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IV. — Livre de la Vertu. Sur la composition des eaux

Troislecons, avec avis complémentaire.

C'est l’un des plus importants ouvrages de Zosime que nous possédions. Certains passages rappellent le T'imée, de Platon, et plus encore le Pœmander. « La matière homogène et multicolore comprend la nature variée de toutes choses. C’est elle qui, sous l'influence lunaire de la nature, soumet l’augmentation et la diminution à la mesure du temps (2). »

Puis vient la description allégorique d’une vision, qui rappelle les élucubrations des gnostiques et des mystagogues des ri° et 1v° siècles. ἃ Je vis un prêtre debout devant un autel en forme de coupe, ayant plu-

. 2.327, fol. 84 v°, jusqu’à 80.

sieurs degrés pour y monter. Le prêtre répondit : Je suis le prêtre du sanctuaire et je suis sous le poids de la puissance qui m’accable. Au point du jour, il vint un employé qui me saisit, me tua avec un glaive, me divisa en morceaux ; après avoir enlevé la peau de la tête, il mêla les os avec les chairs et me calcina dans le feu, pour m'apprendre que l'esprit naît avec le corps. Voilà la puissance qui m'accable. Pendant que le prêtre parlait ainsi, ses yeux devinrent comme du sang, et il vomit toutes ses chairs. Je le vis se mutiler, se déchirer lui-même avec ses dents et tomber à terre. Saisi de terreur, je me réveillai, je me mis à réfléchir et à me demander si c'était bien là la composition de l’eau. Et je me félicitais moi-même d’avoir deviné juste (1). »

Plus loin, les métaux sont personnifiés par des hommes d’or, d'argent, de cuivre, de plomb, et par leurs aventures; allégorie qui figure déjà dans le mythe du serpent Ouroboros (2), où l’on trouve également celles de la peau séparée des os et des chairs, etc. (p. 6o).

« Construis, mon ami, dit encore Zosime, un temple monolithe, semblable à la céruse, à lalbâtre, un temple qui n'ait ni commencement ni fin, et dans l’intérieur duquel se trouve une source de l’eau la plus pure, brillante comme le soleil. C’est l'épée à la main qu'il faut chercher à y

(1) Je tire cette traduction de Horrer, Histoire de la Chimie, τι 1, p. 265, 2tedit., 1866.

(2) Ms. 2.327, fol. 196 v°, et fol: 270.

LES ALCHIMISTES GRECS PROPREMENT DITS ιδὲ

pénétrer, car l'entrée est étroite. Elle est gardée par un dragon qu'on doit tuer et écorcher. En réunissant les chairs et les os, il faut en faire un piédestal, sur lequel tu monteras pour arriver dans le temple, où tu trouveras ce que tu cherches. Car le prêtre, qui est l’homme d’airain que tu vois assis près de la source, change de nature et se transforme en un homme d’argent, qui lui-même, si tu le désires, peut se transformer en un homme d’or...

« Ne révèle rien de tout cela à autrui et garde ces choses pour toi-même, car le silence enseigne la vertu. Il est très beau de connaître la transmutation des quatre métaux, du plomb, du cuivre, de l’étain, de l’argent, et de savoir comment ils se changent en or parfait. »

Ce serait perdre son temps que de chercher à entendre ce jargon symbolique, rendu obscur à dessein. On y entrevoit l’allusion à des opérations réelles effervescences, calcinations, dissolutions, εἴς...

Nous lisons des récits analogues dans les ouvrages du moyen âge, récits dont l’origine remonte peut-être aux traditions actuelles. Telle est l’allégorie alchimique de Merlin, renouvelée de la légende de Médée, allégorie dans laquelle un roi boit l'eau mystérieuse, tombe malade, est soigné par des médecins égyptiens qui le pilent dans un mortier, le calcinent, le font fondre et ressusciter (1).

« Recçois, dit ailleurs Zosime ou quelque auteur congénère (2) en parlant dela pierre philosophale, cette

(1) HorrER, t. I, p. 355.

(2). Ms 2.327, fol. 130 ; fol: 170 et fol. 8.

pierre qui n'est pas une pierre, cette chose précieuse qui n’a pas de valeur, cet objet polymorphe qui n’a point de forme, cet inconnu qui est connu de tous. » Son genre est un, son espèce multiple (1). Tout vient de l'Unité et tout s’y range. « Voici le mystère mithriaque, le mystère incommunicable (2). » Un semblable langage, antithétique et charlatanesque, n’a jamais cessé d’être en vigueur parmi les alchimistes.

Dans un autre endroit, Zosime reproduit la tétrade mystique des gnostiques et Ses antithèses : les quatre teintures et les quatre points cardinaux, le sec et l’humide, le chaud et le froid, le mâle et la femelle, etc. (3); les quatre éléments, deux supérieurs, le feu et l’air, deux inférieurs, la terre et l’eau. Tout ceci rappelle Marcus, le disciple de Valentin (p. 54).

Quelques-unes des allégories de Zosime peuvent être comprises plus clairement. Tel est le passage suivant : « La lune est pure et divine, lorsque vous voyez le soleil briller à sa surface. » Ce qui semble vouloir dire que la purification de l’argent par la coupellation devient complète, au moment où le métal fondu présente le phénomène de l'éclair.

A côté de ces allégories figurent des recettes plus positives, quoique mêlées de chimères, telles que la suivante :

« Prends du sel et arrose le soufre brillant, jaune; lie-le, pour qu’il ait de la force, et fais intervenir 18

(1) Ms. 2.240, fol. 10.

(2) Ms. 2.327, fol. 8 ; ms. de saint Marc, fol. 95 vo. (3). Ms.2;:

Ÿ un ©

fleur d’airain, et fais de cela un acide liquide, blanc. Fais la fleur d’airain graduellement. Dans tout cela, tu dompteras le cuivre blanc, tu le distilleras et tu trouveras après la troisième opération un produit qui donne l'or. »

Mais revenons à l’énumération des ouvrages de Zosime.

V.— Écrit authentique de Zosime le Panopolitain, sur l’art sacré et divin de la fabrication de l'or et de l'argent (1). C'est un sommaire qui semble extrait de traités plus étendus.

VI. — Livre sur la vertu et l'interprétation (2). C'est encore un extrait, renfermant des citations d’une époque postérieure.

