange des recettes alchimiques, et des pratiques magiques est très caractéristique. L’indication de la table de Démocrite et celle du serpent Ouroboros entourant les figures d’astres, qui se trouvent à la fois dans le papyrus de Leide et dans les manuscrits alchimiques, ne le sont pas moins.
Le papyrus n° 65 est également magique : son revers porte les noms (2) de divers produits animaux, minéraux et végétaux, parmi lesquels la salamandre, le sel ammoniac, l’aphroselinum, la pierre magnétique d’aimant (magnès), la magnésia, le sourcil du soleil et le sourcil de la lune (3); celle-ci figurée par un signe astrologique. Le tout renferme des indices non douteux d’alchimie.
Le papyrus n° 66 (4) est surtout capital à ce point de vue : car il ne s’agit plus de simples indices, mais d’une centaine d’articles, relatifs à la fabrication des
(1) Additions sur les feuilles de garde initiales.
(2) Reuvens. Lettre I, p. 51. — On en trouve le fac-simile dans les Monuments Égyptiens de Leide, 4° livraison, planche XII.
(3) Opus ἡλίου; oppus σελήνης... αφροσεληνον... nAoyovoy ; σεληνογονον....
(4) Reuvens. Lettre IN, p. 65, M. Leemans a donné à ce papyrus le n° 370, I.
alliages, à la teinture en pourpre et à la matière médicale. C’est un livre sur papyrus, de format in-folio, haut de o"30 sur o"18 de large, originaire de Thèbes : il consiste en dix feuilles entières, pliées en deux et brochées, dont huit seulement sont écrites. Cela fait donc seize pages écrites, contenant environ sept cent vingt lignes. Elles sont très lisibles, comme J'ai pu m'en assurer sur la photographie de deux de ces pages : l'écriture serait du commencement du ins siècle”(1).
Les articles portent chacun un titre. Ce sont des recettes pures et simples, sans théorie, toutes pareilles par leur objet et par leur rédaction à un groupe de formules inscrites dans les manuscrits grecs de nos bibliothèques. Je pense que ces dernières formules ont été probablement transcrites à l’origine d’après des papyrus semblables à celui-ci. Le texte même des articles du papyrus que j'ai pu me procurer 171 inlegro n’est tout à fait identique dans aucun cas à celui de nos manuscrits; mais la ressemblance n’en est pas moins frappante, comme je vais l’établir.
Signalons les principaux sujets traités dans les articles du papyrus, en les rapprochant à l’occasion des sujets pareils du manuscrit 2.327. Je les grouperai sous les chefs suivants : Plomb, étain, cuivre, argent et asemon, or, pourpre, minerais divers.
Plomb. — Purification (2) et durcissement (3) du plomb. Le premier titre figure à peine modifié dans le
(1) Voir REuvEns. Appendice, p. 151 et 102.
manuscrit 2.327 (1) et le second sujet y est aussi traité (2).
Etain. — Purification de l’étain, décapage (3) et durcissement de ce métal (4). Les manuscrits donnent de même des procédés pour l’affinage de l’étain (5).
Purification de l’étain, projeté dans le mélange (6) qui sert à fabriquer l’asemon (c’est-à-dire pour la transmutation de l’étain en argent).
Epreuve de la pureté de l’étain.
Blanchiment de l’étain (7). Ce titre se retrouve dans le manuscrit 2.327 (8). Dans la langue des alchimistes, le mot blanchiment s'applique d'ordinaire à la teinture du métal transformé en argent, comme le montre l’un des articles du manuscrit 2.327 (fol. 288 v°).
Cuivre. — Blanchiment du cuivre.
Fabrication du cuivre couleur d’or (bronze). Trois articles sont relatifs à ce sujet, qui préoccupait beaucoup les alchimistes ; car il s’agissait d’un premier degré de modification dans le métal, consistant à le teindre superficiellement. La même préparation se trouve exposée à plusieurs reprises dans le manuscrit 2.327 (9). M. Leemans a eu l’obligeance de copier pour moi deux des articles du papyrus
) Voir aussi l’Appendice B.
) Ms. 2.327, fol. 269 vo et fol. 270.
(8) Ms. 2.327, fol. 274 vo et fol. 288.
.(a) Ms. 2.327, fol. 288 et ν᾿; fol. 284 et v°.
relatifs à la même question, mais sans m'’autoriser à les reproduire in extenso. Aucun n’est identique à ceux des manuscrits qui portent le même titre. Le second procédé du papyrus paraît consister dans une dorure obtenue au moyen d’un alliage d’or et de plomb. On l’étendait à la surface du cuivre, puis on passait la pièce au feu à plusieurs reprises, jusqu’à ce que le plomb eut été détruit par une oxydation, à laquelle l’or résistait; comme l’auteur prend soin de l’indiquer. C’est donc un procédé de dorure sans mercure.
Viennent ensuite les sujets suivants : Décapage des objets de cuivre. Ramollissement du cuivre (1) Liniment (2) de cuivre.
