CHAPITRE IV
HISTOIRE DUNE SAUVETE.
Les divers traits de la sauveté se dessinent clairement, tantôt réunis, tantôt séparés, dans uq assez grand nombre de chartes. Nulle part, je crois, leur réunion n'est plus complète que dans les relations qui nous restent de la fondation du monastère de la Grande-Sauve {Major-Silva), du bourg (Sauve-Majeure) et des villages qui en sont issus'.
Saint Gérard arrive à Poitiers en l'an 1079. Quelques compagnons le suivent, trois moines qui lui sont restés fidèles et cinq chevaliers qui veulent renoncer au monde après y avoir brillé par leur bravoure. Tous, ils sont à la recherche d'un lieu solitaire el sauvage où ils puissent, loin des humains"-, vivre dans la contemplation et la prière.
' Nous ne possédons plus malheureusement les beaux cartulaires de la Grande-Sauve. Ils ont été détruits dans l'incendie de la Bibliothèque de Bordeaux. Nous en sommes réduits aux chartes publiées dans diverses collections anciennes, et aux extraits faits par Cirot de la Ville dans son Histoire de l'abbaye de la Grande-Sauve (Paris et Bordeaux, 1844).
- Il faut entendre qu'il voulait fonder sur un sol vierge une société nouvelle. La suite l'a bien prouvé, et saint Gérard, dans le préambule narratif d'une charte, rappelle à mots couverts le relâchement de l'abbaye de Saint-Vincent-de-Laon dont il avait dû abandonner le bâton abbatial. Voici son récit :
« Ego Geraldus... diu optaveram eripi de mundanis fluctibus. Cseterum subjecti mihi minus obediebant, nec eorum ferrea moliri pectora quiverant, quos quidem saecularia plus nimio' negotia induraverant. ... Denique, monstrante Divina clementia porlum salutis, placuit animo antra petere solitudinis, ubi nuUa esset saecularis habitatio hominis... egressus sum de monasterio comilantibus paucis... Domino
F. — Tome II. 12
178 LIVRE III. — CHAPITRE lY.
Leur arrivée coïncide avec une entrée solennelle à Poitiers du duc d'Aquitaine Guillaume VIII, plus connu sous le nom de Guy-Geoffroi. Comme le duc, protecteur infatigable de l'Église, veut les retenir sur ses terres en promettant de leur abandonner le lieu qu'ils choisiront pour retraite, l'un de ses officiers, Raoul, entrant dans ses vues, fait l'éloge d'une forêt dont la mystérieuse solitude est merveilleusement propre, dit-il, à abriter des ermites : il s'offre à y guider saint Gérard et les siens.
Le lieu où Raoul mène les pèlerins est situé dans V Entre-deux-mers , au Sud-Est de Bordeaux. Telle est l'épaisseur du bois qui le recouvre qu'on ne peut se frayer un passage que le fer à la main'. Les vœux de saint Gérard se trouvent combles. Ils le sont d'autant mieux qu'un oratoire en terre, dédié à la sainte Vierge et abandonné par le solitaire qui l'avait édifié, est resté debout au plus profond de la forêt. C'est là qu'il s'arrête avec ses compagnons, là qu'ils se construisent des huttes.
Pour que leur tranquillité ne soit pas troublée, il importe qu'ils soient maîtres chez eux, que tous les seigneurs possédant des droits sur l'emplacement qu'ils occupent, l'en affranchissent à leur profit. Obtenir cette renonciation est le premier souci de saint Gérard. Il l'obtient. Auger de Rions notamment abandonne le droit de justice auquel il pouvait prétendre ^ Cela fait, un acte
ducente... pervenirnus ad dommjm Willelmum Pictavensem comitem ... qui locum attribuil nobis congruum, Silva Major nuncupatum. Quod allodium ila nobis ab illo absoluLum reddilur, ul a niillo ibi quidquam juris requiratur... Cum ergo ibi veltem incipere monasterium, perrexi ad domnutn Gosceliaum Burdegal. archiepiscopum... » (1080, Gnliia Christiana, II. Inslrum., col. 315).
* « Silva auterii in circuilu tarn densa vepribus et senlibus crèverai, quod nullus ad ecclesiain appropinquare potferat nisi gladio aul alio aliquo ferramento prius iter feoisset. » (!"* vie de saint Gérard, ArJu SS. Bened. Sxcul. VI, 2« partie, p. 886).
