CHAPITRE Il
$ 1. — Hermès.
E premier groupe des alchimistes renferme des personnages mythiques et divins, tels que Hermès, Isis, Agathodémon.
Tous ces noms se rattachent à l'Égypte et
à l’ordre de ceux qu’invoquent les gnostiques et le Pœmander. Hermès, synonyme de Toth, était, nous l'avons déjà dit (p. 39), le patron des sciences et des arts dans la vieille Egypte. Les anciens livres, au nombre de vingt mille d’après les uns, de trente-six mille cinq cents, d’après les autres, portaient son nom. J'ai décrit plus haut, d’après Clément d’Alexandrie, la procession solennelle, dans laquelle ces livres étaient portés en cérémonies. La tradition en vertu de laquelle on attribuait à Hermès les ouvrages secrets sur la magie, l'astrologie, la chimie, a longtemps per-
sisté. L’étain, à l’origine, et plus tard le mercure, agents de la transmutation, lui ont été consacrés. La chimie même portait au moyen âge le nom de science hermétique. 11] a existé certainement des écrits alchimiques sous le nom d’Hermèés : car ils sont continuellement cités (1) par Zosime, par Stephanus et par les autres auteurs de nos manuscrits grecs.
Voici l'un des passages qui sont réputés tirés de ces écrits et qui peuvent donner une idée de leur style : « À l'entrée orientale du temple d’Isis, vous verrez des caractères relatifs à la substance blanche (argent). A l'entrée occidentale, vous trouverez le minerai jaune (or), près de l’orifice des trois sources (2). » Cette description est-elle réelle ou symbolique ?
Ailleurs on attribue à Hermès l’un des axiomesfavoris des alchimistes (3). « Si vous n’enlevez pas aux corps leur état corporel et si vous ne transformez pas en corps les substances non corporelles, vous n’obtiendrez pas ce que vous attendez; » ce qui veut dire : si vous n'enlevez pas aux métaux leur état métallique (par oxydation, dissolution, etc.), et si vous ne régénérez pas les métaux avec des substances non métalliques, etc.
L'hymne mystique d'Hermès, invoqué dans le Ραmander, était récité par les alchimistes : « Univers, sois attentif à ma voix; terre, ouvre-toi; que la masse deseaux s'ouvre à moi. Arbres : ne tremblez
(r) Voir entre autres ms. de saint Marc, fol. 100. (2) Ms. 2.250, fol. 81. OLymrionore reproduit le même texte avec plus de développements; il est cité dans le ms. 2.327, fol. 210 ve.
(3) Ms. de saint Marc, fol. 95 v°.
pas, je veux louer le Seigneur, le Fout et l'Un.Que les Cieux s'ouvrent et que les vents se taisent, que toutes mes facultés célèbrent le Tout et l'Un. » — La formule du Tout et de l’Un reparaît continuellement dans les écrits des alchimistes grecs. Elle formait le fond de leur doctrine, car elle exprimait l'unité de la matière et la possibilité de transmuter les corps les uns dans les autres.
La table d'émeraude d'Hermès, citée par les auteurs du moyen âge, débute par des mots sacramentels, pareils à ceux que nous lisons dans les œuvres de Zosime : « En haut les choses célestes, en bas les choses terrestres; par le mâle et la femelle l’œuvre est accomplie. »
Cependant ni l'Œuvre du Soleil d'Hermès, ni aucun livre qui porte son nom n’est arrivé Jusqu'à nous; les traités arabes attribués à Hermès que nous possédons sont très postérieurs. Mais on trouve dans nos manuscrits l'attribution à Hermès d’une table astrologique (dite instrument) et celle d’un commentaire sur l’énigme de la Sybille.
L'Instrument d'Hermès (1) estun tableau de chiffres, destiné à prévoir l'issue d’une maladie d’après un nombre compté d’une certaine manière, à partir du lever de Sirius, au mois Epiphi. Les tables de ce genre sont fort anciennes en Egypte; les papyrus de Leide en contiennent une, attribuée à Démocrite, et le manuscrit 2.419 de la Bibliothèque nationale en renferme plusieurs, dites de Pétosiris.
Sous le nom d’'Hermès et d'Agathodémon figure le
(1) Ms. 2.327, fol. 293. Voir p. 35 de ce volume.
commentaire d’une énigme (1), relative à la pierre philosophale (2). « J'ai neuf lettres et quatre syllabes, connais-moi. Les trois premières ont chacune deux lettres, etc. » Cette énigme se trouve dans les livres sibyllins (3); elle a beaucoup occupé les alchimistes ; elle est citée par le pseudo-Démocrite, par Olympiodore, et commentée longuement par Stéphanus (dans sa VIe praxis). La traduction serait le mot arsenicon, d'après Cardan et d’après Leibnitz, qui ont eu connaissance du texte de Stéphanus (4). On en donne aussi des interprétations toutes différentes, telle que Zoës bythos, l’abîme de la vie; Theos soter, le Dieu Sauveur; anexphonos ; phaosphoros, etc.; dans Îles éditions des livres sybillins. En tous cas, la date du I livre nous reporte vers le πιὸ siècle; ce qui concorde avec les autres indications des ouvrages alchimiques.
$ 2. — Agathodémon.
Agathodémon, ou le bon génie, est synonyme du dieu égyptien Cnouphi : il représente une divinité médicale. Chez certains gnostiques on adorait le ser-
(x) Ms. 2.327, fol. 234
(2) Re ἰδὲ
(3) Liv. I, vers 141.
(4) Miscell. Berol. 1, 19. Voir FaBricIus, Bibl. græca, τ. XI, p. 696,
pent comme son emblème, et on conservait même des serpents domestiques, désignés sous le nom d’Agathodémons, et regardés comme les protecteurs de la maison (1). On voit la parenté de ce personnage avec le serpent qui se mord la queue, emblème de l’alchimie. Ses sectateurs (Agathodémonites) ont mêmeété identifiés avec les alchimistes.
Olympiodore soupçonne déjà, malgré sa crédulité, le caractère mythique et évhémérisé d’Agathodémon (2). « Les uns disent que c’est un ancien, l’un des vieux philosophes de l'Égypte; les autres, un ange mystérieux ou bon démon, protecteur de l'Égypte. Quelques-uns l'appellent le ciel, parce que son symbole est l’image du monde. En effet les hiérogrammates égyptiens, voulant désigner le monde sur les obélisques , en caractères sacrés, y figurent le serpent Ouroboros. »
Agathodémon est souvent cité comme un auteur réel par nos alchimistes. Sous le nom d’Agathodémon nous possédons même l'énigme de la Sibylle, ainsi qu'un commentaire adressé à Osiris et relatif au vieil oracle d'Orphée, c’est-à-dire à un autre apocryphe du n° siècle, en honneur chez les gnostiques. L'auteur y parle de l’art de blanchir et de jaunir les métaux, ce qui veut dire les changer en argent et en or, ainsi que de diverses recettes alchimiques (3).
(1) RENAN. Histoire des origines du christianisme. — Voir le présent volume, p. 62.
(2) Ms. 2327, fol. 202.
(3) Ms. 2 327, fol. 262.
δ 3. — Isis.
Isis est invoquée dans le Pœmander, l’un des livres pseudo-hermétiques. Elle jouait un grand rôle dans les cultes religieux de l'époque alexandrine et romaine. Elle apparaît aussi chez les alchimistes.
J'ai déjà parlé de la lettre d’Isis la prophétesse à son fils Horus (1), à l’occasion du commerce des anges avec les femmes, auxquelles ils révèlent les sciences mystérieuses. On y lit le nom de Typhon (le Set égyptien), et celui de la ville d'Ormanouthi (Hermonthis près de Thèbes), mêlés à toutes sortes d’imaginations gnostiques sur les anges et sur les prophètes du premier firmament; puis vient un serment d'initiation, où Hermès et Anubis sont associés au rocher de l’Achéron.
Plusieurs de ces noms et cette lettre même sont encore rappelés, dans un procédé de transmutation transcrit plus loin (2).
Les premiers siècles de notre ère sont féconds en mélanges de ce genre et en livres supposés, surtout dans la région de l'Égypte et de la Syrie, où ont été établies les premières relations entre l’hellénisme et les traditions religieuses de l'Orient. L'histoire du gnosticisme, celle des hérésies chrétiennes, celle des
(1) Ms. 2.327, fol. 256. — Voir p. 10 du présent ouvrage. (MMS 2.327, fol. 2671.
philosophes mystiques d'Alexandrie, sont pleines de fausses attributions : livre d'Enoch, testament d'Adam, Évangiles apocryphes, etc.; attributions destinées à rattacher des doctrines modernes à une origine vénéτές : — soit pour en augmenter l'autorité, en les mettant sous le nom de contemporains illustres; — soit pour sauvegarder leurs promoteurs contre la persécution. La proscription des mathématiciens et des Chaldéens à Rome, les massacres commandés par Dioclétien en Égypte, et la destruction par lui des ouvrages alchimiques ne justifiaient que trop de pareilles précautions.