VII. — Livre de la vérité de Sophé l'Égyplien, livre mystique de Zosime le Thébain (3). Le même titre reparaît un peu plus loin, sous le nom de Zosime et avec un texte différent (4). Cet ouvrage est cité par Olympiodore (5).

J'ai dit ailleurs (p. 58), que Sophé était une forme spéciale du nom du roi Chéops, auquel on attribuait en Égypte, au m° siècle, les ouvrages nouveaux pour en augmenter l’autorité.

VIII. — Ze premier livre de l’accomplissement (mot à mot du solde final), de Zosime le Thébain (6); lequel confirme le livre de la Vérité.

(1) Ms. 2.327, fol. 112 à 136, reproduit en partie fol. 220 à 222. (YMs: 2.327, fol 168 Ὁ 407

(G)Ms 2.327; fol. 251.

(4) Ms. 2.327, fol. 260.

(5) Ms. 2.327, fol. 264

(6) Ms. 2.527, fol. 251 v°, à 256.

C'est là que Zosime raconte que le royaume d'Égypte était soutenu par l’art de faire de l'or (1) Il parle de Démocrite, dontil cite les quatre catalogues (2). Il cite aussi les stèles antiques, avec leurs caractères symboliques, où se trouvait inscrit, en termes obscurs, l’art sacré (3) : ce qui semble le récit mythique d’un homme frappé par la vue des hiéroglyphes qu’il ne comprend pas.

IX. — Traité sur les instruments et les fourneaux, ouvrage descriptif qui se trouve exposé dans le manuscrit 2.249 (4), plus complètement que dans le manuscrit 2.327. Le manuscrit de saint Marc le contient aussi, mais avec des variantes (5). Zosime déclare qu'il décrit les instruments qu’il a vus dans le temple de Memphis et il s’en réfère (dans le manuscrit 2.240) aux ouvrages pneumatiques et mécaniques d’Archimède et d’'Héron d’Alexandrie.

X. — Les chapitres de Zosime à Théodore figurent aussi dans le manuscrit 2.240 et dans le manuscrit de saint Marc (6), sous la forme d’une simple table de matières.

ΧΙ. — Un autre ouvrage de Zosime, son ix° livre, était intitulé Zmouth, mot qui se retrouve dans Jamblique (7), et qui est la transcription du mot égyptien Imhotep, fils de Ptah, assimilé à Esculape

(HMS,.25327, 101-4251 (Voir p.122 (2) Ms. 2,327, fol. 253.

[33 Ms 2527, Τοῖς 255. Voir p. 20

(4) Ms. 2.249, fol. 94 v°, à 102.

(5) Ms. de saint Marc, fol. 186.

(6) Ms. 2.240, fol. 80 et go; ms. de saint Marc, fol. 179 à 181. (7) De mysteriis, sect. VII, ch. τη.

(Asclepios) par les Grecs. C'était là que le crédule auteur parlait du livre Chéma, transmis par les anges aux mortels (p. 9).

XII. — Sur la chaux (asbestos) (1). Cet ouvrage se termine par les mots: « c’est le secret que l’on a juré de ne pas révéler. »

XIII. — Psellus nomme encore le Livre des Clefs ou la Petite Clef de Zosime. Le Kitab-al-Fihrist lui attribue pareillement les Clefs de la magie (p. 131).

XIV.— Enfin Grüner a publié en 1814, quatre petits traités attribués à Zosime : l’un sur la bière (2), un autre sur la trempe persane du bronze (5), sur la trempe du fer (4), enfin sur la fabrication du verre (5). Les trois derniers articles figurent dans nos manuscrits, mais ils n’y sont pas donnés comme de Zosime; dans certains ils renferment des interpolations arabes. Ils semblent plutôt avoir fait partie de ces traités de technologie, d’origine ancienne, mais remaniés à diverses reprises par les praticiens pendant le moyen âge, traités dont j'ai eu occasion de signaler les titres et les cadres dans le chapitre relatif aux manuscrits ἘΠΕΘΘ 122}:

Tels sont les ouvrages de Zosime parvenus jusqu’à nous, en totalité ou par extraits, et qui forment une partie considérable des manuscrits de nos Bibliothèques.

[τὸ Ms. 2.527, fol. ὃ.

(2) Ms. de saint Marc, fol. 162.

(3) Reproduit par Scaneiner,dans Ecloga physica, p. 95 ; ms. 2.327, fol. 162 ; ms. de saint Marc, fol. 118.

(4) Ms. de saint Marc, fol. 104 et fol. 118 vo. (5) Ms. de saint Marc, fol. 115 vo ; ms. 2.327, foi. 12 et 19.

Après Zosime, et invoqués de même par les auteurs postérieurs, on rencontre dans notre liste plusieurs personnages, sur lesquels nous ne possédons aucun autre renseignement. Tel est Comarius, ou Comerius, le prétendu maître de Cléopâtre. L’opuscule qui lui est assigné commence deux fois (1); car son vrai début est précédé par une invocation d’un caractère à la fois chrétien et néoplatonicien, qui paraît ajoutée après coup par quelque moine copiste. Il y est question d’une eau divine qui guérit les maladies.

Pélage l’Ancien, autre alchimiste (2), cite Zosime et reproduit les axiomes relatifs à la génération du semblable par son semblable : « Qui sème le blé, produit du blé et le récolte; qui sème l’or et l’argent, produit de l’or et de l’argent. »

Il semble que nous touchions des personnages solides avec Dioscorus, ie prêtre du grand Sérapis à Alexandrie, auquel Synésius adresse son commentaire sur Démocrite, et avec Jean l’archiprêtre dans la divine Évagie et les sanctuaires qui s’y trouvent (3). Son nom est chrétien; mais sa fonction semble se rapporter à quelque institution égyptienne. Dans le traité qui porte son nom (4), lequel renferme d’ailleurs la trace d’interpolations, Jean invoque à la façon des

(1) Ms. 2.527, fol. 74 à 8o.

(2) Ms. 2.3: 22 3) Ms. 2.32 trouve dans quelques manuscrits Τυθιας, qui semble une version plus ancienne ; c’est sans doute un nom de lieu. (Voir p. 127.)