Argent et Asemon. — Un certain nombre d’articles pratiques transcrits dans le papyrus se rapportent à l’argent proprement dit : purification de l’argent ; décapage des objets d’argent ; docimasie, c’està-dire essai de l’argent ; dorure de l’argent; coloration de l’argent (3) (en couleur d’or?) Le dernier sujet est traité aussi dans le manuscrit 2.327 (4).
Les suivants concernent l’alchimie proprement dite. Fabrication (5) de l’asemon (6). Le mot asemon était regardé au xvu siècle comme représentant l’argent sans marque, c’est-à-dire plus ou moins impur,
(4) Ms. 2.327, fol. 284, 285.
(5) Ποιησις ἀσημου. Voir le ms. 2.327, fol. 146. ; le ms. de saint
Marc, fol. 106.
(6) Voir aussi le ms. 2.327, fol. 29 vo et fol. 17.
renfermant du plomb, du cuivre ou de l’étain; en un mot tel qu'il se produit d'ordinaire à l’état brut dans la fonte des minerais. Mais d’après Lepsius, on peut rapprocher ce mot avec plus de vraisemblance du mot égyptien asem, qui exprime l’électrum, alliage d’or et d'argent. Quoiqu'il en soit, cet intitulé, fabrication de l’asemon, se retrouve fréquemment dans les manuscrits ; il est courant chez les alchimistes pour indiquer l'argent ou l’électrum produit par transmutation. On rencontre aussi la forme féminime ἀσημη.
Qbservons que le mot romsx affecté à la transmutation figure seul dans le papyrus; il semble donc plus ancien que les impressions χρυσοποια et αργυφοποια. quoique celles-ci soient déjà employées par Synésius.
Le titre caractéristique : fabrication de l’asemon, reparaît une vingtaine de fois dans les articles du papyrus, sauf quelques variantes : telles que fabrication de l’asemon fondu; fabrication de l’asemon égyptien. On voit par là quelle importance la question avait pour les auteurs du papyrus.
La page photographiée que je possède, renferme notamment quatre de ces recettes, que l’on peut comparer avec celles des manuscrits des Bibliothèques : l’une prend l’étain comme point de départ ;une autre, le cuivre et peut être rapprochée d’un texte du manuscrit 2.327 (1); une autre emploie l’orichalque (laiton). L’étain, le mercure et le fer sont nommés dans la dernière. Dans les deux premières, on introduit pendant l'opération une certaine dose d’asemon,
(1) Ms. 2.327, fol. 146.
fabriqué à l'avance et destiné sans doute à jouer le rôle de ferment. La troisième recette se rapproche à plusieurs égards d’un procédé pour doubler l'argent au moyen de l’étain, donné dans le manuscrit 2.327 (1), procédé tiré, dit l’auteur de ce dernier manuscrit, d’un livre très saint. L’alun et le sel de Cappadoce figurent dans les deux textes, c’est-à-dire dans le papyrus comme dans notre manuscrit.
Un titre plus significatif encore est celui-ci : art de doubler (2) l’asemon, lequel reparaît deux fois; c’est encore le titre de plusieurs articles dans les manuscrits (3). On peut en rapprocher les suivants : trempe ou teinture (4) de l’asemon; on lit le même titre appliqué à l'or dans les manuscrits (5). Puis vient dans le papyrus la préparation du mélange ; et le titre singulier : masse de métal inépuisable (6), intercalé au milieu des procédés de fabrication de l’asemon. Citons enfin ceux-ci : affinage (?) de l’asemon durci (7); essai de l’asemon; comment on atténue (8) l’asemon.
Or.— A ce métal se rapportent divers articles, dont la signification semble relative à certaines pratiques industrielles, telles que : coloration de l’or (9); fabrica-
1) Ms. 2.327, fol. 274, vo.
( (2) Fa (3) Voir le ms. 2.327, fol. 274, vo.
) (4) K RE (5) Ms: 2.527," fol-1276 (b) TT μαζα.
(7) Ιωσις pour εξιωσις.
(8) Αραιουται. Le mot ἀραιωσις appartient aussi à la langue des manuscrits. 11 s’agit sans doute de pulvérisation ou de dissolution.
(9) Peut-être ce titre désigne-t-il aussi une opération de transmutation.
tion de l’or; préparations pour la soudure d’or. Cette dernière question est traitée aussi dans les manuscrits (1).
Ecriture en lettres d’or (2). Ce sujet est un de ceux qui préoccupaient le plus l’auteur du papyrus, car 1] reparaît douze fois. Il n’a pas moins d'importance pour les auteurs des traités des manuscrits des bibliothèques (3), qui y reviennent aussi à plusieurs reprises, Montfaucon et Fabricius ont publié plusieurs recettes tirées de ces derniers.
Docimasie de l’or; préparation de la liqueur d’or (4); dorure.
Les titres suivants sont relatifs à la transmutation : multiplication de l'or (5); fabrication de l’or, sujet fréquemment abordé dans les manuscrits (6) ; trempe (ou teinture) de l’or, question également traitée, dans Îles manuscrits (7); art de doubler l'or (plusieurs recettes); ce titre n’est pas rare dans les manuscrits (δ).