δ 4. — Les rois et les empereurs.
C'est de la même manière, c’est-à-dire par la double intention de garantir l’auteur à des persécutions et de donner de l'autorité aux ouvrages nouveaux, que j’explique les attributions faites de certains livres chimiques à des rois et à des empereurs.
Déjà les anciens Égyptiens mettaient les ouvrages modernes sous le nom de leurs vieux rois. Le Livre mystique de Zosime est placé sous le patronage de Sophé, autrement dit Chéops (voir p. 58.)
Non seulement les copistes ont assigné à certains alchimistes des titres fictifs, tels que celui de rot d’Arménie, ajouté au nom de Petasius dans la suscription de certains traités, ou celui de reine d'Egypte, imputé
à Cléopâtre la savante{r) : ce qui rappelle le titre de roi de l'Inde assigné à Geber dans les traités arabes ; mais la fraude ou l'erreur ont mis certains traités sous le nom d’Alexandre. Ceci a lieu, par exemple dans une table ancienne placée en tête du manuscrit de saint Marc (2), et dans le Kitab-al-Fihrist. D’autres livres sont prétendus composés par l’empereur Héraclius (3) et par l’empereur Justinien. Mais aucun de ces derniers traités ne figure dans les ouvrages grecs parvenus réellement jusqu’à nous.
(x) Ms. 2.327, fol. 74.
(2) Liste ancienne du fol. 2 du ms. de saint Marc.
(5) Fol. 2. Le contenu même du ms. ne répond qu’imparfaitement à cette table, qui devait être celle de quelque copie analogue et plus ancienne,
Re ee Or Tr Or DE AE
CHAPTERE TITI
$ 1. — Leur énumération.
côté des personnages mythiques, divins ou royaux, donnés comme auteurs des vieux ouvrages de chimie, 1] existe toute
une série d’autres noms de personnages humains et historiques, sous le patronage apocryphe ou pseudonyme desquels se sont placés les premiers alchimistes : toujours pour accroître la célébrité de leurs ouvrages, ou pour se couvrir de la persécution.
C’est ainsi qu’au moyen âge Albert le Grand, Raymond Lulle, saint Thomas, sont supposés les auteurs de certains traités d’alchimie.
Tels sont les philosophes grecs de l’époque classique, devenus ici pseudonymes ; tels aussi les philosophes grecs de l’époque alexandrine, contemporains de nos auteurs et dont plusieurs sont connus
dans l’histoire comme magiciens ; peut-être ont-ils été aussi des alchimistes. Tels sont encore Démocrite et Ostanès, réputés les promoteurs de la magie et de l’alchimie, d’après des traditions fort anciennes. Ostanès se rattache d’ailleurs aux origines chaldéennes (p. 46). Je dirai aussi quelques mots des pseudonymes juifs, Moïse, Marie et Cléopâtre, et je terminerai par l’énumération des égyptiens cités dans les plus anciens textes, soit comme alchimistes, soit comme astrologues, tels que Chymès, éponyme de la chimie, Pétésis, Pétosiris, Pammenès et Pauseris. Leur personnalité est douteuse; cependant plusieurs pourraient être également rangés parmi les écrivains historiques.
$ 2. — Les philosophes grecs.
Un grand nombre de philosophes grecs sont nommés dans leslistes alchimistes, et tout d’abord les deux grands maîtres de la philosophie antique : Platon et Aristote. Nous trouvons aussi dans la liste du manuscrit de saint Marc les noms des auteurs des écoles Jonienne et Italiote : Thalès, Héraclite, Xénocrate, Diogène, Hippasus, Démocrite. Ces noms se rattachent à la doctrine des quatre Éléments, continuellement invoquée par les alchimistes. Au contraire, les écoles Épicurienne et Stoicienne, circonstance étrange, semblent inconnues de nos auteurs, et l’on n'y
lit rien, en particulier, qui soit relatif aux théories de
la vieille école Atomique (1). Aucun auteur latin ne figure non plus dans ces listes.
Au moyen âge, les philosophes grecs font égale-
ment partie des alchimistes. Ainsi dans la T'urba phi- PAROI
losophorum, ouvrage d’une basse époque, on voit les noms de Pythagore, d’Anaxagore, de Parménide, de Socrate, de Zénon, de Platon, associés avec Bélus, avec Pandolfus et d’autres noms barbares. Chacun de ces philosophes y vient débiter quelques sentences, qui n'ont aucun rapport avec ses doctrines connues par l’histoire. La Turba se rattache peut-être à un petittraité de nos manuscrits, ayant pour titre /’Assemblée des philosophes (2). Cependant la composition de ce dernier est toute différente.
Aristote est cité formellement et à plusieurs reprises, par les auteurs alchimiques, qui semblent en avoir eu une connaissance réelle. « Il y a quatre causes, d’après le naturaliste Aristote, pour tout ce qui est générique », dit le manuscrit 2.327, fol. 110.
Quoi qu'il en soit de ce point, Platon et Aristote sont mis en tête de la liste des alchimistes œcuméniques, sans qu'aucun ouvrage leur soit assigné.
Platon, Aristote, Pythagore, ont été aussi comptés de bonne heure parmi les magiciens, toujours à cause de leur grande autorité scientifique. Au moyen âge, on leur attribua formellement des traités d’alchimie, rattachés à l'Égypte par un dernier souvenir traditionnel. De secretiori Ægyptiorum philosophia : tel est en effet le titre de certains ouvrages d’alchimie,
(1) Sauf un mot dans Olympiodore, ms. de saint Marc, 107 ve. ChiMSsu36927 fol. 255,
donnés comme de Platon et d’Aristote par les Arabes. Mais ces traités, que l’on peut lire imprimés dans le Theatrum chemicum, sont des œuvres arabes, sans racine antérieure.
Un des ouvrages latins du pseudo-Aristote, reproduit dans le Theatrum chemicum (1), offre une physionomie singulière et plus ancienne. Il ne s’en réfère pas aux Arabes, du moins quant au fond des doctrines. Il cite, non seulement le nom d’Alexandre, — ce qui n’a rien de surprenant, — mais celui du roi Antiochus, et il parle sans cesse du Serpent, dans des termes qui rappellent étrangement l’Ouroboros et son rôle chez les gnostiques. Les quatre roues du char quile supporte sont assimilées aux quatre éléments, comme les quatre pieds du dragon des alchimistesles plus anciens (p. 59). Peut-être y a-t-1l là quelque débris d’un traité contemporain des nôtres.
Les philosophes alexandrins touchent de plus près aux alchimistes. Non seulement ils étaient contemporains; mais ils s’occupaient de connaissances congénères, l’astrologie et la magie. Aussi s’explique-t-on la présence du nom de Porphyre dans la liste de la page 129; aucun écrit n’existe sous son nom dans les manuscrits. Au contraire, le nom de Jamblique, philosophe alexandrin qui a été le grand maître des magiciens, figure dans nos manuscrits comme celui de l’auteur, peut-être authentique, de deux procédés de transmutation (2). La parenté des diverses sciences occultes, magie et alchimie, je le répète, se maintient donc ici.
(1) Tome V, p. 792.
(2) Ms. 2.327, fol. 266 et 267.
Une indication non moins significative peut être tirée du nom de l’empereur Julien, qui figure au bas du fol. 242 (1) : « Aïnsi fut accompli le précepte de l’empereur Julien. » Le nom de l’empereur Julien est remarquable. On sait quelles relations il entretint avec les magiciens disciples de Jamblique et comment ilse livra lui-même aux pratiques théurgiques ; onsait d’autre part que son nom, maudit par les chrétiens, disparut presque aussitôt de l’histoire. Son autorité ne put guère être invoquée que par des paiens contemporains, affiliés à la même école magique et philosophique.
Une série de pseudonymes très intéressante, en raison des écrits qu’elle renferme, est celle des apocryphes proprements dits : je veux parler des traités écrits, figurant dans la collection et attribués à des personnages historiques, ou crus tels, en raison de quelque analogie d'école ou de tradition secrète. Peutêtre aussi étaient-ce des noms conventionnels, que les initiés se donnaient les uns aux autres dans leurs
réunions secrètes. Tels sont notamment Démocrite et Ostanès le Mède.
$ 3. — Démocrite.
Démocrite et les traditions qui s’y rattachent jouent un rôle capital dans l’histoire des origines de l’alchimie. En effet, parmi les livres venus jusqu’à nous
(1) Ms. 2. 327.
et qui contiennent des recettes et des formules pratiques, l'ouvrage le plus ancien de tous, celui que les auteurs ayant quelque autorité historique citent, et qui n’en cite aucun, c’est celui de Démocrite, intitulé Physica et Mystica. Cet ouvrage est pseudonyme, je n’ai pas besoin de le répéter; mais il se rattache à l’œuvre authentique de Démocrite par des liens faciles à entrevoir.
