CHAPITRE PREMIER
$ 1. — Introduction.
’ALCHIMIE n'est pas sortie uniquement et sans mélange du monde égyptien. C'est après la fusion de la civilisation grecque
et de la civilisation égyptienne, à Alexandrie, et au moment de leur dissolution finale, que nous voyons apparaître les premiers écrits alchimiques. On y trouve un étrange amalgame de notions d’origine diverse. A côté de descriptions et de préceptes pure-
ment empiriques, empruntés à la pratique des industries chimiques dans l'antiquité, à côté des imagina tions mystiques, d’origine orientale et gnostique, que nous avons rapportées, on y rencontre tout un corps de doctrines philosophiques, issues des philosophes grecs, et qui constituent à proprement parler la théorie de la nouvelle science. Le double aspect à la fois positif et mystique de la chimie, la signification profonde des transformations dont elle étudie les lois, se montrent ici tout d’abord. Ces rapprochements philosophiques ne sont pas arbitraires; on y est conduit par le texte même des alchimistes grecs. Non seulement 115 se rattachent à Démocrite, en vertu d’une tradition suspecte: mais Zosime est un gnostique, imprégné des idées de Platon dont 1] avait écrit la vie. Les premiers auteurs dont les noms se retrouvent dans l’histoire de leur temps, tels que Synésius, Olympiodore, Stéphanus, sont des philosophes proprement dits, appartenant à l’école néoplatonicienne. Olympiodore et Stéphanus citent les pythagoriciens, l’école ionienne et l’école éléate, écoles qu'ils connaissaient fort bien. Leurs scoliastes, le Philosophe Chrétien et l’Anonyme. commentent les mêmes sources. Les idées de ces premiers alchimistes ont passé depuis aux Arabes, puis aux Occidentaux ; or, je le répète, elles se rattachent par des liens incontestables à celles de l’école ionienne et surtout aux idées de Platon ; je donnerai tout à l’heure sur ces deux points des preuves démonstratives.
Citons dès à présent la lettre écrite au xr° siècle par Michel Psellus au patriarche Xiphilin, laquelle
serten quelque sorte de préface au recueil des alchimistes grecs (1): « Tu veux que je te fasse connaître cet art qui réside dans le feu et les fourneaux et qui expose la destruction des matières et la transmutation des natures. Quelques-uns croient que c’est là une connaissance d’initié, tenue secrète, qu'ils n’ont pas tenté de ramener à une forme rationnelle ; ce que je regarde comme une énormité. Pour moi, j'ai cherché d’abord à connaître les causes et à en tirer une explication rationnelle des faits. Je l’ai cherchée dans la nature des quatre éléments, dont tout vient par combinaison et en qui tout retourne par dissolution... J'ai vu dans ma jeunesse la racine d’un chêne changée en pierre, en conservant ses fibres et toute sa structure, participant ainsi des deux natures », c’est-àdiresduy bois set isde-elaspierre. :Ce -que, .Psellus attribue à l'effet de la foudre. Puis il cite, d’après Strabon, les propriétés d’une fontaine incrustante qui reproduisait les formes des objets immergés. « Ainsi les changements de nature peuvent se faire naturellement, non en vertu d’uneincantation ou d’un miracle, ou d’une formule secrète. Il y a un art de la transmutation. J’ai voulu t'en exposer tous les préceptes et toutes les opérations. La condensation et la raréfaction des matières, leur coloration et leur altération : ce qui liquéfie le verre, comment l’on fabrique le rubis, l’'émeraude; quel procédé naturel amollit toutes les pierres : comment la perle se dissout et s’en va en eau ; comment elle se coagule et se forme en sphère ; quel est le procédé pour la blanchir ; j'ai voulu
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réduire tout cela aux préceptes de l’art. Mais comme tu ne permets pas que nous nous arrêtions à des choses superflues, tu veux que je me borne à expliquer par quelles matières et à l’aide de quelle science on peut faire de l'or. Tu en veux connaître le secret, non pour avoir de grands trésors, mais pour pénétrer dans les secrets de la nature; pareil aux anciens philosophes, dont le prince est Platon. Il a voyagé en Égypte, en Sicile, dans les diverses parties de la Libye. pour voir le feu de l’Etna et les bouches du Nil et la pyramide sans ombre et les cavernes souterraines, dont la raison fut enseignée aux initiés. Nous te révèlerons toute la sagesse de Démocrite d’Abdère. nous ne laisserons rien dans le sanctuaire. »
Ce que les théologiens, (c’est-à-dire les philosophes purs), entendent des choses divines, les physiciens c'est-à-dire les philosophes naturalistes), l’entendent de la matière, dit l’un de nos auteurs alchimiques (1). C’est l’éternelle lutte des métaphysiciens contre les philosophes de la nature : ils parlent souvent le même langage en apparence et emploient les mêmes symboles, mais avec une signification bien différente (2). Ainsi l’alchimie était pour ses adeptes une science positive et une philosophie; elle s'appuyait sur les doctrines des sages de la Grèce.
Précisons cette filiation.
(1).Ms.s2.327 fol. 204.
(2) Voir PLoTIN, Ennéade 2e; ], IX.
K 2. — Les premiers philosophes naturalistes.
Thalès de Milet (vers 600 avant J.-C.) et l’École ionienne à sa suite dégagèrent les premiers la conception scientifique de la nature, du langage mythique, sous lequel elle était enveloppée par le symbolisme religieux de l'Orient. D’après Thalès, qui semble avoir tiré ses opinions des mythes babyloniens, l’eau est la matière première dont tout estsorti.
Anaximène (νι siècle avant l'ère chrétienne), guidé par une première vue des phénomènes généraux de la nature, soutient de son côté que l’air est le principe des choses : raréfié, il devient du feu ; condensé, il forme successivement les nuages, l’eau, la terre, les pierres |1}
A ces notions un peu vagues, tirées d’une première vue de la nature, succèdent des aperçus plus profonds. Parménide et les Éléates, cités par Zosime et suivis par Chymès (2), admettent la permanence de la substance primordiale. Tout se réduit à une essence unique, éternelle, immobile. Les alchimistes disent de même : le tout vient du tout, voilà toute la composition (3). C’est ce qu'expriment plus fortement encore les axiomes mystiques inscrits dans les cercles concentriques du ser-
(1) ZezLEr. La Philosophie des Grecs, t.I. Trad. Bourroux, 1877. ARISTOTE, Métaphysique, 1, 3, et De Cœlo, 11. (2) Ms. 2.527, fol. 204.
(3) To πὰν ἐκ τοῦ παντὸς τὸ ὅλον σύνθεμα, ms. 2.327, fol. 64 v°.
pent : « Un est le tout, par lui le tout est; si le tout ne contient pas le tout, il n’est pas le tout » (p. 59 et 61).
Héraclite (vers l’an 500) est frappé, au contraire, par l'aspect du changement nécessaire des choses. Le feu se change en eau par condensation; et l’eau en terre ; la terre de son côté redevient liquide, et celle-ci évaporée reproduit le feu, etc. Ainsi jamais rien ne subsiste en sa forme. Rien ne demeure, tout devient et se transforme, tout est créé continuellement par les forces agissantes dans l’écoulement des phénomènes. L’apparence de la persistance tient à ce que les parties qui s’écoulent d’un côté sont remplacées de l'autre par l’afflux d’autres parties dans la même proportion. Ce qui vitet se meut dans la nature, c’est le feu, l’âme ou souffle, principe mobile et perpétuellement changeant, substance première des choses.
Ces idées ressemblent étrangement à celles qui servent aujourd’hui de fondement à nos théories physiques sur l'échange incessant des éléments dans leurs composés, sur la transformation des forces et sur la théorie mécanique de la chaleur.
Empédocle (au milieu du v° siècle avant J.-C.) précise davantage et cherche à concilier la permanence des substances avec le changement perpétuel des apparences. Ce qui nous apparaît comme lecommencement ou la fin d’un être n’est qu’une illusion; en réalité, 1] n’y a rien que mélange, réunion, combinaison, opposés à la séparation, à la décomposition. Les éléments dont toutes choses sont composées consistent dans quatre substances différentes, incréées et impérissables : la terre, l’eau, l'air et le feu. Empédocle est le fondateur
de la doctrine des quatre éléments, déjà entrevue par ses prédécesseurs, mais à laquelle il a donné sa formule définitive. Cette doctrine a présidé à toute la chimie jusqu'à la fin du siècle dernier.
Les quatre éléments répondent en effet aux apparences et aux états généraux de la matière. La terre est le symbole et le support de l’état solide et de la sécheresse. L'eau, obtenue soit par fusion ignée, soit par dissolution, est le symbole et le support de la liquidité et même du froid. L’air est le symbole et le support de la volatilité et de l’état gazeux. Le feu, plus subtil encore, répond à la fois à la notion substantielle du fluide éthéré, support symbolique de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, et à la notion phénoménale du mouvement des dernières particules des corps. C’étaient donc là, pour Empédocle et ses successeurs, les éléments de toutes choses. Ainsi Aristote nous dit : « La chair, le bois renferment de la terre et du feu en puissance, que l’on peut en séparer (1) ».
Les alchimistes désignaient les quatre éléments parun seul mot : la fefrasomia, laquelle représentait la matière des corps (2). Ils rangeaient ces derniers en plusieurs classes ou catégories, selon qu'ils participent plus ou moins de l’un des éléments. Au feu se rattachent les métaux et ce qui résulte de l’art de la coction (voie ignée) ; à l’air, les animaux qui y vivent ; à l’eau, les poissons ; à la terre, les plantes, etc. (3). L'établissement des catalogues de ces quatre classes était attribué à
(1) De Cœlo, 1. HI, ch. xxxvrr.
(2) Ms. 2.527, fol. 250.
(3}"MS: 2.250, fol. 37:
Démocrite, affirmation qui n’a rien d’invraisemblable. Ces idées rappellent celles de Stahl et de ses contemporains sur le phlogistique et sur les corps qui s'y rattachent, tels que les métaux et les combustibles.
Pour préciser davantage, il m’a paru utile de traduire 17 extenso le passage dans lequel Olympiodore s’en réfère formellement aux conceptions des premières écoles grecques et les met en parallèle avec les théories des alchimistes.
« Le feu est le premier agent (r), celui de l'art tout entier. C’est le premier des quatre éléments. En effet le langage énigmatique des anciens sur les quatre éléments se rapporte à l’art. Que ta vertu examine avec soin les quatre livres de Démocrite sur les quatre éléments; il s’agit de physique.
« Il parle tantôt du feu doux, tantôt du feu violent et du charbon et de tout ce qui a besoin de feu ;
« Puis de l'air, de tout ce qui dérive de l’air, des animaux qui vivent dans l’air ;
« Pareillement des eaux, de la bile des poissons, de tout ce qui se prépare avec les poissons et l’eau;
« De même il parle de la terre et de ce qui s'y rattache, les sels, les métaux, les plantes.
« Il sépare et classe chacun de ces objets, d’après la couleur, les caractères spécifiques et sexuels, mâle ou femelle.
« Sachant cela, tous les anciens voilèrent l’art sous la multiplicité des paroles. L’art en effet a complètement besoin de ces données; en dehors d'elles rien de
(1) Ms. de saint Marc, fol. 166 vo et suivants.
sûr. Démocrite le dit, on ne pourra rien constituer de solide sans elles. Sache donc que selon ma force j'ai écrit, étant faible non seulement par le discours, mais aussi par l'esprit; et je demande que par vos prières vous empèêchiez que la justice divine ne s’irrite contre moi pour avoir eu l’audace d’écrire cet ouvrage, et qu’elle me soit propice de toute manière.
« Les écrits des Égyptiens, leurs poésies, leurs doctrines, les oracles des Démons, les expositions des prophètes traitent du même sujet...
« Eprouve maintenant ta sagacité. On a employé plusieurs noms pour l’eau divine. Cette eau divine désigne ce que l’on cherche et l’on a caché l’objet de la recherche sous le nom d’eau divine. Je vais te montrer un petit raisonnement, écoute, (toi qui es) en possession de toute vertu; car je connais le flambeau de ta pensée et le bien tutélaire; je veux placer devant tes yeux l'esprit des anciens. Philosophes, ils en tiennent le langage et ils sont venus à l’art par la sagesse, sans voiler en rien la philosophie ; ils ont tous écrit clairement. En quoi ils ont manqué à leur serment, car leurs écrits traitent de la doctrine et non des œuvres pratiques.
« Quelques-uns des philosophes naturalistes rapportent aux principes le raisonnement sur les éléments, attendu que les principes sont quelque chose de plus général que les éléments. En effet au principe premier se ramène tout l’ensemble de l’art. Ainsi Agathodémon, ayant placé le principe dans la fin et la fin dans le principe, veut que ce soit le serpent Ouroboros..……. Cela est évident, à initié...
« Agathodémon, quel est-il ? les uns croient que
c'est un ancien, un des plus vieux personnages qui se sont occupés de philosophieen Egypte; d’autresdisent que c’est un ange mystérieux, bon génie de l'Égypte; d’autres l’ont appelé le ciel, et peut-être dit-on ceci parce que le serpent est l’image du monde. En eflet certains hiérogrammates égyptiens, voulant retracer le monde sur les obélisques, ou l’exprimer en caractères sacrés, dessinent le serpent Ouroboros; son corps est constellé d’astres. C’est, m'a-t-on dit, parce qu'il est le principe. Telle est l'opinion exposée dans le livre de la chimie, où l’on en retrace la figure (1).
« Je cherche maintenant comment il se fait que le principe soit chose plus universelle que les éléments. Disons ce qui est pour nous un élément et en même temps ce qu'est le principe.
« Les quatre éléments sont le principe des corps, mais tout principe n’est pas pour cela un élément. En effet le divin (2), l’œuf (3), l’intermédiaire, les atomes sont pour certains (philosophes) les principes des choses; mais ce ne sont pas des éléments.
« Cherchons donc, d’après certains signes, quel est le principe des choses, s’il est un ou multiple. S'il est unique, est-il immobile, infini, ou déterminé? S'il ya plusieurs principes, les mêmes questions se posent : sont-ils immobiles, déterminés, infinis ?
« Les anciens ont admis un principe de tous les êtres unique, immobile et infini. Thalès de Milet parle
(1) On voit de même l’image du serpent dans Île manuscrit 2.327, fol. 106 et fol. 279. C’est là une vieille tradition. Voir p. 59 à 63.
(2) 11 y a là une équivoque volontaire, le même mot signifiant le
soufre. De même l’eau divine veut dire aussi l’eau dérivée du soufre. (3) L'œuf philosophique, emblème du monde et de l’alchimie.
de l'œuf (1) — il s’agit de l’eau divine et de l'or ; — c’est un principe un, beau, immobile ; il est exempt de tout mouvement apparent; 1l est de plus infini, doué de puissance infinie et nul ne peut dénombrer ses puissances.
