CHAPITRE III
Il n'est pas de plus grande erreur que de se représenter les villes de l'époque gallo-romaine traversant le moyenàge par la seule vertu de leur antique origine et n'éprouvant que de lentes et successives transformations. A vrai dire, de beaucoup d'entre elles le nom seul, quelques tours, quelques pans de muraille, quelques ruines restaient debout quand la féodalité s'installa et toutes subirent alors une rénovation radicale. Dès le ivc siècle, Julien trouvait dans les Gaules plus de quarante-cinq villes importantes ruinées par les Barbares , et ce chiffre grossit démesurément au cours des siècles par les invasions et par les guerres. L'œuvre de destruction des Normands, des Sarrazins et des Hongrois ne fit pas moindre rage contre les villes que contre les villx; ce qui lui échappa fut la proie des incendies du xe et du xie siècle
1 Ces incendies, ne fussent-ils allumés que par un accident, détruisaient presque toujours de fond en comble , car la plupart des maisons étaient en bois. On pourra prendre une idée du grand nombre de villes qui furent à cette époque réduites en cendres , par la liste que voici. Je l'ai dressée à l'aide des documents publiés dans les Historiens de la France et il serait facile de la grossir :
Angers :
brûlé en l'an iOOO, D. Bouquet, X, p. 175 E.
Auxerre :
brûlé deux fois en 1025, X, p. 172 B.
Beauvais :
Cambrai :
brûlé en 1065, XII, p. 289 G.
— 923, VIII, p. 180 D.
Pour sauver quelques parcelles de leur existence, pour en ressaisir quelqu'une en se relevant de leurs ruines, les villes durent se replier sur elles-mêmes. Les quartiers ouverts furent abandonnés, la population se concentra soit dans la citadelle [castellum, burgus) de l'ancienne cité, soit dans une cité plus restreinte (castrum, civitas) construite à la hâte avec les débris dont le sol était jonché.
Considérez, par exemple, les destinées d'Autun. La ville romaine à' Augustodunum s'étendait sur un vaste espace, sa superficie était de deux cents hectares, et son mur d'enceinte avait un développement de près de six kilomètres. Soixante-deux tours commandaient les remparts. Dévastée parTétricus en Tan 269, elle n'était plus en état de défense à l'époque des grandes invasions. Aussi les habitants se retranchèrent-ils dans un castrum élevé en toute hâte à l'une des extrémités de l'ancienne enceinte, utilisant pierre et marbre des monuments détruits. Le nouveau castrum n'occupe que le vingtième (10 hectares) de la superficie de la ville antique. Un des quartiers qui restent en dehors
Châlons- i brûlé en 931, VIII, p. 187 B. sur-Marne:\ — 963, VIII, p. 213 B-G.
Chartres ■ \ °62' VIH' P' 268 C"
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Commercy : — 1024-1037, XI, p. 458 G.
Corbeil : — 1019, X, p. 271.
Le Mans : — 1099, Orderic Vit. Ed. Leprevost, IV, p. 56.
Orléans : — 989, X, p. 17 B.
Paris- \ - *034, X, p. 216 B, p. 222 A.
\ — 1059, XI, p. 393 D.
Pithiviers: — 1037-1044, XI, p. 457 C. Poitiers : — 1018, XI, p. 158 C
Rouen : — 1019, X, p. 271.
Saintes : — 1026, X, p. 161 D.
Saumur : brûlé vers 1020, XI, p. 276 A. Strasbourg: brûlé en 1002, XI, p. 319 D, p. 125 G. Tours : — 1027, X, p. 177, A.
Verdun brûlé trois fois sous Tépiscopat de Thierry (1047-1088), Xly p. 249-250 et p. 251 B-C.
Jpst l'ancien Forum Martiale. Il sera, à son tour, fortifié J plus tard1.
I| La plupart des villes se resserrèrent de même en un hcastriim. Le plan était traditionnel; il dérivait des castra \\stativa romains : une enceinte carrée ou rectangulaire, iiplus exiguë par le malheur des temps, flanquée de tours, jjpercée de quatre portes orientées vers les points cardi- I naux et communiquant par des rues qui se coupaient à angle droit2. Postée à l'intérieur sur un point culminant ou adossée à l'enceinte, une citadelle (castellum, burgus) I domine la ville comme le donjon un château, et réserve ; aux habitants un suprême refuge. Des tours transformées I en forteresses, des couvents et des églises fortifiées con- [icourent à la défense.
