LIVRE III
solve jamais. Elle ne disparaît pas, elle ne meurt pas; elle se transforme.
Tantôt, gardant son unité, elle se borne à recevoir du dehors des éléments hétérogènes qui la modifient à la surface ou dans ses profondeurs; tantôt perdant toute cohésion, ses cadres se brisent, ses assises s'effondrent. Il nous semble bien , au dernier cas , que rien ne subsiste de la société ancienne, et qu'une société nouvelle va prendre sa place. Mais non. Il ne s'est produit qu'une dispersion, un émiettement. Il subsiste vivaces un certain nombre de molécules organiques autour desquelles les atomes humains finiront par se rapprocher et se rejoindre.
Telle fut la transformation qui s'opéra en France à partir du dixième siècle. Jusque-là la continuité s'était maintenue dans Tordre social. Les invasions germaniques, la royauté mérovingienne, le gouvernement centralisateur de Charlemagne avaient remanié, bouleversé par endroits la société ; au fond ils ne l'avaient pas abolie : ils l'avaient continuée. Désormais cette société est mise en pièces; elle s'éparpille. Les hommes abandonnés à eux-mêmes sont le jouet de toutes les passions, de toutes les violences déchaînées, ludibria ventis. Malheur au faible, il succombe; malheur à l'homme isolé, il est ruiné, subjugué, asservi. C'est la dislocation sociale, c'est l'anarchie. Je l'ai dépeinte à l'aide des documents contemporains.
Mais, au milieu de ce débordement des passions égoïstes et brutales, un frein moral résiste; dans ce naufrage des! institutions, il surnage des épaves.
De même qu'au début des sociétés l'individu trouve uni refuge, un asile, dans le groupe naturel de la parenté, et que les familles juxtaposées constituent les cellules génératrices d'un État futur1, de même, quand le corps politique se désagrège, l'individu cherche son salut dans des
1 Voyez les premiers chapitres du livre I.
LA RECONSTITUTION DE LA SOCIETE
groupes protecteurs* et la vie sociale s'y réfugie avec lui. La différence est celle-ci. Dans les sociétés naissantes la famille naturelle ou fictive est seule à remplir la fonction protectrice; dans les sociétés défaillantes, s'élaborent, à l'approche même de la ruine, ou bien survivent à la désorganisation, des éléments sociaux qui serviront de liens entre les hommes et tiendront lieu de l'État. Ce seront au dixième et au onzième siècle : le groupement populaire , les formes romaines et germaniques d'engagement des personnes et des terres, la noblesse, l'Église, la royauté.
En même temps donc que la force de dissolution et de dispersion , une force centripète et régénératrice fait son œuvre. Il importe seulement de ne pas se méprendre sur leur intensité relative. Elle varie suivant les époques. C'est pour avoir attribué à la force de rénovation une action démesurée que tant d'historiens ont cru à l'existence [d'une féodalité parfaite dès le neuvième siècle, d'une raoinarchie féodale dès le dixième. C'est en ne tenant pas un •compte suffisant de l'intervention de cette même force qu'on n'a vu souvent dans l'onzième siècle qu'une époque de barbarie et de chaos. A vrai dire, les deux forces ont |agi simultanément; l'une a été prédominante au début, [ l'autre a fini par l'emporter1. L'une tendait à l'individua- Uisme, l'autre a conduit à la royauté.
Il Individualisme et royauté, tels sont en effet les deux |:ermes, les deux pôles entre lesquels l'ancienne France a Longtemps oscillé. Ils commandent son histoire, ils président à sa formation en corps de nation. Observez cette formation. Si la royauté l'a achevée, c'est l'individualisme |;lu premier moyen-âge qui l'a rendue possible. Grâce à lui es hommes ont pu se grouper suivant leurs besoins et
1 L'observation des sociétés humaines laisse discerner l'action continue de ces deux forces. Tantôt elles se font équilibre, tantôt /une d'elles est en excès. Dans le premier cas, l'harmonie naît : 'une conciliation des droits de l'individu avec les intérêts collectifs; dans le second, le peuple est ballotté du despotisme à l'anarchie.