« Parménide prend aussi pour principe le divin, principe unique, immobile, à puissance déterminée; il est, dit-il, un, immobile, et l’énergie qui en dérive est déterminée.
« On remarque que Thalès de Milet, considérant l'existence du Dieu, le dit infini et doué de puissance infinie. Dieu est doué en effet d’une puissance infinie. Parménide dit que pour ses productions le Dieu n’a qu'une puissance déterminée; partout en effet il est évident que ce que Dieu produit répond à une puissance limitée. Les (choses) périssables répondent à une puissance limitée, à l'exception des choses intellectuelles.
« Ces deux hommes, je veux dire Thalès de Milet et Parménide, Aristote semble les rejeter du chœur des physiciens (2). En effet ce sont des théologiens, s’occupant de questions étrangères à la physique et s’attachant à l’immobile; tandis que toutes les choses physiques se meuvent. La nature est le principe du mouvement et du repos.
« Thalès a admis l’eau comme principe unique, déterminé des choses, parce qu’elle est féconde et plastique. Elle est féconde, puisqu'elle donne naissance
(1) I y aici une confusion, peut-être voulue, entre l’œuf philosophique (ὠὸν) et l'être (ὃν) ; le manuscrit 2.350 donne d’ailleurs ὃν, (2) C'est-à-dire des philosophes naturalistes.
aux poissons; et plastique, puisqu'on peut lui communiquer la forme qu’on veut : dans quelque vase qu’on la mette, elle en prend la forme, que le vase soit poli, en terre cuite, triangulaire ou quadrangulaire, ou ce que tu voudras. Ce principe (unique) est mobile; l’eau se meut en effet, elle est déterminée et non pas éternelle.
« Diogène soutint que le principe est l'air, parce qu’il est riche et fécond ; car il engendre les oiseaux. L'air, lui aussi, se montre plastique; on lui donne la forme qu’on veut. Mais il est un, mobile et non éternel.
« Héraclite et Hippasus ont soutenu que le feu est le principe de tous les êtres, parce qu’il est l'élément actif de toutes choses. Un principe doit en effet être la source de l’activité des choses issues de lui. Comme quelques-uns le disent, le feu est aussi fécond ; car les animaux naissent dans l’échauffement.
« Quant à la terre, nul n’en a fait le principe, sinon Xénophane de Colophon. Comme elle n’est pas féconde, nul n’en a fait un élément. Et que celui qui est en possession de toute vertu (1) remarque que la terre n’est pas signalée comme un élément par les philosophes, parce qu’elle n’est pas féconde. Ceci se rapporte à notre recherche. En effet, Hermès associe l’idée de la terre à celle de la vierge non fécondée.
« Anaximène professe que le principe des choses, infini et mobile, est l’air. [1 parle ainsi : l’air est voisin de l’incorporel et nous jouissons de son eftluve; il faut qu'il soit infini pour produire, sans jamais rien perdre.
« Anaximandre dit que le principe est l’intermé-
(1) C'est-à-dire son interlocuteur.
diaire; ce qui désigne les vapeurs humides (:) et les fumées (2). La vapeur humide est intermédiaire entre le feu et la terre; c’est, en un mot, l'intermédiaire entre le chaud et l’humide. La fumée est intermédiaire entre le chaud et le sec.
« Venons à l’opinion de chacun des anciens et voyons comment chacun veut diriger à son point de vue son enseignement. Çà et là quelque omission a eu lieu, par suite de la complication des discours.
« Récapitulons par parties et montrons comment nos philosophes (alchimiques), empruntant à ceux-là (3) le point de départ, ont construit notre art de la nature.
« Zosime, la couronne des philosophes, dont le langage a l'abondance de l’Océan, le nouveau devin, suivant en général Mélissus sur l’art, dit que l’art est un, comme Dieu. C’est ce qu’il expose à Théosèbie en d'innombrables endroits et son langage est véridique. Voulant nous affranchir des faux raisonnements et de toute la matière, il nous exhorte à chercher notre refuge dans le Dieu un. Il parle ainsi à cette femme philosophe : Assieds-toi là, reconnaissant que Dieu est unique et l’art unique, et ne va pas errer en cherchant un autre dieu; car Dieu viendra près de toi, lui quiest partout, et non confiné dans le lieu le plus bas, comme le démon. Repose ton corps et calme tes passions ; tu appelleras alors à toi le divin, et l'essence divine partout répandue viendra à toi. Quand tu te connaîtras toi-même, tu connaîtras aussi l'essence du Dieu unique.
(3) Les Ioniens et les autres Grecs.
Agissant ainsi, tu atteindras la véritéet la nature, méprisant la matière.
« De même Chymès suit Parménide, et dit « un est le tout; par lequel le tout est; car s’il ne contenait pas le tout, le tout ne serait rien. »
« Les théologiens (1) parlent sur les questions divines, comme les physiciens (2) sur la matière.
« Agathodémon, tourné vers Anaximène, voit l’absolu dans l'air. Anaximandre a dit que cet absolu était l'intermédiaire, c’est-à-dire la vapeur humide et la fumée. Pour Agathodémon c’est tout-à-fait la vapeur sublimée (3). Zosime et la plupart des autres ont suivi cette opinion, lorsqu'ils ont fait la philosophie de notre art.
« Hermès aussi parle de la fumée, à propos de la magnésie. Sépare-les, dit-il, en face du fourneau... La fumée des « Kobathia » étant blanche, blanchit les corps (métaux). La fumée (χαπνοςὺ est intermédiaire entre le chaud et le sec, et ici se place la vapeur sublimée (aan) et tout ce qui en résulte. La vapeur. humide (ατμοςὶ est intermédiaire entre le chaud et l’humide; elle désigne les vapeurs sublimées humides, celles que distillent les alambics et les analogues. »
Telles étaient les idées des alchimistes sur la constitution de la matière. Mais leurs opinions variaient, aussi bien que celles des philosophes grecs, sur le rôle naturel et les transformations réciproques des
éléments (4).
(1) Les philosophes qui s'occupent de Dieu.
(2) Les philosophes qui s'occupent de la nature.
(3) Αιθαλη. Ce mot s'applique particulièrement au mercure à l’état de volatilisation.
(4) ARISTOTE, Métaphysique, 1. I.
Empédocle , nous l’avons dit, regardait les éléments comme subsistant par eux-mêmes. Leurs mélanges et leurs séparations donnent lieu à tous les corps naturels ; mais eux-mêmes ne deviennent pas, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas susceptibles d’être formés.
Au contraire, d’autres philosophes imaginent, conformément aux idées des Ioniens, que les éléments se changent les uns dans les autres : « Joignant l’air au feu, la terre à l’eau, ils admettent d’abord que le feu se change en air, celui-ci en eau, l’eau en terre; et tous les éléments, par une marche inverse, résultent à leur tour de la terre ».
Et primum faciunt ignem se vertere in auras
Aeris, hinc imbrem gigni, terramque creari
Ex imbri, retroque à terrà cuncta reverti.
EucrÈcE : |, 783.
Ces notions générales prennent dans les Pythagoriciens une forme en apparence plus précise. En effet, à ces aperçus un peu vagues, ils opposent des conceptions mathématiques et géométriques.
Ils dérivent tout de l’unité, envisagée comme génératrice des nombres, c’est-à-dire des êtres. Zosime et les alchimistes (1) expriment par les mêmes formules la parfaite fabrication de la poudre de projection.
Les combinaisons numériques étaient complétées, de même que dans nos sciences modernes, par la géo-
(1) Πάντα γάρ Ex μόναδος προέρχεται, καὶ εἰς μόναδα χαταλήγειν, τὴν “ \ Ê γενικὴν πρῶτον εἰπὼν μοναδα εἰς τὸ χατάριθμον ἔληξεν τὴν τελείωσιν
métrie. En effet, d’après Philolaüs (vers 450 avant J.-C.), la terre est constituée par le cube, le feu par le tétraèdre, l’air par l’octaèdre, l’eau par l’icosaèdre, et le cinquième élément, qui comprend les autres et qui en est le lien, par la dodécaèdre. Le cinquième élément semble reparaître dans Aristote, quoique d’une facon plus contestable. Stéphanus en parle aussi, et il est devenu au moyen âge l’origine de la quintessence des alchimistes |
Platon reproduit toutes ces idées des Pythagoriciens, et nous les trouvons exposées en détail dans Stéphanus d'Alexandrie. Elles rappellent nos conceptions actuelles sur Ja structure des corps : structure cristalline, qui est un fait positif; structure atomique, qui est une fiction représentative.
L'esprit humain a besoin de créer à ses conceptions une base immuable et sensible (1). cette base fut elle purement fictive. Les éléments mobiles et transformables d’'Héraclite, étaient déjà devenus les éléments fixes d'Empédocle, et ceux-ci avaient pris une forme figurée et visible, aux yeux des Pythagoriciens.
Voici comment l'esprit grec fut conduit aux doctrines des atomistes, Leucippe et Démocrite (fin du ve et commencement du 1v° siècle avant notre ère). D'après ceux-ci, l'être consiste dans un nombre infini de petits corpuscules ou atomes, indestructibles et insécables, qui se meuvent dans le vide. Ils constituent la matière en soi, la substance multiple qui remplit l’espace. Les
(1) Immutabile enim quiddam superare necesse est Ne res ad nilum redigantur funditus omnes.
Lucrèce, I, 790.
atomes se distinguent entre eux par leur forme, par leur grandeur, leur ordre, leur situation. Les combinaisons des atomes et leur séparation sont la cause de la production et de la destruction. « Les mêmes éléments constituent le ciel, la mer, les terres, les fleuves, le soleil ; les mêmes atomes constituent aussi les fruits de la terre, les arbres, les animaux; mais ils se meuvent et se mélangent entre eux de diverses manières (1). » Leurs arrangements divers, leurs mouvements, leurs permutations constituent toutes choses. Ce sont les atomes qui sont les principes des éléments : le feu est formé d’atomes ronds et petits; tandis que que les autres éléments sont un mélange d’atomes de diverses espèces et de différentes grandeurs. La théorie atomique, adoptée plus tard par les Épicuriens, est venue jusqu'à nous, et elle est encore professée aujourd'hui par la plupart des chimistes. Il semble donc que ce soit par une sorte d’affinité naturelle que les alchimistes aient rapporté leurs origines à Démocrite.
Cependant, en fait, c’est l’expérimentateur et le magicien, plutôt que le philosophe théoricien, qui est visé par eux. En effet, dans les écrits des alchimistes grecs, comme dans ceux du moyen âge, il n'est pas question de la théorie atomique, contrairement à ce que l’on aurait pu croire. Le nom même d’atome n’est pour ainsi dire jamais prononcé par eux (2), et en tout cas,
(1) Lucrèce, De natura rerum I, 820.
(2) Je ne le trouve qu’en deux endroits, l’un d'OLYMPIODORE : manuscrit saint Marc, fol. 167 v°; mais il y a doute, car dans le ms. 2.327, fol. 202, au lieu de τὰ ἄτομα, on lit τὸ ἅμα, qui fait peut-être mieux pendant à τὸ μεταξὺ qui précède; l’autre passage est de STÉPHANUS, manuscrit 2.327, fol. 56 et InELER, t. Il, p. 222.
jamais commenté. On sait d’ailleurs que les doctrines épicuriennes et stoïiciennes, qui ont joué un si grand rôle à Rome, sont presque ignorées à Alexandrie. C’est à l'École Ionienne, aux Pythagoriciens et surtout à Platon, que les alchimistes se rattachent, par une tradition constante et par des théories expresses ; théories qui sont venues jusqu’à la fin du xvi° siècle.
$ 3. — Les Platoniciens. — Le Timée.
Les théories des alchimistes ont un caractère étrange ; elles s’écartenttellement de nos idées actuelles, qu’elles ne peuvent guère être comprises, à moins de remonter à leurs origines et aux conceptions de leurs contemporains. Or, ceux-ci ne sont autres que les Alexandrins et les néoplatoniciens, vers le temps de Dioclétien et de Théodose, c’est-à-dire vers les mi et iv* siècles, ainsi que je l'ai établi plus haut. C’est donc aux idées que les philosophes se faisaient de la matière à cette époque, idées dérivées de celles de Platon, qu’il convient de nous reporter.
Les opinions des alchimistes grecs ont une afhnité singulièrement frappante avec celles que Platon exprime dans le Timée; il est facile de le vérifier, en comparant les théories de Platon avec celles de Zosime, de Synésius, et surtout de Stéphanus d’Alexandrie.
D’après Platon (1), il convient de distinguer d’abord
(1) Timée, traduction de H. Marin, τ. I.
la matière première. « La chose qui reçoit tous les corps ne sort jamais de sa propre matière; elle est le fonds commun de toutes les matières différentes, étant dépourvue de toutes les formes qu’elle doit recevoir d’ailleurs. » 11 l’a comparée aux liquides inodores, destinés à servir de véhicule aux parfums divers. Elle n’est par elle-même ni terre, ni air, ni feu, ni eau, ni corps né de ces éléments. Cette matière première reçoit ainsi les formes des quatre éléments, avec lesquels Dieu compose le monde (1). [Il la compose avec le feu, sans lequel rien de visible ne peut jamais exister ; avec la terre, sans laquelle 1] ne peut y avoir rien de solide et de tangible; entre deux et pour les lier, il a placé l’eau et l’air. Ces éléments ont eux-mêmes une forme géométrique, qui ne leur permet de s’assembler entre eux que suivant certains rapports. Platon reproduit ici les énoncés de Philolaüs, d’après lequel la terre est le cube, l’eau l’icosaèdre, l’air l’octaèdre. Les corpuscules du feu sont les plus petits, les plus aigus, les plus mobiles, les plus légers. Ceux de l’air le sont moins ; ceux de l’eau, moins encore.
Nous verrons tout à l'heure Stéphanus, au vu siècle de notre ère, revenir sur ces idées; on en retrouve encore le reflet dans les imaginations des chimistes du xvrie siècle sur les causes de la combinaison des acides avec les alcalis. Les théories de l’école atomiste, même de nos jours, invoquent des représentations géométriques analogues.
Les éléments de Platon semblent pouvoir être changés les uns dans les autres. En effet, dit encore Pla-
(1) Loco citato, p. gr. Voir aussi ARISTOTE, De CϾlo, 1. 11], ch. vu. -
ton (1). « nous croyons voir que l'eau se condensant devient pierre et terre; en se fondant et se divisant, elle devient vent et air; l’air enflammé devient du feu; le feu condensé et éteint reprend la forme d’air ; l'air épaissi se change en brouillard, puis s'écoule en eau ; de l’eau se forment la terre et les pierres. »
Les quatre éléments s’engendrent d’ailleurs périodiquement (2). Ceci vient sans doute de ce qu’il faut voir là seulement les manifestations diverses de la matière première. Platon ne le dit pas expressément; mais Proclus, dans son commentaire sur le Tmée, explique que « les choses ne pouvant jamais conserver une nature propre, qui oserait affirmer que l’une d’elles est telle plutôt que telle autre? »
C'est en conformité avec ces idées que Geber, le maître des alchimistes arabes au vin‘ siècle, expose que l'on ne saurait opérer la transmutation des métaux, à moins de les réduire à leur matière première.