2 « Cum ego Geraldus... prirauin in Sylvam-Majorem venjssem cum cominililonibus meis, el in loco qui anliquitus appellatus est Al-
HISTOIRE d'une SAUVETÉ. 179
solennel du duc d'Aquitaine raliBe les concessions partielles et dote le territoire acquis à saint Gérard d'une pleine imnQunité\ Aussi, dès le mois de mai 1080, un monastère commence-t-il à sortir de terre.
Toutefois la saitv été proi>rement dite n'existe pas encore. Elle ne naîtra que de l'intervention simultanée, combinée, de l'autorité religieuse et de l'autorité laïque.
Un concile se réunit à Bordeaux en l'année 1080. Saint Gérard y assiste. Le duc d'Aquitaine et les principaux seigneurs du pays renouvellent solennellement la franchise qu'ils ont, l'année précédente, accordée, les légats du pape, les évoques, les abbés présents la consacrent en déclarant assimiler à une église, ériger en asile religieux inviolable tout le territoire cédé à saint Gérard « sit quasi una ecclesia, unum miseris asijlum, oppressis refugiuni^ . » Seigneurs et prélats édictent contre les in-
tus-villaris, nobis remanere placuisset, qusesivimus possessores loci jpsius, ut ipsorum concessione ibi habitare possemus.
Erat quidam vir, nomine Autgerius de Rions, cujus erat ipsius allodii medietas, nam alterius medietatis multi participes erant; sed ad ipsum Autgerium jiisticia et décima totius allodii pertinebant. Hic itaque A. divina inspiratione praeventus quidquid in ipso allodio habebat nobis donavit. Similiter Olivarius de Turre et fratres ejus G. G. et A., Ostendus quoque et Bonsefusus de sancto Severino et alii plurimi, qui partem clamabaat in ipso allodio, quidquid ibi habebant libère nobis donaverunt. » (Petit cartul. de la Grande-Sauve , f" 1, Cirot de la Ville, I, p. 492).
'' « Congregatâ itaque ibi nobilium conventiooe, non modicâ, eorum deprecatione quidquid juris habebat (cornes) in terra quam Augerius eis dederat concessit. » {Petit cartul., i° 2, Cirot de la Ville, I, p. 270- 27i). Voir infrà la charte de juin 1079.
2 Petit cartul., ch. 13, Cirot de la Ville, I, p. 282, note I. —Il est regrettable que cette charte ne nous ait pas été intégralement conservée. Toutefois une grande partie de son contexte a dû passer dans la charte 15 qui nous présente un tableau d'ensemble de l'établissement de la sauveté :
« Omnes fîlii sanctse Ecclesiœ matrem suam debent honorificare, et quanto potuerint exaltare. Beue igitur fecerunt qui ecclesiam quae
180 LIVRE m. — CHAPITRE IV.
l'racteurs les pénalités propres à l'asile : le duc et les grands d'Aquitaine une amende de neuf cents solidi', le concile l'excommunication perpétuelle^
La sanction religieuse est désormais inséparable de la sanction civile. Aussi un record authentique, revêtu de la signature des principaux dignitaires du concile, deux légats du pape, les archevêques de Bordeaux et de Tours, les évêques d'Auch , de Saintes, d'AngouIême, de Périgueux, de Bazas, est-il ajouté à la charte qu'avait fait
incepta est in Sylvâ-Majore Domno Geraldo abbate, liberlate donaverunt , ul terrenis imperiis absoluta soli Deo serviret secura.
Hoc fecit domnus Willelmus, qui et Wido dictus, Pietavensium cornes egregius, totiusque Aquitaniae dux, concedentibus et testantibus cunctis mililiae suae militibus; hoc egit conciiium in Burdegalensi civitate congregatum, ubi a Romanis Legatis et ab omnibus qui affuerunt Episcopis est sancitum ut perpétua excommunicalione damnatus sit quicumque hoc violare lenlaveiit, nisi congruà salisfactione se expiavent. Hoc eliam fecit P. vicecomes de Gavarreto cum omni suo exercitus collegio. Hoc quoque ego Willelmus Araauei facio, laudanlibus omnibus nostrae regionis nobilibus.