Assurément, les historiens de la philosophie antique ont le droit et le devoir de n’admettre que des livres incontestables, lorsqu'il s’agit d'établir ce que Démocrite a réellement écrit. Mais ce n’est pas là une raison suffisante pour écarter le reste du domaine de l’histoire et pour refuser d’en établir l’époque et la filiation. En effet les ouvrages des imitateurs, même pseudonymes, de Démocrite ont leur date et leur caractère propre. Ces ouvrages sont anciens, eux aussi, et ils répondent à un certain degré de l’évolution incessante des croyances humaines, des doctrines philosophiques et des connaissances positives. Les livres magiques et naturalistes que l’on attribuait à Démocrite, au temps de Pline et de Columelle, feraient tache dans la vie du grand philosophe rationaliste; mais ils avaient pourtant la prétention de relever de son inspiration. lis ont concouru à l'éducation mystique et pratique de plusieurs générations d'hommes ; ils se rattachent en outre de la façon la plus directe à l’histoire des origines de l’une des sciences fondamentales de notre temps, la chimie.
Avant de parler de cet ordre d'ouvrages et de tâcher de retrouver les noms véritables de quelques-uns
des auteurs de ces traités pseudo démocritains, cherchons d’abord quel lien 115 peuvent offrir avec les événements véritables de la vie du philosophe et les œuvres qu’il a réellement composées.
Démocrite, d'Abdère, mort vers l'an 357 avant l’ère chrétienne, est un des philosophes grecs les plus célèbres et les moins connus, du moins par ses œuvres authentiques. C’était un rationaliste et un esprit puissant. Il avait écrit avant Aristote, qui le cite fréquemment, sur toutes les branches des connaissances humaines et il avait composé divers ouvrages relatifs aux sciences naturelles, comme Diogène Laerce, son biographe, nous l’apprend. C’est le fondateur de l'école atomistique, reprise ensuite par Épicure, école qui a eu tant d’adeptes dans l'antiquité et qui a fait de nouveau fortune parmi les chimistes modernes.
Démocrite avait voyagé en Égypte, en Chaldée et dans diverses régions de l'Orient et il avait été initié aux connaissances théoriques et peut-être aussi aux arts pratiques de ces contrées.
Ces voyages étaient de tradition parmi les premiers philosophes grecs, qui avaient coutume de compléter ainsi leur éducation. Les voyages d'Hérodote sont certains et racontés par lui-même. La tradition nous a transmis le souvenir de ceux de Platon, de Pythagore et de Démocrite. Les derniers en particulier sont attestés par toute l'antiquité. Diogène Laerce les signale, et cela, paraît-il, d’après Antisthènes, auteur presque contemporain de Démocrite; lequel rapportait que Démocrite apprit des prêtres la géométrie et visita l'Égypte,
la Perse et la mer Rouge. Cicéron (1) et Strabon, parlent de ces voyages. D’après Diodore, Démocrite séjourna cinq ans en Égypte. Clément d’Alexandrie, dans un passage dontune partie, d’après Mullach, aurait été empruntée à Démocrite lui-même, dit également qu'il alla en Babylone, en Perse, en Égypte et qu’il étudia sous les mages et les prêtres. Aussi lui attribuait-on certains ouvrages sur les Écritures sacrées des Chaldéens et sur celles de Méroé.
Si j'insiste sur les voyages et sur l'éducation de Démocrite, c’est que ces récits, qui semblent authentiques, changent de physionomie dans Pline l’ancien. Pline est le premier auteur qui ait transformé le caractère du philosophe rationaliste, et qui lui ait attribué cette qualité de magicien, demeurée dès lors attachée à son nom pendant tout le moyen âge.
Ainsi Pline fait de Démocrite, le père de la magie, et il prélude aux histoires de Synésius et de Georges le Syncelle, d'après lesquelles Démocrite aurait été initié à l’alchimie par les prêtres égyptiens et par Ostanès le mage.
On rencontre le même mélange de traditions, les unes authentiques, les autres apocryphes, dans l'étude des ouvrages de Démocrite.
Les œuvres de Démocrite et de son école formaient dans l'antiquité une sorte d’encyclopédie philosophique et scientifique, analogue à l’ensemble des traités qui portent le nom d’Aristote. Elle fut réunie et classée en tétralogies par le grammairien Thrasylle, du temps de Tibère. Malheureusement ces livres
(1) Ultimas terras peragratus.
sont aujourd’hui perdus, à l'exception de divers fragments récoltés ça et là et réunis d’abord par M. Franck, en 1836, puis par Mullach (1).
Mullach, avec une critique sévère, a fait la part des œuvres authentiques dans sa collection, et il a soigneusement écarté tout ce qui lui a paru pseudonyme ou apocryphe. Toutefois une séparation absolue entre les deux ordres d’écrits mis sous le nom de Démocrite est peut-être impossible, à cause des imitations et des interpolations successives; surtout en ce qui touche les ouvrages d’histoire naturelle et d'agriculture, si souvent cités par Pline et ses contemporains et dont les Geoponica nous ont conservé des débris fortétendus.
Diogène Laerce attribue à Démocrite des traités sur le suc des plantes (cités aussi par Pétrone), suntlestpierres, Miles minéraux. MilesWconleurs.4 les métaux la teintoretidu byerre, letcASénèqueén(2) dit encore que Démocrite avait découvert les procédés suivis de son temps pour amollir l’ivoire, préparer l'émeraude artificielle, colorer les matières vitrifiées : gemadmodum decoctus calculus in smaragdum converteretur. Quä hodièque coctura inventi lapides in hoc uliles colorantur. Ceci rappelle les quatre livres sur la teinture de l'or, de l'argent, des pierres et de la pourpre, assignés plus tard par Synésius et par George le Syncelle à Démocrite (3). Olympiodore, auteur alchimiste du 1v° siècle, parle encore des quatre livres de Démocrite sur les Éléments : le feu et ce qui
(1) Berlin, 1843, in-80.
(2) Épist. XC.
(3). Ms:2:527, fol: 37:
en vient; l’air, les animaux etce qui en vient; l’eau, les poissons et ce qui en vient ; la terre, les sels, les métaux, les plantes et ce qui en vient, etc (1). Tout cela semble se rapporter à des traités antiques.
Le départ rigoureux entre les œuvres authentiques et les ouvrages des disciples et des imitateurs de Démocrite, qui se sont succédé pendant cinq ou six siècles, est aujourd'hui, je le répète, difficile; surtout en l’absence d'ouvrages complets et absolument certains. Cependant, ces ouvrages, même pseudonymes, semblent renfermer parfois des fragments de livres plus anciens. Leur ensemble est d’ailleurs intéressant, comme portant le cachet du temps où ils ont été écrits, au double point de vue des doctrines mystiques ou philosophiques et des connaissances positives.
J'ai retrouvé récemment dans les manuscrits alchimiques et publié un fragment sur la teinture en pourpre par voie végétale, fragment qui semble avoir appartenu à la collection des œuvres de Démocrite; je veux dire aux ouvrages cités par Diogène Laerce, Pétrone et Senèque. Les sujets que ceux-ci traitaient, notamment l'étude de la teinture des verres et émaux, nous expliquent comment les premiers alchimistes, empressés à se cacher sous l'égide d’un précurseur autorisé, ont donné le nom de Démocrite à leur traité fondamental, Physica et Mystica.
Celui-ci est un assemblage incohérent de plusieurs morceaux d’origine différente. Il débute, sans préam-
(1) Ms. 2.327, fol. 201 ; ms. de saint Marc, fol. 166 vo.
bule, par un procédé technique pour teindre en pourpre; c’est celui que j'ai traduit (1) : ce fragment, dont le caractère est purement. technique, n’a aucun lien avec le reste. Les manuscrits renferment à la suite une évocation des enfers du maître de Démocrite (Ostanès), puis des recettes alchimiques.
Donnons quelques détails sur ces diverses parties.
Le second fragment (évocation magique) rapporte que le maître étant mort, sans avoir eu le temps d’initier Démocrite aux mystères de la science, ce dernier l’évoqua du sein des enfers : « Voilà donc la récompense de ce que j'ai fait pour toi », s’écrie l’apparition. Aux questions de Démocrite, elle répond : « Les livres sont dans le temple.» Néanmoins, on ne réussit pas à les trouver. Quelque temps après, pendant un festin, on vit une des colonnes du temple s’entr'ouvrir ; on y aperçut les livres du maître, lesquels renfermaient seulement les trois axiomes mystiques : « La nature se plaît dans la nature; la nature triomphe de la nature; la nature domine la nature; » axiomes qui reparaissent ensuite comme un refrain, à la fin de chacun des paragraphes de l’opuscule alchimique proprement dit. Ce récit fantastique a été reproduit plus d’une fois au moyen âge, sous des noms différents, et attribué à divers maîtres célèbres. L’évocation elle-même tranche par son caractère avec la première et la dernière parties, où rien d’analogue ne se retrouve. Cependant, elle rappelle le titre d’un
(1) Voir l’appendice F.
ouvrage sur les Enfers, attribué à Démocrite et dont le vrai caractère est incertain (1). Peut-être aussi faut-il y chercher quelque ressouvenir des idées du vrai Démocrite sur les fantômes et sur les songes (2), auxquels il supposait une existence réelle. Nous trouvons des idées toutes pareilles dans Épicure et dans Lucrèce, qui attribuaient aux images sorties des corps une certaine réalité substantielle, analogue à celle de la mue des serpents (3). On conçoit que de telles théories conduisaient aisément à des imaginations pareilles à celles des spirites de nos jours.