Les éléments ou corps primitifs de Platon sont répandus dans les corps naturels, sans qu'aucun de ceux-ci réponde exactement à tel ou tel élément. « Nous donnerons le nom de feu à l’apparence du feu répandue dans toutes sortes d'objets ; de même le nom l’eau, etc. Quand nous voyons quelque chose qui passe sans cesse d’un état à l’autre, le feu par exemple, nous ne devons pas dire que cela est du feu, mais qu'une telle apparence est celle du feu; ni que cela est de l’eau, mais qu'une telle apparence est celle de l’eau. Si quelqu'un formait en or toutes les figures imaginables,
(1) Timée, p. 133, trad. de H. MarTin.
(2) Timée, trad. de H. Martin, p. 132.
ne cessait de changer chacune d’elles dans toutes les autres et, en montrant une de ces formes, demandait ce que c’est, la réponse la plus sûre serait que c’est de l'or. Il en est de même de la chose qui reçoit tous les corps. Elle reçoit tous les objets, sans changer sa propre nature ; elle est le fond commun de toutes les matiéres différentes, sans avoir d’autres formes ou mouvements que ceux des objets qui sont en elle. »
Une conception pareille, avec le même vague et le même caractère compréhensif, présidait à la définition du phlogistique de Stahl au xvi° siècle. Ce phlogistique représente par excellence la matière du feu, envisagée en elle-même et isolément, et il représente cette même matière existant dans les corps combustibles, tels que l’hydrogène, le charbon, le soufre, les métaux. Les idées platoniciennes ont donc eu cours, sur ce point, jusqu'au moment de la fondation de la chimie moderne.
Au xix° siècle même, c'est-à-dire de nos jours, le mot feu a présenté quatre sens, savoir :
Le calorique, c’est-à-dire l'élément igné, le prétendu fluide impondérable, réputé constituer la matière du feu, distincte de celle des corps;
La matière du corps en combustion : « Ne touchez pas au feu; le feu central » ;
L'état actuel, c’est-à-dire statique, du corpsen combustion : « La maison parut toute en feu » ;
Enfin l’acte même de l’inflammation, de la combustion, envisagée en soi et dans son évolution dynamique : « propagation du feu, mise de feu, etc., éteindre le feu. » Ces deux derniers sens se touchent.
De même, dans les écrits alchimiques, le mot eau présente quatre significations :
L'élément supposé, dont l'union avec les corps leur communiquerait l’état liquide, c’est-à-dire l'élément liquide, la matière de la liquidité en général.
La matière particulière actuellement liquide ou liquéfiable, telle que l’eau, les métaux fusibles ;
L'état actuel et statique de la substance en fusion;
Enfin l'acte dynamique de la liquéfaction en général, c’est-à-dire la fusion même s’accomplissant, envisagée dans son évolution dynamique; idée congénère de la précédente.
Ces notions peuvent paraître subtiles ; mais si l’on ne s’y reporte, on ne peut comprendre ni Platon, ni les anciens alchimistes.
Pénétrons plus avant dans les doctrines du T'imée sur la composition des corps. Il s’agit ici, comme Platon a soin de l'expliquer, de conceptions qui lui sont personnelles et qu’il expose pour ainsi dire en se jouant. Cependant elles semblent avoir des racines plus anciennes et plus générales. Le langage et les idées des alchimistes s’y rattachent d’ailleurs de la facon la plus directe. Il s’agit des diverses manifestations des quatre éléments.
Commençons par le feu. D’après le Timée (1) : « Il s’est formé plusieurs espèces de feu, la flamme, ce qui en sort et qui donne sans brûler de la lumière aux yeux, et ce qui reste dans les corps enflammés après que la flamme est éteinte.
« De même dans l'air, il y a la partie la plus
(1) Traduction citée, p. 153.
pure qu’on nomme éther, la plus trouble qu’on nomme brouillard et nuages, et d’autres espèces sans nom.
« L'eau se divise d’abord en deux espèces, celle qui est liquide et celle qui est fusible. L'espèce liquide, composée de parties d’eau petites et inégales, peut être facilement mue par elle-même et par d’autres corps. L'espèce fusible, composée de parties grandes et pareilles, est plus stable, pesante, compacte; le feu la pénètre et la dissout et elle coule; mais s'il se retire, la masse se resserre, se rétablit dans son identité avec elle-même et elle se congèle. De tous ces corps que nous avons nommés eaux fusibles, celui qui se forme des parties les plus petites et qui a le plus de densité, ce genre dont il n’y a point plusieurs espèces, dont la couleur est un jaune éclatant, le plus précieux des trésors, l’or, s’est condensé, en se filtrant à travers la pierre. L'espèce d’eau fusible quis’est formée par la réunion de parties presque aussi petites que celles de l'or, mais qui a plusieurs espèces, qui surpasse l'or en densité (1), qui renferme une petite partie de terre très ténue et qui est pour cette raison plus dure que l’or, mais qui est plus légère à cause des grands intervalles qui se trouvent dans sa masse, c’est un genre d’eau brillante et condensée que l’on nomme airain. Mais lorsque, avec le temps, la partie de terre qu’il contient se sépare de lui, devenue fusible par elle-même, elle prend le nom de rouille. »
On reconnaît ici les eaux de Zosime le Panopolitain
(1) Ou plutôt en cohésion.
et des premiers alchimistes, ainsi que la signification cachée sous ces étranges paroles que nous avons reproduites plus haut (p. 178 et 179).
Platon dit encore, dans un langage facile à entendre: « L'eau mêlée de feu, celle qui, déliée et fluide, recoit, à cause de ce mouvement, le nom de liquide. cette eau, lorsqu'elle est séparée du feu et de l'air et isolée, devient plus uniforme, se trouve comprimée par la sortie de ces deux corps et se condense.… elle constitue, suivant les circonstances, la grèle, la glace, la neige ou le frimas. Les nombreuses espèces d’eau, mêlées les unes aux autres et distillées à travers les plantes que la terre produit, reçoivent en général le nom de sucs, etc. »
Il distingue alors quatre espèces d’eau principales et qui contiennent du feu : le suc qui réchauffe l’âme et le corps, c’est-à-dire le vin; l'espèce alimentaire et agréable, c'est-à-dire le miel (espèce sucrée); enfin le genre de suc qui dissout les chairs et qui, par la chaleur, devient écumeux. Cette dernière espèce, traduite à tort par Cousin et par Henri Martin par le mot opium, est obscure; mais’ les trois autres ne le sont pas.
Quant aux espèces de terre, Platon les distingue de même, suivant la proportion d’eau qu’elles renferment et selon l'égalité et l’uniformité de leurs parties, en pierre, basalte, tuile, sel enfin. Je reproduis seulement ce qui concerne le dernier genre. « Lorsque cette terre est privée d’une grande partie de l’eau qui s’y trouvait mêlée, mais qu’elle est composée des parties ténues et qu’elle est salée, il se forme aussi un corps
à demi-solide et susceptible de se dissoudre de nouveau dans l’eau : ainsi se produit, d'une part, le natron (1), qui sert à laver les taches d'huile et de terre; de l’autre, ce corps qu’il est si utile de mêler avec les substances réunies pour flatter le palais, le sel, ce corps aimé des dieux.
«.. Quand la terre n’est pas condensée avec force, il n’y a que l’eau qui puisse la dissoudre; mais, quand elle est compacte, il n’y a que le feu, car il est le seul corps qui puisse y pénétrer.
« Les corps qui contiennent moins d’eau que la terre sont toutes les espèces de verre, et toutes les espèces de pierre qu’on nomme fusibles; d’autres, au contraire, contiennent plus d’eau dans leur composition : ce sont les corps semblables à la cire et aromatiques. » |
J'ai cru utile de donner ?n extenso ces passages du Timée de Platon, parce qu'ils me paraissent renfermer les véritables origines des théories alchimiques.
$ 3. Les Alchimistes grecs.
Il est facile, en effet, d’apercevoir la parenté des idées du T'imée avec celles qui sont présentées dans. nos citations des premiers alchimistes, contemporains et élèves des néo-platoniciens. Cette filiation est accusée d’une facon expresse par les écrits de Syné-
(1) Carbonate de soude: traduit à tort par nitre par les auteurs étrangers à la chimie.
sius et de Stéphanus d'Alexandrie. Nous lisons, par exemple, dans le commentaire de Synésius sur Démocrite.
« Les corps sont composés de quatre choses, ainsi que les choses qui y sont attachées; et quelles sont ces choses? Leurs matières premières sont leurs âmes. De même que l'artisan façonne le bois pour en faire un siège, ou un char ou autre chose, et ne fait que modifier la matière, sans lui donner autre chose que la forme ; de même l’airain est faconné en statue, en vase arrondi. Ainsi opère notre art ; de même le mercure, travaillé par nous, prend toute espèce de formes; fixé sur un corps formé des quatre éléments, 1l demeure ferme : il possède une affinité puissante (1). »
La faculté d'amalgamation, d'action universelle du mercure préoccupe sans cesse notre auteur. Un peu avant il dit (2):
« Le mercure prend toutes les formes, de même que la cire attire toute couleur; ainsi le mercure blanchit tout, attire l’âme de toutes choses... il change toutes les couleurs et subsiste lui-même, tandis qu’elles ne subsistent pas; et même s’il ne subsiste pas en apparence, il demeure contenu dans les corps. »
On voitici reparaître la notion de la qualité fondamentale, prise pour un élément, une substance pro-
(1) Οὕτως οὖν χαὶ À ὑδράργυρος φιλοτεχνουμένη δ᾽ ἡμῶν, πὰν εἴδος αὐτὴ ἀναδέχεται χαὶ πεδηθείσα, ὥς εἴρηται, ἐν τῷ τετραστοιχῷ σώματι ἰσχυρὰ χαὶ ἀδιώχτος μένει. 'Διὰ τούτο χαΐ Επιδήχιος πολλὴν ἀγγελιὰν ἔχειν ἔλεγεν. (Ms. 2.327, fol. 34.)
(2) ΝΜΙ5-:..2.327, fol. 54.
prement dite; et celle de la matière première. constituant, à proprement parler, l’âme des corps. La comparaison même de celle-ci, faite par Platon, avec l'or qui sert aux travaux de l'artisan, se retrouve appliquée au bois. Seulement la notion métaphysique de la matière première universelle de Platon est transformée et concrétée en quelque sorte, par un artifice de métaphysique matérialiste que nous retrouvons dans la philosophie chimique de tous les temps : elle est identifiée avec le mercure des philosophes. C’est là une notion toute nouvelle et très originale, notion plus ancienne d’ailleurs que Synésius, s’il est vrai que Dioscoride ait déclaré déjà, vers le temps de l’ère chrétienne, que « certains regardent le mercure comme contenu dans tous les métaux ».
L'origine de cette opinion est facile à apercevoir, en rappelant que Platon désigne sous le nom d'eaux tous les corps liquides et tous les corps fusibles, l'or et le cuivre notamment. Les métaux fondus offrent en effet un aspect et des propriétés remarquables, semblables à celles du mercure ordinaire. Il n’est pas surprenant que ces caractères communs aient été attribués à une substance spéciale, en qui résidait par excellence, disait-on, la liquidité métallique : c'était l’un des attributs momentanés du mercure des philosophes. Le mercure, joint au soufre et à l’arsenic des philosophes, symboles d’autres qualités fondamentales, constituent à proprement parler les éléments chimiques, comme Geber le déclare formellement au vire siècle (p. 207).
Stéphanus d’Alexandrie (vers 630) se rapproche
encore davantage que Synésius des idées et du langage du T'imée et des Pythagoriciens. C’est un auteur enthousiaste et mystique, comme les alchimistes gnostiques Zosime et Synésius. Il croit fermement au pouvoir illimité de la science. « La science peut tout, dit-il; elle voit clairement les choses que l’on ne peut apercevoir et elle peut accomplir les choses impossibles (1). » C’est aussi un néoplatonicien chrétien, qui débute par invoquer la sainte Trinité.
« La multitude des nombres (2), dit encore Stéphanus d’après les Pythagoriciens, est composée d’une seule unité, indivisible et naturelle, qui la produit à l'infini, la domine et l’embrasse, parce que cette multitude découlede l’unité. Elle estimmuable,immobile; les nombres résultent de son développement circulaire et sphérique. » De même Zosime écrivait déjà : « Tout vient de l’unité; tout s’y classe ; 6116 engendre tout. »
Stéphanus expose plus loin (3) : « Que Dieu ἃ fait l'univers avec quatre éléments... Ces quatre éléments (l’air, le feu, la terre et l’eau), étant contraires entre eux, ne peuvent se réunir, si ce n'est par l’interposition d’un corps qui possède les qualités des deux extrêmes : ainsi le feu du vif-argent se Joint à l'eau par l’intermède de la terre, c’est-à-dire de la scorie... L'eau est jointe avec le feu du vif-argent par l'air du cuivre etc. Le feu, étant chaud et sec, engendre la chaleur de l’air et la sécheresse de la terre. L'eau
(1) Ms. 2.327, fol. 63.
(2) Ms. 2.327, 2e Praxis, fol. 40. — Inecer, Physici, etc., τ. IL, p.202. — Le texte publié par IDeLER paraît être celui de saint Marc; il diffère
souvent beaucoup de celui du manuscrit 2.327. (3) Ve Praxis. — IoELER, t. II, p. 220.
humide et froide engendre l'humidité de l'air et le froid de la terre ; la terre froide et sèche engendre le froid de l’eau et la sécheresse du feu, etc. Réciproquement, l’air chaud et humide engendre la chaleur du feu et l’humidité de l’eau, etc. » Des théories médicales connexes, sur le froid et le chaud, le sec et l’humide, le sang et la bile, sont ici entremélées et manifestent la profession de Stéphanus (1).
Les paroles précédentes rappellent encore celles de Platon (2) : « C’est donc de feu et de terre que Dieu dut former l’univers; mais il est impossible de bien unir deux corps sans un troisième, car il faut qu'entre eux se trouve un lien qui les rapproche tous deux. » Nous retrouvons encore l’application, matérialisée suivant un sens chimique, d’une notion de la métaphysique platonicienne ; notion qui a reparu au siècle dernier sous le nom du médiateur plastique, interposé entre l’âme et le corps.
