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LE ROYAUME D’AQUITAINE

Dès le retour de son expédition d’Espagne qui s’était terminée par le massacre de Roncevaux (778) et pendant laquelle deux fils lui étaient nés en Aquitaine dans la villa royale de Chasseneuil où la reine s’était arrêtée, Charlemagne veut donner à cette vaste région une structure solide qui en fasse une assise de ses Etats et un rempart contre l’Espagne musulmane. 11 l’érige en royaume et il lui désigne pour souverain celui des deux jumeaux qui a survécu. Le pape Adrien sacre Louis en qualité de roi d’Aquitaine, l’an 781, à Rome.

Charlemagne n’entendait évidemment pas se dessaisir de la haute souveraineté sur l’Aquitaine, et quant au pouvoir effectif, il le délégua à un régent (Arnold, jusqu’en 793, puis Maginarius), au-dessous duquel il constitua neuf comtes d’origine franque. En même temps, les abbés des monastères étaient remplacés par des Francs, et des vassi dominici étaient pourvus de bénéfices, avec la mission ou la charge de veiller à la sécurité des frontières et au maintien de l’ordre intérieur, en même temps qu’ils surveilleraient L administration des domaines royaux1.

1 « Sciens porrô rex sapientissimus atque perspicassisimus Carolus regnum esse veluti corpus quoddam et nuac isto nunc illo incommode jactari... ordinavit per totam Aquitaniam comités abbatesque nec non alios plurimos, quos vassos vulgô vocant, ex gente Francorum, quorum prudentiæ et fortitudini nulla calliditate, nulla vi obviare luerit tutum; eisque commisit curam regni, prout utile judicavit, finium tutamen, villarumque regiarum ruralem provisionem »

F. — Tome IV.

L’autonomie était en grande partie fictive. Il y avait donc à craindre que la population indigène ne put être tenue en laisse par des maîtres du dehors que jusqu’au jour où ces maîtres eux-mêmes, peu nombreux et isolés, subiraient l’assimilation du milieu , et par ambition personnelle feraient cause commune avec les Aquitains. Ce jour-là, l’esprit d’indépendance devait reprendre une force et un essor nouveaux contre la domination qu’entendrait exercer le rex Francorum.

Charlemagne eut la nette perception du danger. Pour le conjurer, il tlatte l’amour-propre national des Aquitains ', il cache sous le faste d’un trône méridional l’incorporation au royaume franc. Il redoute 1’ « insolence », c’est-à-dire l’insubordination ou le soulèvement dés indigènes2, et il craint même que son fils, élevé dans le pays, n’en prenne trop les mœurs ou l’esprit3. C’est pourquoi le souverain ne cesse d’appeler le jeune roi d’Aquitaine auprès de lui et de prendre ainsi directement en main les rênes du pouvoir 5.

[Vita Ludovici pii [L’Astronome], H. F., VI, p. 88). — Suivent les noms de neuf comtés avec leurs titulaires : Bourges, Poitiers, Périgord, Auvergne, Velay, Toulouse, Bordeaux, Albi, Limoges. Comtés où devaient, sans doute, rentrer les cités aquitaines d’Angoulême, de Cahors et de Rodez.- -

1 Le règne débuta par une étrange mise en scène. Le petit souverain de trois ans fut porté à Orléans dans une litière d’enfant ( cunali gestamine). Là, on le revêt d’une minuscule armure, et bissé sur un grand cheval, on lui fait faire son entrée solennelle, Dieu voulant ( Deo annuente), en Aquitaine.

Quand, à l’âge de sept ans, il paraît à la Cour, son père a voulu que ce fût habillé à la mode vasconne ( habitu Wasconum ), petit manteau rond, chemise aux manches larges, culottes bouffantes, éperons lacés sur des galoches (Vita Lud. Pii, cap. 4, H. F., VI, 89).

2 « Cavens ne Aquitanorum populus propter ejus longum abscessum insolesceret » (Ibid.).

3 ... « Ne fîlius in tenerioribus annis peregrinorum aliquid disceret morum » (Ibid.).

* Dans le récit de l’Astronome, on voit le jeune Louis faire sans cesse la navette entre la Francie et l’Aquitaine.

LE ROYAUME d’aQUITAINE.

De son côté, Louis use de ménagements qui vont jusqu’à la faiblesse. II ferme les yeux sur les usurpations des grands il consent au peuple de larges remises d’impôt1 2, il le convoque fréquemment à des plaids généraux (< conventus ), analogues à ceux des Francs3, il lui demande son aide et le conseil de ses chefs pour la pacification, du pays4 *. Ce n’est pas tout. La culture latine est remise en honneur, le niveau moral est relevé. Le roi d’Aquitaine favorise les études en appelant des maîtres du dehors8. Il réforme les mœurs du clergé, devenues guerrières pendant les luttes pour l’indépendance nationale, en restaurant de nombreux couvents et en en fondant de nouveaux. Il veille à la bonne administration de la justice; il y préside lui-même trois jours par semaine.

Et ainsi renaissent l’ordre et la prospérité comme des fruits, semble-t-il, d’un gouvernement national 6 * . Ce gouvernement se continue et se concrète quand Louis le Dé-

1 II en fut presque réduit à l'indigence ( penè incligus ), si bien que Charlemagne dut lui demander un jour comment il se faisait qu’il ne disposât presque plus même de sa bénédiction, et lui envoyer des missi pour faire rendre gorge aux usurpateurs ( Vita Ludovici pii , chap. 6; H. F., p. 90).

2 Ibid., cap. 7, p. 90.

3 « Sequente porrô tempore (798) Tolosam venit rex, et convention generalem ibidem habuit » ( loc . cit., cap. 8).

4 « At succedente æstate (812) aceito populi sui generali conventu, retulit eis sibi delatum rumorem quod quædam Wasconum pars jam pridem in deditionem suscepta, nunc defectionem meditata, in rebeiiionem assurgeret, ad quorum reprimandam pervicaciam ire publica utilitas postularet. blanc regis voluntatem omnes laudibus prosequuntur » (Ibid , cap. 18, p. 94).

« Régis autem studio undecumque adductis magistris, tam Iegendi quam cantandi studium, nec non divinarum et mundanarum intelligentia literarum , citius quam credi poterat, coaluit » (Ibid., cap. 19, p. 95).

6 « In tantum denique felicitatem res publica Aquitanici regni

profecerat, ut proficiscente quolibet rege, vel in palatio residente, vix

aliquis reperiretur se conquerens aliquid ab jure perpessum » (Ibid.).

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