Quoi qu’il en soit, le récit de l'évocation que je viens de rappeler nous ramène aux ouvrages magiques apocryphes, que l’on attribuait déjà à Démocrite du temps de Pline; je ne serais pas surpris qu’elle en fût même tirée. Nous aurions alors ici trois ordres de morceaux de date différente : la partie alchimique, apocryphe et la plus récente, mais antérieure au ive siècle de notre ère; la partie magique, également apocryphe, mais précédant Pline; et la partie technique, peut-être la plus ancienne, se rattachant seule à Démocrite, ou plutôt à son école. Cette association, par les copistes, de fragments d’époques différentes n’est pas rare dans les manuscrits. En tous cas, elle a lieu dans quatre manuscrits de la Bibliothèque Nationale, lesquels semblent provenir d’une source commune. Elle existe aussi dans le manuscrit de saint Marc, qui remonte au xr° siècle.
(1) MuLLACH, p. 16.
(2) Voir la Philosophie des Grecs, par ZeLLer, t. Il, p. 351, 353. Trad. Boutroux, 1882.
(3) De naturdä rerum, IV, 333.
Certes, il est étrange de voir ainsi un homme tel que Démocrite, doué d’une incrédulité inflexible vis-à-vis des miracles, d’après Lucien, un philosophe naturaliste et libre penseur par excellence, métamorphosé en magicien et en alchimiste!
Pline raconte, en effet, que Démocrite fut instruit dans la magie par Ostanès (1); il revient à plusieurs reprises sur ses relations avec les mages (2). Solin (3) parle au contraire de ses discussions contre eux. D’après Pline, Démocrite viola le tombeau de Dardanus, pour retirer les livres magiques qui y étaient ensevelis, et il composa lui-même des ouvrages magiques. Cependant Pline ajoute que plusieurs tiennent ces derniers pour apocryphes.
L'usage d’enfermer des manuscrits dans les tombeaux rappelle les papyrus que nous trouvons aujourd’hui avec les momies et qui nous ont conservé tant de précieux renseignements sur l'antiquité. On a fait souvent des récits analogues de tombeaux violés pour en tirer les Livres des Maîtres, dans les légendes du moyen âge, et déjà dans celles de la vieille Égypte. Elles n'étaient pas sans quelque fondement. C’est précisément un tombeau de Thèbes, sans doute celui d’un magicien, qui nous a restitué les papyrus de la collection Anastasi, aujourd’hui à Leide (p. 83).
Or ces derniers papyrus montrent que la transformation de Démocrite en magicien n’est pas attestée seulement par Pline et par les manuscrits alchi-
(1) Histoire naturelle,t. XXX, ch. 11.
CP XXI Ch x XX VS τς (3) Chap. πι, p. 13 de l'édition de Saumaise, 1689.
miques de nos bibliothèques. Le nom de Démocrite se trouve à deux reprises dans le rituel magique des papyrus de Leide (1), papyrus qui renferment à la fois des recettes magiques et des recettes alchimiques. On rencontre aussi dans ces papyrus (2), sous le titre de Sphère de Démocrite, une table en chiffres destinée à pronostiquer la vie ou la mort d’un malade; table toute pareille aux tables d'Hermès et de Petosiris qui existent dans les manuscrits des bibliothèques (p. 35). Tout cela, je le répète, montre que les traditions attachées au nom de Démocrite en Égypte, à l’époque des premiers siècles de l’ère chrétienne, avaient le même caractère que dans nos manuscrits. Ajoutons, comme dernier trait commun, que dans le papyrus n° 66 de Leide, les procédés de teinture en pourpre, les recettes métallurgiques, les recettes de transmutation et les recettes magiques se trouvent pareillement associées.
Or ces divers ordres de procédés se lisent ensemble dans l’opuscule du pseudo-Démocrite, opuscule traduit ou plutôt paraphrasé en latin, d’après un manuscrit analogue aux nôtres, et publié à Padoue, par Pizzimenti, en 1573, sous le titre de Democriti Abderitæ de Arte magnä, avec les commentaires de Synésius, de Pélage et de Stephanus d’Alexandrie, Je lai analysé plus haut.
Mullach regarde à tort cet Opuscule comme distinct des Physica et Mystica; je me suis assuré qu'il
(1) No 75 de REUvENS, p. 163 de l’appendice de ses lettres à M. Letronne.
(2) REUVENS, Ρ. 148.
n'existe entre eux d’autre différence que l'absence des deux morceaux relatifs à la teinture en pourpre et à l'évocation magique.Ceux-ci semblent avoir été ajoutés en tête par quelque copiste, d’après la seule analogie du nom de l’auteur, réel ou prétendu, et peut-être aussi d’après l’analogie des sujets (Teinture en pourpre et teinture des métaux). Le manuscrit de saint Marc (fol. 2) distingue, en effet, les deux sujets, dans une table des matières plus vieille que ce manuscrit.
Il existe un autre traité du pseudo-Démocrite (1), traité dédié à Leucippe, philosophe qui fut en effet le maître et l’ami de Démocrite. « Je me servirai d’énigmes, mais elles ne t'arrêteront pas, toi médecin qui sais tout. » C’est le style des apocryphes.
La Lettre de Démocrite à Philarète (2), autre ouvrage du même écrivain, commence par une liste de corps. « Voici le catalogue des espèces : le mercure tiré de l’œuf, la magnésie, l’antimoine, la litharge de Calcédoine et d'Italie, le plomb, l’étain, le fer, le cuivre, la soudure d’or, etc. » Puis vient l’art mystérieux des teintures métalliques.
L’exposé ci-dessus concorde avec les autres auteurs. En effet, d’après Synésius, reproduit par George le Syncelle, Démocrite avait écrit quatre livres de teintures sur l'or, l’argent, les pierres et la pourpre (3): ce qui rappelle à la fois la lettre précédente etle passage de Sénèque.
Synésius dit encore que Démocrite avait dressé
(1) (2) Ms. 2.327, fol. 31 vo.
(3) Ms. 2.327, fol. 118.
un catalogue du blanc et du jaune. « Il y enregistra d’abord les solides, puis les liquides. Il appela le catalogue de l’or, c’est-à-dire du jaune : Chrysopée, ou l’art de faire de l’or; et le catalogue de l'argent, c’est-à-dire celui du blanc : Argyropée, ou l’art de faire de l'argent. »
Tous ces commentaires montrent quel intérêt on attachait aux recettes du pseudo-Démocrite et permettent de les faire remonter en decà de la fin du 1v° siècle de notre ère, peut-être même beaucoup plus haut.
Attachons-nous d’abord à l'autorité de Synésius : il adresse son commentaire sur Démocrite à Dioscorus, prêtre de Sérapis à Alexandrie; dédicace conforme à l'opinion qui identifie l’alchimiste οἵ l'évêque de Ptolémaiïs, lequel a vécu à la fin du iv: siècle. Son ouvrage doit avoir été écrit avant l’an 389, date de la destruction du temple de Sérapis à Alexandrie. En outre, il cite Zosime le Panopolitain comme un auteur très ancien; ce qui reporterait. celui-ci au moins au temps de Constantin ou de Dioclétien; peut-être plus loin encore. Le langage gnostique de Zosime est en effet celui des auteurs de la fin du n° siècle et du commencement du m°. Or, le pseudo- Démocrite est déjà une autorité pour Zosime.
Tâchons d’aller plus avant. Les auteurs anciens signalent certains écrits ou mémoires sur la nature, fabriqués par un Égyptien, Bolus de Mendès, et attribués à tort à Démocrite (1). Ces mémoires
(1) CoLuMELLeE, 1. VII, ch: v. — Sed Ægyptiæ gentis auctor memorabilis Bolus Mendesius, cujus commenta quæ appellantur græcè ὑπομνήματα, sub nomine Democriti falso producuntur.