Sed necesse est ut breviter dicamus quœ sit illa libertas , quodve salvamenium, quod ipsi ecclesiae a praefatis viris esttraditum. Ut scilicet nemo prœter abbatem et monachos ipsius loci, in toto ailodio ad eamdem ecclesiam pertinente quidquam poteslatis vel dorainalionis sive advocationis in ullà prorsus re liabeat; nuUus ibi quemquam insectari, non cedere, non aliquid tollere, nullamve injuriam omnino inferre praesumat, sed totum hoc ullodium sit quasi una ecclesia, unum miseris g,silum, oppressis refugium , ut quicumque in eo fuerit ab omni carnali inimico securus sit. Prœlerea, si quis ad hanc ecclesiam, aut peregrinus aut mercalor, aut legatus, aut aliquis ab abbate vel monacho ejusdem ecclesiae rogalus venerit, in tolâ via eundo vel redeundo securus sit... » {Petit cartuL, ch. 13, Cirot de la Ville, 1, p. 494-495).
* Petit cartuL, ch. 13, ibid., I, p. 283, note 2.
2 Voir les chartes des deux notes précédentes et de la note suivante. Adde, ch. 2 du Petit cartul. (Cirot de la Ville, I, p. 281, note 2) : « praesenlibus Romanis Legatis ti. alque A. raultoque aliorum episcoporum collegio. Hoc quoque definilum e>t ut si quis hoc decretum violare tentaverit, se sciât excommunicatum, donec satisfecerit, tam ab archiepiscopo quam ab omnibus qui fuerunt in concilio. »
HISTOIRE d'une SAUVETÉ. 181
dresser au mois de juin 1079 le duc Guy-Geoffroi*. Ce n'est pas tout encore. Dix chevaliers se groupent autour d'un neveu du duc, et contractent avec lui une association chargée de défendre et de garantir la sauveté. Ils s'engagent par serment à réprimer toute atteinte qui y serait portée et sont admis en échange dans la confraternité du couvent^.
1 « Postquam igitur egregius Pictavensium cornes Duxque totius Aquitaniae Vuillelmus, domnum Geraldum... velle in Silva-Majori permanere, ecclesiaraque in honore Sanctœ Dei genitricis Mariae œdificare cognovit; multa loco isto bénéficia contulit...
Donatum itaque ipsum ab omnibus possessoribus allodiura, ac coram principibus regionis Sanctae Mariœ et prsefato abbati Iraditum, et undique disterminatum , ita sua omniumque potestate absolvit, ut nemo ibi, non cornes, non vicecomes, non prseposilus, non vicarius, non miles, nullaque prorsus persona aliqua ratione qyidquam jure vel advocationis, sive dominationis, audeat exhibere : non violentiam cuilibet inferre, non telonium aut vadimonium capere, non judicium sive justitiam juste vel injuste exercere, nuUamqu eomninocalumniam agere... Et quandoque forsitan inhabitans populus omnium, prœter monachorum, sit jugo solutus : sed si quid fuerit corrigendum ad eos ■yel ad quos voluerint sit référendum. Quicumque autem illuc fugiens pervenerit, nemo intra termines ipsiusallodii prsesumatilluminsectari.
Hanc etiam libertat.em et (ut vulgariter loquar) salvamentum concessit prsefatus comes territorio quod dicitur Trajectum , quod ab eodem et ceteris possessoribus praefato abbati et S. M. ecclesiae fuerat donatum...
Isti sunt nodatores et praefatœ donationis firmatores : S. Goscelinus, venerab. Burdegal. archiepiscopus, S. etAchelmus archidiaconus... S. Centulfus de Bierno, etc. (12 des kalendes de juillet 1079).
Sequenti etiam anno congregato Burdegalensi civitate Concilio, confirmata sunt iterum hsec a comité ipso, decretumque est ab omni Episcoporum , abbatum et sacerdotum collegio , ut quicumque aliqua temeritate violare temptaverit, perpétuée excommunicationis damnatione reus sit, nisi ad congruam satisfactionem venerit. »
-j- Ego Amatus Sanctse Sedis Apostolicae legatus confirmo.
-J- Ego Hugo {Idem).
Signât, de l'arch. de Bordeaux, des évèques de Tours, Auch , Saintes, Angoulême, Périgueux, Bazas (Mabillon, De re diplomatica, Paris, 1681, p. 586-587).
