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CHAPITRE IV

œil pour œil, dent pour dent1. Les hostilités alors éclatent entre les deux familles et souvent s'éternisent en guetapens et en meurtres, en pillages et en combats, comme de nos jours encore dans les vendetta corses.

« Le lignage des Talvas, nous dira Orderic Vital, et le clan des Giroie (Geroienses) ont été divisés par une haine sans fin 2, » et il nous racontera qu'un jour l'un des Giroie invité par un Talvas à ses noces s'y rend sans méfiance, et, pris en traître, subit ces atroces mutilations où les hommes à demi barbares du xie siècle semblent assouvir leur férocité3.

La faide ne prenait fin que par un véritable traité de paix négocié entre les deux familles4, où Ton stipulait, semble-t-il, au nom des vivants et des morts. Les vivants

1 C'est le pivotO autour duquel roule Faction de la chanson d'Ogier. Voyez aussi Ren. de Montauban, p. 58, v. 33 suiv. :

« Qu'il vos rende Guichart, son frère qu'il a chier, Qui vostre fil ocist à l'espée d'acier; Puis le faites ardoir u ocirre u noier, Par itant se porra de le faide apaier. »

2 « Quippe contra Geroienses pater ejus (W. Talavacius) et ipsa, omnisque illius progenies diu perdurans odium habuerunt. » (Orderic Vital, II, p. 52).

3 « Huuc (W. filium Geroii) W. cognomento Talavacius... ad nuptias suas invitavit, eumque nil mali suspicantem sine reatu oculis privavit, amputatisque genitalibus auriumque summitatibus crudeliter deturpavit. » {Ibid., p. 15).

4 Charlemagne sert de médiateur entre le lignage Aymon et le lignage Guanelon, et grâce à son entremise la paix est conclue :

Charles a apelés les parens Guenelon ;

« Vees vous ci Renaut, le fil au viel Aymon, Et ses .II. filz aveuc, Aymonnet et Yvon, Et Alart et Guichart et Richart qui est blons; Si vous prie Renaus et nous le commandons Que lor ami soiez...

Et pardonnez la mort à ,11. enfans Foucon

Il vous donra son or por avoir vostre amour. »

étaient réconciliés et la faide des morts était pardonnée : E la faide de mort fan perdonar1.

C'est une question d'honneur de venger ainsi la mort ou la blessure d'un des siens2, comme de lui faire restituer les biens dont il a été dépouillé. A plus forte raison, chacun est-il solidaire de l'affront direct que subit l'un des parents ou de l'infamie qu'il a encourue. L'honneur familial brille comme un joyau qu'il ne faut à aucun prix laisser souiller ni ternir.

Quand Olivier demande à Roland de sonner de l'olifant pour rappeler Charlemagne, Roland s'y refuse de peur que ses parents en soient déshonorés :

ce ... Ne placet Damne Deu Que mi parent pur mei seient blasmet3. »

Et cil ont respondu : « Son avoir ne volons, Ne jamais à nul jour, ne le courroucerons. » Charles a fait la pais, si sont entrebaisié .

(Ren. de Montauban, p. 441, v. 19 suiv.)

1 Girard de Roussillon, éd. Francisque Michel, p. 79. — Trad. Paul Meyer, p. 104.

2 « Hsec me prse cunctis hue respicit actio rerum ,

Nunc aut commoriar vel carum ulsciscar amicum. »

s'e'crie dans le Waltharius un guerrier dont l'oncle vient d'être tué (éd. Edélestand du Méril , Poésies populaires latines antérieures au xue siècle (Paris, 1843), p. 347. (Cf. les textes de Tacite, Grégoire de Tours et Aimoin, cités en note par l'éditeur).

Renaud de Montauban , quand on emmène son frère Guichard , craint le déshonneur que sa mort pourra faire rejaillir sur lui :

Se Karles pent mon frère, jamais n'avérai onor. Je ne voldroie jà en bone cort nul jor, Au doi ne me montrassent et Normant et Breton. « Ves là Renaut le duc, le fil au viel Aymon. Karles pendi son frère au puis de Montfaucon. »

[Ren. de Montauban , p. 187, v. 23 et suiv.^

3 Chanson de Roland, éd. L. Gautier, v. 1062-1063.

Et cette pensée revient plusieurs fois au cours du poëme. Olivier même la reprend à son compte :

Dist Oliviers : « Verguigne sereit grant E reprover a trestuz vos parenz :

Iceste hunte durreit à l'iur vivant1. »