2 ; ms. de saint Marc, fol. 62 vo

fol. 163, vo. Au lieu de τῆς θειᾶς, la divine, on

(4) Ms. 2.327, fol. 243 à 240.

gnostiques, les natures célestes et démiurgiques, l'Unité et la Triade; il cite Démocrite et Zosime.

δ 3. — Africanus.

Africanus (Sextus Julius) est un syrien du temps d'Élagabale et d'Alexandre Sévère. C'est un compilateur encyclopédiste (1). Georges le Syncelle, dans sa Chronographie (2), dit qu’Africanus avait écrit sur les matières médicales, naturelles, agricoles, chimiques. Il avait composé aussi des ouvrages géographiques, ainsi qu’une histoire d'Arménie, tirée des tabularia d'Édesse, et des ouvrages militaires, dont nous possédons des fragments imprimés. Son livre

intitulé : Keorév (allusion à la ceinture de Vénus, allusion analogue à celle qu’exprime le mot anthologie : bouquet de fleurs poétiques), traitait de toutes sortes de sujets. Suidas nous apprend que les remèdes proposés par Africanus, consistaient en caractères écrits, incantations et paroles magiques, précisément comme céux des papyrus de Leide (p. 85). Les Geoponica renferment divers fragments de cet auteur, relatifs par exemple à des recettes agricoles la conservation du vin. Le caractère des écrits d’Africanus rappelle Zosime et les gnostiques.

Le nom d’Africanus figure dans la liste initiale du manuscrit de saint Marc etil est cité dans le manuscrit

(1) Geoponica, édit. Needham, p. XLII (1781). (2) P. 319, de l'édition de Paris.

2.327 (1), ἃ côté des auteurs les plus autorisés. C’est toujours la même littérature.

$ 4. — Synésius.

Les études alchimiques semblent atteindre leur plus haut degré de culture vers la fin du rv° siècle et au commencement du νὸς pendant le règne de Théodose I" et de ses successeurs. En effet, à ce moment nous entrons de plus en plus sur le terrain de l’histoire; et les noms qui se présentent sont ceux de personnages historiques, qui ont marqué de leur temps. Les écrits qui leur sont attribués ont le caractère d'ouvrages sérieux : ils renferment souvent des procédés positifs et pratiques; 115 s’en réfèrent à un grand nombre de circonstances de temps et de lieu caractéristiques etqui permettent d'affirmer qu'ils appartiennent à des gens de l’époque, tels que Synésius et Olympiodore.

Synésius est un homme important dans l’histoire du rv° siècle; 1] est mort en 415.11 fut nommé (en 401) par ses concitoyens évêque de Ptolemaïs en Cyrénaïque, comme le citoyen principal de la ville et le plus capable de la défendre contre les barbares. C'était un singulier évêque, marié, gardant sa femme et ses enfants, à peine chrétien ; car il ne croit pas aux dogmes contraires à la philosophie. Astronome, physicien, agriculteur, chasseur, ambassadeur à Constantinople auprès de l’empereur Arcadius, il fut d’abord païen et ce-

(1) Ms. 2.327, fol, 122 vo.

pendant ami du patriarche Théophile, qui le consacra évêque, malgré toutes ses réserves, en acceptant sa déclaration qu’il faut cacher la vérité au peuple et en lui laissant conserver sa femme ; bref, Synésius était un esprit universel. Ses œuvres ont été publiées à Paris en 1631, avec celles de saint Cyrille. Elles contiennent divers ouvrages philosophiques, qui se rattachent aux doctrines néoplatoniciennes, et une correspondance très intéressante. Ainsi on connaît de lui une lettre à Hypatie (τ). la célèbre philosophe d’Alexandrie massacrée plus tard par les chrétiens, lettre qui renferme la première indication connue de l’aréomètre. A la vérité, dans ses lettres, Synésius cite continuellement ses classiques, dont l’ouvrage alchimique ne renferme pastrace. Mais ce genre de citations est bien clairsemé dans l’ouvrage du même Synésius : De Proyidentià, où il raconte l’histoire de l’administration oppressive et de la chute de Gaïnas, sous le voile transparent de récits empruntés à la mythologie des Égyptiens. Il a encore écrit un livre sur les songes et sur leur interprétation, lequel rappelle le traité d'Oxirocrilie, transcrit au début du manuscrit de saint Marc, ainsi que les recettes pour procurer des songes, qui figurent dans les papyrus de Leide (2), à côté des τέ: cettes alchimiques et de l’anneau portant un Ouroboros (p. 84).

Ce sont la toujours les mêmes doctrines occultes. On lit en effet dans Synésius (3), une lettre où il

(1) Œuvres de Synésius, p. 174.

(2) Reuvexs, lettre I, p. 8-10.

(3) Epist. 142.

s'exprime, en un langage rendu vague à dessein, sur les mystères qui doivent rester cachés et qu’il ne veut pas même être soupçonné d’avoir fait connaître à son ami Héraclianus. S’agissait-il de magie ou d’alchimie ?

Enfin, toujours dans le même ordre d'associations, on peut citer les hymnes gnostiques de Synésius, congénères à certains égards des poèmes alchimiques, et où l’idée de la matière reparaît fréquemment (1). « Tu es la nature des natures, » s’écrie-t-il à peu près dans le style du pseudo-Démocrite. « O natures, démiurges des natures! (2). »

Nous avons montré à plusieurs reprises quels liens étroits rattachent entre eux les premiers alchimistes et lès gnostiques. Dès lors, il n’y a rien de surprenant à ce que Synésius ait réellement écrit sur l’alchimie ; sauf à écarter peut-être certaines interpolations, dues à des copistes postérieurs, dans les ouvrages qui lui sont attribués. Lambecius, savant du siècle dernier, qui a publié le catalogue de la Bibliothèque de Vienne, partageait cette opinion. Dans nos manuscrits (3), on attribue spécialement à Synésius un commentaire sur le pseudo-Démocrite, adressé « à Dioscorus, prêtre du grand Sérapis à Alexandrie, par la faveur divine : Synésius le philosophe, salut. » Ce commentaire a été traduit en latin par. /Pizzimenti (1573). Je l’ai déjà cité, en parlant de Démocrite

(p. 154). La qualité de Dioscorus, prêtre de Sérapis,

(1) Œuvres de Synésius, p. 330 et suivantes.