Cet art de doubler l’or et de le multiplier, en formant des alliages à base d'or, alliages dont on pensait réaliser ensuite la transmutation totale par des tours de main convenables, analogues aux fermentations ; cet art, dis-je, constitue la base d’une multitude de recettes. C’est au doublement de l’or que se rappor-
(1) Voir ms. 2.327, fol. 281, vo et fol. 284. (2) Χρυσογραφια.
(3) Par exemple ms. 2.327, fol. 283 vo et fol. 287 ve. (4) Xpuotou uypou σχευασια.
(5) Πλεονασμος (6) Voir ms. 2.327, fol. 146, 232, 207.
) Voir ms. 2.327, fol. 276.
) Voir par exemple le ms. 2.327, fol. 267, vo.
tent. les texteswdetManilius ΤΡ. zo)et -d'Enée de Gaza (p. 75).
Pourpre. — Dans le papyrus les préparations métalliques sont suivies, sans transition, par les recettes pour teindre en pourpre; ce qui montre la connexité qui existait entre ces deux ordres d'opérations, connexité attestée pareillement par le contenu du traité Physica et mystica, du pseudo-Démocrite (1). Il ne s’agit pas ici d’une simple comparaison entre l'éclat de la teinture en pourpre et celui de la teinture en or, mais d’un rapprochement plus intime, à la fois théorique et pratique. En effet la fabrication du pourpre de Cassius,au moyen de préparations d’or et d’étain, semble n'être pas étrangère à cette assimilation; ainsi que la coloration du verre en pourpre par les préparations d’or. Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans le papyrus une série de préparations de pourpre, fondées sur l’emploi de l’orcanette et du murex, comme dans le pseudo-Démocrite. Quelques-unes de ces préparations sont reproduites dans la partie photographiée de la page 13 de ce papyrus, que je donne dans l’appendice B.
Minerais divers. — Enfin le papyrus se termine par divers extraits du traité de Dioscoride, attribués nominativement à leur auteur; extraits relatifs à l’arsenic, à la sandaraque, à la cadmie, à la soudure d’or, au minium de Sinope, au natron, au cinabre et au mercure: ce qui nous montre que ce traité servait dès lors de manuel aux opérations métallurgiques.
C’est en effet au moyen du texte de Dioscoride, des
(1) Voir ms. 2.327, fol. 24, vo.
ouvrages de Pline et des Commentaires de ces ouvrages que nous pouvons retrouver aujourd’hui le sens véritable des dénominations contenues dans les papyrus ; lesquelles sont transcrites avec les mêmes significations techniques dans nos manuscrits alchimiques. La concordance de ces divers textes est des plus précieuses pour en fixer le vrai caractère histo-
rique.
BR
GÉLAPITR(E WI
$ 1. — Enumération des manuscrits.
ES manuscrits alchimiques les plus anciens sont écrits en grec; ils forment un groupe caractéristique à la Bibliothèque nationale de Paris. Les plus vieux de ceux que nous possédons sont reliés aux armes de Henri IT; ils ont été apportés en France du temps de François [® (1), à l’époque où ce roi faisait faire de grands achats de livres en Grèce et en Orient. Ceuxci ont été copiés au xv° siècle. D’autres datent du xvi® et du xvu*, et proviennent de bibliothèques privées, telle que celle du chancelier Séguier, réunies plus tard à la Bibliothèque nationale. Le premier de tous le,n® 2.325,.est.écrit sur papier. de: coton avec un soin tout particulier. Il serait du x siècle, d’après la table manuscrite qui le précède ; de la fin
(1) Bibliotheca Chemica de Mancer, t. 1, p. 41.
du χη siècle (1), d’après Labbé et d’après Ameiïlhon; du xiv°, d’après M. Omont. Son contenu se retrouve entièrement, comme je l'ai vérifié, dans le manuscrit suivant, qui est beaucoup plus étendu.
Le n° 2.327 est le plus complet. Il porte sa date : 1478, et le nom du copiste, Pelekanos de Corfou; j'en donne une analyse développée dans l’Appendice.
Le n° 2.249 est du xvi° siècle. Il renferme divers traités, qui manquent dans le précédent; mais beaucoup d’autres y manquent. Il offre des variantes importantes, conformes d’ordinaire au texte du manuscrit de saint Marc. Il est interrompu à la fin.
Les autresmanuscrits, 2:926,12:329; 2.250, 2.251, 2.252, 2.275, ne renferment rien de caractéristique, qui n’existe déjà dans les deux types 2.527 et 2.240.
Des copies analogues existent dans la plupart des grandes Bibliothèques d'Europe (2), et il en est fait mention dans leurs catalogues imprimés. La Laurentienne (Florence), l'Ambroisienne (Milan), la Bibliothèque de Gotha, celles de saint Marc, de Vienne, du Vatican, les contenaient au siècle dernier, à l’époque où ces catalogues furent publiés, et elles les contiennent probablement encore. La plupart ont été écrits, comme les nôtres, aux xv° et xvi‘ siècles.