1 Voyez de Fontenay et Charmasse, Autun et ses monuments (1889), :p. 24, 29, 252 suiv.
2 Les castra stativa avaient, en moyenne, 650 mètres environ de côté (soit 2,600 mètres de pourtour et 42 hectares de superficie), et leur disposition était celle que j'indique au texte. (Cf. Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités, v° Castra). — La même disposition se conserva pour le noyau fortifié des villes, mais les dimensions de l'enceinte se restreignirent dans un but de plus prompte et de plus facile défense.
Dijon , tel qu'il nous est décrit par Grégoire de Tours , peut être pris pour type d'un castrum du Moyen âge : « Quattuor porta? a quattuor plagis mundi sunt positae, totumque sedifîcium triginta très torres exornant, murus vero illius de quadris lapidibus usque in viginti pedes desuper a minuto lapide aedificatum habetur, habens in altum pedes triginta, in lato pedes quindecim. » (Historia Francorum, III, 19, Monum. Germ., éd. in-4° (1885), p. 129). — Courtépée a complété cette description par des détails locaux : « L'ancien Dijon, décrit par Grégoire de Tours, et qui a subsisté sous les deux premières races de nos rois, étoit une ville forte, de forme quarrée, de onze à douze cents pas en longueur et en largeur, ayant quatre portes correspondantes aux quatre points cardinaux. Elle étoit en- ' tourée de murs élevés et flanquée de trente-trois tours. Cette partie étoit proprement la ville, et portoit le nom de castrum; elle n'avoit d'étendue que celle qu'a aujourd'hui la paroisse de Saint-Médard , et l'église de Saint-Étienne était la seule, avec le baptistaire de Saint-
Quand fut close, au xie siècle, l'ère des invasions, la! population déborda de nouveau hors de l'enceinte. Il se forma des bourgs analogues à ceux des châteaux-forts. C'était une extension du burgus proprement dit, un lieu qui participait de sa protection, — un bourg du dehors (forbourg)1, — et qui renforçait sa sécurité soit par une enceinte de pieux ou de palis (falburgus)2, soit par un fossé3, soit surtout par l'immunité et l'asile d'une église ou d'un couvent établis à proximité de la ville4.
Il n'est point difficile de voir à quel point l'unité de la ville antique est rompue et avec elle toute continuité véritable. La ville moderne ne sera pas la descendante naturelle de la ville antique. Elle ne naîtra que le jour où s'opérera une unification nouvelle, le jour où, englobés
Vincent, qui fût dans son enceinte. Au dehors étoit le Bourg Saint- Bénigne , situé à droite du cours du Suzon; il comprenoit le territoire de cette abbaye, et celui des paroisses de Saint- Jean et de Saint- Philibert; le Fauxbourg composé des paroisses de Notre-Dame, Saint- Michel et Saint-Nicolas, enfin, le quartier de la vicomté qui étoit dans l'étendue de la paroisse Saint-Pierre furent bâtis successivement. » (Description historique du duché de Bourgogne, t. II (Dijon, 1777), p. 96-97).
1 Burgus forensis, Forsbourg (Cf. Ducange, v° Burgus, p. 816, col. 2), par opposition au bourg compris dans l'enceinte, et qui, luimême, se décomposait en divers quartiers appelés bourgs. — Gartul. de Nîmes, ch. 143, p. 230 (10i3-1060) : « Infra ipsa civitate Nemauso, prope ipso burgo quem vocant Foro. »
2 Cf. Scherz, Glossariwn German. medii œvi (Strasbourg, 1784), v° Phalburger.
3 Charte de Raoul, seigneur de Déols, en faveur des chanoines de Levroux, dont l'église avait été fondée près du vieux castrum galloromain de Gabatum : « Et quia eos ampli tudinem qua claustra, claustrorum officinas seu alias domos construere possint habere dignumerat, ipsius burgi partem ecclesie propiorem fossâ circumdare feci, eisque circumdatam prorsus etiam ab omni impedimento solutam dedi. » (1012, ÇartuL de Levroux, MS. Arch. de Châteauroux; Raynal, Hist. du Berry, I, p. 429-430).
4 Les faubourgs tiennent donc d'ordinaire à la fois du bourg féodal et du bourg religieux. Ils sont le résultat de leur combinaison.
llans une même enceinte, seront fondus et assimilés les groupes disparates de population jusque-là juxtaposés.
Pour mettre cette vérité en meilleure lumière, jetons jan coup d'œil sur l'état matériel des villes du xie siècle, en les prenant dans les diverses régions de la France.
F. - Tome II.