(2}"Ms. 2.527, fol. 27; (3}Ms- 2,927, 101. O1.

auquel il est dédié, nous reporterait à l’époque païenne et à une date antérieure à la destruction du temple d’Alexandrie par l’ordre de Théodose, destruction accomplie en 389. Le nom de Dioscorus figure aussi dans les lettres authentiques de Synésius (1), comme celui d’un évêque à la vérité. Serait-ce un homonyme, ou bien le prêtre de Sérapis, converti plus tard comme Synésius lui-même ? Julius Firmicus, auteur du même siècle, a laissé deux ouvrages non moins contradictoires : un traité d’astrologie, d’un caractère purement païen, et un ouvrage apologétique du christianisme. Les hommes de ce temps avaient d’étranges aventures.

Un autre ouvrage de Synésius, qui semble interpolé par places, a été traduit en français; c’est « le vieux livre du docte Synésius, abbé grec (2) » : « Tire d’eux ton vif argent, y est-il dit, et tu en feras la médecine ou quintessence, puissance impérissable et permanente, nœud et lien de tous les éléments qu’elle contient en soi, esprit qui réunit toute chose. » C’est toujours le style de Zosime et des alchimistes gnostiques.

$ ©. — Olympiodore.

Olympiodore est un auteur de date non moins sûre. On connaît en effet sous ce nom un historien grec, natif de Thèbes en Egypte, qui prit part à une ambassade envoyée auprès d’Attila, sous Honorius,

(1) Œuvres de Synésius, p. 211.

(2) Paris, 1612.

en 412. Il a voyagé chez les Blemmyes (1), en Nubie, et visité les prêtres d’Isis à Philæ, où les derniers débris de l’hellénisme, protégés par un traité, demeurèrent en honneur jusqu'en 562. Ce temple subsiste encore. J’ai vu moi-même sur les pylônes les grandes figures des dieux égyptiens martelées par les moines, au-dessus des inscriptions qui attestent le passage de l’armée de Desaix.

Ce même Olympiodore a écrit l’histoire de son temps, de 400 à 425, et l’a dédiée à Théodose II.

Photius (2) désigne Olympiodore sous le nom caractéristique de porétès de profession : ce qui ne veut pas dire poète, mais alchimiste (operator), d’après l’interprétation de Reinesius et de Du Cange. Ce mot répond, en effet à potésis, qui signifie le grand œuvre dans la langue des adeptes.

L’incohérence des compositions historiques d'Olympiodore, signalée par Photius, se retrouve dans l’ouvrage alchimique qui porte son nom (3). Celui-ci a pour en-tête : Olympiodore philosophe à Pétasius, rot d'Arménie, sur l’art divin et sacré. Fabricius (4) et Hœæfer (5) le citent d’après d’autres manuscrits, qui ajoutent les mots : Commentaires sur le livre de l'acte de Zosime et sur les dires d'Hermès et des philosophes. L'auteur nomme parmi ses prédécesseurs : Agatho-

(1) Voir le Mémoire sur les Blemmyes de M. RévizcouT. Mém. de l'Acad. des Inscriptions, 11° série, t. ΝΠ], p. 371. Ce voyage est signalé par PHorius.

(2) Codex LXXX,

(5) Μ5. 2.527, fol: 107:

(4) Bibliotheca Græca, t. XII, 764; 1re édition.

(5) Histoire de la Chimie.T. I, p. 253

ER

LES ALCHIMISTES GRECS PROPREMENT DITS 109 démon, Chymès, Marie la Juive, Synésius. Il invoque les Muses et la race des illustres Piérides (1), les oracles d’Apollon (2), ceux des démons ou dieux inférieurs, et les expositions des prophètes. Il s’en réfère à la fois à l'autorité de la Bible, qu’il ne semble guères avoir lue, à celle des inscriptions du temple d’Isis (3), et à celle des ouvrages des philosophes grecs, qu'il connaît beaucoup mieux. Ailleurs il reproduit les contes de l'antiquité relatifs à l’origine de l’or engendré dans la terre d’Éthiopie (4). « Là, une espèce de fourmi extrait l'or et le met au jour et s’en réjouit (5). » J'ai cité plus haut les passages de cet auteur relatifs au tombeau d’Osiris, image de l'alchimie, au serpent qui se mord la queue, et aux douze signes du zodiaque (6); au microcosme et au macrocosme, dont l’homme est l’abrégé; aux hiérogrammes, ainsi qu'aux spéculations gnostiques, reproduites de Zosime. Tout cela nous représente l'étrange mélange d’idées et de connaissances qui existaient dans la tête d’un savant du v° siècle.

Cependant Olympiodore ne procéde pas par allégories, comme Zosime. «Les anciens, dit-il, avaient l'habitude de cacher la vérité, de voiler et d’obscurcir par des allégories ce qui est clair et évident pour tout le monde. » C’est aux alchimistes sincères et de cet ordre qu’il convient de s'attacher de préférence, si

(1) Ms. 2.250, fol. 69.

2)IMS 2327, 10]. 2r0:

(5) Ms. 2.327, fol. 210.

(4) Voir Punne, 1. XI, ch. xxxr, 1: XXXIT, ch. 1v, sect. 21, — SOLIN, Cher etc.

l’on veut pénétrer le sens obscur du langage de leur temps ; sans méconnaître pourtant leur crédulité. Olympiodore parle d'abord de la macération, du lavage, du grillage des minerais; il distingue les corps en volatils et fixes.

Plus loin : « Les anciens admettent trois teintures (1); la première est celle qui s’enfuit promptement (se volatilise), comme le soufre et l’arsenic (2); la seconde est celle qui s'enfuit lentement, comme les matières sulfureuses ; la troisième, celle qui ne s’enfuit pas du tout : tels sont les métaux, les pierres et la terre. La première teinture, qui se fait avec l’arsenic, teint le cuivre en blanc. L’arsenic est une espèce de soufre qui se volatilise promptement : tout ce qui est semblable à l’arsenic se volatilise par le feu et s’appelle matière sulfureuse. » Il dit encore : « Le mercure blanchit tout, tire les âmes de tout, change les couleurs et subsiste. »

Olympiodore reproduit les récits de Zosime sur le rôle de l’alchimie près des rois, en Égypte(3). Il cite textuellement les commentaires de Synésius sur Démocrite (4).