Je signalerai à part le manuscrit de saint Marc, le plus beau et le plus ancien que je connaisse. Le gouvernement italien a bien voulu me prêter ce
(1) Catalogue imprimé des manuscrits grecs de Ja Bibliothèque
royale.
(2) Fasricus. Bibliotheca græca,t. XII, p. 747-751. Édition de 1724. Les éditions suivantes sont plus abrégées, en ce qui concerne l’alchi-
mie.
manuscrit capital, que J'ai étudié et comparé avec ceux de la Bibliothèque nationale de Paris. D’après la table imprimée qui la précède, il remonte au x1° siècle. La comparaison de son écriture avec les fac-similés de paléographie confirme cette attribution ; elle tendrait même à la reculer un peu davantage. En effet l'écriture en est toute pareille à celle d’un texte publié dans l’'Anleitung zur Grieschischen Palæographie von Watienbach (1877), comme type du x° siècle (1). On peut aussi en rapprocher, bien que la ressemblance soit moindre, un type du x siècle (2). Le manuscrit de saint Marc contient d’ailleurs les mêmes ouvrages que Îles autres.
Leo Allatius, bibliothécaire du Vatican, avait annoncé au χυπ siècle qu’il se proposait de faire une publication régulière de ces manuscrits. Mais il n’a pas tenu sa promesse et elle n’a été accomplie depuis par personne dans son ensemble; quoique des portions importantes aient été imprimées et traduites en latin à diverses époques. L’obscurité du sujet et le caractère équivoque de l’alchimie ont sans doute rebuté les éditeurs et les commentateurs. Cependant l'étude méthodique de ces manuscrits et la publication de certains d’entre eux ne serait pas sans intérêt, au point de vue de l’histoire de la chimie, de la technologie du moyen âge, et même à celui de l’histoire des idées régnant en Egypte vers les n° et rv° siècle de notre ère. On en tirerait quelque lumière sur les doctrines des derniers néoplatoniciens et des gnostiques, ainsi que
(1) Ex Codice Palatino n° 308, fol. 191, Meleagrides. (2) Cod. Palat. n° 252.
certains renseignements sur les vieilles écoles grecques : renseignements d’autant plus précieux, que les auteurs de quelques-uns de ces écrits, Olympiodore, par exemple, paraissent avoir eu entre les mains des ouvrages aujourd’hui perdus, tirés de la bibliothèque d'Alexandrie, ou plutôt des débris qui en subsistaient encore peu de temps avant la destruction de cette bibliothèque; je parle de la destruction contemporaine de celle du Sérapeum par Théophile, patriarche d'Alexandrie.
$ 2. — Date et filiation des ouvrages contenus dans les manuscrits alchimiques.
La date des divers ouvrages contenus dans les manuscrits varie ; elle peut être recherchée et souvent assignée, d’après leur contenu et d’après les citations des auteurs bysantins.
Plusieurs écrits sont païens et dus à des contemporains de Jamblique et de Porphyre. Tels sont les opuscules attribués à Hermès, à Agathodémon, à Africanus, à Jamblique lui-même. La lettre d'Isis à son fils Horus etle serment invoquant les divinités du Tartare, portent le même caractère (page 25). Une citation du « précepte de l’empereur Julien », personnage si rarement invoqué plus tard, laquelle est donnée au manuscrit 2.327 (fol. 242), se rapporte aussi à cet ordre de traditions.
Peut-être même quelques-uns des ouvrages alchi-
miques que nous possédons sont-ils contemporains des débuts de l’ère chrétienne. Il en serait ainsi assurément, si l’on admettait l'identité du pseudo-Démocrite, nommé dans nos manuscrits et dans les papyrus, avec Bolus de Mendès, personnage signalé par Pline et par Columelle comme ayant composé certains traités attribués plus tard à Démocrite. Les Physica et mystica de nos manuscrits ont pu aussi faire partie des œuvres magiques du pseudo-Démocrite cité par Pline ; lequel , je le repète, semble n'être autre que Bolus de Mendès, ou quelqu'un de son temps. Les traités relatifs aux vitrifications colorées et aux émeraudes artificielles que nous possédons dérivent de quelque compilation aux traités analogues dont parlent Pline et Sénèque.
Certaines recettes anonymes d’alliages et de pierres précieuses artificielles pourraient être plus anciennes encore, s’il est vrai qu’elles aient été copiées sur les stèles (1) et sur les papyrus des sanctuaires.
Cependant la plupart des auteurs alchimiques sont chrétiens.
Zosime, par exemple, écrivait en Égypte vers le ane siècle, au temps de Clément d'Alexandrie et de Tertullien, c’est-à-dire au temps des gnostiques, dont il partage les croyances et les imaginations; ce que font aussi les papyrus de Leide, qui remontent vers la même époque.
Synésius et Olympiodore appartiennent à la fin du iv® et au commencement du v*.