Stéphanus précise davantage, toujours dans un langage pythagoricien; 1] montre les relations numériques qui établissent une parenté mystique entre l’alchimie et l'astronomie, autre ordre de conceptions non moins intéressantes dans l’histoire de la science. Après avoir établi que chacun des quatre éléments, ayant deux qualités, résulte de l’association de trois éléments, dont deux associés à lui-même et qu'il conserve; 11 ajoute : « Cela fait douze combinaisons, résultant de quatre éléments pris trois à trois
(1) Voir aussi ses Théories sur la Nutrition, ms. 2.327, fol. 61. — IDELER, t. 11, p. 220.
(2) PLATON, T'imée, I, p. οἵ, trad. de H. Marri.
c'est pourquoi notre art est représenté par le dodécaèdre, qui répond aux douze signes du zodiaque (1). » Les quatre saisons répondent aux quatre éléments, aux quatre régions du corps humain, etc. De même les sept transformations, les sept couleurs, les sept planètes (2). Les relations établies par le Démiurge, autre conception platonicienne, entre les métaux et les planètes sont développées plus loin (3).
Mais achevons d’exposer ce qui est relatif à la transformation de la matière, d’après Stéphanus. « Il faut dépouiller la matière (de ses qualités), en tirer l’âme, la séparer du corps, pour arriver à la perfection (4)... Le cuivre, est comme l’homme : il a une âme et un corps... Quelle est son âme et quel est son corps? L'âme est la partie la plus subtile..…., c’est-à-dire l’esprittinctorial. Le corps est la chose pesante, matérielle, terrestre et douée d’une ombre... Après une suite de traitements convenables, le cuivre devient sans ombre et meilleur que l’or..… Il faut expulser l’ombre de la matière pour obtenir la nature pure et immaculée.…. Il faut donc dépouiiler la matière, et comment la dépouiller ? Si ce n’est par le remède igné (mercure). Et qu'est-ce que dépouiller ? si ce n’est appauvrir, corrompre, dissoudre, mettre à mort et enlever à celuici toute sa nature propre et sa grande mobilité; afin que l'esprit, subsistant et manifestant le principe tinc-
[1 MS, 2.327, [Ὁ]. 55. — Inecer, t, ΠΡ. 221.
(2) Ms. 2.327, fol. 55. — ΤΕΣ Ἐπ t. II, p. 221. (3) Ms. 2.327, fol. 73, o° Praxis. — Ce morceau est plus abrégé
dans Ideler, p. 247.
(4) Ms. 2.327, fol. 46, 50 et 60. — Voir aussi [DeLER, t. 11, p. 210, ΦΊΩ ΒΕ ΜΝ:
torial, soit rendu susceptible de se combiner pour accomplir l’opération cherchée {c’est-à-dire la teinture des métaux ou transmutation).. La nature de la matière est à la fois simple et composée. Elle recoit mille noms, et son essence est une (1), etc. Les éléments deviennent et se transmutent (2), parce que les qualités sont contraires et non les substances. » Ailleurs : « [Il faut d’abord diviser la matière, la noircir, puis la blanchir; alors la coloration jaune sera stable. » Et encore : « Entends par le feu (3) le mercure et le remède igné : ce mercure brüle, corrompt et épuise les corps, etc. » Nous retrouvons la phrase de Marie la Juive (p. 172) et le mot de Pline : « Le mercure, poison de toutes choses. »
Ces explications demi-métaphysiques sont entremêlées dans l’auteur par le récit d'opérations réelles, dont la signification s'aperçoit parfois très clairement. Ainsi, Stéphanus raconte en langage mystique le combat du cuivre et du mercure (4)... Le cuivre est blanchi et corrompu par le mercure. Celui-ci est fixé par son union avec le ΕΓ ete: Le cuivre ne teint pas, mais il reçoit la teinture, et après qu’il l’a reçue, il teint (les autres corps) (5). Ce qui paraît se rapporter à la fois et à la formation des alliages métalliques de diverses nuances et à la coloration des verres et émaux
(1) Ms. 2.327, fol. 43. — IneLer, t. Il, p. 214. 2) Ms. 2.327, fol. 70, 71. — IDELER, t. Il, p. 245: (3) Ms. 2.327, fol. 67. — IneLen, t. Il, p. 238.
(4) Ms. 2.327, fol. 15.— IneLer, t. Il, p. 217. Ce dernier texte substitue à tort l’argent (lune) au mercure dans la fixation par le cuivre, contrairement à ce qu’on lit dans le manuscrit de saint Mara, fol. r9 v°.
(5) πε Ξε t. Il, p. 230.
par les sels de cuivre, résultant de la dissolution préalable du métal.
L'auteur (1) s’en réfère aussi aux préparations des Égyptiens et ajoute : « Un seul genre de pierre peut être fabriqué avec beaucoup de pierres de diverses espèces ; c'est ainsi qu'on fabrique les statues, les animaux, les verres, les couleurs (émaux ou verres colorés). »
Nous touchons ici du doigt les faits positifs et les pratiques industrielles qui ont servi de base aux théories des alchimistes. Nous voyons comment ils en ont déduit la notion de la matière première, une et polymorphe, telle que nous la trouvons dans Platon, dans Énée de Gaza, dans Zosime, dans Pélage, dans Stéphanus. Ils précisent leur idée, tantôt par des comparaisons tirées de l’art des artisans, qui donnent une apparence diverse à une matière unique; tantôt, par des assimilations plus profondes, empruntées aux industries chimiques de la teinture et de la fabrication du verre et des émaux. Nous sommes donc ramenés par ces théories philosophiques sur le terrain même où nous avait conduit l'étude pratique des métaux égyptiens, de leurs alliages et des pierres brillantes, naturelles et artificielles, rangées à côté des métaux dans une même famille de substances.
(1) 3e Praxis, Ms. 2.327. fol. 47. — IDELER, t. 11, p. 212.
ἘΣ ΟΦ ΟΣ δ RsR
CHAPPURE" ἢ
$ 1. — Le Mercure des philosophes.
’ALCHIMIE était une philosophie, c’est-àdire une explication rationaliste des métamorphoses de la matière. Nulle part, dans
les procédés des premiers théoriciens grecs qui sont venus jusqu’à nous, le miracle n'apparaît; bien que les formules magiques semblent avoir été mêlées aux pratiques, lors des débuts de la science, au temps de Zosime par exemple. Mais elles semblent avoir disparu, en même temps que la théorie proprement dite s’est développée. Michel Psellus déclare formellement que les destructions et transformations de matière se font par des causes naturelles, et non en vertu d’une incantation et d’une formule secrète.
A travers les explications mystiques et les symboles dont s’enveloppent Îles alchimistes, nous pouvons
entrevoir les théories essentielles de leur philosophie; lesquelles se réduisent en somme à un petit nombre d'idées claires, plausibles, et dont certaines offrent une analogie étrange avec les conceptions de notre temps.
Tous les corps de la nature, d’après les adeptes grecs, sont formés par une même matière fondamentale. Pour obtenir un corps déterminé, l'or par exemple, le plus parfait des métaux, le plus précieux des biens, il faut prendre des corps analogues, qui en diffèrent seulement par quelque qualité, et éliminer ce qui les particularise; de façon à les réduire à leur matière première, qui est le mercure des philosophes. Celui-ci peut être tiré du mercure ordinaire, en lui enlevant d’abord la liquidité, c’est-à-dire une eau, un élément fluide et mobile, qui l’empêche d’atteindre la perfection. Il faut aussi le fixer, lui ôter sa volatilité, c’est-à-dire un air, un élément aérien qu’il renferme; enfin d’aucuns professent, comme le fera plus tard Geber, qu'il faut séparer encore du mercure une terre, un élément terrestre, une scorie grossière, qui s’oppose à sa parfaite atténuation. On opérait de même avec le plomb, avec l’étain ; bref, on cherchait à dépouiller chaque métal de ses propriétés individuelles. Il fallait ôter au plomb sa fusibilité, à l’étain son cri particulier, sur lequel Geber insiste beaucoup ; le mercure enlève en effet à l’étain son cri, dit aussi Stéphanus.
La matière première de tous les métaux étant ainsi préparée, je veux dire le mercuredes philosophes, il ne restait plus qu’à la teindre par le soufre et l’arsenic;
mots sous lesquels on confondait à la fois les sulfures métalliques, divers corps inflammables congénères, et les matières quintessenciées que les philosophes prétendaient en tirer. C’est dans ce sens que les métaux ont été regardés au temps des Arabes, comme composés de soufre et de mercure. Les teintures d’or et d’argent étaient réputées avoir au fond une même composition. Elles constituaient la pierre philosophale, ou poudre de projection (xerion).
Telle est, je crois, la théorie que l’on peut entrevoir à travers ces symboles et ces obscurités; théorie en partie tirée d'expériences pratiques, en partie déduite de notions philosophiques.
En effet, la. matière et ses qualités sont conçues comme distinctes, et celles-ci sont envisagées comme des êtres particuliers, que l’on peut ajouter ou faire disparaître. Dans les exposés des adeptes, 1 règne une triple confusion entre la matière substantielle, telle que nous la concevons aujourd’hui; ses états, solidité, liquidité, volatilité, envisagées comme des substances spéciales, surajoutées, et qui seraient même, d’après les Ioniens, les vrais éléments des choses ; enfin, les phénomènes ou’actes manifestés par la matière, sous leur double forme statique et dynamique, tels que la liquéfaction, la volatilisation, la combustion, actes assimilés eux-mêmes aux éléments.
Il y a donc au fond de tout ceci certaines idées métaphysiques, auxquelles la chimie n’a jamais été étrangère. Au siècle dernier, un pas capital a été fait dans notre conception de la matière, par suite de la séparation apportée entre la notion substantielle
de l'existence des corps pondérables et la notion phénoménale de leurs qualités, envisagées jusque-là par les alchimistes comme des substances réelles. Mais pour comprendre le passé ilconvient de nous reporter à des opinions antérieures et qui paraissaient claires aux esprits cultivés, il y a un siècle à peine. Les doctrines des alchimistes et des platoniciens à cet égard diffèrent tellement des nôtres, qu’il faut un certain effort d’esprit pour nous replacer dans le milieu intellectuel qu’elles étaient destinées à reproduire. Cependant, il est incontestable qu’elles constituent un ensemble logique, et qui a longtemps présidé aux théories scientifiques. Ces doctrines, que nous apercevons déjà dans le pseudo-Démocrite, dans Zosime, et plus nettement encore dans leurs commentateurs, Synésius, Olympiodore et Stéphanus, se retrouvent exposées dans les mêmes termes par Geber, le maître des Arabes (voir p. 208), et après lui, par tous les philosophes hermétiques.
Non seulement les matériaux employés par ceux-ci dans la transmutation : le soufre, l’argent, la tutie, la magnésie, la marcassite, etc., rappellent tout à fait ceux du pseudo-Démocrite et de ses successeurs grecs; mais Geber dit formellement que l’on ne saurait réussir dans la transmutation, si l’on ne ramène les métaux à leur matière première.
L'esprit humain s’est attaché avec obstination à ces théories, qui ont servi de support à bien des expériences réelles. Ce fut aussi la doctrine de tout le moyen âge. Dans les écrits attribués à Basile Valentin, écrits qui remontent au xv° siècle, l’auteur affirme de même
que l'esprit de mercure est l’origine de tous les métaux, et nous retrouvons cette doctrine dans la Bibliothèque des philosophes chimiques de Salmon, à la fin du xvu siècle. De là cet espoir décevant de la transmutation, espoir entretenu par le vague des anciennes connaissances ; il reposait sur l’apparence incontestable d’un cycle indéfini de transformations, se reproduisant sans commencement ni terme, dans les opérations chimiques.
Ceci demande à être développé, si l’on veut comprendre l’origine et la portée des idées des anciens chimistes.
$ 2. — Origine et portée des idées alchimiques
Je prends un minerai de fer, soit l’un de ses oxydes si répandus dans la nature; je le chauffe avec du charbon et du calcaire et j'obtiens le fer métallique. Mais celui-ci à son tour, par l’action brusque du feu au contact de l’air, ou par l’action lente des agents atmosphériques, repasse à l’état d’un oxyde, identique ou analogue avec le genérateur primitif. Où est ici l'élément primordial, à en juger par les apparences ? Est-ce le fer, qui disparaît si aisément? Est-ce l’oxyde, qui existait au début et se retrouve à la fin? L'idée du corps élémentaire semblerait a priori convenir plutôt au dernier produit, en tant que corrélative de la stabilité, de la résistance aux agents de toute nature. Voilà comment l’or a paru tout d’abord le
terme accompli des métamorphoses, le corps parfait par excellence : non seulement à cause de son éclat, mais surtout parce qu'il résiste mieux que tout autre métal aux agents chimiques.
Les corps simples, qui sont aujourd’hui l’origine certaine et la base des opérations chimiques, ne se distinguent cependant pas à première vue des corps composés. Entre un métal et un alliage, entre un élément combustible, tel que le soufre ou l’arsénic, et les résines et autres corps inflammables combustibles composés, apparences ne sauraient établir une distinction fondamentale. Les corps simples dans la nature ne portent pas une étiquette, s’il est permis de s’exprimer ainsi, et les mutations chimiques ne cessent pas de s’accomplir, à partir du moment où elles ont mis ces corps en évidence. Soumis à l’action du feu ou des réactifs qui les ont fait apparaître, ils disparaissent à leur tour ; en donnant naissance à de nouvelles substances,pareilles à celles qui les ont précédées.
Nous retrouvons ainsi dans les phénomènes chimiques cette rotation indéfinie dans les transformations, loi fondamentale de la plupart des évolutions naturelles ; tant dans l’ordre de la nature minérale que dans l’ordre de la nature vivante, tant dans la physiologie que dans l’histoire. Nous comprenons pourquoi, aux yeux des alchimistes, l’œuvre mystérieuse n'avait ni commencement ni fin, et pourquoi ils la symbolisaient par le serpent annulaire, qui se mord la queue : emblème de la nature toujours une, sous le fond mobile des apparences.
Cependant cette image de la chimie a cessé d’être vraie pour nous. Par une rare exception dans les sciences naturelles, notre analyse est parvenue en chimie à mettre à nu l’origine précise, indiscutable des métamophoses : origine à partir de laquelle la synthèse sait aujourd’hui reproduire à volonté les phénomènes et les êtres, dont elle a saisi la loi génératrice (1).
Un progrès immense et inattendu a donc été accompli en chimie : car il est peu de sciences qui puissent ainsi ressaisir leurs origines. Mais ce progrès n'a pas été réalisé sans un long effort des générations humaines.
C’est par des raisonnements subtils, fondés sur la comparaison d’un nombre immense de phénomènes, que l’on est parvenu à établir une semblable ligne de démarcation, aujourd’hui si tranchée pour nous, entre les corps simples et les corps composés. Mais ni les alchimistes, ni même Stahl ne faisaient une telle différence. Il n’y avait donc rien de chimérique, a prior: du moins, dans leurs espérances.