Ailleurs, il signale en détail la seconde teinture, qui s'enfuit lentement et que l’on emploie dans la fabrication de l’émeraude : « Prenez deux onces de beau cristal et une demi-once de cuivre calciné; préparez d’abord du cristal, produit par l’action du

(1) Ms. 2.327, fol. 100 ; ms. de saint Marc, fol. 165.

(2) Les mots de soufre et d'arsenic ne doivent pas être pris dans leur sens littéral moderne.

(3) Ms. 2.327, fol. 206.

(4) Ms. 2.327, fol. 207 et 208.

feu, mettez-le dans l’eau pure, nettoyez-le, broyez ces substances (1) dans un mortier et faites-les fondre ensemble à une température égale. »

L’écrit d'Olympiodore fournit des données historiques, de nature à en fixer la date et le lieu. En effet, dès les premières lignes, il nomme les mois égyptiens, —echir et mesori, mois égyptiens réels, qui se rapportent, comme on sait, aux tétraménies d’été et d’hiver. Il cite (2) les bibliothèques Ptolémaiques, c’est-à-dire d'Alexandrie, du ton d’un homme qui les aurait lues lui-même, — à moins qu'il n’en ait parlé simplement dans le désir d’en tirer quelque autorité pour ses assertions; comme le faisait déjà Tertullien.

Ce qui est plus concluant, Olympiodore reproduit les opinions des philosophes grecs de l’école ionienne, Thalès, Anaximandre, Anaximène, et celles des Éléates, Parménide et Xénophane, sur les principes des choses. Il en parle à peu près dans les mêmes termes et probablement d’après les mêmes documents, aujourd’hui perdus, que Simplicius et les néoplatoniciens. A la vérité, il y amalgame les idées des auteurs alchimiques, Hermès et Agathodémon; je reproduirai plus loin ce passage, qui est fort important.

Tout cela, joint au langage fortement imbu de gnosticisme, tend à préciser l’époque où l'ouvrage que nous citons a été écrit : à savoir un peu avant la ruine de l’école d'Alexandrie. Or, cette dernière est datée dans l’histoire : elle répond à la catastrophe du Sérapéum et de la bibliothèque Ptolémaique.

(1) Il a ajouté un troisième corps, le Séricon. (2) Ms. 2.327, fol. 206.

$ 6. — La fin de la culture hellénique en Égypte et la destruction des Laboratoires.

Le temple de Sérapis, en effet, était le centre de la civilisation grecque à Alexandrie. C'était un des grands foyers de la culture paienne et probablement aussi des études médicales et alchimiques. Aussi sa destruction fut-elle poursuivie avec acharnement par les chrétiens triomphants. On peut lire dans Gibbon Histoire de la décadence οἱ de la chute de l'empire romain, τ. V, p.356, trad. Guizot) le récit de cette ruine, accomplie à la suite de luttes violentes entre les défenseurs de l’hellénisme et les moines soulevés par l'archevêque Théophile. Les premiers ne cédèrent que sur un ordre direct de l’empereur Théodose, ordre contemporain de l’édit qui ordonna la destruction générale des temples dans l'empire romain. Nul acte ne fut plus funeste que cet édit à l’art et à la science, et le souvenir de Tempereur qui le signa doit en rester à jamais flétri.

La bibliothèque, ou plutôt ses débris, semblent avoir subsisté quelque temps encore. Les cours faits au Muséum d'Alexandrie se poursuivirent jusqu’au massacre de la savante Hypatie, crime infime accompli avec des particularités atroces par les moines ameutés à la voix du patriarche saint Cyrille, neveu et héritier de Théophile.

Ainsi disparurent l’Ecole d'Alexandrie et sa bibliothèque, anéanties par le fanatisme chrétien. L’historien P. Orose nous dit, quelque temps après,

non sans une expression de regret, avoir vu les cases vides et la place des livres disparus. Quelques essais de reconstitution de la bibliothèque semblent avoir eu lieu, jusque vers le temps des Arabes. Mais l'École même ne fut jamais rétablie. Les philosophes persécutés se transportèrent à Athènes, autre centre d'études, où Proclus enseigna; et ce centre subsista près d’un siècle, jusqu’au jour où un nouvel édit de Justinien, en 529, accomplit la suppression officielle de la science et de la philosophie antiques.

Le Sérapéum de Memphis et le temple de Ptah, où se trouvaient probablement les laboratoires médicaux et techniques des alchimistes, périrent vers la même époque que les sanctuaires d'Alexandrie.

Des scènes épouvantables signalèrent dans toute l'Égypte la fin dela civilisation hellénique et le triomphe du christianisme. On peut lire dans les publications de M. Révillout (τ) le récit de la vie de ces moines prophètes, tels que Sénouti, soulevant partout les pauvres contre les riches, maltraitant les magistrats envoyés pour rétablir l’ordre, coupant les digues du Nil afin d’engloutir les terres de leurs ennemis, massacrant et brülant les prêtres, les philosophes, les principaux citoyens des villes, au milieu des ruines de leurs maisons et de leurs temples incendiés. « Les dents des « pêcheurs, tu les as brisées... Le « Seigneur vous a détruits parce que vous l'avez « irrité, » s’écrie le fanatique après son triomphe.

Voilà comment finit la culture grecque à Panopolis,

(1) Revue de Fhistoire des religions, 4e série, t. VILL p. 146, 431, 454, etc.

l’un de ses milieux les plus importants. Le principal chef des Hellènes, le poète Nonnus d’après M. Révillout, fut brûlé vif avec ses richesses (1). Après le pillage, les chrétiens occupèrent les maisons de ceux qui s'étaient enfuis.

Aucune calomnie n’était épargnée aux victimes. Suivant une fable toujours renouvelée et que nous avons vu invoquer de nos jours contre les Juifs de Hongrie, aussi bien que contre les catholiques de Notre-Dame des Victoires, à Paris, pendant la Commune, on accusait les prêtres d'immoler des enfants et des victimes humaines, et l'on en montrait aux populations fanatisées les restes au milieu des temples, au Sérapéum d'Alexandrie, par exemple.