étaient appelés chirocmeta (1), c’est-à-dire manipulations (?)}, nom qui a été aussi donné aux écrits de Zosime. Pline, qui croit les mémoires de Démocrite authentiques, déclare qu’ils sont remplis du récit de choses prodigieuses (2). Peut-être Démocrite avaitil réellement composé des traités de ce genre, auxquels on a réuni ensuite ceux de ses imitateurs. Un autre ouvrage sur « les sympathies et les antipathies » est assigné tantôt à Démocrite par Columelle (3), tantôt à Bolus par Suidas. Ce livre a été publié par Fabricius dans sa Bibliothèque grecque (4) : c'est un amas de contes et d’enfantillages; mais Pline est rempli de recettes et de récits analogues.
Aulu-Gelle dit formellement que des auteurs sans instruction ont mis leurs ouvrages sous le nom de Démocrtte, afin des’autoriser de son illustration (5).Cependant il n’est pas prouvé que Bolus ait commis sciem-
(1) Puine, 1. XXIV, ch. cn. — ViTRUvE, 1. IX, ch. 1. — Saumaise (Plinianæ Exercitationes, 775 a, C à 6), a traduit ce mot par « marqué de son anneau »; s'en rapportant à une tradition citée par Vitruve, d’après laquelle Démocrite marquait de son anneau les expériences qu’il avait vérifiées lui-même.Mais un tel sens est bien détourné et sans analogies.
(2) Puine, 1. XXIV, ch. xvrr. — Democriti certè chirocmeta (ou chirocineta) esse constat. In his 1116, post Pythagoram magorum studiosissimus, quanto portentosiora tradit ?
On lit encore dans ViTRUvE (1. IX, ch. 171) : multas res attendens, admiror etiam Democriti de rerum naturà volumina et ejus commentarium, quod inscribitur χειροχμητῶν, in quo utebatur annulo, signans cerà molli quæ esset expertus, (autre leçon : χειροτονητῶν).
(3) CozumeLce, 1. XI, ch. πὶ.
HE IVe Che sxIx.
(5) Multa autem videntur ab hominibus istis male solertibus hujusce modi commenta in Democriti nomen data, nobilitatis auctoritatisque ejus perfugio utentibus ; 1, X, ch. xn.
ment cette fraude. [l semble plutôt s'être déclaré de l’école de Démocrite, suivant un usage très répandu autrefois. Peut-être prenait-il le nom de Démocrite dans les cérémonies secrètes des initiés. Stéphanus de Byzance, à l’article Apsinthios, parle en effet de Bolus le Démocritain ; de même les Scholia Nicandri ad theriaca. Dans Suidas et dans le Violarium de l’impératrice Eudocie (1). autre recueil byzantin, il est question de Bolus le pythagoricien, qui avait écrit sur les merveilles, sur les puissances naturelles, sur les sympathies et les antipathies, sur les pierres, etc. (2). Bolus est tout au moins contemporain de l’ère chrétienne, sinon plus ancien. C’est à quelque ouvrage de l’ordre des siens que semblent devoir être rapportées les recettes agricoles, vétérinaires et autres, attribuées à Démocrite le naturaliste (3) dans les Geoponica, recueil byzantin de recettes et de faits relatifs à l’agriculture. Quelques-uns de ces énoncés se ressentent même des influences juives ou gnostiques ; par exemple celui-ci :« d’après Démocrite, aucun serpent n’entrera dans un pigeonnier, si l’on inscrit aux quatre angles le nom d'Adam. »
Bolus n’était pas le seul auteur de l’école démocritaine, ou pseudo-démocritaine. Nous trouvons aussi dans les manuscrits alchimiques l'indication des Mémoires démocritains de Pétésis, autre égyptien.
Le livre de Sophé l'Égyptien, c’est-à-dire du vieux
1) Édit de Leïpsick, p. 161.
) Voir les Commentaires sur Columelle de SCHNEIDER, 1704. ) Geoponica, L. XIX, ch. 1x ef passim.
roi Chéops, est attribué tantôt à Zosime (1), tantôt à Démocrite (2).
Cela montre qu'il existait en Égypte, vers le commencement de l'ère chrétienne, toute une série de traités naturalistes, groupés autour du nom et de la tradition de Démocrite.
Cette littérature pseudo-Démocritaine, rattachée à tort ou à raison à l'autorité du grand philosophe naturaliste, est fort importante : car c’est l’une des voies par lesquelles les traditions, en partie réelles, en partie chimériques, des sciences occultes et des pratiques industrielles de la vieille Égypte et de Babylone ont été conservées. Sur ces racines équivoques de l’astrologie et de l’alchimie se sont élevées plus tard les sciences positives dont nous sommes si fiers : la connaissance de leurs origines réelles n’en offre que plus d'intérêt pour l’histoire du développement de l'esprit humain.
En fait, je le répète, c’est à cette tradition que se rattachent les alchimistes, aussi bien que les papyrus de Leide. Il est possible queles œuvres magiques dont parle Pline continsent déjà des récits et des recettes alchimiques, pareilles à celles des Physica οἱ Mystica : à supposer que ce dernier ouvrage n’en provienne pas directement.
Le langage même prêté à Démocrite l’alchimiste, est parfois celui d’un charlatan, parfois celui d’un philosophe : peut-être en raison du mélange des ouvrages authentiques et apocryphes. Tantôt, en effet, il déclare:
(1) Dans son intitulé, ms. 2.327, fol. 251.
(2) Ms. 2,325, fol. 168 ; ms. 2,327, fol. 152 ; ms. 2.248, fol. 36.
« il ne faut pas croire que ce soit par quelque sympathie naturelle que l’aimant attire le fer... mais cela résulte des propriétés physiques des corps(1)». Tantôt au contraire (2), Démocrite s'adressant au roi, dit : «Il faut, Ô roi, savoir ceci : nous sommes les chefs, les prêtres et les prophètes; celui qui n’a pas connu les substances et ne les a pas combinées et n’a pas compris les espèces et joint les genres aux genres, travaillera en vain εἴ 565 peines seront inutiles; parce que les natures se plaisent entre elles, se réjouissent entre elles, se corrompent entre elles, se transforment entre elles et se régénèrent entre elles. »
Il existe dans les manuscrits une page célèbre qui expose les vertus du philosophe, c’est-à-dire de l’initié (3). Or, cette prescription est attribuée par Cedrenus (4) à Démocrite, et il ajoute que celui qui possède ces vertus, comprendra l'énigme de la Sibylle, allusion directe à l’un des traités alchimiques (p. 136).
Ailleurs, Démocrite l’alchimiste fait appel, non dans quelque naïveté, à ses vieux compagnons de travail contre le scepticisme de la jeunesse (5). « Vous donc, ὃ mes co-prophètes, vous avez confiance et vous connaissez la puissance de la matière ; tandis que les jeunes gens ne se fient pas à ce qui est écrit : ils croient que notre langage est fabuleux et non symbolique. » Il parle ensuite de la teinture superficielle des métaux et de leur teinture profonde, de celle que le
(1) Ms. 2.327, fol. 166.
(2) Ms. 2.327, fol. 215 et 216.
(3) Ms: 2.327; Το] ποτοῦ; vo.
(4) Édit. de Paris, p. 121.
feu dissipe et de celle qui y résiste, etc.: ce qui répond en effet à des notions réelles et scientifiques.
Quant aux recettes alchimiques elles-mêmes du pseudo-Démocrite, on y entrevoit diverses expériences véritables, associées avec des résultats chimériques. Tel est le texte suivant :
« Prenez du mercure, fixez-le avec le corps (1) de la magnésie (2), ou avec le corps du stibium d'Italie, ou avec le soufre qui n’a pas passé par le feu, ou avec l’aphroselinum, ou la chaux vive, ou l’alun de Mélos, ou l’arsenic, ou comme il vous plaira, et jetez la poudre blanche sur le cuivre; alors vous aurez du cuivre qui aura perdu sa couleur sombre. Versez la poudre rouge sur l’argent, vous aurez de l'or; si c'est sur l’or que vous la jetez, vous aurez le corail d’or corporifié. La sandaraque produit cette poudre jaune, de même que l’arsenic bien préparé, ainsi que le cinabre, après qu'il a été tout à fait changé. Le mercure seul peut enlever au cuivre sa couleur sombre. La nature triomphe de la nature. »
Il n'est guère possible d’interpréter aujourd’hui ce texte avec précision : d’abord parce que les mots mercure, arsenic, soufre, magnésie, ne présentaient pour les alchimistes ni le sens positif, ni le sens précis qu'ils ont pour nous (voir p. 24); chacun d'eux désignait en réalité des matières diverses, ayant dans l'opinion des auteurs du temps une essence commune.
(1) Corps signifie ici métal.
(2) Le mot magnésie s’appliquait à diverses matières blanches. Ici il semble qu’il s'agisse d’un sel de plomb.
Cette notion est analogue aux idées des Égyptiens sur la nature des métaux.