Le Philosophe Chrétien peut être regardé comme
(1) Voir pag. 20.
intermédiaire entre ceux-ci et Stéphanus, d’après Île contenu de ses ouvrages : tandis que l’Anonyme serait à peu près du même temps que le dernier auteur. Certaines parties d’ailleurs, telles que les écrits de l’Anonyme et les Chapitres de Zosime à Théodore ne sont pas des œuvres complètes et originales : elles offrent le caractère de ces extraits et sommaires, que les polygraphes byzantins avaient coutume de faire et qui nous ont conservé tant de débris des historiens, des orateurs et des poètes anciens.
Stéphanus est un personnage historique, qui ἃ laissé des ouvrages de médecine et d’astrologie, en même temps que d’alchimie. Or il copie textuellement Olympiodore, Synésius et 1] commente le pseudo-Démocrite. Ces auteurs l’ont donc précédé. Olympiodore lui-même reproduit,textuellement aussi, Synésius, et Synésius commente le faux Démocrite.
Ainsi il existe une filiation non interrompue depuis le ve siècle de l’ère chrétienne, entre les divers ouvrages qui figurent dans nos manuscrits. Cette filiation a été admise comme incontestable par tous les érudits qui ont eu connaissance de ces manuscrits depuis le xvne siècle et elle est confirmée, quant aux écrits les plus anciens, par la découverte des papyrus de Leiïde.
Presque tous ces écrivains sont antérieurs aux Arabes. Plusieurs d’entre eux sont cités, parfois sans changement, par Georges le Syncelle au vin* siècle, par Photius, au ix° siècle, et par les polygraphes byzantins des x° et ΧΙ" siècles, Suidas par exemple.
Le Kitab-al-Fihrist, ouvrage arabe écrit vers
l'an 850, nomme également nos écrivains. Ils sont donc antérieurs à Geber, le grand maître des Arabes au 1x° siècle. Celui-ci représente d’ailleurs dans ses livres authentiques une science plus méthodique, plus avancée et par conséquent postérieure à celle des alchimistes grecs.
Après ces auteurs, appelés les philosophes œcuméniques, l’alchimie a été exposée par des moines byzantins, tels que Cosmas, Psellus et Nicéphore Blemmydas, d’une époque plus récente.
On peut préciser jusqu’à un certain point l’époque où ces écrits ont été rassemblés en un corps encyclopédique, en remarquant que ce corps est antérieur à une tradition mythique fort accréditée au moyen âge, et dont Jean Malala et Suidas nous parlent dès le x° siècle : je veux dire la tradition qui identifie la recherche fabuleuse de la toison d’or par les Argonautes avec celle d’un prétendu livre alchimique (1), écrit sur peau : or notre collection n’en fait aucune mention.
L'ouvrage le plus moderne qu’elle renferme est un traité technique sur les verres et pierres précieuses artificielles, attribué à l’arabe Salmanas (vin siècle), lequel contient de très vieilles recettes, transmises peut-être depuis les anciens égyptiens. Ce traité a été ajouté aux autres livres à une époque plus rapprochée de nous; car il n'existe ni dans le manuscrit 2.325, le plus ancien de ceux de Paris, ni dans le manuscrit de saint Marc, écrit vers le ΧΙ siecle.
(1) Salmasii Plinianæ Exercitationes, p. 772, Ὁ. B. (1689).
En résumé, c’est par la réunion de ces œuvres de dates diverses que la collection alchimique a été formée à Constantinople, au moyen des écrits de divers auteurs, les uns païéns, les autres chrétiens, copiés, commentés et abrégés parfois par les moines byzantins. De là ces copies sont venues en Italie, puis dans Île reste de l'Occident.
Une lettre de Michel Psellus (vers 1050) sert en quelque sorte de préface au manuscrit 2.327. Cet érudit byzantin, dont la science était universelle et qui a laissé des traités sur les matières les plus diverses, est peut-être celui qui a constitué la collection elle-même. En tous cas, elle était déjà formée, au χι" siècle, peut-être même au x°; car le manuscrit sur parchemin, de saint Marc à Venise, remonte à cette époque (p. 97) et il renferme Îa plupart des textes fondamentaux (sauf le traité de Salmanas).
Ces écrits ont subi ensuite, comme 1] est arrivé fréquemment pour les manuscrits anciens, diverses additions plus récentes, ainsi que des interpolations et des additions évidentes, de la part des moines byzantins. Ceux-ci en effet les copièrent, non comme des monuments historiques, mais au double titre de textes mystiques et de textes pratiques, qu’ils commentaient à la facon des ouvrages théologiques. En tant que livres industriels surtout, ils étaient exposés à être rectifiés, complétés par chaque copiste, bref, mis au courant des connaissances acquises ; comme le sont les ouvrages techniques de nos jours.