C'est au milieu de ces tragiques événements que se poursuivit la culture de l’art sacré; surtout sous forme théorique, car il semble que les expérimentateurs proprement dits aient disparu en Égypte avec leurs laboratoires. Les auteurs qui viennent ensuite, tels que Stéphanus, l’Anonyme, le Philosophe Chrétien, sont plutôt des scoliastes et des commentateurs que des écrivains originaux.

La persécution à la fois politique et religieuse qui atteignit les adeptes peut faire comprendre pourquoi ils se cachaient avec tant de soin, sous le voile redoublé des pseudonymes et des apocryphes. Leurs précautions furent telles, que nous avons peine aujourd’hui à retrouver les indices et les caractères positifs de ce qu'ils ont été.

Cependant 1] ne faudrait exagérer, ni l’absence de

(1) Même recueil, p. 430.

mentions des faits positifs de leur temps, ni la signification qu'il convient d’en tirer. D'une part, ces mentions ne font pas absolument défaut, ainsi qu’il résulte des nombreuses citations que j'ai faites en parlant des origines égyptiennes et gnostiques de l’alchimie. D’autre part, on ne doit pas oublier que les auteurs préoccupés d’un objet spécial, technique ou scientifique, ne racontent guère les choses étrangères à leur sujet. Celui qui voudrait dans quelques siècles reconstruire l’histoire de notre temps à l’aide des Mémoires contenus dans les Annales de Physique et de Chimie,ou bien à l’aide des indications d’un traité d’analyse chimique ou de technologie, serait fort embarrassé. Nous ne rencontrons certainement pas plus d’allusions contemporaines dans les ouvrages du philosophe Porphyre que dans ceux des alchimistes Zosime et Olympiodore.

$ 7. - - Stéphanus.

L'art sacré ne fut pas entièrement anéanti par la ruine de la culture païenne. Deux causes devaient le maintenir : d’une part, l’utilité de ses pratiques pour les travaux des métaux, des verres, des poteries, des teintures, travaux très en honneur à Constantinople; et, d'autre part, les espérances illimitées excitées par ses théories. Aussi existe-t-il toute une suite d'auteurs qui ont écrit des livres d’Alchimie, même après Synésius et Olympiodore.

Le plus remarquable, celui qui continue le plus nettement la tradition, est un personnage historique bien

caractérisé et ayant joué un rôle de son temps, je veux dire Stéphanus d'Alexandrie, qui vivait à l’époque d'Héraclius (vers 620). Il est identifié par Fabricius (1) avec Stéphanus d’Athènes, qui a laissé des ouvrages médicaux. C’est, dit-on, l’un des sept compilateurs qui ont rassemblé les œuvres de Galien et les ont distribuées en seize livres, arrêtant ainsi la forme sous laquelle ces œuvres nous sont parvenues (2).

On lui attribue aussi un traité d’astrologie (Apotelesmatica). Stéphanus est cité dans le Xitab-al-F'ihrist. Son nom se retrouve au moyen âge dans les Allegoriæ sapientui (Bibliotheca chemica, τ. 1, p.472 et 478), opuscule où Heraclès (Héraclius ?) s'adresse à Stephanus d'Alexandrie.

Nous possédons de ce dernier neuf leçons (praxeis) sur la chimie, dédiées précisément à Héraclius. Cette œuvre existe dans nos principaux manuscrits, tels que celui de saint Marc, les numéros 2.325 et 2.327 de la Bibliothèque de Paris, etc. Pizzimenti en a donné une paraphrase latine en 1573, à la suite du traité de Démocrite (Democriti de Arte magna). Ideler a publié le texte grec dans les Physici el medici græci minores (3).

Stéphanus ferme le cycle des commentateurs démocritains. Il cite Hermès, Orphée, Chymèës, Démocrite, Ostanès, Cléopâtre, Comarius, etc. C’est un chrétien mystique et en même temps un philosophe très au courant des doctrines pythagoriciennes et platoniciennes.

(1) Fasricrus. Bibl. græca, 1. VI, ch, vi; t. XII, p. 694 de la 118 édit. (2) Leccerc. Hist. de la médecine arabe, τ. 1, p. 55. (3) T. Il. p. 199 à 253 (1842).

Il éclate en expressions enthousiastes et figurées (1): « O métal de la magnésie, par toi s'exécute l'œuvre mystérieuse. O nature vraiment supérieure à la nature. tu triomphes des natures; tu es la nature une, qui comprend le tout. O fleur charmante des philosophes praticiens; ὃ splendeur contemplée par les hommes vertueux... O lune empruntant ta lumière à celle du soleils. O nature une, qui demeure la même et qui ne change pas. Objet de jouissance et jouissant toimême, triomphante et dominée, etc. » Un style semblable est celui d’un commentateur fasciné par son sujet, plutôt que d’un véritable expérimentateur.

Je donnerai plus loin des citations considérables des doctrines philosophiques de Stéphanus, citations précieuses pour l’histoire des théories alchimiques.

δ ὃ. — Les Poëtes alchimiques.

L'enthousiasme qui ἃ inspiré les écrits de Stéphanus s’est traduit sous une forme plus frappante encore dans les poètes. Toute une littérature de poètes alchimiques se succède en effet, depuis l'énigme tirée des livres sibyllins (p. 136), jusqu’à Jean de Damas et jusqu’au temps des Croisades. Elle constitue dans nos manuscrits un groupe caractéristique d’ouvrages, copiés à la suite les uns des autres (2). Les

(1) Ms. 2.327, fol. 38 v°. — IneLer, Physici et medici græci minores,

PAlEMD 2007

litanies de l’or y figurent (1) et attestent le mysticisme de leurs auteurs.

Ces poèmes, objet d’une admiration et d’une lecture continuelle dans les couvents de Constantinople, ont été remaniés pendant plusieurs siècles par les copistes, avec des additions, interpolations, et changements, qui ont été parfois jusqu’à transformer en vers politiques, dans certains manuscrits, les jambes assez corrects, contenus dans d’autres et rappelant les morceaux de l’anthologie. Plusieurs fragments ont été imprimés à la suite du traité de Palladius, de Febribus, par Bernard en 1745. L’ensemble a été publié par Ideler (2).