L'intérêt d’une semblable étude est d’ailleurs limité. En effet, les opérations qu’effectuaient Îles alchimistes sont connues par leurs descriptions; ces opérations ne diffèrent pas des nôtres et portent sur les mêmes substances. Or, tous les résultats positifs des dissolutions, distillations, calcinations, coupellations, etc., auxquelles ils se livraient sont aujourd'hui parfaitement éclaircis : nous savons que la transmutation tant rêvée ne s’y produit Jamais. Il est donc inutile d’en rechercher la formule exacte dans les recettes du pseudo-Démocrite, de Zosime ou de leurs successeurs. Il semble d’ailleurs que ces auteurs laissassent toujours quelque portion obscure, destinée à être communiquée seulement de vive voix. C’est ce qu’indique la fin du pseudo- Démocrite. « Voilà tout ce qu'il faut pour l'or et l'argent; rien n’est oublié, rien ny manque, excepté la vapeur et l’évaporation de l’eau : je les ai omises à dessein, les ayant exposées pleinement dans mes autres écrits (1). » Je dirai cependant que l’on entrevoit dans les descriptions du traité Physica et Mystica, deux poudres de projection , propres à fabriquer l'or et l'argent. On y cite aussi le corail d’or, autrement dit teinture d’or, qui était réputé communiquer aux métaux la nature de l'or: c'était pour lesalchimisteslechef-d’œuvredeleurart(2).
(1) Ms. 2.327, fol. 31.
(2) Ms. 2.327, lettre de Démocrite à Leucippe, fol. 269 vo :
$ 4. — Ostanès et les Chaldéens.
Ostanès est réputé le maître et l’initiateur de Démocrite ; leurs noms sont associés, aussi bien dans Pline et dans les papyrus de Leide que dans les manuscrits de nos Bibliothèques. Il mérite de nous arrêter.
Au nom d’'Ostanès le Mède, ou le Mage, se rattachent en effet, d’étranges légendes. Hérodote (1), parle d’un Perse de ce nom, père d’Amestris, épouse de Xerxès, lequel accompagnait ce prince dans son expédition en Grèce. C’est à lui que se sont reliées plus tard les traditions des magiciens, au commencement 6 τὸ tireétenue. Pline raconte ἡ que cet Ostanès, venu en Grèce avec Xerxès, était un magicien qui enseigna la science à Démocrite. Un second Ostanès aurait vécu au temps d'Alexandre. Le nom d'Ostanès aurait même été employé comme une sorte de dénomination générique parmi les mages. Ce nom est fréquemment rappelé, comme celui d’un magicien, par les auteurs des n° et m° siècles, tant païens que chrétiens. Origène parle du mage Ostanès; Tertullien le cite (3); de même saint Cyprien (4), Arnobe (5),
>). ΣΧ (Che τε.
(3) De Animä, ch. Lvur.
) De Idolorum vanitate.
) Adversus gentes, 1.1.
Minutius Félix, Tatien (1), saint Augustin (2), etc. Nicomaque de Gerasa, auteur des Theologumenon arithmetices (3) nomme aussi Ostanès le Babylonien à côté de Zoroastre. C'était donc un auteur réputé très autorisé. Aussi ne devons nous pas être surpris de le trouver invoqué plusieurs fois par les papyrus de Leide, qui le rapprochent de Démocrite : par exemple dans le rituel magique du n° 75, décrit par Reuvens (4).
C'est précisément à ces traditions d'Ostanès ἰς Mage et de Démocrite, les maîtres des sciences occultes, que se refèrent les plus anciens alchimistes auxquels il soit permis d'attribuer un caractère tout à fait historique, tels que Zosime le Panopolitain, Synésius, Olympiodore. Synésius, par exemple (5), dans un passage que le Syncelle, auteur du vire siècle, reproduit en partie (6), rapporte que le philosophe Démocrite, pendant son voyage en Égypte, fut initié dans le temple de Memphis par le grand Ostanès, avec tous les prêtres de l'Égypte. Nous retrouvons ainsi dès la fin du 1v° siècle, le souvenir du voyage de Démocrite en Égypte, associé à son initiation, réelle ou prétendue, et à ses connaissances sur les sciences occultes.
Synésius ajoute que Démocrite écrivit à cette occasion ses quatre livres sur la teinture de l'or.
(1) Oratio contra Græcos,
(2) L. IV. Contre les Donatistes.
(3) Cité par Paorius, codex CLXXX VII.
(4) Lettres à M. Letronne. Appendice, p. 163 et p. 148.
(5) MS. 123270 Mol ST.
(6) Scaliger regarde le passage de Syncelle comme tiré du chronographe Panodorus, moine égyptien du temps d’Arcadius.
de l'argent, des pierres et de la pourpre. Ostanès, dit-il encore, en fut le promoteur, car il mit le premier par écrit les axiomes : « La nature se plaît dans la nature; la nature domine la nature; la nature triomphe de la nature, etc. » Ostanès, toujours d’après son disciple, n'employait pas les procédés des Égyptiens, c'est-à-dire les injections et les évaporations; il teignait les substances du dehors et recouταῖς à la voie ignée, suivant l'habitude des Perses. Ce dernier passage indique quelque opposition entre les méthodes suivies en Égypte dans l’art sacré et celles qui seraient venues de Perse, c’est-à-dire de la Chaldée et de Babylone.
Zosime cite Ostanès comme un très ancien auteur (1), et parle de son exposition sur l'aigle (2). Reproduisons-en quelques phrases, afin de donner une idée du langage énigmatique de ces vieux écrivains. D'après Zosime, Ostanès dit : « Va vers le courant du Nil, tu trouveras là une pierre, ayant un esprit; prendsla, coupe-la en deux, mets ta main dans l'intérieur, et tires-en le cœur, car son âme est dans son cœur (3). » Ces allégories singulières semblent se rattacher à la pierre philosophale et au mercure des philosophes.
Il existe un traité apocryphe attribué à Ostanès, où l’on peut noter l’indication d’une eau divine, douée de propriétés merveilleuses : « Elle guérit toutes les maladies; par elle les yeux des aveugles voient, les oreilles des sourds entendent, les muets parlent.
(1) Ms. 2527, fol. 160.
(2) Ms. 2.327, fol. 173.
(3) Ms. 2.327, fol. 169 vo et 170.
Voici la préparation de l’eau divine. Cette eau ressuscite les morts et tue les vivants; elle éclaircit les ténèbres et assombrit la lumière, etc (1). » La Panacée universelle, qui joua un si grand rôle au moyen âge, qui apparaît ainsi dès les origines grecques de l’alchimie. Elle serait de source chaldéenne, c’est-à-dire babylonienne (p. 52).
La tradition chaldéenne est attestée encore en alchimie par d’autres noms, de caractère non douteux. Tel est celui de Sophar le Persan, le divin Sophar, cité par Zosime à diverses reprises (2) : c'était un auteur autorisé pour lui. Le nom même de Sophar reparaît au moyen âge, sous la forme d’un roi d'Égypte, inventeur d’une teinture propre à changer les métaux en or, et sous celui de Sopholat, roi paien ayant inventé un arcane qui lui permit de vivre trois cents ans. Mais ce sont là des contes arabes. Aucun traité n’est attribué à Sophar dans notre recueil.
Zoroastre, qui s’y trouve aussi rappelé (3), représente pareillement un souvenir de la Perse ou de la Chaldée. Il s’agit ici, bien entendu, non du prophète mythique iranien, mais d’un apocryphe, qui en avait pris le nom, lequel est cité par Porphyre et les Alexandrins et désigné par Suidas comme ayant composé des livres sur les pierres précieuses et sur l'astrologie. Il avait aussi écrit sur la médecine. Les Geoponica, collection byzantine d’extraits des auteurs du n° et me siècle sur l’agriculture, en donnent des
(1) Ms. 2.240, fol. 75 vo.
(2) Ms. 2327, fol. 160.
(3) Manuscrit de saint Marc, fol. 190.
fragments (1). On y parle encore d'un traité de Zoroastre sur les sympathies et antipathies naturelles (2), titre fort en honneur vers le πιὸ siècle et que nous trouvons également assigné à un traité de Bolus,
le pseudo-Démocrite, et à un traité d’Anatolius. Ces derniers livres sont parvenus jusqu’à nous.
δῦ. — Les alchimistes égyptiens.
Les manuscrits invoquent toute une série de vieux maîtres, se rattachant à l'Égypte par leur. nom, et qui semblent être des personnages, les uns mythiques, les autres historiques, représentant la tradition de lascience alchimique vers les premiers temps de l’ère chrétienne.