2 « B. de Bovilla vicecomes, et A. de Blanquoforte , et W. Helis9,
182 LITRE III. — CHAPITRE lY.
La sauveté établie, les habitants affluèrent. Bientôt une église paroissiale s'éleva, l'église Saint-Pierre, bientôt se forma un bourg. L'abbaye institua un prévôt qui de concert avec un moine rendait la justice ^ Elle obtint du duc d'Aquitaine la création d'une foire annuelle et d'un marché hebdomadaire^, la dispense pour ses sujets du service de guerre et des impôts seigneuriaux ^
A. la sauveté centrale d'autres moins importantes s'ajoutèrent, auprès ou au loin, celle de Trajectum*, celles de Corbélac et de Saint-Sidoine^ Des voies de communication les relièrent et l'intervalle qui les séparait ne tarda pas à se couvrir de maisons et de villageois. Tant l'attrait était grand de la proximité d'un asile et des avantages qu'il faisait rayonner autour de lui!
Les sauvetés furent ainsi les nœuds de résistance d'un vaste réseau de fermes et de hameaux, de villages et de bourgs.
Quelques traits seulement manquent à l'histoire de la
aliique multi nobiles qui tune aderant milites, spoponderunt, et ut aptius dicamus, pliviverunt sese futures Ecclesiae S. M. Sylvae Majoris defensoreset advocatos, contra omnes homines tam amicos quam inimicos res ecclesiae diripientes injuste... Si quis aliquam injuriam monachis seu clientibus suis intulerit, aut calumniam rébus eorum fecerit, et ab illis defensoribus inquisitus jusla quod proceres judicaverunt facere noluerit, slatim ullionem expetent et ut vindiclam in illum pervasorem facient, qui, vel peregrinos expoliaverit, vel aliam aliquam injuriam facere praesumpserit. >> {Petit Cartul., ch. 16; Girot de la Ville. l,p. 497-498).
» Girot de la Ville, I, p. 324.
^ « Ego Willelm. l-'ictavensis comes cum quadam die ad ecclesiam S. M. SylvtE Majoris venissem, rogatus a domno Geraldo primo ejusdem loci abbate, concessi eidem ecclesiae ut annuale mercatum quod /"enaw vocan t.. » — « Goncessit etiam egregius dux septimanale mercatum... ac per totam terram suam dédit securitatem mercatoribus illuc venienlibus. » (Girot de la Ville,!, p. 324, note 5).
3 Grand Cartul. , f° 9, Ibid.
* Voyez la charte de juin 1079, suprà.
° Girot de la Ville, I, p. 326-327, et le plan à la fin du volume, d'après les cartulaires passim.
HISTOIRE d'une SAUVETÉ. 183
Sauve-Majeure pour faire revivre l'image parfaite d'une sauveté proprement dite. A quels signes extérieurs se reconnaissait la sauvelé? Qui leur attribuaient un caractère officiel? Qui en assurait le respect? Nous ne recevons pas de réponse précise à ces questions. La lacune tient, sans doute, à la destruction des cartulaires plutôt qu'à leur silence. Elle est, du reste, facile à combler avec des documents puisés à d'autres sources.
Nous savons par un grand nombre de chartes que les limites de la sauveté étaient rendues apparentes par des croix, d'ordinaire par quatre croix dressées aux quatre points cardinaux. « Infra IV cruces ->->, « infra cruces » sont des locutions courantes. Les croix étaient posées et consacrées en grande pompe par l'autorité religieuse.
En l'an 1106 l'évêque de Toulouse cède une montagne à l'abbaye de Conques, y institue une sauveté [salvaterram] et dans ce but procède de ses propres mains à la pose de croix \
^ « Ego A. Tolosane urbis episcopus, cum consilio dominis castri Mauronis scilicet B. et J. fratris ejus et V. et G. et P., nos omnes insimul damus doQiino Deo et Sancti Salvatori de Conchis... illum montem in quo hedifîcatur Ecclesia in honore Deo et S. Fidis. sicut fontes decurrunt per circuitum per concava loci et sicut mons diniditur per cruces quas manibus nostris posuimus. Et ibi constituimus salvaterram in honore Dei et b. Fidis, tah pactu ut nullus miles, neque cliens , neque jocuiator habeat ibi domum ad habitandum, omnisque census et omnes fiducie et omnes redditus et leide macelloruni et sahs et omnes donationes sint monachis in perpetuum, sicut monachi mehus habuerunt in villa de Cassagalater.
