‹ Les origines de l'ancienne France (volume 2)Chapitre 3 sur 91 · COU · texte numérisé non relu

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I. J'ai donné à ce volume, qui traite comme le précédent du dixième et du onzième siècle, un titre un peu différent, afin de rendre plus intelligible et plus claire la distinction que j'ai faite entre la seigneurie et la féodalité, entre le système féodal et le régime seigneurial.

Le système féodal, système politique à la base duquel se trouve le contrat de fief, n'est, à l'époque que nous étudions, qu'une dépendance du régime seigneurial. Celui-ci embrasse, comme je l'ai dit, à la fois les rapports de suzerain à vassal et les rapports de seigneur à sujet, à tenancier et à serf. Plus tard seulement, au douzième, au treizième siècle, les rôles s'intervertiront. La féodalité primera et absorbera le régime seigneurial, jusqu'au jour où elle sera primée et absorbée à son tour par la royauté.

F. —Tome II. i

IL Dans le régime seigneurial pris d'ensemble, ce qui domine, c'est l'individualisme. Dans le système féodal, c'est le principe d'ordre et de cohésion.

La fonction essentielle du régime seigneurial est une fonction dissolvante, celle de la féodalité une fonction rénovatrice.

Toutefois, cette dernière fonction, la féodalité n'est pas seule à la remplir. Elle la partage avec la communauté populaire et l'Église, avec la chevalerie et la royauté.

Si la dissolution de la société que j'ai décrite dans le premier volume s'incarne dans le régime seigneurial, la féodalité n'est qu'un des éléments de la reconstitution sociale que je vais décrire dans celui-ci. De là les deux titres donnés à ces deux volumes.

III. Il apparaît, à première vue, qu'orientés de la sorte, nous marchons hors des sentiers battus.

La féodalité a toujours été considérée comme un tout organique, comme une forme de gouvernement qui aurait succédé à la monarchie carlovingienne et régi alors la France pendant de longs siècles.

Les historiens se sont efforcés de décrire les rouages essentiels de ce gouvernement, puis de les montrer en jeu. Pour le faire, ils ont pris leurs documents de toutes mains, de toutes époques, depuis le neuvième siècle jusqu'au quinzième. Finalement, ils ont abouti à un système juridique fort complet, fort bien ordonné, qui n'a qu'un seul défaut : celui de n'avoir jamais vécu.

Mon objectif est autre. Je n'essaie pas de concevoir une organisation théorique et abstraite : j'essaie de dépeindre une société concrète et vivante; la société

AVANT-PROPOS. d

qui habitait la France au dixième et au onzième siècle. Or, il y a une telle diversité à cette époque dans les rapports d'homme à homme, une telle confusion, une telle fluctuation dans les notions juridiques qu'on ferait fausse route à coup sûr si on voulait systématiser. Le devoir de l'historien est donc d'exposer, en groupant de son mieux les faits précis que les textes originaux lui révèlent. C'est là ce que j'ai tenté, sans parti pris d'aucune sorte.

Chercher au premier moyen-âge un système absolu, un système juridique, c'est chercher la quadrature du cercle. Les seuls principes généraux qui se dégagent sont des principes d'ordre naturel, tels, notamment, que le besoin de protection avec ses ramifications infinies, tels encore que l'instinct de sociabilité qui se fait jour dans l'organisation féodale et communale, tels enfin que les aspirations religieuses qui feront de l'Église un centre si puissant de renaissance.

IV. La méthode que j'ai adoptée d'étudier des périodes de l'histoire des institutions suffisamment larges pour se prêter à des vues générales, suffisamment étroites pour permettre d'atteindre à une grande netteté et à une grande précision de détail, me paraît la seule conforme aux exigences de la science moderne.

Grâce à elle, est rompu le cercle fatidique des controverses interminables et stériles. Ce que Montaigne disait si vivement, il y a trois siècles, cesse-t-il en effet d'être vrai de nos jours?

« Il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu'à interpréter les choses; et plus de livres sur les livres que sur aultre subject : nous ne faisons que nous

entregloser. Tout formille de commentaires : d'aucteurs, il en est grand'cherté. Le principal et plus fameux sçavoir de nos siècles, est ce pas sçavoir entendre les sçavants? est ce pas la fin commune et dernière de touts estudes? Nos opinions s'entent les unies sur les aultres; la première sert de tige à la seconde, la seconde à la tierce : nous eschellons ainsi de degré en degré; et advient de là que le plus hault monté a souvent plus d'honneur que de mérite, car il n'est monté que d'un grain sur les espaules du penultime W. »

V. Certes l'historien d'une époque strictement délimitée ne doit négliger aucune source d'information , directe ou indirecte. Mais pourquoi discuterait-il des conceptions générales qui débordent de toute part sur son cadre, où l'hypothèse grandit à proportion de l'étendue de l'horizon et de l'immensité des documents qui restent ignorés?

Sans doute encore il ne saurait nourrir l'espoir d'accomplir, à lui seul, une œuvre définitive. Du moins est-il certain de laisser derrière lui mieux qu'une théorie qu'il faudra adopter ou combattre, un tableau dont les sources ont fourni tous les. éléments et dont il sera loisible en tout temps de rectifier les tons, de recouvrir les trous , de redresser les lignes. Telle est mon ambition. Si elle est trop modeste, j'atteindrai le but; si elle est- trop haute, d'autres l'atteindront.

(I) Montaigne, Essais, livre III, chap. 13.

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