Tel est Chémès ou Chymès, donné comme un auteur réel dans plusieurs endroits. Si ce mot ne doit pas se traduire par « le Chimiste » en général, ce serait peut-être, comme celui d'Hermès, la traduction du nom d’une divinité égyptienne (?), telle que Khem ou Ammon générateur, symbole de la germination et de la végétation. IL est cité à diverses reprises. Par exemple, le manuscrit 2.327 (3) lui attribue d’avoir énoncé, en suivant l'autorité de Parménide, les axiomes mystiques : « Le tout est un ; par
τς τὸ, 5 τόνος 46, Etc:
(3) Fol. 122 et 204.
lui le tout est engendré ; un est le tout et si le tout ne contenait pas le tout, il ne pourrait l’engendrer(r). » Ces axiomes sont inscrits autour des cercles magiques et des images du serpent dessinés dans les manuscrits, avec les figures des métaux (ou des planètes) au milieu; figures qui rappellent d’une manière frappante certains talismans gnostiques, entourés par le serpent Ouroboros et existant dans les Collections de pierres gravées de la Bibliothèque Nationale {voir p. 61 et 62). Démocrite, Synésius, Olympiodore, Stephanus, le Kitab-al-Fihrist s’en réfèrent également aux ouvrages de Chymès ; mais aucun de ceux-ci ne nous est parvenu.
Epibechius ou Pébécluius, très vieil écrivain (2), porte un nom égyptien mythique, celui de l’épervier Pe-Bech, symbole d'Horus. Nous trouvons même une analogie plus complète dans le magicien de Coptos nommé par Pline (3) Apollo Bechès, c'est-à-dire Horus FEÉperier:
Pelasius, cité comme auteur de Mémoires démocritains (4) et auquel s'adresse Ostanès (5), est aussi un égyptien : Pétésis, signifie le don d’Isis, Isidore en grec. Ces deux noms se lisent à la fois dans la liste placée en tête du manuscrit de saint Marc (6). Il existe deux saints Isidore d'Alexandrie, au 1v° siècle.
(1) Ἐν γὰρ τὸ πὰν, καὶ δι᾿ αὑτοῦ τὸ πὰν γέγονε. Ἢν τὸ πὰν χαὶ εἰ μὴ πὰν ἕχη τὸ HV, οὐ γέγονε τὸ πὰν.
(2) Ms. 2.327, fol. 138.
(AE Re. Che
(4) Ms. 2.327, fol. 150 ; ms. 2.249, fol. 35:vo, 5) de 25 ὭΣ [0]... 35 δὲ τ )
(3 (6) Fol. 7
Un Pétésis figure comme prêtre et magicien, dans les papyrus de Leide (r).
Le titre deroi d'Arménie a été attribué à cet auteur dans certaines suscriptions, pour augmenter son autorité; de même que celui du roi de l'Inde, donné à Géber chez les Arabes.
Le nom de Pétésis rappelle un personnage congénère : Pétosiris (le don d’Osiris), astrologue et magicien (2), cité par Aristophane, dans les Danaïdes (3). Pline (4) et Juvénal (5) en parlent et l’associent à Necepso. Manéthon l’astrologue, Porphyre, le Tetrabiblion de Ptolémée, Vettius Valens et J. Firmicus, autres astrologues du temps des Constantins, invoquent aussi son autorité. Nous possédons même à la Bibliothèque nationale un manuscrit grec relatif à l’astrologie, à la magie et à l’alchimie (6),manuscrit où se trouvent entre autres la lettre de Pétosiris au roi Necepso (7), laquelle existait peut-être déjà du temps de Pline. On y rencontre aussi l'Organon (instrument) ou sphère de Pétosiris, destinée à prévoir l'issue des maladies d’après certaines combinaisons numériques : organon qui rappelle libtablesd'Elérmesedu mste 2:52 ΠΡ ΕΞ ΠΟ ΠΟΥ Ὁ
(1) ΚΕύνεΕνΝ5, 28 lettre, p. 76, 77. — Papyri Græci de Leeuaxs, I, 41 (1843) : Πετησιος.
(2) Voir MarsHam Canon, p. 477 et suiv. (1672).
(3) Pièce perdue. ATHÉNÉE, 1. III, 114.
CUVE ΠΡ CR, xLIx.
(5) 6e satire :
ον capiendo nulla videtur
Aptior hora cibo, nisi quam dederit Petosiris...…. Quique magos docuit mysteria vana Necepsos,
(6) No 2 419.
(7) Fol. 32.
Démocrite des papyrus de Leide (p. 35), construites en vue de la même destination.
Pamménès est prétendu le précepteur de Démocrite dans l’art de la Chrysopée (1). George le Syncelle, dans un passage relatif à Démocrite, dit que Pamménès fut blàmé pour s’être exprimé clairement, tandis que les autres alchimistes parlaient en symboles (2). Ce nom figure aussi dans Tacite, comme celui d’un astrologue frappé de bannissement (p. 46).
D'après les renseignements que M. Revillout ἃ bien voulu me fournir, Pamménès répond à un nom égyptien bien connu, qui existe sous une forme analogue (Pamenasis) dans des papyrus grecs et démotiques bilingues publiés par M. Brugsch, ainsi que dans un enregistrement existant au Louvre (Pamenas,. C'était aussi le nom d’une bourgade voisine de Thèbes.
Pauseris ou Panseris est nommé dans les listes alchimiques. C’est là encore un nom égyptien. La forme Pauseris (3) nous reporte à la divinité Osiris, sous l’invocation duquel ce personnage aurait été placé. En tout cas, ce nom est égyptien, aussi bien
que les précédents.
δ 6. — Les Alchimistes Juifs.
Une des choses les plus étranges dans cette histoire est le rôle attribué aux Juifs. J’ai rappelé déjà (p. 56) (1) Ms. 2.327, fol. 29.
(2) P. 326, édit. de Paris.
(3) Ms. de saint Marc, fol. η9, v°; ms. 2.527, fol. 98.
le passage de Zosime, d’après lequel les Juifs seuls eurent connaissance par fraude de l’art sacré, et ils le révélèrent.
Moïse est en tête de la liste initiale du manuscrit de saint Marc. Il existait réellement sous son nom un traité de chimie domestique (1), dont il semble que nous possédions des fragments assez étendus (2): je me suis étendu sur ce point (p. 55 et 123). De même on lit dans les manuscrits la diplosis de Moïse, procédé pour doubler le poids de l’or (3). Tout ceci se rapporte à des ouvrages pseudonymes fort anciens, contemporains des traités secrets, magiques et astrologiques, attribués aussi à Moïse (p. 54 et 83) par les papyrus de Leide (4). Le labyrinthe de Salomon, dessiné dans le manuscrit de saint Marc et dans celui de l’'Ambroisienne, atteste la même prétention; quoiqu’il soit peut-être moins ancien.
Au contraire, c'est aux plus vieilles traditions et au pseudo-Démocrite que se rattache Marie la Juive. Elle, .est.… continuellement... citée , par . Zosime,pet dans nos manuscrits : nous avons même un « Discours de la très sage Marie sur la pierre philosophale (5). Il ya deux procédés pour jaunir (teindre en or) et deux pour blanchir (teindre en argent), par l’atténuation (dissolution?) et par la coction (6). Α1]leurs : « si tu ne dépouilles les corps de l’état corpo-
(2) Ms. 2.327, fol. 268 vo.
(3) Ms. de saint Marc, fol. 185.
(4) ReuvENs, appendice, p. 152 et 158.
(5) Ms. 2.327, fol. 136 vo et suiv.
(6) Fol. 138.
rel (1), (c'est-à-dire si tu n’enlèves pas aux métaux l’état métallique), tu n’avanceras pas. » Cet axiome était courant parmi les alchimistes; il est donné aussi comme dù à Hermès et à Agathodémon.
Parmi les phrases attribuées à Marie, je reproduirai encore les suivantes: « Ne Ile prends pas dans tes mains, c’est le remède igné, il est mortel (2).» Et ailleurs, ce passage déjà cité : « Ne le touche pas de tes mains. Tu n’es pas de la race d'Abraham, tu n'es pas de notre race (3).» L’interdiction de toucher la pierre philosophale avec les mains est singulière; elle rappelle celle de toucher l'or, rapportée dans la vie du prophète égyptien Sénouti, au vie siècle (4):
Le Theatrum chemicum (5) renferme un traité de Marie la prophétesse, sœur d’Aaron (autre titre apocryphe), traduit de l’arabe ; il y est question de la pierre rouge ou kybric. Le Kitab-al-Fihrist mentionne également ce dernier titre, ainsi que le nom de Marie la Copte. Mais nous ne possédons pas de texte grec correspondant; quoiqu'on ait attribué à Marie un ouvrage sur les instruments et fourneaux (6) et une chorographie (d'Égypte). Le nom même de l'alchimiste Marie a été conservé dans le langage vulgaire, s’il est vrai, comme le pense Du Cange, que le bainmarie en rappelle le souvenir.
(2) Ms. 2.527, fol. 138.
(3) Ms. 2.250, fol. 163.
(4) RévizzourT, Revue del’histoire des Religions, 4° série,t. VII, p.423. DINPNID; 479:
(6) Mauscrit de saint Marc, fol. 186.