Aux erreurs des copistes se sont parfois ajoutées
celles des commentateurs du xvin° et du xix° siècle. Par exemple, les manuscrits renferment un procédé relatif à /a trempe du bronze chez les Perses, au temps de Philippe de Macédoine; bron;e dont on peut voir, un échantillon sur les portes de Sainte-Sophie. Cette dernière indication semble sincère. Elle se trouve dans les manuscrits 2.327 (1) et 2.325, mais elle manque dans le manuscrit de saint Marc (2), plus ancien : ce qui prouve qu'elle a été ajoutée après coup par quelque copiste byzantin. Par suite d’une confusion singulière, ce même procédé a été attribué au siècle dernier à un moine de Sainte-Sophie, appelé Philippe de Macédoine. D’autres ont indiqué Philippe Sidètès, prêtre du temps de saint Jean Chrysostome. D’autres encore ont donné ce texte à Zosime. Mais les manuscrits cités ne disent rien de toutes ces attributions. De même la citation des savants ismaélites et les mots techniquesarabes, reproduits dans le traité de Salmanas, ont été rapportés à tort par quelques modernes à Zosime, malgré les indications formelles des manuscrits.
Ces manuscrits portent la trace de l'étude passionnée dont ils ont été l’objet autrefois: notes sur les marges (3), mementos, ratures de certains passages, surcharges, additions sur les feuillets de garde et dans les espaces vides, taches faites par les produits chimi-
(mn) Ms %2,327ifol. 155, vo.
(2) Ms. de saint Marc, fol. 118.
(3) Par exemple ms.2.327,notes marginales, fol. 35 vo, 36 vo, 140, etc.;, memento, fol. 264 ; additions en haut, fol. 92, 178, 254 ; additions interlinéaires à l’encre rouge, fol. 262, v®; ratures, FORTIS 40 δε:
ques, telles que les sels de cuivre (1). En raison de ces circonstances, on pourrait croire que l’ancienneté des figures des instruments qui y sont dessinés, figures souvent reproduites (2), laisse quelque incertitude. Mais il convient d’observer que ces figures sont les mêmes dans les divers manuscrits; elles sont plus nettes et plus belles dans le plus vieux, celui de saint Marc, que dans aucun autre et elles répondent souvent à des descriptions précises du texte. Les appareils qu’elles représentent sont donc d’une date reculée.
En somme, les traités actuels sont antiques pour la plupart. Le langage, les idées philosophiques, les connaissances techniques, les faits historiques et autres qui y sont relatés, aussi bien que le nom authentique de quelques-uns de leurs auteurs, nous font remonter vers le 1v° siècle de notre ère; peut-être même pour quelques-uns, jusque vers l'ère chrétienne.
$ 3. — Etudes et publications exécutées d’après les manuscrits alchimiques.
Rappelons brièvement les études et les publications dont ces manuscrits ont été l’objet jusqu’à ce jour.
Il en est question tout d'abord dans le traité d’Olaüs Borrichius, médecin danois du xvu* siècle:
(1) Ms. 2.240, fol. 113.
(2) Voir entre autres Hoefer t. I, p. 262, 263, 264, 270, 280, 285.
sur l'Origine de l’Alchimie, publié par la Brbliotheca chemica de Manget; l’auteur est savant, mais crédule. Morhofius en ἃ parlé aussi, au xvi® siècle (r). Saumaise et Du Cange les avaient lus ; le premier en a tiré diverses citations, dans ses Plimanæ exercitationes.
Reinesius en fit alors une étude détaillée, la plus complète qui existe, laquelle a été publiée dans le tome XII de la Bibliothèque grecque de Fabricius (2). On y voit la liste des écrits contenus dans un manuscrit de Gotha et la notice détaillée de plusieurs des manuscrits de la Bibliothèque royale de Paris. Cette notice est fort exacte, quant aux citations spéciales. Mais, par suite de quelque méprise de l’éditeur, on a mis bout à bout les titres des traités de plusiers manuscrits distincts : spécialement ceux des 2.240 et 2.327, comme s'ils étaient contenus dans un volume unique.
Fabricius faripublié: Mirtrexiensotilentextemet,la traduction latine de l’un de ces ouvrages, le commentaire de Synésius sur Démocrite. Cette dernière est tirée d’une publication latine faite au xvi° siècle par Pizzimenti, sous le titre : Democriti de Arte magnä, Padoue (1573); laquelle renferme la traduction latine du pseudo-Démocrite et celle des Commentaires de Synésius, de Pélage et de Stéphanus. Ces traductions sont peu exactes; elles ont plutôt le caractère de paraphrases.
Les neuf leçons de Stephanus ont été transcrites
) Polyhistor, τ. I, p. τοῖς
(1 (2) P. 747, 751, ire édition, 1724.
par le docteur Dietz et publiées après sa mort dans les Physici et medict Græci minores de Ideler (1). On lit dans le même ouvrage (2) les poètes alchimiques, dont quelques morceaux avaient été imprimés au xvu° siècle.
Signalons encore un fragment sur la bière et des articles sur la trempe du bronze, sur celle du fer, sur la fabrication du verre, publiés par Grüner, puis reproduits dans les Ecloga physica de Schneider.