Le rêve des alchimistes a duré jusqu’à la fin du siècle dernier, et je ne sais s’il ne persiste pas encore dans certains esprits. Certes il n’a jamais eu pour fondement aucune expérience positive. Les opérations réelles que faisaient les alchimistes, nous les connaissons toutes et nous les répétons chaque jour dans nos laboratoires ; car ils sont à cet égard nos ancêtres et nos précurseurs pratiques. Nous opérons les mêmes fusions, les mêmes dissolutions, les mêmes associations de minerais, et nous exécutons en outre
(1) Voir ma Chimie organique fondée sur la synthèse, τ. 11,Ρ. 81 1 (1860).
une multitude d’autres manipulations et de métamorphoses qu'ils ignoraient. Mais aussi nous savons de toute certitude que la transmutation des métaux ne s'accomplit dans le cours d’aucune de ces opérations.
Jamais un opérateur moderne n’a vu l’étain, le cuivre, le plomb se changer sous ses yeux en argent ou en or par l’action du feu, exercée par les mélanges les plus divers; comme Zosime et Geber s’imaginaient le réaliser. La transmutation n’a pas lieu, même sous l’influence des forces dont nous disposons aujourd’hui, forces autrement puissantes et subtiles que les agents connus des anciens.
Les découvertes modernes relatives aux matières explosives (1) et à l'électricité mettent à notre disposition des agents à la fois plus énergiques et plus profonds, qui vont bien au delà de tout ce que les alchimistes avaient connu. Ces agentsatteignent des températures ignorées avant nous; ils communiquent à la matière en mouvement une activité et une force vive incomparablement plus grande que les opérations des anciens. Ils donnent à ces mouvements une direction, une polarisation, qui permettent d'accroître à coup sûr et dans un sens déterminé à l'avance l'intensité des forces présidant aux métamorphoses.
Par là même, nous avons obtenu à la fois cette puissance sur la nature et cette richesse industrielle que les alchimistes avaient si longtemps rêvées, sans jamais pouvoir y atteindre. La Chimie et la Mécanique ont transformé le monde moderne. Nous métamor-
(1) Voir mon traité : Sur la force des matières explosives, t. II, p. 350 (1883).
phosons la matière tous les jours et de toutes manières. Mais nous avons précisé en même temps les limites auxquelles s'arrêtent ces métamorphoses : elles n’ont jamais dépassé jusqu’à présent nos corps simples ou éléments chimiques.
Cette limite n’est pas imposée par quelque théorie philosophique; c’est une barrière de fait, que notre puissance expérimentale n'a pas réussi à renverser.
$ 3. — Les corps simples actuels.
Lavoisier a montré, il y a cent ans, que l’origine de tous les phénomènes chimiques connus peut être assignée avec netteté et qu’elle ne dépasse pas ce qu'il appelait, et ce que nous appelons avec lui, les corps simples et indécomposables, les métaux en particulier, dont la nature et le poids se maintiennent invariables.
C’est cette invariabilité de poids des éléments actuels qui est le nœud du problème. Le jour où elle a été partout constatée et démontrée avec précision, le rêve antique de la transmutation s’est évanoui.
Dans le cycle des transformations, sila genèse réciproque de nos éléments n’est pas réputée impossible à priori, du moins il est établi aujourd’hui que ce serait là une opération d’un tout autre ordre que celles que nous connaissons et que nous avons le pouvoir actuel d’exécuter. Car, en fait, dans aucune de nos opérations, le poids des éléments et leur nature n’éprouvent de variation. Nos expériences sur ce
point datent d’un siècle. Elles ont été répétées et diversifiées de mille façons, par des milliers d’expérimentateurs, sans avoir été jamais trouvées en défaut.
L'existence constatée d’une différence aussi radicale entre la transmutation des métaux, si longtemps espérée en vain, et la fabrication des corps composés, désormais réalisable par des méthodes certaines, jeta un jour soudain. C'était à cause de l'ignorance où l’on était resté à cet égard jusqu'à la fin du xvine siècle que la chimie n’avait pas réussi à se constituer comme science positive. La nouvelle notion démontra l’inanité des rêves des anciens opérateurs, inanité que leur impuissance à établir aucun fait réel de transmutation avait déjà fait soupçonner depuis longtemps. Chez les alchimistes grecs, les plus anciens de tous, le doute n'apparaît pas encore ; mais le scepticisme existe déjà du temps de Geber, qui consacre plusieurs chapitres à le réfuter en forme. Depuis, ce scepticisme avait toujours grandi, et les bons esprits en étaient arrivés, même avant Lavoisier, à nier la transmutation; non en vertu de principes abstraits, mais en tant que fait d'expérience effective et réalisable.
$ 4. — L'Unité de la matière. — Les multiples de l'hydrogène et les éléments polymères.
Assurément, cette notion de l'existence définitive et immuable de soixante-six éléments distincts, tels que nous les admettons aujourd’hui, ne serait jamais venue
à l’idée d’un philosophe ancien; ou bien il l’eût rejetée aussitôt comme ridicule: il a fallu qu’elle s’imposât à nous, par la force inéluctable de la méthode expérimentale. Est-ce à dire cependant que telle soit la limite définitive de nos conceptions et de nos espérances ? Non, sans doute : en réalité, cette limite n’a jamais été acceptée par les chimistes que comme un fait actuel, qu'ils ont toujours conservé l'espoir de dépasser.
De longs travaux ont été entrepris à cet égard, soit pour ramener tous les équivalents des corps simples à une même série de valeurs numériques, dont ils seraient les multiples; soit pour les grouper en familles naturelles; soit pour les distribuer dans cellesci, suivant des progressions arithmétiques.
Aujourd’hui même, les uns, s’attachant à la conception atomique, regardent nos corps prétendus simples comme formés par l'association d’un certain nombre d’éléments analogues; peut-être comme engendrés par la condensation d’un seul d’entre eux, l’hydrogène par exemple, celui dont le poids atomique est le plus petit de tous.
On sait en effet que les corps simples sont caractérisés chacun par un nombre fondamental, que l’on appelle son équivalent ou son poids atomique. Ce nombre représente la masse chimique de l’élément, le poids invariable sous lequel il entre en combinaison et s'associe aux autres éléments, parfois d’après des proportions multiples. C’est ce poids constant qui passe de composé en composé, dans les substitutions, décompositions et réactions diverses, sans éprouver jamais la plus
petite variation. La combinaison ne s'opère donc pas suivant une progression continue, mais suivant des rapoorts entiers, multiples les uns des autres, et qui varient par sauts brusques. De là, pour chaque élément, l’idée d’une molécule déterminée, caractérisée par son poids, et peut-être aussi par sa forme géométrique. Cette molécule demeurant indestructible, au moins dans toutes les expériences accomplies jusqu'ici, elle a pu être regardée comme identique avec l’atome de Démocrite et d'Epicure. Telle est la base de la théorie atomique de notre temps.
Ainsi chaque corps simple serait constitué par un atome spécial, par une certaine particule matérielle insécable. Les forces physiques, aussi bien que les forces chimiques, ne sauraient faire éprouver à cet atome que des mouvements d'ensemble, sans possibilité de vibrations internes; celles-ci ne pouvant exister que dans un système formé de plusieurs parties. Il en résulte encore qu'il ne peut y avoir dans l’intérieur d’un atome indivisible aucune réserve d'énergie immanente.
Telles sont les conséquences rigoureuses de la théorie atomique. Je me borne à les exposer et je n'ai pas à discuter ici si ces conséquences ne dépassent pas les prémisses, les faits positifs qui leur servent de base; c’est-à-dire si les faits autorisent à conclure non seulement à l'existence de certaines masses moléculaires déterminées, caractéristiques des corps simples, et que tous les chimistes admettent; mais aussi à attribuer à ces molécules le nom et les propriétés des atomes absolus, comme le font un certain nombre de savants.
Ces réserves sont d’autant plus opportunes que les
partisans modernes de la théorie atomique l’ont presque aussitôt répudiée dans les interprétations qu’ils ont données de la constitution des corps simples : interprétations aussi hypothétiques d’ailleurs que l'existence même des atomes absolus, mais qui attestent l’effort continu de l’esprit humain pour aller au delà de toute explication démontrée des phénomènes, aussitôt qu’une semblable explication ἃ été atteinte, et pour s’élancer plus loin vers des imaginations nouvelles.
Retracons cette histoire : s’il ne s’agit plus d’une doctrine positive, cependant l’exposé que nous allons faire offre l'intérêt qui s'attache aux conceptions par lesquelles l'intelligence. essaie de représenter le système général de la nature. Nous retrouvons ici des vues analogues à celles des Pythagoriciens, alors qu'ils prétendaient enchaîner dans un même système les propriétés réelles des êtres et les propriétés mystérieusés des nombres.
Le premier et principal effort qui ait été tenté dans cette voie, consiste à ramener les équivalents ou poids atomiques de tous les éléments à une même unité fondamentale. C’est là une conception a priori, qui a donné lieu à une multitude d’expériences, destinées à la vérifier. Si le fruit théorique à ce point de vue en a été minime, sinon même négatif; en pratique, du moins, ces travaux ont eu un résultat scientifique très utile : ils ont fixé avec une extrême précision les équivalents réels de nos éléments; c’est-à-dire, je le répète, les poids exacts suivant lesquels les éléments entrent en combinaison et se substituent les uns aux autres.
Prout, chimiste anglais, avait proposé tout d’abord
de prendre le poids même de l’un de nos éléments, celui de l’hydrogène, comme unité; dans la supposition que les poids atomiques de tous les autres corps simples en étaient des mulliples. Cette hypothèse, embrassée et soutenue pendant quelque temps par M. Dumas, réduit toute la théorie à une extrême simplicité. En effet, tous les corps simples seraient dès lors constitués par les arrangements divers de l’atome du plus léger d’entre eux. Malheureusement, elle n’a pas résisté au contrôle expérimental, c'est-àdire à la détermination exacte, par analyse et par synthèse, des poids atomiques vrais de nos corps simples. Cette détermination a fourni, à côté de quelques poids atomiques à peu près identiques avec les multiples de l'hydrogène, une multitude d'autres nombres intermédiaires.
Mais dans les conceptions théoriques, pas plus que dans la vie pratique, l’homme ne renonce pas facilement à ses espérances. Pour soutenir la supposition de Prout, ses partisans ont essayé d’abord de réduire à moitié, puis au quart, l’unité fondamentale.
Or, à ce terme, une objection se présente : c’est que les vérifications concluantes deviennent impossibles. Ea effet, nos expériences n'ont pas, quoi que nous fassions, une précision absolue; et il est clair que toute conjecture numérique serait acceptable, si l’on plaçait l'unité commune des poids atomiques au delà de la limite des erreurs que nous ne pouvons éviter.
Ce n'est pas tout d'ailleurs; le fond même du système est atteint par cette supposition. La réduction du nombre fondamental, au-dessous d’une unité
égale au poids atomique de l'hydrogène, enlève à la théorie ce caractère précis et séduisant, en vertu duquel tous les éléments étaient regardés comme formés en définitive par de l’hydrogène plus ou moins condensé. Il faudrait reculer dans l'inconnu jusqu’à un élément nouveau, quatre fois plus léger, élément inconnu qui formerait par sa condensation l’hydrogène lui-même.
Encore cela ne suffit-il pas pour représenter rigoureusement les expériences. En effet, M. Stas, par des études d’une exactitude incomparable, a montré que le système réduit à ces termes, c’est-à-dire réduit à prendre comme unité un sous-multiple peu élevé du poids de l'hydrogène, le système, dis-je, ne peut être défendu. Les observations extrêmement précises qu’il a exécutées ont prouvé sans réplique que les poids atomiques des éléments ne sont pas exprimés par des nombres simples, c’est-à-dire liés entre eux par des rapports entiers rigoureusement définis. La théorie des multiples de l'hydrogène n’est donc pas soutenable, dans son sens strict et rigoureux.
Gardons-nous cependant d’une négation trop absolue. Si l’hypothèse qui admet les équivalents des éléments multiples les uns des autres ne peut pas être affirmée d’une façon absolue, cependant cette hypothèse a pour elle des observations singulières et qui réclament, en tout état de cause, une interprétation. A cet égard les faits que je vais citer donnent à réflé-
chir.
δ ὦ, —— Les éléments isomères et polymères.
Il existe en réalité certains éléments, comparables entre eux, et qui possèdent en même temps des poids atomiques identiques. Tels sont le cobalt et le nickel, par exemple. Ces deux métaux sont semblables par la plupart de leurs propriétés et ils produisent deux séries de composés parallèles, en s’unissant avec les autres éléments. Or ici interviennent de nouvelles et plus puissantes analogies. En effet un tel parallélisme dans les réactions de deux corps et dans celles de leurs composés, joint à l'identité de leurs poids atomiques, n’est pas sans exemple dans la science : en particulier, il n’est pas rare de le rencontrer dans l'étude des principes organiques, tels que les carbures d'hydrogène, les essences de térébenthine et de citron, par exemple; ou bien encore les acides tartrique et paratartrique. Ces deux essences, ces deux acides sont formés des mêmes éléments, unis dans les mêmes proportions et avec la même condensation, mais pourtant avec un arrangement diflérent. En outre, les deux carbures, les deux acides sont susceptibles d’engendrer des combinaisons parallèles : c'est là ce que nous appellons des corps isomères. Or le nickel et le cobalt se comportent précisément de la même manière. Il est certainement étrange de trouver un semblable rapprochement entre des principes composés, tels que
des carbures ou les acides, et ces deux métaux, ces
deux corps réputés simples : comme si les deux prétendus corps simples étaient formés, eux aussi, par les arrangements diflérents de certaines matières élémentaires, plus simples qu’eux-mêmes.
L'or, le platine et l'iridium, autres métaux qui constituent un même groupe, offrent un rapprochement numérique pareil, quoique moins étroit dans leurs dérivés, que celui du cobalt et du nickel.
Dans les cas de ce genre, il semble, je le répète, que l’on ait affaire à de certaines matières fondamentales, identiques quant à leur nature, mais diversifiées quant au détail de leurs arrangements intérieurs et de leurs manifestations.
Néanmoins, pour être fidèle aux règles de la saine méthode scientifique, 11 importe d'ajouter aussitôt que jusqu'ici les chimistes n’ont jamais pu changer, par aucun procédé, ni le cobalt en nickel, ni l'or en platine ou en iridium.
Poursuivons ces rapprochements : ils s'étendent plus loin. En effet, à côté des éléments isomères viennent se ranger d’autres éléments, dont les poids atomiques ne sont pas identiques, mais liés dans un même groupe par des relations numériques simples, et multiples les uns des autres. L’oxygène, par exemple, peut être comparé au soufre, dans les combinaisons de ces deux éléments avec l'hydrogène et avec les métaux. L'eau et l'hydrogène sulfuré, les oxydes et les sulfures constituent deux séries de composés parallèles. Le soufre peut même être rapproché plus strictement encore du sélénium et du tellure : ce sont là des éléments comparables, formant, je le répète, des com-
binaisons parallèles avec l'hydrogène, avec les métaux et même avec l’oxygène et la plupart des autres éléments. Or, l’analogie chimique de ces éléments se retrouve dans la comparaison numérique de leurs poids atomiques : le poids atomique du soufre est sensiblement double de l'oxygène; celui du sélénium en est presque quintuple, et celui du tellure est huit fois aussi considérable que celui de l’oxygène, c’est-à-dire quadruple de celui du soufre.