Et si aliquis homo vel femina habuerit feodum in villa illa de monachis et voluerit vendere, vel dare vel inpignorare alicui homini, faciat cum consilio prioris; et si voluerit facere sine consiho prioris, revertentur ecclesie. Et si aliquis homo est in villa illa qui haberet possessiones terrarura vel vinearum vel ortorum, vel domorum et in morte sua non haberet filios vei fîlias legitimos ex uxore sua, vel recesserit a villa illa, omnes possessiones supradicte revertentur in dominio ecclesie de salvateria illa. » (1106, Cartul. de Conques, ch. 547, p. 386).
Une cérémonie plus solennelle nous est décrite quelques années plus tard. L'archevêque de Narbonne, légat du pape, les évêques de Béziers, de Carcassonne, de Nîmes, en dédiant l'église de Saint-Martin de Creissan , fixent les limites de la sauveté qui s'étendra autour d'elle. A cet effet ils font le tour du terrain qu'elle doit comprendre, l'abornent par des croix et prononcent l'anathème et l'excommunication contre tous ceux qui l'enfreindront'.
Parfois le côté religieux de la sauveté rentre davantage dans l'ombre. Mais si voilé qu'il soit, il n'en est pas moins substantiel. Quand des donations sont faites ou des autorisations accordées à des moines pour ci^éei^ des sauvetés « ad salvitatem faciendam, construendam % » quand des seigneurs s'obligent à respecter la sauveté d'un couvent
* « ... Factus est convenlus apud villam Creissanum in territorio Narbonensi quae juris est Ecclesiae Sanctorum Jusliet Pastoris, conventus in quam episcoporum clericorum quoque et laicorum non minimae multiludinis nobilium ac ignobilium sub potestate domni Arnaldi Narbonae archiepiscopi... ad ceiebrandam ejusdem loci ecclesiae dedicationem in honore Beati Martini, ad construendam quoque ibidem, ad munimentum tam futurorum, quam prsesentium salvitatem, qua communi omnium qui aderant consilio instituta et fîrmata, qui praesentes erant episcopi locum ad eandem salvitatem circumeundo designaverunt et ejus continenciam crucibus infixis terminaverunt. Quœcumque igitur persona quicquid infra easdem cruces continetur invaserit, preedatus fuerit aut temerariis vexationibus fatigaverit, vel ad haec consilium sive auxilium suum ministraverit, ila ut vel incolam, vel peregrinum, sive omnino aliquem in praefala salvilate laeserit aut quicquam violenter abslraxerit, ex aucloritate Patris et Filii et Spirilus Scti hune analhematisaverunt et a corpore sacratissimo Dei ac Domini nostri J.-C. secluserunt.
Reliquum vero ejusdem villœ terminiura hoc tenore eidem salvitati addicaverunt ut infra prœfatum terminium quaecumque persona aliquid parrochianorum vel clericorum Sctorum Justi et Pastoris invaserit eidem subjaceat anathemati.
Ego Arnaldus Narbonae archipresui et apostolicae sedis Legatus hujus praedictae Salvitatis invasores praefalo anathemate ferio... » (o décembre 1132, Doat, '6'6 f" 191, suiv.).
2 Voyez infrà, chap. V.
HISTOIRE d'une SAUVETÉ. 185
et du village qui y allient ^ ou qui doit naître à son ombre ^ quand enfin ils confirment, par foi et par serment, avec des restrictions qui elles aussi sont probantes,
1 Souvent, il est vrai, les seigneurs turbulents de la région commencent par violer la sauveté; ils s'en repentent ensuite, la confirment, et renoncent aux droits qu'ils s'étaient arrogés. La charte suivante en fait foi :
« Ego Bernardus de Durban una cum sponsa mea nec non cum flliis mais... recognosco injuriam quam pater meus fecit in onore S''' Stephani Asiliensis, et malignos usus quos super imposui ego dimitto domino Deo et Sancto S. et abbati Petro et omnibus monachis Asili Deo servientibus tam près, quam futuris, ac conventione ut nec ego nec aliquis ex heredibus meis in monasterio non capiam ospicium per mandatum nec aliquam vim in omni honore faciam... Insuper justicias tocius salvetatis (Asili) et leddas mercati dimitto ut de omnibus forifactibus abbas faciat justiciam aut cui ipse jusserit. Et promitto et afûrmo, juro super quatuor evangelia et omnes reliquas suprad. ecclesie ut hec emendacio omnium malorum usuum salva sit et firma absque omni diminutione et vexatione tam per me quam per omnes eredes nostri generis in eternum... »
Les formules d'imprécation contre les violateurs de cette charte sont d'une énergie singulière : « Maledicti fiant de vertice capitis usque ad plantam pedis et fiant filii eorum orphani et uxores eorum vidue, et in memoria apud Deum nunquam fiant et maledicti fiant ambulantes et stantes vel sedentes, manducantes vel bibentes, dormientes et vigilantes. » (1067, Cartul. du Mas d'Azil, MS. 4"^ charte).