Le nom de Cléopâtre éveille pareillement des souvenirs juifs. En effet, les femmes alchimistes, Marie et Cléopâtre sont associées chez les sectes gnostiques (p. 64), congénères des juifs. On sait le rôle capital de Marie, mère de Jésus, dans les Évangiles gnostiques (1), ainsi que l'importance acquise par Marie Cléophas, nom identique à celui de Cléopâtre (2). Les gnostiques ont les premiers fondé la légende de Marie, qui a tant grandi depuis dans l'Église. Or, les documents valentiniens disent que Marie, la mère de Jésus, était arrivée à la perfection dans la gnose, laquelle comprenait alors la magie : nous touchons donc encore ici à l’alchimie. L’art de faire de l’or de Cléopâtre, avec ses cercles concentriques, son serpent, ses axiomes, ses étoiles à huit rayons et ses figures magiques (3), a été décrit plus haut, (p. Gi); il vient appuyer ces rapprochements.
On connaît sous le nom de Cléopâtre un traité des poids et mesures, reproduit non seulement en tête des manuscrits alchimiques (4), mais aussi dans Îles œuvres de Galien ; lequel traité fait autorité parmi les archéologues (voir p. 111). Il a été imprimé plusieurs fois, notamment dans le Thesaurus d'Henri Estienne. Il y porte un titre singulier : De munditiis, ponderibus et mensuris. Le mot munditiis rappelle les anathèmes de Tertullien contre la parure des femmes et semble
(1) Renan, Histoire des origines du Christianisme, tome VII, p. 145. (2) RENAN, Histoire des origines du Christianisme, tome V, p. 548. (3) Ms. 2.240, fol. 96; ms. de saint Marc, fol. 188 v°.
(4) Ms. 2.327, fol. 15 et 16; ms. de saint Marc, fol. 108 v°.
s'appliquer à un ouvrage plus étendu, dont celui que nous possédons serait le débris. Quoi qu'il en soit, il y est question du denier de Judas, ce qui est d’accord avec le caractère gnostique de Cléopâtre. Nous n'avons pas d’autre traité sous son nom; mais un opuscule est attribué à Comarius, son maître en alchimie (r). L'auteur arabe Ibn-Wahs-Chijjah parle aussi d’un livre sur les poisons, composé par la reine Cléopâtre (2), lequel semble se rattacher à la même tradition.
(1) Ms. 2.237, fol, 74 à 79. — Une partie de cet opuscule a été ajoutée par erreur à la fin de la ot praxis de Stéphanus dans IbELER. Physiemteter Ὁ. ΠΡ ΒΡ 1 8 55.
(2) CHwozson. Sur les débris de la vieille littérature Nabathéenne, p. 120. Note.
CHAPITRETV
$ 1. — Leur énumératiou.
usqu’ici nous avons parlé des personnages mythiques, pseudonymes ou incertains, qui se présentent à l’origine de l’alchimie,
comme à celles de toutes les histoires et qui remontent probablement jusqu’au temps de l’ère chrétienne; peut-être même plus haut. Les vieux Égyptiens, Pammenès, Pétésis, Pétosiris, Pauseris, semblent même avoir vécu : mais leurs écrits sont perdus. Maintenant nous arrivons à des savants sérieux, qui ont laissé pour la plupart des ouvrages signés, offrant certains caractères d'authenticité. Ils sont connus par une tradition continue depuis le v° siècle. Leurs noms figurent dans les polygraphes byzantins et arabes; plusieurs d’entre eux ont joué un rôle important dans l'histoire de leur temps.
Tels sont : Zosime, qui avait écrit un ensemble de traités théoriques et pratiques, formant une sorte d’encyclopédie chimique ; Africanus, polygraphe célèbre du nt siècle; Pélage et quelques autres. Puis viennent les Commentateurs de Démocrite : Synésius, Olympiodore, Stéphanus ; l’un évêque, l’autre ambassadeur, le dernier médecin, tous connus dans l’histoire du rv° au vi siècle. Eugénius, cité dans le manuscrit de saint Marc (1), est aussi du temps de Théodose.
A la même époque, l’alchimie acquit assez de noto- ΓΘ ΙΕ pour eétrescélébréen par les poètes nous en possédons tout un recueil sous les noms que voici : Héliodore, probablement le même que l’évêque de Tricca, Théophraste, Hierothée, Archelaüs, etc.
Ensuite nous trouvons les scoliastes : l’'Anonyme, le Philosophe Chrétien, qui ont écrit des extraits, gloses et commentaires, concernant Zosime, Synésius, Olympiodore et les autres. Ces scoliastes sont des moines byzantins ; ils doivent être placés entre Stéphanus qu'ils citent, et Michel Psellus, auteur du xi° siècle, presque contemporain du manuscrit de saint Marc.
Vers le même temps se fit la transmission de la science aux Arabes : certaines compilations pratiques de ces derniers, par exemple celle de Salmanas sur les verres et pierres précieuses artificielles (voir p. 125), ont passé dans les recueils des manuscrits postérieurs à celui de saint Marc.
Entrons dans quelques détails sur ces divers personnages.
(1) Ms. de saint Marc, fol. 185.
$ 2. — Zosime.
Zosime le Panopolitain est le plus ancien des auteurs alchimiques dont nous possédions les écrits authentiques et auxquels nous soyons autorisés à attribuer une existence réelle. Il est cité par Georges le Syncelle et par Photius (1), polygraphes du vin* et du 1ix° siècle. Tous les alchimistes en parlent avec le plus profond respect; c’est la couronne des philosophes ; son langage a la profondeur de l’abîme, etc. (2).
Suidas dit que Zosime avait composé vingt huit livres sur lalchimie, portant le même titre (3) chirocmeta (manipulations ἢ que ceux attribués à Démocrite et à Bolus de Mendès (p. 157). Il avait aussi écrit une vie de Platon. La plupart de ces ouvrages sont aujourd’hui perdus. Cependant nous en possédons encore un certain nombre, ainsi que les sommaires de plusieurs autres. Leurs titres rappellent parfois par leur forme vague et emphatique ceux des ouvrages orientaux. Je vais en donner l’'énumération, principalement d’après le manuscrit 2.327.
I. — Mémoires authentiques de Zosime le Panopolitain (fol. 8o ; reproduits fol. 220). Citons-en le début, qui présente une analogie frappante avec certaines pages du T'mée et qui fournit la clef des idées
(1) Codex CLXX.
(2) Ms. 2.327, fol. 203 vo.
(3) Eunocie donne aussi ce titre aux œuvres de Zosime. Le mot χειροτμήματα se trouve dans le ms. de saint Marc, fol. 171.
des alchimistes sur le mercure des philosophes; j'y reviendrai à ce point de vue.
« Sur l’eau divine. Voici le divin et grand mystère, la chose cherchée par excellence. C’est le tout. Deux natures, une seule essence ; car l’une d’elles entraîne et dompte l’autre. C’est l’argent liquide (mercure), l'androgyne, qui est toujours en mouvement. C’est l'eau divine que tous ignorent. Sa nature est diffcile à comprendre : car ce n’est ni un métal, nide l’eau, ni un corps (métallique). On ne peut le dompter ; c’est le tout dans le tout ; il a vie et souffle. Celui qui entend ce mystère possède l'or et l'argent... La puissance est cachée ; elle réside dans l’'Érotyle. »
Au-dessous sont les trois cercies concentriques, avec les axiomes mystiques. « Un est le tout, par lui le tout et en lui le tout. Un est le serpent, il a les deux emblèmes et le poison. » A la feuille 8o ces axiomes sont inscrits dans le texte même, en lettres rouges. Au-dessous sont dessinés les quatre signes alchimiques du plomb, du mercure, de l’argent et de l'or, surmontés par celui du monde ou de l’œuf; ce dessin rappelle les anneaux astrologiques et gnostiques de la collection des pierres gravées de la Bibliothèque nationale. J’ai déjà insisté (p. 58 à 6o) sur la parenté entre Zosime et les gnostiques.
Après ces phrases énigmatiques, viennent la description et la figure d’un alambic de verre, avec son tuyau en terre cuite, etc. À côté, une seconde figure, destinée à représenter l'appareil pour la fixation du mercure (mn). Une formule magique, au milieu de laquelle se trouve le Scorpion, accom-
pagne les explications, lesquelles s’en réfèrent à Agathodémon.
II. — Sur le Tribicus (alambic à trois pointes) οἵ sur son tube (fol. 81 ; reproduit fol. 22r). C’est la description d’un appareil, avec une série de figures représentant, les unes un alambic, son chapiteau, ses tubes, son récipient; les autres, des.fioles digérant sur un fourneau. Au bas (fol. 8r, verso), les axiomes mystiques : « En haut les choses célestes, en bas les choses terrestres: par le mâle et la femelle l’œuvreest accomplie. »
ΠῚ. — Sur l’évaporation de l’eau divine qui fixe le mercure (fol. 82).
Ce petit traité est suivi d’un commentaire sur la même eau divine, postérieur à Stéphanus.