Ici encore nous retrouvons des analogies remarquables dans l'étude des combinaisons des carbures d'hydrogène. Ces poids atomiques d’éléments multiples les uns des autres rappellent les corps polymères, c’està-dire les composés condensés de la chimie organique. On connaît en eflet des carbures d'hydrogène, formés des mêmes éléments unis dans la même proportion relative, mais tels que leurs poids moléculaires et leurs densités gazeuses soient multiples les uns des autres. La benzine et l’acétylène, par exemple, sont des carbures d'hydrogène de cet ordre : ils sont formés tous deux par l'association d’une partie en poids d'hydrogène avec six parties de carbone. Maïs la vapeur de la benzine, sous le même volume, est trois fois aussi lourde que celle de l’acétylène. Ce n’est pas tout : la benzine dérive de l’acétylène, par une condensation directe : elle en est le polymère. Réciproquement, nous savons transformer par expérience ces composés polymères dans un sens inverse, revenir du carbure condensé à son générateur; nous savons transformer notamment la benzine en acétylène, par la chaleur et par l'électricité.
Cette ressemblance entre les carbures polymères et
les corps simples à poids atomiques multiples suggère aussitôt l'espérance de transformations du même ordre. Si nous modifions les carbures d'hydrogène, pourquoi ne pourrions-nous pas modifier aussi les corps simples qui offrent des relations numériques analogues? Pourquoi ne pourrions-nous pas former le soufre avec l'oxygène, former le sélénium et le tellure avec le soufre, par des procédés de condensation convenables ? Pourquoi le tellure, le sélénium ne pourraient-ils pas être changés inversement en soufre, et celui-ci à son tour métamorphosé en oxygène?
Rien, en effet, ne s’y oppose a priori : toutefois, et la chose est essentielle, l’épreuve expérimentale, souvent essayée, a échoué jusqu’à présent. Ce critérium est empirique, dira-t-on ; il ne repose sur aucune démonstration nécessaire et dès lors son caractère est purement provisoire. Sans doute; mais il en est ainsi de la plupart de nos lois, sinon même de toutes. L'expérience réalisée est le seul critérium certain de la science moderne : c’est la seule barrière qui nous garantisse contre le retour des rêveries mystiques d’autrefois.
On peut cependant pousser plus loin la démonstration : car il existe une différence positive et fondamentale entre la constitution physique des carbures polymères, ou radicaux composés de la chimie organique, et celle des éléments proprement dits, ou radicaux véritables de la chimie minérale : cette différence est fondée sur les observations des physiciens relatives aux chaleurs spécifiques. D'après leurs mesures, la quantité de chaleur nécessaire pour produire un même effet, une
même variation de température, sur les carbures d’hydrogène, croît proportionnellement à leur poids moléculaire. Pour la benzine gazeuse, par exemple, il faut trois fois autant de chaleur que pour l’acétylène, pris sous le même volume. Or, le contraire arrive pour les corps simples multiples les uns des autres : lorsqu'on les prend sous le même volume gazeux, ou plus généralement sous leurs poids moléculaires respectifs, la quantité de chaleur qui produit une même variation de température dans les corps simples véritables demeure exactement la même. Par exemple, un litre d'hydrogène et un litre d'azote absorbent la même quantité de chaleur : identité d'autant plus frappante que le poids du second gaz est quatorze fois aussi considérable que celui du premier. Le travail de la chaleur est donc bien diflérent dans les deux cas, suivant qu'il s’agit des corps simples et des corps composés, et il établit une diversité essentielle entre les vrais éléments chimiques, tels que nous les connaissons aujourd’hui, et les polymères effectifs, c’est-à-dire les corps obtenus par la condensation expérimentale d’un même radical composé. Assurément il y a là quelque chose d’un ordre tout particulier; il existe une propriété fondamentale, tenant à la constitution mécanique des dernières particules des corps, qui différencie nos éléments présents des corps composés proprement dits : c’est là une distinction dont nous n’avons pas encore sondé toute la pro-
fondeur.
δ 6. — Les familles naturelles des éléments.
Cependant il existe une autre notion, connexe avec la précédente et non moins remarquable, qui concourt à entretenir nos espérances sur la génération synthétique des éléments : c’est leur classification en familles naturelles, classification tentée d’abord par Ampère, précisée par Dumas, et qui a pris une importance croissante dans ces dernières années.
Citons d’abord un exemple très caractéristique, je veux parler de la famille des Chloroïdes : elle comprend trois termes indubitables : le chlore, le brome, l’iode. Ces trois éléments, par leurs combinaisons avec les métaux et les autres corps, forment trois séries de composés parallèles, symétriques dans leurs formules et qui offrent souvent le même volume moléculaire et la même forme cristalline. Au point de vue chimique, rien n’est plus semblable à l’acide chlorhydrique, que les acides bromhydrique et iodhydrique : ce sont trois acides puissants, engendrés pareillement par l'union à volumes égaux des gaz simples qui les composent. Le chlorure, le bromure, l’iodure de potassium, sont aussi extrêmement analogues, cristallisés dans le même système, etc. Les propriétés physiques de ces trois éléments sont tantôt les mêmes, et tantôt elles varient d’une façon régulière. Pour n'en citer qu'une seule et des plus apparentes, je rappellerai que le chlore est jaune et gazeux, le brome rouge et liquide, l’iode violet et solide.
Or, les poids moléculaires, c’est-à-dire les condensations de matière sous la forme gazeuse; vont en croissant de l’un à l’autre de ces trois éléments. En effet leurs équivalents ou poids atomiques respectifs, poids proportionnels aux condensations gazeuses, sont égaux à 35, 5 pour le chlore, à 8o pour le brome, à 127 pour l’iode. Non seulement les poids croissent ainsi par degrés; mais ces degrés offrent une certaine régularité : l’équivalent ou poids atomique du brome étant à peu peu près la moyenne entre ceux du chlore et de l’iode. Le groupe entier constitue ce que l’on a appelé une triade.
Des remarques analogues ont été faites pour d’autres groupes d'éléments : par exemple, pour la famille des sulfuroïdes, constituée par l'oxygène, le soufre, le sélénium et le tellure, éléments dont les équivalents ou poids atomiques sont à peu près multiples d’une même unité. Ces éléments s’unissent avec l'hydrogène, en formant des composés gazeux, composés acides pour les trois derniers, et, dans tous les cas, renfermant leur propre volume d’hydrogène. Ces éléments se combinent pareillement aux métaux.
Le groupe formé par l’azote, le phosphore, l’arsenic et l’antimoine constitue une troisième famille, non moins caractérisée, celle des azotoïdes, dont les composés hydrogénés sont aussi des gaz, mais contiennent une fois et demie leur volume d’hydrogène. Les poids atomiques croissent aussi suivant une progression régulière.
C'est ainsi que l’on a été conduit à une véritable classification, asssemblant les corps simples suivant des
principes de similitude pareïls à ceux que les naturalistes invoquent dans l'étude des trois règnes de la nature. Cette classification semble même plus étroite en chimie, parce que les analogies générales, toujours un peu élastiques en histoire naturelle, sont corroborées ici par la comparaison des nombres absolus qui représentent les poids moléculaires : comme si chaque famille d'éléments était engendrée en vertu d’une loi génératrice commune.
Avant d’aller plus loin, je dois dire que je développe ces rapprochements numériques et cette notion de la génération des éléments, en prenant soin de leur conserver toute leur force et sans les affaiblir en rien. Cependant, ce serait tromper le lecteur que de ne pas l’avertir que le doute s'élève, lorsqu'on précise tout à fait. En réalité, les rapprochements sur lesquels reposent de telles espérances ne sont pas d’une rigueur absolue, mais seulement approximatifs. Ce sont donc là des à peu près, plutôt que des démonstrations; ce sont des lueurs singulières, peut-être réelles et de nature à nous éclairer sur la constitution véritable de nos corps simples; mais peut-être aussi sont-elles trompeuses, peut-être résultent-elles uniquement du jeu équivoque des combinaisons numériques.
En somme, je pense qu’il est permis ΟὟ voir, sans sortir d’une sage réserve, l'indice de quelque loi de la nature, masquée par des perturbations secondaires qui sont restées jusqu'ici inexpliquées : à mon avis, ce genre de rapprochements ne doit pas être écarté. Mais, je le répète, il serait périlleux de s’y attacher trop fortement et de les regarder comme définitive-
ment acquis. L'histoire des sciences prouve que l’esprit humain, une fois qu’il accepte l’à peu près comme une démonstration, dans les théories positives des phénomènes naturels et surtout dans les combinaisons numériques, dérive bien vite vers les fantaisies arbitraires de l’imagination.
$ 7. — Les séries périodiques.
Un pas de plus a été franchi dans cette voie; une tentative hardie, touchant peut-être à la chimère, a été faite pour construire des séries numériques, qui comprennent tous les corps simples actuels dans leur réseau et qui prétendent même embrasser tous les corps simples susceptibles d’être découverts dans l'avenir. Je veux parler des séries périodiques parallèles, ou pour employer un langage plus franc et plus précis, des progressions arithmétiques, suivant lesquelles M. Chancourtois d’abord, puis MM. Newlands, Lothar Meyer et Mendeleef ont cherché de nos jours à grouper tous les nombres qui expriment les poids atomiques de nos éléments, ou des corps prétendus tels.
C’est encore par l'étude des séries de la chimie organique que l’on a été conduit à de telles progressions arithmétiques. La chimie organique, en effet, est coordonnée autour d’un certain nombre de grandes séries de corps, liés les uns aux autres dans chaque série par des lois précises; je dis liés non seulement
THÉORIES ALCHIMIQUES ET THÉORIES MODERNES 3c3
par leur formule et leurs propriétés, mais aussi par leur génération effective. Les corps compris dans chacune de ces séries peuvent être formés au moyen d’un seul carbure d'hydrogène fondamental; les autres termes en dérivent méthodiquement, par des additions ou des substitutions successives d’éléments. Le système des dérivés d’un carbure rappelle, et même avec plus de richesse, le système des dérivés d’un métal simple en chimie minérale.
Il y a plus : ici intervient une nouvelle donnée. Les carbures fondamentaux ne sont pas des êtres isolés et indépendants les uns des autres. En fait, ils peuvent être rangés à leur tour par groupes réguliers, ou séries dites homologues, séries dont les termes semblables diffèrent deux à deux par des éléments constants en nature, en nombre, et par conséquent en poids : la différence numérique invariable de ces poids égale généralement 14.
Ces relations générales sont certaines en chimie organique. Elles coordonnent, non seulement les formules, mais aussi les propriétés physiques et chimiques des carbures d'hydrogène et de leurs dérivés. Dès lors c'était une idée toute naturelle, et qui a dû se présenter à plus d’un esprit, que celle de distribuer l’ensemble des éléments minéraux suivant un principe de classification analogue, et fondé de même sur un système de différences constantes.
Telle est, en effet, la base des séries dites périodiques. On dresse aujourd’hui en chimie minérale des tableaux semblables à ceux de la chimie organique; on y assemble les éléments, métaux et métal-
loïdes, comme les carbures d'hydrogène. Il y a pourtant cette différence, que les groupes des carbures d'hydrogène sont construits a posteriori et d’après les expériences synthétiques et positives de la chimie organique; tandis que les nouveaux groupes d’éléments minéraux sont formés a priori et par voie purement hypothétique.
Quoiqu'il en soit, une sorte de table à deux entrées a été construite : elle comprend tous nos éléments connus, classés selon certaines progressions arithmétiques. Les familles naturelles des éléments, telles qu'elles ont été définies plus haut, font la base de cette classification.
Rappelons d’abord la famille des chloroïdes : elle comprend le chlore, le brome, l’iode, auxquels on a adjoint le fluor, premier terme un peu divergent. En fait, les différences numériques entre les poids atomiques de ces quatre éléments sont représentées par les chiffres suivants : 16, 5; 44, 5 et 47. Ces trois différences constituent à peu près une progression, dont la raison serait le nombre 16, ou bien le nombre 15.
De même la famille des sulfuroïdes, laquelle comprend l'oxygène, le soufre, le sélénium et le tellure, offre les trois différences que voici entre les poids atomiques de ses termes successifs : 16; 47, 6; 47, ὃ: nombres à très peu près multiples de 16 c'est la même raison que tout à l’heure.
Le lithium, représenté par 7, le sodium par 23, le potassium par 39,1, forment un troisième groupe d'éléments, tous éléments métalliques cette fois : on
y retrouve la même différence ou raison approximative, égale et 16.
Venons à la famille des azotoïdes, tels que l'azote représenté par 14, le phosphore par 31, l’arsenic par 75, l’antimoine par 120. La raison de la progression serait ici comprise entre 15 et 17, c’est-à-dire à peu près la même, quoique toujours avec des écarts notables dans sa valeur absolue.
Je dis à peu près, et c’est cet à peu près perpétuel qui jette une ombre sur tout le système. Mais poursuivons-en le résumé, en nous plaçant à un nouveau point de vue.
La première famille, celle des chloroïdes, comprend des éléments caractérisés par une propriété chimique commune, qui domine toutes leurs combinaisons : ce sont des corps monovalents, capables de se combiner de préférence à volumes gazeux égaux, c’est-à-dire à poids atomiques égaux, avec l’hydrogène et avec les métaux.
Au contraire la seconde famille, celle des sulfuroides, oxygène, soufre et analogues, contient surtout des corps bivalents, se combinant dans l’état gazeux avec un volume d'hydrogène double du leur, et, d'une manière plus générale, suivant des rapports de poids atomiques doubles.
A son tour, la famille qui renferme l'azote, le phosphore et les éléments analogues est frivalente; chacun de ces éléments, pris sous son poids atomique respectif, se combine avec trois atomes d’hydrogène ou des autres éléments.
Enfin, l’on distingue une autre série quadrivalente, formée par le carbone, le silicium, l’étain, etc.