^ Le respect de la sauveté est comme le centre des autres avantages concédés par le seigneur en vue de la ville neuve à créer. J'en prends un exemple dans l'un des cartulaires de Moissac :
« Ego Artmannus et frater meus vicecomes Ademarus nec non et Poncius, donamus omnipotent! Deo et Sanctis ejus apostolis Petro et Paulo monasterio Moysiaco... ecclesiam Sancti Saturnini sitam in pago Caturcino in loco vulgo Siurag denominato quae nobis evenit jure hereditario successione parentum nostrorum.
Damus quoque eidem ecclesie cimiterium ab integro totum simul cum babtisterio nec non et fevum presbiterale et tantum ex decimo quantum pertinet ad sacristaniam illam et in circuitu ecclesie illius tantum terre forts cimiterium quantum suffidat ad construendam villam amplam in longitudine et lalitudine sicuti mo(n}slratum est a nobis determatis finibus coram plurimis testibus. Donamus etiam in bosco nostro juxta posito qui dicitur Fornales tantum quantum ad
•186 LIVRt; III. CHAPITRE IV.
le droit d'asile d'un espace délimité par des croix ', n'est-ce pas toujours la crainte révérentielle des choses saintes et le respect du pouvoir religieux qui sont à la base de l'institution-?
usum monachorum omniumque hominum ibi degentium in calefactione et in domorum suarum edificatione seu tocius ville constructione sufficere possit.
... Promittentes Deo et Sancto Petro nunquam deinceps per nos nec per ullam nobis suffectam personam... in bac nostra cessione, in ecclesia scilicet sive in villa Siurag infra terminos sakationis constitutos quicquam per vim accepturos, nec in mercato quem similiter Sancto Petro damus aliquid quacunque occasione rapturos, nec ullas personas ibi advenientes sive manenles uUo modo in exilu vel ingressu absque audientia abbatis seu proclamalione fratris ejus loco ibi manentis pro qualicunque culpa distringere, sed pleliter omni tuicione servare et custodire omniu que nunc ad jus ecclesie illius videntur pertinere vel in futuro Deo volente et bonis viris largientibus poterit acquirere... » (1074, 1" Cartul. de Moissac, MS. f° 5 r^-vo. — Cette charte a été publiée d'après une copie défectueuse de Doat dans H. du Languedoc, V, col. 604-605).
* i( ... Omnibus tam laicis quam clericis ad eundem locum (Mont Saint-Jean, lieu oîi une église devait être construite) confugientibus et habitationem in eodem loco sibi preparantibus aut mansionem ibi habentibus infra terminos crucum, ego Willelmus et ego Aymericus pacem salvationem et securitatem in omnibus rébus et corporibus suis promisimus, fide ac sacramenlo confirmavimus, tam nos quam milites nostri et clientes. Si quis autem pro aliquo timoré, offensione, vel forifacto, de alio loco ad istum locura pro salvatione rerum et corporum suorum confugerint, illis fide et sacramento confirmavimus quatinus ibi pacem et salvationem hac ratione habeant ut ejusdem loci monachi super illos clamantibus et justitiam requirentibus justitiam faciant. Si vero non potuerint, illos et res eorum a se expellant. Illi autem recedentes et res eorum per triduum pacem ab omnibus bominibus habeant... » (1119, Cartul. de Cluny, Cart. B, MS. f» 284 vo).
2 En Bretagne, les immunités ou sauvetés {menehi, minihi) qui se rencontrent du ix'' au xiie siècle dans le cartulaire de Redon (ch. 107, 108, 140, 142, IbO, 2.t2), et qui se retrouvent dans le cartulaire de Landévennec (16.21; semblent synonymes de monachia ;d'Arbois de Jubainville, Cartul. de Landévennec , p. o92).