Le lexique des mots alchimigues, ainsi qu’une partie des signes ont été imprimés par Du Cange : les derniers d’une façon incomplète et sans correction. Le lexique même, sans les signes, est aussi reproduit, cette fois avec beaucoup de soin et d’après le manuscrit de saint Marc, à la fin de l'ouvrage de Palladius, de Febribus, par Bernard, p. 120 à 148 (1745).
Les titres des principaux traités de nos manuscrits existent dans le catalogue imprimé des manuscrits grecs de la Bibliothèque royale, publié au xvrré siècle par Labbé. L'abbé Lenglet du Fresnoy en ἃ eu connaissance dans son /listoire de la philosophie hermétique (1742). L'Encyclopédie méthodique les signale à l'article Alchimie (1792). Au commencement de ce siècle, Ameilhon, membre de l'Académie des [nscriptions, a donné quatre notes sur le même sujet dansles Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale (3). Enfin Hoefer, dans le tome [δ de PAistoire de la Chimie, a parlé aussi de ces manuscrits
(1) T. ΤΠ, p. 199 à 253. Berlin, 1842.
(3) T. V, 358, 374; t. VI, p. 302, an IX ;t. ὙΠ p. 222.
et ilen a publié divers extraits et fragments inédits, texte grec et traduction française.
Signalons brièvementles notices imprimées,relatives aux manuscrits contenus dans les autres Bibliothèques d'Europe. Ceux de Gotha et d’Altenbourg ont été décrits par Reinesius, dont Fabricius ἃ reproduit l’article dans sa Bibliothèque grecque (voir la page 105): ils ne diffèrent pas des nôtres, comme date et comme composition générale. Celui de Gotha a été consulté également par le professeur Hoffman de Kiel, pour un article sur l'origine du mot chimie, publié récemment dans le dictionnaire de Heumann.
Un manuscrit de Vienne a été décrit et analysé par Lambecius (1), au siècle dernier : c'est une copie datant de 1564; son contenu se retrouve d’ailleurs dans notre n° 2.527.
Le Catalogue de la Bibliothèque Laurentienne, publié à Florence en 1770, analyse (2) un manuscrit tout à fait analogue. Dietz a parlé d’un manuscrit semblable, de Munich.
Le manuscrit de Leide, signalé par Reuvens (3), est du même type; certains traités ysontreproduits seulement en abrégé.
La bibliothèque de saint Marc contient le plus ancien manuscrit alchimique qui existe. Ce manuscrit, que j'ai entre les mains, renferme les plus importants de nos traités et sa composition générale ne diffère pas sensiblement de celle des précédents. 1]
1) Comment. de Bibl. Cœsarea, etc. Pars II, livre VI, p. 380. NE "Se 9527:
) Troisième lettre à M. Letronne, p. 735.
est écrit sur parchemin. Il remonterait au xi° siècle, d’après Bernard et d’après le catalogue de 1740; sa comparaison avec les types paléographiques donnés dans Wettenbach le reporte en effet entre le x° et le x1° siècle (v. p. 97). Nous possédons trois notices sur ce manuscrit : l’une à la fin du traité de Palladius, de Febribus, publié par Bernard en 1745; une autre, dans le Catalogue des manuscrits grecs de la bibliothèque de saint Marc, publié en 1740 (p. 140 de ce Catalogue), où il porte le n° 299; la dernière, due à Morelli, dans son ouvrage relatif aux mêmes manuscrits, publié en 1802 (1). J'ai fait moi-même une étude approfondie de ce manuscrit, et j'ai établi une collation soignée de ses articles avec ceux des manuscrits de la Bibliothèque de Paris. D’après la lecture des notices, il semble que le manuscrit de saint Marc ait été reproduit dans celui de la bibliothèque Ambroisienne de Milan, manuscrit plus moderne, analysé par Montfaucon (2).
Les études que j'ai faites des manuscrits de Paris, de saint Marc, et des analyses imprimées des autres tendent à faire penser que les manuscrits alchimiques dérivent de trois types principaux.
1° Le type du manuscrit de saint Marc, du χι ou du x° siècle, le plus vieux de tous, et dans lequel manquent le traité de Salmanas et divers autres; tandis qu’on y trouve le labyrinthe de Salomon, œuvre cabalistique.
Le manuscrit 2.240, de la bibliothèque de Paris se
(COLE Er (2) Paléographie grecque, p. 374.
rapproche de celui de saint Marc par sa composition, quoique avec des variantes importantes. Il contient de même les résumés des traités de Zosime, la Chrysopée de Cléopâtre, etc.
2° Le type du manuscrit 2.325, datant du xmf siècle ou du commencement du xiv® siècle, reproduit par la plupart des autres copies postérieures ; mais avec addition de certains traités et fragments plus ou moins étendus. C’est ainsi qu’il a passé entièrement (sauf variantes) dans le manuscrit 2.327.
3° Le type du manuscrit 2.327, lequel renferme, en outre du précédent, de nombreux traités techniques et des additions fort importantes. C’est le plus étendu qui existe.
Il serait fort désirable que quelque érudit spécialiste fit une étude complète de ces manuscrits, d’après les méthodes de la critique moderne.