Ces quatre séries, caractérisées par les rapports de leurs combinaisons, embrassent une multitude de composés connus. Elles rappellent certains groupes généraux de carbures d'hydrogène. En effet, les uns de ceux-ci, tels que l’éthylène, pris sous la forme gazeuse, sont susceptibles de se combiner avec un volume égal d'hydrogène, de chlore et des autres éléments. D'autres carbures, tels que l’acétylène, sont aptes à se combiner de préférence avec un volume gazeux d’hydrogène, de chlore, etc., double du leur. D’autres carbures s'unissent avec un volume triple, ou quadruple des gaz élémentaires et spécialement d’hydrogène, etc. Or, si l’on compare entre eux les carbures d’hydrogène monovalents, bivalents, trivalents, on reconnaît qu'on peut les grouper d’une façon très simple, en les rangeant par classes telles, que dans une classe de carbures renfermant le même nombre d’atomes de carbone. les carbures consécutifs diffèrent les uns des autres par deux équivalents d’hydrogène et, par conséquent, par des poids atomiques croissant de 2 en 2 unités. Cette différence constante entre les termes primordiaux des diverses séries se retrouve nécessairement entre les termes suivants, c’est-à-dire entre les termes des séries homologues comparés entre eux. Les carbures les plus légers par leur poids atomique, dans chaque classe renfermant un nombre donné d'atomes de carbone, sont en même temps les moins saturés, ceux dont la valence est la plus considérable; car la valence croit proportionnellement au nombre d’atomes d'hydrogène unis avec une même quantité de carbone. Ces rapprochements numériques, cette clas-
sification dominent toute la chimie organique et ils reposent sur l'expérience.
Or, chose étrange! si l'on compare les termes primordiaux de chacune des familles minérales, caractérisées par des valences distinctes; si l’on compare entre eux, par exemple, les quatre éléments suivants : le carbone quadrivalent et représenté par un poids atomique égal à 12 ; l’azote trivalent et représenté par le poids
‘atomique 14; l'oxygène bivalent et représenté par 16; enfin le fluor monovalent et représenté par 19; on remarqué aussitôt que ces nombres diffèrent entre eux par des valeurs numériques progressivement croissantes, telles que 2, 2 et 3 : soit en moyenne 2, différence qui est aussi celle des carbures d'hydrogène de valence inégale. Cette différence constante des termes primordiaux se retrouve donc entre les termes corrélatifs des diverses familles d'éléments, en chimie minérale, aussi bien qu'entre les carbures correspondant des familles homologues, en chimie organique.
Ce n’est pas tout. La famille du lithium, qui part
du nombre 7, et quelques autres, un peu artificielles peut-être, telles que celle du glucinium, qui part du nombre 0, et celle du bore, qui part du nombre 11, fournissent autant de chefs de file complémentaires, dont les poids atomiques croissent par 2 unités, et achèvent de combler les vides subsistant entre les multiples successifs du nombre 16, raison commune de toutes les progressions dans l’intérieur de chaque famille d'éléments. 3
Nous avons ainsi deux progressions fondamentales : d’une part, la grande progression, dont les termes
croissent comme les multiples de 16, et qui est applicable aux corps particuliers compris dans chacune des familles ; et, d'autre part, la petite progression, croissant suivant les multiples de 2, et qui est applicable aux familles elles-mêmes, comparées entre elles dans leurs termes correspondants. En combinant ces deux progressions, on construit un tableau théorique, qui renferme l'ensemble des poids atomiques des corps simples, répartis sur la série des nombres entiers, jusqu'à la limite des poids atomiques les plus élevés. Tel est le système : je l’ai présenté dans son ensemble, avec les artifices ingénieux de ses arrangements. Cependant, en réalité, les poids atomiques des éléments des quatre familles fondamendales, comprenant environ quinze éléments, sont les seuls qui se trouvent coordonnés suivant des relations tout à fait vraisemblables. On peut disposer encore de même certaines séries de métaux, telles que le groupe formé par le lithium, le sodium, le potassium. Cela fait, il restait plus de la moitié des éléments connus, qui demeuraient en dehors de tout rapprochement précis. Les auteurs du système n’ont pas hésité à les grouper aussi, de facon à les ranger, chacun à sa place, dans leur tableau. Mais il est facile pour tout esprit non prévenu de reconnaître que ce dernier groupement repose sur des comparaisons purement numériques, et qui sont loin d’avoir la même solidité que les précédentes, si même elles ne sont tout à fait arbitraires. Quoi qu’il en soit, les rapprochements que le système des séries périodiques opère ne se bornent pas là. On sait en effet qu’il existe entre les poids atomiques des
corps, leurs volumes atomiques et leurs différentes propriétés physiques et chimiques, certaines relations générales. Ces relations ont été établies depuis longtemps en chimie et antérieurement à toute disposition des éléments en séries parallèles : elles n'en dépendent en rien, car elles résultent de la valeur absolue des poids atomiques, et non de leurs différences périodiques. Cependant, comme ces relations sont la conséquence immédiate des poids atomiques, les rapprochements établis entre ceux-ci se retrouvent, par un contre-coup nécessaire, entre leurs volumes atomiques et entre toutes les autres propriétés corrélatives de la masse chimique des éléments. De telle sorte que le tableau des séries parallèles, une fois établi, comprend en même temps les propriétés physiques fondamentales des éléments : comme le ferait d’ailleurs tout groupement, quel qu'il fût, des mêmes éléments. Cette circonstance augmente la commodité du nouveau tableau ; quoiqu’elle n'apporte aucune démonstration nouvelle à l'existence des séries périodiques : il faut se garder à cet égard de toute illusion.
Mais passons outre et examinons les prévisions déduites de la nouvelle classification. C’est ici surtout que le système devient intéressant. On remarquera que dans les progressions arithmétiques qui comprennent chaque famille d'éléments, 11: manque certains termes. Entre le soufre, 32, et le sélénium, 79 (c'est-à-dire à peu près 80), il devrait exister deux termes intermédiaires, tels que 48 et 64. De même entre le sélénium, 70, et le tellure, 128, il manque
2 termes : 06 et 112. Il est clair que ce doivent être là des éléments inconnus et qu'il convient de rechercher. Mais comme le nombre en eût été trop grand, les auteurs du système, empressés à combler les vides de chaque famille, y ont d’abord intercalé des éléments déjà connus, quoique manifestement étrangers à la famille, tels que le molybdène, 06, inséré entre le sélénium et le tellure; le tungstène et l’uranium, ajoutés pareillement à la suite. A la série du lithium, 7, ils ont également ajouté en tête l’hydrogène, 1, et à la fin le cuivre, 63, puis l'argent, 108, et l'or, 197 (1). Tout ceci touche à la fantaisie.
De même, entre le chlore et le brome, entre le brome et l’iode, il manque certains termes des progressions arithmétiques fondamentales : ce sont encore là des éléments hypothétiques et à découvrir. Observons ici que leurs propriétés ne sont pas indéterminées. En effet, les propriétés physiques ou chimiques d’un élément inconnu, ou du moins certaines d’entre elles peuvent être prévues et même calculées à priori, dès que l’on donne le poids atomique, et mieux encore la famille, c’est-à-dire les analogies. Mais cette prévision, comme il a été dit plus haut, n’est pas une conséquence de la théorie des séries périodiques; elle résulte purement et simplement des lois et des analogies anciennement connues, lesquelles sont indépendantes du nouveau système. |
Quoi qu’il en soit, le tableau hypothétique que je viens de décrire, tableau qui comprend tous les corps simples connus et tous les corps simples possibles, a
(1) CarneLLey, Philosophical Magazine, Septembre 1884, p. 195.
quelque chose de séduisant et qui entraîne beaucoup d’esprits.
Nous l’avons exposé dans toute sa netteté : mais le moment est venu de présenter certaines réserves. En effet, il est impossible de ne pas signaler à l’attention du critique et du philosophe l'artifice commode, à l’aide duquel les auteurs du système sont parvenus à y comprendre non seulement tous les corps connus, mais même tous les corps possibles. Cet artifice consiste à former leur tableau avec des termes qui ne diffèrent pas en définitive de plus de deux unités, termes assez resserrés pour que nul corps nouveau, quel qu'il soit, ne puisse tomber en dehors des mailles du filet. La chose est d'autant plus assurée que les différences périodiques, ou raisons de la progression, comportent souvent dans leurs applications aux poids atomiques connus des variations de 1 à 2 unités. On voit qu'il ne s’agit même plus ici de ces fractions d'unité, qui séparaient les uns des autres les multiples de l’hydrogène, et qui ont été objectées à l'hypothèse de Prout et de Dumas; mais nous rencontrons des écarts bien plus grands, dont aucune explication théorique n’a été donnée, écarts dont l'existence Ôte aux nouveaux rapprochements une grande partie de leur valeur philosophique. En tolérant de tels écarts, et en multipliant suffisamment les termes réels ou supposés des comparaisons, il sera toujours facile aux partisans d’un système, quel qu'il soit, de se déclarer satisfaits.
Sans exclure absolument de pareilles conceptions, on doit éviter d’attacher une valeur scientifique trop
grande à des cadres si élastiques; on doit surtout se garder de leur attribuer les découvertes passées ou futures, auxquelles ils ne conduisent point en réalité d'une manière précise et nécessaire.
En fait et pour être sincères, nous devons dire qu’en dehors des anciennes familles naturelles d'éléments, reconnues depuis longtemps, ce ne sont guère là que des assemblages artificiels. Le système des séries périodiques, pas plus que le système des multiples de l'hydrogène, n’a fourni jusqu'ici aucune règle certaine et définie pour découvrir soit les corps simples trouvés dans ces dernières années, soit ceux que nous ne connaissons pas encore. Aucun de ces systèmes n’a fourni davantage une méthode positive, qui permette d’entrevoir, même de très loin, la formation synthétique de nos éléments; ou qui mette sur la voie des expériences par lesquelles on pourrait essayer d’y atteindre. De grandes illusions se sont élevées à cet égard.
Ce n'est pas que de tels systèmes ne soient utiles dans la science; ils servent à exciter et à soutenir l'imagination des chercheurs. Ceux-ci se résignent difficilement à rester sur le pur terrain expérimental et ils sont poussés dans la région des constructions et des théories, par ce besoin d’unité et de causalité, inhérent à l’esprit humain. Aussi serait-il trop dur, et inutile d’ailleurs, de vouloir proscrire toute tentative de ce genre. Mais, quelle que soit la séduction exercée par ces rêves, il faudrait se garder d'y voir les lois fondamentales de notre science et la base de sa certitude, sous peine de retomber dans un enthousiasme mystique pareil à celui des alchimistes.
De telles conceptions sont d’ailleurs trop étroites et il convient de s’élever plus haut. Au fond, ceux qui invoquent les multiples de l’hydrogène et les séries périodiques rattachent tout à la conception de certains atomes, plus petits à la vérité que ceux des corps réputés simples. Or, s’il venait à être démontré que les équivalents des corps simples actuels sont rigoureusement multiples les uns des autres, ou plus généralement, multiples de certains nombres formant la raison de progressions arithmétiques déterminées ; il en résulterait cette conclusion probable que les corps simples actuels représentent les états inégaux de condensation d’une même matière fondamentale. Cette facon de concevoir les choses n’a rien qui puisse répugner à un chimiste, versé dans l’étude de sa science.
On pourrait même invoquer à cet égard des faits connus de tous, et qui ne sont pas sans quelque analogie. Tels sont les états multiples du carbone, élément qui se manifeste à l’état libre sous les formes les plus diverses et qui engendre plusieurs séries de composés, correspondant dans une certaine mesure à chacun de ses états fondamentaux; au même titre que les composés d’un élément ordinaire correspondent à cet élément même. Le carbone représente en quelque sorte le générateur commun de toute une famille d'éléments, différents par leur condensation : c’est d’ailleurs à la même conclusion que nous avait déjà conduit l’étude des carbures d'hydrogène. On pourrait objecter que les diversités de propriétés du carbone ne vont pas aussi loin que les diversités des éléments compris dans une même famille, celle des
chloroïdes ou celle des sulfuroïdes, par exemple. En effet, le soufre, le sélénium ne reproduisent jamais les mêmes composés, en s’unissant avec l'oxygène, l'hydrogène ou l'azote; et ils ne peuvent être régénérés par les condensations du plus simple d’entre eux. Tandis que toutes les formes du carbone, quelle qu’en soit la variété, représentent réellement les états inégalement condensés d’un même élément (1): toutes ces formes dérivent du carbone gazeux, état primordial, le moins condensé de tous, et dont l’analyse spectrale révèle l’existence momentanée à une très haute température (2). Cependant, peut-être est-ce là une simple différence de degré dans la facilité des métamorphoses. En somme, le carbone, envisagé sous ses états et ses degrés de condensation, équivaut à lui seul à une classe entière de corps simples. L’oxygène, le soufre, le sélénium, le tellure pourraient représenter au même titre, les états divers d’un élément commun. Il y a plus : l’ozone, corps doué de propriétés spécifiques très singulières et comparables à celles d’un véritable élément, a été réellement formé au moyen de l'oxygène : son existence autorise jusqu’à un certain point les. conjectures précédentes.
Peut être en est-il aussi de même de certains groupes de métaux : chacun d’eux répondant par lui-même et par la série particulière de ses combinaisons à quelqu’un de ces états du carbone, qui engendrent des séries correspondantes de dérivés. Il y a cette différence toute-
(1) Annales de Chimie et de Physique, 4° série, t. IX, p. 476 et suiv. (2) Voir mes Mémoires sur les états du carbone : Annales de Chimie et de Physique, 4° série, t. XIX, p. 307 et 308, 413, 427.
fois, je le répète, que les érats divers du carbone peuvent être tous ramenés à certains composés identiques, tels que l’acide carbonique, l’acétylène ou le formène ; tandis que le soufre, le sélénium, les métaux, sont demeurés irréductibles dans leurs combinaisons.
$ 8. La Matière première une δύ multiforme.
Jusqu'ici nous avons raisonné comme si les éléments actuels étaient nécessairement formés par la condensation d’un élément plus simple, tel que l’hydrogène ou tout autre élément réellement existant et isolable, dont les propriétés individuelles seraient la source de celles de ses combinaisons. Mais ce n’est pas là la seule manière de comprendre la constitution de nos corps simples : il importe d'étendre à cet égard nos idées, et d'exposer une conception philosophique plus générale.
L'identité fondamentale de la matière contenue dans nos éléments actuels et la possibilité de transmuter les uns dans les autres les corps réputés simples, pourraient être admises comme des hypo. thèses vraisemblables, sans qu'il en résultât la nécessité d’une matière unique réellement isolable, c'est-à-dire existant d’une facon’ propre. L'une des hypothèses n’entraîne pas l’autre comme conséquence forcée, contrairement à ce que l’on a pensé jusqu'ici. Ceci mérite une attention toute particulière.
En effet, en admettant l’unité de la matière comme établie, on conçoit que cette matière une soit sus-
ceptible d’un certain nombre d'états d'équilibre stable, en dehors desquels elle ne saurait se manifester. L'ensemble de ces états stables renfermerait les corps simples aujourd’hui connus, les corps simples que l’on pourra découvrir un jour, et même former synthétiquement; en supposant que l’on arrive jamais à en découvrir la loi génératrice. Mais on a toujours raisonné en assimilant ces états multiples d'équilibre de la matière à nos corps composés actuels, formés par l'addition d’éléments plus simples.