Le plus ancien poète alchimique paraît être Héliodore, que l’onaïidentifié parfois avec l’évêque de Tricca, auteur du roman des Éthiopiques, élève de Proclus et contemporain de Théodose et d’Arcadius. Le poème alchimique qui porte son nom est en effet dédié à Théodose I‘.

Archélaüs, autre poëte, est aussi fort ancien, quoique de date incertaine. Nommons encore les poèmes de Théophraste et d’'Hiérothée. Mais il y a peu de documents positifs à tirer d’une semblable littérature.

$ 9. — Les Commentateurs.

Les noms que j'ai cités jusqu'ici comprennent tous les auteurs sur lesquels on possède quelque rensei-

(1) Ms. 2.249, fol. 62.

(2) Physici et medici græci minores, t. II, p. 328 à 352 (1842).

gnement historique, avant le temps d’'Héraclius. Ce ne sont pas cependant les derniers alchimistes. En effet, l’alchimie continua d’être cultivée à Constantinople et dans les pays grecs, pendant tout le moyen âge et Jusqu'à notre temps.

Parmi les auteurs qui s’en sont occupé, plusieurs figurent dans nos collections : ce sont en général des commentateurs. Quelques-uns sont peut-être antérieurs à Stephanus.

Telestle Philosophe Chrétien, dont nous possédons plusieurs traités (1) et qui est aussi nommé dans le Kitab-al-Fihrist. Son langage est analogue à celui d’Olympiodore : il mélange de même la culture grecque et la culture chrétienne, l’alchimie et la théologie. Il semble que ce soit un moine byzantin, très instruit et imprégné de gnosticisme.

C’est ainsi qu’il parle de la source intarissable qui verse son eau au milieu du Paradis. « L’oracle « divin dit : formons l’homme... et faisons le mâle et « femelle (2). » Plus loin il fait mention de l’ombre du cône de la terre, qui s'étend jusqu’à la sphère de Mercure (3). Il cite d’un côté Aratus et Hésiode, de l’autre la Bible et en même temps Hermès, d’après son écrit à Pauséris (4), ainsi qu’Agathodemon, Zosime, Pétésis, Démocrite. Il expose, en langage philosophique, les diversités de la fabrication de l'or, suivant le genre et

(1) Ms. 2.327, fol. 92 et suivants; ms. 2.249, fol. 6; ms. de saint Marc, fol. ro1, 110, etc

(2) Ms. 2.327, fol. 100

(5) Ms. 2.327, fol. 05

(4) Ms. 2.327, fol. 98

l'espèce (1). Plus loin il reproduit les images géométriques des éléments, empruntées aux Pythagoriens et aux Platoniciens: pyramide, tetraèdre, octaèdre (2), etc. Bref, ses opuscules représentent une série d’extraits et de scolies, tirés des anciens alchimistes, les uns mystiques, les autres pratiques. A la fin on retrouve, en abrégé, le passage de Zosime sur le rôle de l’alchimie, envisagée en Égypte comme source de richesses pour les rois (3). « Telle est, dit-il en finissant, l’image du monde, célèbre dans les anciens écrits, la science mystique des hiérogrammes égyptiens.» Puis viennent les natures substantielles, le consubstantiel Orphique et la lyre Hermaïque. Un style pareil rappelle à la fois les gnostiques et les théologiens qui ont suivi le concile de Nicée.

Le Philosophe Anonyme est un scoliaste du même ordre (4), mais plus récent. Dans son traité sur l’art de faire de l’or et sur l’eau divine du blanchiment, il associe Olympiodore (5) et Stephanus à Hermès, à Démocrite, à Zosime, à Jean l’archiprêtre. Il cite, à côté d’eux, l’Écriture Sainte et les trois personnes de la Trinité. C'est lui qui a donné la première liste des philosophes œcuméniques.

C’est ainsi que l’on arrive jusque vers le vin® siècle, époque où l’alchimie s’est transmise aux Arabes. Cette transmission paraît avoir eu lieu en même temps que celle des autres sciences naturelles et médicales.

(1) Ms. 2:529 6003 v°.

(2) Ms: 2.327, Hol 1105.

(4) Ms. 2.327, fol. 162 et suiv. ; ms, de saint Marc, fol. 78. (5) Ms. 2.327, fol. 168.

A cet égard, le nom de Sergius, qui se trouve dans la liste alchimique, et auquel le philosophe chrétien a dédié (τ) son traité sur l’eau divine, est fort important ; car il semble qu’il s'agisse de Sergius Resainensis, lequel, au temps de Justinien (γι siècle), traduisit en syriaque les médecins et les philosophes grecs, ainsi que nous l’apprend M. Renan dans sa thèse sur la philosophie péripatéticienne parmi les Syriens (1852). Nous sommes amenés par là vers la Mésopotamie, du côté d'Édesse, ville où il existait alors une académie célèbre, c’est-à-dire un centre scientifique, et du côté de Harran, où s'était développée une école qui demeura païenne jusqu’au ΧΙ" siècle.

L’alchimie pratique et théorique continuait cependant à être cultivée à Constantinople, comme l'attestent l'invention du feu grégeois (2) et les écrits des moines Cosmas, Psellus, et Blemmydas, ajoutés après coup dans quelques-uns de nos manuscrits. Mais, pendant ce temps, la science prenait un développement nouveau et capital chez les Arabes.

$ 10. — Transmission de l’Alchimie aux Arabes et aux Occidentaux.

L'origine grecque de la chimie arabe n’est pas douteuse ; les noms mêmes d’alchimie (3) et d’alambic ne

(1) Ms. de saint Marc, fol. τοι. -

(5) Voir mon ouvrage : Sur la force des matières explosives, t. Il, p. 352, appendice (1883).

(3) Zur Chemie der Araber, E. WieDEMANN, p. 575. Morgenlandischen Gesellschaft, τ. XXXIL, 1878. — Alchymia, par GILDEMEISTER, Même recueil, t. XXX, p. 534; 1876:

sont autre chose que des mots grecs, avec addition de l’article arabe. Les vieux maîtres, Démocrite, Zosime et les autres, sont mentionnés dans les livres arabes; je l'ai établi plus haut (p. 130), en donnant des extraits du Kitab-al-Fihrist. Les doctrines et les pratiques des Arabes demeurent d’ailleurs les mêmes, surtout au début; ainsi qu'il est facile de le reconnaitre en lisant Geber, le maître des alchimistes arabes.