Sans prétendre entrer jusqu’au fond de cette question, il m'a semblé cependant utile de reproduire en appendice l’analyse très détaillée du manuscrit 2.327, le plus complet de ceux de notre Bibliothèque ; en en rapprochant la composition du n° 2.325, celle du manuscrit de saint Marc, celle du n° 2.240 de Paris, ainsi que celle des manuscrits étrangers, en tant que ces derniers sont connus par les catalogues imprimés.
Je vais présenter ici les résultats généraux que j'ai déduits de cette analyse : résultats intéressants, car ils conduisent à décomposer la collection alchimique en ses éléments essentiels, c’est-à-dire à reconnaître quels sont les traités partiels, théoriques ou techniques, et les groupes de recettes, dont l’assem-
blage a servi à la constituer. Je demande quelque indulgence pour ce travail d’analyse, fort délicat de sa nature, mais qui semble propre à jeter un certain jour sur l’histoire de la science.
$ 4. — Composition de la collection manuscrite des alchimistes grecs.
Le manuscrit 2.327 est coordonné jusqu’à un certain point à la façon d’un ouvrage moderne, au moins dans ses premières parties : c'est une sorte d'Encyclopédie alchimique, où le copiste a rassemblé tous [65 traités et morceaux congénères qu'il a pu connaître. Le manuscrit débute par une dissertation ou lettre de de Michel Psellus, adressée à Xiphilin, patriarche de Constantinople au milieu du xr° siècle. Elle est placée en tête, en guise de préface (1). Après diverses intercalations, qui semblent faites sur des pages de garde originellement blanches, on trouve, comme dans un traité de chimie actuel :
1° Les indications générales relatives aux mesures et à la nomenclature ;
20 L'ensemble des traités proprement dits, théoriques et pratiques, lesquels forment à la suite un tout
distinct.
Développons le détail de cette composition.
$ ὃ. — Indications générales.
Ces indications comprennent d’abord un fraité des poids οἱ mesures (1), attribué à Cléopâtre, traité classique pour ceux qui s'occupent de l'antiquité; 1] existe dans le manuscrit de saint Marc et dans beaucoup d’autres. Il se trouve aussi dans les œuvres de Galien et dans divers manuscrits traitant d’autres sujets. Aussi a-t-il été imprimé plusieurs fois, notamment par Henri Estienne dans son Thesaurus Græcæ linguæ (2). Une autre note relative aux poids et mesures se trouve dans des additions faites à la fin du manuscrit 2.327 (3).
Les noms des mois égyptiens, comparés à ceux des mois romains (4), représentent un renseignement pratique du même ordre.
Le traité des mesures est suivi, toujours comme dans un ouvrage moderne, par l'explication des signes de l'art sacré (5), lesquels correspondent aux symboles de nos éléments actuels, avec noms en regard. Ce tableau des signes existe aussi dans le manuscrit de saint Marc et dans le manuscrit 2.325: ce qui
(1) Ms. 2.327, fol. 15 et 16; ms. de saint Marc, fol. 108, verso. u ) Appendice de l'édition PSE EE ΙΝ ἘΠΕῚ avec ne latine. di
(3) Ms. 2.327, fol. 292 et 203.
(4) Ms. 2.527, fol. 285 et 297.
(5) Ms. 2.327, fol. 16, verso, à 18; Ms. de saint Marc, fol. 6 et 7.
prouve qu’il remonte au moins au x1° siècle. Quelquesuns des signes qu'il renferme, tels que ceux de l’or et de l'argent, figurent déjà dans les papyrus de Leide. Celui de l’eau est un hiéroglyphe, etc.
En examinant de plus près la liste des signes du manuscrit 2.327, on reconnait qu’elle résulte de juxtaposition de plusieurs listes, ajoutées et combinées les unes avec les autres à diverses époques. En effet les noms des métaux, et ceux des autres corps y reviennent plusieurs fois, souvent avec des symboles différents, dont les derniers sont de simples abréviations. Le mercure, par exemple, est désigné au début par un croissant retourné, inverse du signe de l’argent ; tandis que dans la liste finale il s’est substitué à l’étain pour l'attribution du métal au signe astronomique de la planète Mercure.
Les listes dont je parle sont faciles à distinguer.
Citons d’abord une première liste, très courte et probablement très ancienne, renfermant seulement les signes des sept planètes et des sept métaux, donnés en sept lignes dans le manuscrit de saint Marc (1). Cette liste se lit également au fol. 280 du manuscrit 2.327, mais plus développée et avec les noms d’une suite de substances annexes et subordonnées. J'y reviendrai.
J'ai reproduit le fac-similé de la première et de la seconde liste du manuscrit de saint Marc.
Le manuscrit de saint Marc et le manuscrit 2.327 (2) débutent par une autre liste méthodique (seconde
(1) Ms. de saint Marc, fol. 6, colonne de droite. Voir aussi ms. 2.250, fol. 243; ms. de la Laurentienne, vers la fin. (2) Ms.1.2,327, fole 26 v°,