Or, on peut concevoir les choses tout autrement. Il est possible que les états divers d'équilibre, sous lesquels se manifeste la matière fondamentale, ne soient ni des édifices composés par l'addition d’éléments différents, ni des édifices composés par l’addition d’éléments identiques, mais inégalement condensés. Il ne paraît pas nécessaire, en un mot, que tous ces édifices moléculaires représentent les multiples entiers d'un petit nombre d’unités pondérales élémentaires. On peut tout aussi bien imaginer que de tels édifices offrent, les uns par rapport aux autres, des relations génératrices d’un autre ordre : telles, par exemple, que les relations existant entre les symboles géométriques des diverses racines d’une équation; ou plus généralement, entre les valeurs multiples d’une même fonction, définie par l’analyse mathématique. La matière fondamentale représenterait alors la fonction génératrice, et les corps simples en seraient les valeurs déterminées.
Dans cette hypothèse, plus compréhensive que celles que l’on formule d'ordinaire sur la constitution de la
matière; dans cet ordre d'idées, dis-je, un corps réputé simple pourrait être détruit, mais non décomposé suivant le sens ordinaire du mot. Au moment de sa destruction, le corps simple se transformerait subitement en un ou plusieurs autres corps simples, identiques ou analogues aux éléments actuels. Mais les poids atomiques des nouveaux éléments pourraient n'offrir aucune relation commensurable avec le poids atomique du corps primitif, qui les aurait produits par sa métamorphose. 1] y a plus : en opérant dans des conditions diverses, on pourrait voir apparaître tantôt “un système, tantôt un autre système de corps simples, développés par la transformation du même élément. Seul, le poids absolu demeurerait invariable, dans la suite des transmutations.
D’après cette manière de voir, les corps qui résulteraient de la métamorphose de l’un quelconque de nos éléments actuels ne devraient pas être envisagés comme des corps simples par rapport à lui; je dis à un titre supérieur à l'élément qui les aurait engendrés. Car ils pourraient, eux aussi, être détruits et transformés en un ou plusieurs autres corps, toujours de l’ordre de nos éléments présents. Au nombre de ces éléments de nouvelle formation, on pourrait même voir reparaître le corps primitif, qui aurait donné lieu à la première métamorphose. Il ne s'agirait donc plus ici de compositions et de décompositions, comparables à celles que nous réalisons continuellement dans nos opérations.
La notion d’une matière au fond identique, quoique multiforme dans ses apparences, et telle qu'aucune
de ses manifestations ne puisse être regardée comme le point de départ nécessaire de toutes les autres, rappelle à quelques égards les idées des anciens alchimistes. Elle offrirait cet avantage d'établir une ligne de démarcation tranchée entre la constitution de nos éléments présents et celle de leurs combinaisons connues. Elle rendrait compte de la différence qui existe entre la chaleur spécifique des éléments actuels et celle des corps composés et carbures polymères (voir p. 297). Elle se concilierait d’ailleurs parfaitement avec les hypothèses dynamiques que l’on énonce aujourd’hui sur la constitution de la matière.
Les divers corps simples, en effet, pourraient être constitués tous par une même matière, distinguée seulement par la nature des mouvements qui les animent. La transmutation d’un élément ne serait alors autre chose que la transformation des mouvements qui répondent à l'existence de cet élément et qui lui communiquent ses propriétés particulières, dans les mouvements spécifiques correspondants à l'existence d’un autre élément. Or, si nous acceptons cette manière de voir, nous n’apercevons plus aucune relation nécessaire de multiplicité équivalente entre Îles nombres qui caractérisent le mouvement primitif et ceux qui caractérisent le mouvement transformé.
Cette conception, que j'ai développée devant la Société Chimique de Paris en 1863, ne recourt, en définitive, pour expliquer l'existence des éléments chimiques, qu’à celle de nos corps simples actuels et des corps du même ordre, ramenés en quelque sorte à la notion de matière première.
$ 9. La Matière pondérable et le fluide éthéré.
D'autres veulent préciser davantage. Par une imagination fort plausible, mais dont le caractère contradictoire avec la théorie atomique véritable a été parfois méconnu, ils envisagent les particules prétendues atomiques de nos éléments comme les agrégats complexes d’une matière plus subtile, le fluide éthéré; agrégats constitués par des tourbillons de ce fluide, sorte de toupies en rotation, douées d’un mouvement permanent et indestructible.
On voit que l'atome des chimistes, la base en apparence la plus solide et la plus démontrée de notre science, s’évanouit complètement. Si nous ajoutons que chacun de ces tourbillons se fait et se défait sans cesse, c’est-à-dire que la matière même contenue dans chacun des tourbillons demeure fixe par sa quantité, mais non par sa substance, nous retournons tout à fait aux idées d'Héraclite. C’est ainsi que, dans la philosophie scientifique de nos jours, la permanence apparente de la matière tend à être remplacée par la permanence de la masse et de l’énergie.
Un seul être ferme subsisterait alors, comme support ultime des choses, c’est le fluide éthéré. Le fluide éthéré joue ici le rôle du mercure des philosophes ; mais 1l est difhcile de ne pas s’apercevoir que son existence réelle n’est pas mieux établie et qu’elle n’est guères moins éloignée des faits visibles et démon-
trables, sur lesquels roulent nos observations. C’est là aussi un symbole, une fiction destinée à satisfaire l'imagination. Les fluides électrique, magnétique, calorifique, lumineux, que l’on admettait au commencement de ce siècle comme supports de l'électricité, du magnétisme, de la chaleur et de la lumière, n’ont certes pas, aux yeux des physiciens de nos jours, plus de réalité que les quatre éléments, eau et terre, air et feu, inventés autrefois, au temps des Ioniens et au temps de Platon, pour correspondre à la liquidité et à la solidité, à la volatilité et à la combustion. Ces fluides supposés ont même eu dans l’histoire de la science une existence plus brève que les quatre éléments : ils ont disparu en moins d’un siècle et ils se sont réduits à un un seul, l’éther, auquel on attribue des propriétés imaginaires et parfois contradictoires. Mais déjà l’atome des chimistes, l’éther des physiciens semblent disparaître à leur tour, par suite des conceptions nouvelles qui tentent de tout expliquer par les seuls phénomènes du mouvement.
Toutes ces théories d’atomes, d'éléments, de fluides naissent d’une inclination invincible de l’esprit humain vers le dogmatisme. La plupart des hommes ne supportent pas de demeurer suspendus dans le doute et l'ignorance ; ils ont besoin de se forger des croyances, des systèmes absolus, en science comme en morale. Dans les matières où elle n’a pas réussi à établir des lois, c’est-à-dire des relations certaines et invariables entre les phénomènes, l'intelligence procède par analogies, et elle tourne dans un cercle d’imaginations abstraites qui ne varient guère. Assurément, je le ré-
pète, nul ne peut aflirmer'que la fabrication des corps réputés simples soit impossible a priori. Mais c’est là une question de fait et d’expérience. Si jamais on parvient à former des corps simples, au sens actuel, cette découverte conduira à des lois nouvelles, relations nécessaires que l’on expliquera aussitôt par de nouvelles hypothèses. Alors nos théories présentes sur les atomes et sur la matière éthérée paraîtront probablement aussi chimériques aux hommes de l'avenir, que l’est, aux yeux des savants d'aujourd'hui, la théorie du mercure des vieux philosophes.
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RP ENDICES
ANALYSE DU PAPYRUS N° 66 (REUVENS) OU 1, 379 (LEEMANS), DU MUSÉE NÉERLANDAIS D’ANTIQUITÉS A LEIDE.
En raison de l’importance de ce papyrus, il m’a paru utile de reproduire, d’après Reuvens, les titres des articles alchimiques qu’il renferme; toutefois, sans y faire aucune correction, ni accentuation. J’en ai donné (pages 87 à 93) la traduction, en la rangeant suivant un ordre différent, c’est-à-dire d’après la nature des métaux et des sujets.
Page Titres
Κασσιτερου χαθερσις (1. χαθαρσις) του βαλλομένου εἰς τὴν xpaoiv του ἀσήμου.
Ασημου rotnoets (]. ποιησις).
Aonuou διπλωσις.
: e 324 LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE Pages. Titres.
Acnuou χυτου ποιησεις (Ϊ. mouais) ; Ασήμου GirAwots, Ασημου ποιησις.
4 Ασημου σχλήρου eut (L: ιωσις 7).
un
Apyvoou χαθαρσις.
Agyupou χρωσις.
Κασσιτερον yvwvat εἰ δεδολωται. Κολλης χρυσοχοιχὴς ποιησις.
Al.
NI
Xpuoou δοχιμασια.
Un
Pages. Titres.
Apyvoou χρυσωσις.
: Aopyupou χρυσωσις.
Χρυσιου uypou σχευάσεια (]. σχευασια).
An.
Acnuou καταβαφη.
Aln.
Ἄργυρον (1. Apyupou) χρωσις.
Pages. litres.
An.
An.
Aln.
0 ἀσημος ουτος (l. ουτως) ἀρεουται (1. ἀραιουται]. Καταχος (ἰ. κατοχος) avyouons (ἰ. αγχουσης).
Ἄνεσις avyouons ([. αγχουσης).
Κατοχος avyouons (ἰ. αγχουσης).
Papuuxx στυπτιχα.
Ip? (υρας) βαφη.
Al.
HÉSÉSENERENERsR
PAGES {1 ET 13 DU PAPYRUS PRÉCÉDENT, IMPRIMÉES D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE
Ce texte est inédit; je l’ai reproduit sans aucune
correction (voir page 82.)
PAGE 11. — Procedes de transmutation.
Χωνευῶν αὐτὸν στυπτηριαν σχιστην χαι γαλαχκανθον μειξας χαι ἐνωσας λειχ TE ποίης
Κασσιτερου χρηστου pv. α΄, πίσσης ξηρὰς ç ιγ΄ ἀσφάλτου cn’ εἰς λυτραν χενὴν περίπελωσ
(27) Ὡς φιάλην α (?) ποιεις σαειτὴς λαβὼν χαλχον (2) κχυπριον τον ἀνειμένον ἐχχαθαρον οξεια (?) œer χαι στυπτὴ λιαν τα ἐχχαθαρᾶς χώνευε
ς γ΄ χαι λιθαργυρου χρυσισονδος (?) ς β΄ ες ταλε υχον εἰτὰ ἐπιβαλλε xonuou ἀταλωτατου
xat ἀμέμπτους β΄ δειξεις οἱ αὐτὸ ἔπεχε χωνευων μη υποστὴ OUX εστιν ιδιωτου
τῆς λευχατιζουσης τῆς σαπρας « α΄ εἰτὰ μετὰ XEVVOU εἰς ETEPOV χοινον προχεχησμενον
YA JEUX εἰτὰ χωνευσας προς διτου τὸ τριμελος
Λαβων χασσιτερου < ιβ΄ υδραργυρου < à’ ÿn ς jets « β' χωνευε τὸν χχσσιτερον ἐμβαλη τὴν
XELVEL σιδηρω αἀνχπλασσε HAE LR.
ολχὴς χαι μιᾶς TO τεττάρτον συνχώνευξ
χαι βαρυτερα (9) οσμεν σχληροτερος de ἀποβησεται
PAGE 13. — Fin d'un article sur la teinture en pourpre.
υτρον μν. α΄ χαι ἀρᾶς ξηρᾶνον χα! AVX/OUTAV βρεξας
οξειζεσον χαι εἐπιβαλε exet τὸ ξρίον χά! ἀνχβησεέται
σοι χονχυλια τὸν χαι δια υδατος δὲ χαι νίτρου ζεσ θεισα ἀνεσι χρωμα χονχυλιον ειτα ξηρανας auto εἐπιβχπτε τροπὼ τωδὲ φυγος υδατι ζεσον και otav εξερας ἡ επιβαλλε μιχρον χαλχανθον προς οφθαλ μὸν τινα πορφυροὺυν γενηται χαι τοτε χαλα TO ερι ον χαι γεινεται εαν δὲ περίσσοτερον βαλης χαλ
Kæpux διατριψον και μετ᾽ αυτῶν avyousav χαλ
᾿ NN Ἣν εἰθ᾽ οταν τουτο ποιησις οξος ἐπιβαλλε δριμυ xxt πᾶλιν τριβε βαλων εχεις ιδιον χαι excov μιν. γ΄ χαι ψετα τὰ γ΄ χαθες εχει TO εριὸν χαι ἔσται ψυχρο βαφης λεγεται δὲ οτι πεδερω (7) τινων γεινε ται ἐνπορφυριζον χαι μετὰ νιτρου βερνιχαρι
ου Boxyn αντι TOU καάρυου TO αὐτο ποίει.
Ado.
Στρουθισον to εριον χαι χεὲεν ετοιίμως TUTTNE ιαν σχιστὴν χαι τχηχητος τὸ ἐσὼ τριψας βαλε μετὰ τῆς στυπτηριᾶς εἰς χυθριδιον χαι επιβαὰ λων εασαν Wpa ολιγὰς χαι ἀρᾶς εασον ζηρανθη γαι προγεγονε τοδε σοι ἡ ἀγωγὴ αὐτὴ φαιχλειν τριψας βαλων εἰς ἀγγεῖον ἐπιβαλε υδορ χαι τὰρ αξας εαχατας τὴν διειτα ἀποσιρωσας TO χα θαρον υδὼρ εἰς ἐτερον αγγεῖον Eye εν ετοιμὼ ολβον (2) λαβων δὲ ἀνχουσα χαι βαλων εἰς αγγειον TO υδατι τῆς φαιχλης μειξον εως επιμέλως εν παχυνθηχαι γενηταῖ ὡς ἀμμῶωδες το de EL βαλε εἰς αγγείον υποχειρα τριβων εχ του προ χειίμεένου υδατος του τῆς ἀνχουσὴς ειθ'οταν γένηται ὡς γλοίωδες βαλὼν auto εἰς χυθρυδι
σᾶς TO EPLOV ἄφεως pus ολιγας χαι εὑρήσεις
Λαβων ἀνχουσαν Aeovrixnv λεπισον χαι λαβων
τα λεπισματαὰ εἰς θυιαν τριβε λεια ὡς στιμι χαι επιξα λων υδαρεστερον υδρομελει παλι τριβε etre τετρι μμέενον αὐτο μεταβαλε εἰς ἀγγεῖον χαι ζεσον οτὰ
v δὲ εἰδης οτι χεχλειανται χαθες τὸ eplov χαι €
α ενχοιτασθηναι ες τωδε TO EDLOV ἐστρου τιμενον
χαι ἐστυμμενον χαι TOTE λαβων αὐτω χαθες εἰς υδὼ
ρ ασβεστου χαι EXGOV GUVTLELV τὰ ἀρᾶς ἀποπλυ