Geber (Al-Djaber) vivait à la fin du vint siècle. On lui ἃ attribué plus de cinq cents ouvrages; mais ils appartiennent pour la plupart à des époques postérieures. Le principal et celui qui semble le plus authentique est la Summa perfectionis magisterii in sua nalur& (1). C’est un ouvrage composé avec méthode, postérieur par là même aux travaux confus des alchimistes grecs qu’il coordonne. La naïveté de certains passages montre d’ailleurs un homme sincère et convaincu de la vérité de son art.

Il débute par l’exposé des obstacles qui empêchent l’art de réussir : obstacles qui viennent du corps et de l'esprit. Ceci rappelle la page du pseudo-Démocrite sur les vertus de l’initié (p. 160). Puis vient la réfutation en forme et par arguments logiques des ignorants et sophistes qui nient la vérité de l’art.

Ce doute ne se rencontre guère formulé dans les alchimistes grecs : il accuse une époque postérieure et une réflexion plus approfondie. Geber le refute longuement. Cependant il n’est pas d’une crédulité absolue, car il nie l'influence de la position des astres

(1) En latin, dans la Bibliotheca chemica de Mancer, t. 1; en francais, dans la Bibliothèque des Philosophes chimiques de Sao.

sur la production des métaux; contrairement aux opinions régnantes du temps de Zosime et de Proclus.

La matière de l’art réside, d’après Geber, dans .l’étude des substances, telles que le soufre, l'argent, la tutie, la magnésie, la marcassite, le sel ammoniac, etc. ; énumération qui rappelle les catalogues du pseudo- Démocrire. Le rôle des esprits volatils nous reporte aux eaux divines et aux appareils distillatoires de Zosime.

En effet, la description des opérations est faite à part par Geber. Ce sont : la sublimation; la volatilisation per descensum; la distillation par évaporation, ou par simple filtration ; la calcination; la solution ; la coagulation, qui comprend la cristallisation, et la fixation des métaux; la coupellation (examen cinerilii); lamollissement (ircération) des corps durs, etc. Tout ceci existe déjà dans les écrits des alchimistes grecs; mais Geber l’expose avec une clarté et une méthode qui leur manquaient, et qui rendent l'intelligence des vieux auteurs plus facile.

Puis vient une description scientifique des métaux, analogue à celle des traités modernes. Mais 1] s’y joint l'indication des méthodes propres à les fabriquer de toutes pièces. Geber en effet regarde les métaux comme formés de soufre, de mercure et d’arsenic; théorie qui vient des alchimistes grecs et qui s’est perpétuée au moyen âge. L'or, en particulier, est formé par le mercure purifié, associé à une petite quantité de soufre pur. Le soufre, le mercure, Parsenic purs de Geber sont des matières quintessen-

ciées, plus subtiles que les substances vulgaires qui portent le même nom. Celui qui parviendra à les isoler, pourra fabriquer et transformer à volonté les métaux. Le mercure qui donne la perfection aux métaux n'est pas le vif argent naturel, mais quelque chose tirée de lui : il faut lui ôter le grossier élément terrestre et l’élément liquide superflu, pour ne garder que la moyenne substance. De même pour le soufre et l’arsenic, qu’il faut dépouiller de l’impur élément terrestre et de l’élément igné, c’est-à-dire inflammable.

En fait, c’est en soumettant les métaux à des oxydations et calcinations prolongées, puis en les réduisant à l’état de corps métalliques, et en répétant ces opérations, que Geber cherche à les dépouiller de leurs propriétés : par exemple, on Ôte ainsi à l’étain son cri, sa fusibilité, sa mollesse, qui le distinguent de l’argent; on l'endurcit et on le rend plus fixe par des régénérations successives (ce qui est erroné). De même pour le plomb, que Geber déclare suceptible d’être changé facilement en argent : toutefois il reconnaît avec sincérité que ce métal deux fois calciné par lui et deux fois régénéré (remis en corps) ne s’est pas endurci.

Toutes ces pratiques et ces théories concordent avec celles des papyrus et des manuscrits (p. 87); elles font suite, pour ainsi dire, aux théories de Stéphanus. Le langage de ce dernier diffère à peine de celui de Geber, qui l’a suivi à un siècle d'intervalle.

Ces études furent continuées avec ardeur par les Arabes de Mésopotamie et d'Espagne, qui les enrichirent d’un grand nombre de découvertes, telles que

la fabrication de l’alcool, de l’eau-forte, de lhuile de vitriol, du sublimé corrosif, du nitrate d'argent. Ils marquent donc un nouveau progrès dans l’ordre des études chimiques; je dis dans l’ordre pratique, car dans l’ordre philosophique, 115 ne sortent guères des cadres des théories grecques. Toutefois, je n'irai pas plus loin. Quel que soit l'intérêt de cette histoire, un Orientaliste seul peut en entreprendre l'exposé, pour laquelle l’examen approfondi des manuscrits arabes et hébreux de nos bibliothèques, pour la plupart inédits, serait indispensable.

C’est par les Arabes que les études alchimiques revinrent en Occident, au temps des croisades, c'est-à-dire «vers lenxmSiecle., Il est facile de s’en convaincre, en lisant le Theatrum chemicum, collection informe des traités alchimiques du moyen âge. Elle ne renferme aucune œuvre des alchimistes grecs, mais seulement les traductions latines des Arabes et les traités de leurs imitateurs, du x au xvu® siècle. Les recherches chimiques se poursuivirent dès lors en Occident, jusqu’à la fondation de la science moderne.

En résumé, les pratiques métallurgiques et les premières idées de transmutation viennent de l'Égypte et de la Chaldée et elles se perdent dans une antiquité probablement fort reculée. Les Grecs d'Égypte ont transformé ces pratiques en une théorie demi-scientifique, et demi-mystique, à peu près comme ils ont fait pour l’astrologie. Leur science, transportée à Constantinople, s’est transmise à son tour aux Arabes, vers les vu et vint siècles, ainsi que l’attestent formellement

les passages du Kitab-al-Fihrist; enfin, ce sont les Arabes de Syrie et d'Espagne qui l'ont enseignée à l'Occident. Telle est, je le répète, la filiation historique de l’alchimie.

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