Dans Girard de Viane, la reine a outragé, humilié Girard à son insu, en lui faisant baiser son pied alors qu'il croyait faire hommage à l'empereur. Un de ses neveux, Aimeri l'apprend. Il entre dans une effroyable fureur; il veut tuer la reine, il lui lance son couteau, mais elle parvient à esquiver le coup et ne tarde pas à être entourée et défendue, Aussitôt il saute à cheval et, bride abattue, court à Viane annoncer à son oncle le déshonneur qui pèse sur lui et sur les siens :

« Molt vos a fait la Roïne avillier, Nostre lignage honnir et abaissier2. y>

Nous assistons dès lors à la prise d'armes de tout un vaste lignage pour venger l'honneur commun. Girard convoque ses deux frères Mille de Pouille, Renaud de Biaulande, avec tous leurs hommes; il se rend lui-même auprès du troisième, Renier, pour requérir son aide. Les quatre frères se trouvent bientôt réunis à Viane avec une nombreuse armée3, et dès que leur père Garin de Montglane est accouru de son côté, il se tient un conseil, une cour.

1 Ibid.9 v. 1705 suîv.

2 Girard de Viane, p. 53.

3 Girard de Viane, p. 105.

« Quant ensamble iert la riches parentés XL. M. seront tnit adoubé. »

Cf. Chanson des Saisnes, II, p. 49-50 :

« Se je et mes lignages et mes granz parentez Estoient avec moi et cil c'ont amenez, Plus de L. M. seriens d'adobez. »

Girard qui réclame aie1 (auxilium) doit exposer ses griefs; la résolution d'agir ne peut être prise que d'un commun accord. Avis motivés, violences de langage, au besoin même voies de fait ne manquent pas plus à cette assemblée qu'aux cours féodales proprement dites. Ce que j'y relève surtout c'est le caractère martial de ces parents qui délibèrent. Le vieux Garin fait une profession de foi où l'on entend résonner le fracas des batailles :

« S'avois or pais par le mien esciant , Sempres seroie malaides por itant ,

Mais quant oï braire ces destriers auferrans, Ces chevaliers en fors estors pesans Férir de lance et d'espée tranchant, Ce aime je plus que rien qui soit vivant2. »

Avec un tel esprit, la famille ne pouvait être qu'une fédération guerrière. Aussi son chef ne doit-il pas seulement son autorité à la naissance; il peut la devoir à sa seule valeur personnelle, à son courage, à son audace, à sa force musculaire. Guillaume d'Orange s'impose comme chef à ses frères , quoiqu'il ne soit pas l'aîné et que leur père vive encore : « Par mon chef, dit-il, fussiez-vous cent chevaliers, tous fils d'Aimeri, je serai partout votre chef : c'est moi qui vous guiderai et qui vous donnerai châteaux et villes et riches fiefs3. »

Il se forme ainsi au sein du clan des groupes naturels

1 Girard de Viane , p. 06 :

« Dites, biau frère, ferés me vosaiïe?

— Oil, fait-il, par Deu qui fist la nue! »

2 IMd., p. 58.

3 Premières armes de Guillaume (Jonckbioet, Guillaume d'Orange, t. III, p. 30). — Orderic Vital nous apprend de même que Guillaume, le second fils de Giroie , fut le chef de ses six frères : « Willermus in ordine nativitatis secundus diu vixit, omnique vita sua cunctis fratribus suis imperavit. » (t. II, p. 26).

que nous pouvons comparer au compagnonnage primitif des Germains. Les quatre fils Aymon en sont le type parfait. Ils se soutiennent, ils s'appartiennent à la vie et à la mort :

ce Ançois somes tuit frère, près nos apertenon, mult nos entr'amion 1 . »

Quand l'un d'eux est blessé, en apparence mortellement, par Girard de Valcormont, son adversaire s'écrie :

ce Or sont descompaignié H III I fil Aymon2. »

Ils reconnaissent l'un d'entre eux pour chef. Ce n'est pas l'aîné, Alart, c'est Renaud, le plus brave. Il devient leur seigneur, leur sire :

(( Vos estes nostre sire et nostre confanon 3. »

Ils s'offrent à mourir pour lui :

« N'ert mie grant damage , se nos III i moron , Et vos en ires, sire, broçant a esporon 4. »

Mais le dévouement, la foi, est réciproque. Renaud répond :

« U nos i garrons tuit, u nos tuit i morron. Jà nus ne faudra l'autre, tant comme nos vivons3. »

On comprend ainsi sans peine que la famille ait pu comme encadrer la féodalité. On le comprendra mieux encore en observant les groupes qui en sont directement sortis et dont elle est restée l'élément fondamental.

1 Ren. de Montauban, p. 179-180.

2 Ibid., p. 189, v. 14.

3 Ibid., p. 180, v. 2. Ajoutez, p. 184, v. 28-29 :

« Tant com Renaus vivra , tant gariromes nos, Mais puisqu'il sera mors, jà n'en eschaperon. »

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