L'APOTRE PAUL
C'est lui qui nous fournit le témoignage le plus ancien dont nous puissions disposer, dans la 1° Æ£pifre aux Corinthiens, écrite en l'an 56 ou 57 :. Trois passages doivent attirer notre attention : L Cor., 5.6 à 8 ; 40. 14 à 22; 11. 17 à 34. Mais, pour en comprendre le sens, il faut les maintenir dans leur contexte. |
L'Épître a élé adressée par l'apôtre aux chrétiens de la communauté fondée par lui, peu d'années auparavant, à Corinthe ; elle est destinée à combattre des erreurs et des désordres moraux qui risquent de compromettre l'avenir de cette église naissante, encore privée de traditions, où l'indépendance tend à dégénérer en anarchie et la liberté spirituelle en licence morale. Paul commence en leur reprochant les nombreuses divisions qui règnent parmi eux (ch. 4 à 4). 11 s'élève ensuite contre l’impudicité que l'on tolère de la part de quelques-uns (ch. 5) et à ce propos il s'écrie :
4) M. Harnack la fait remonter à l'an 53,
(8. v. 6) Il n’y a pas de quoi vous glorifier. Ne savez-vous pas qu'un peu de levain fait lever toute la pâte? (v. 7) Purifiez le vieux levain, afin que vous soyez une pâte nouvelle. Aussi bien vous êtes sans levain, car notre Päque, Christ, a élé immolée, (v. 8) pour que nous célébrions la fête, non pas en un vieux levain, ni en un levain de méchanceté et de perversité, mais avec des pains sans levain de pureté et de vérité.
La loi mosaïque ordonnait de détruire le vieux levain avant la fête de Pâque ; pendant la semaine pascale on mangeait des pains sans levain et ensuite on usait de levain nouveau. C’est cette pratique juive qui suggère à l’âpôtre l’image dont il se sert pour dépeindre le renouvellement moral sans lequel on ne saurait faire partie de la communauté. La Pâque juive est une fête de délivrance; les chrétiens de même ont été délivrés de la méchanceté et de la perversité par la mort du Christ; le Christest ainsi comparé à l'agneau pascal. Il n'y a ni de près ni de loin aucune allusion au repas eucharistique, aucun souvenir de la Cène des synoptiques où Jésus mange l'agneau pascal, puisqu'il est lui-même comparé à cetagneau. D'autre part l'assimilation à l’agneau pascal est ici encore à l’état de simple comparaison littéraire. Peut-être y a-t-il un souvenir de la coïncidence de la mort du Christ avec une fête de Pâque ? Cela même ne s'impose pas. C’est l’idée de l’action du levain dans la pâte quia suggéré à l’apôtre l’image de la purification du vieux levain et c’est l’image du levain renouvelé qui, par contre-coup, a évoqué l’idée de la Pâque. La comparaison, d’ailleurs, n’est pas heureuse: dans lathéologie de Paul, en effet, le chrétien n’est pas sans levain, maïs il est au contraire pénétré d’un levain nouveau. Ce qui me frappe, c’est que plus loin où il est positivement question du repas eucharistique, il n’y ait aucune allusion au repas pascal de Jésus avec ses apôtres, ni au caractère pascal de la mort de Jésus. La comparaison, au ch. 5, me paraît donc avoir un caractère surtout littéraire, c'est-à-dire avoir été amenée par le développement naturel de l’image du levain, el non en vertu d'une relation historique entre le
Christ et la Pâque. Mais on peul soutenir le contraire.
Continuant son réquisitoire, Paul reproche ensuite aux chrétiens de Corinthe d’avoir des procès entre eux et de les porter devant des juges païens, puis il revient au liberlinage. Nous notons ici le passage suivant, 6, 13 à 17, dont nous ferons usage plus loin :
(029)... le corps n’est pas pour la débauche, mais pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps. (v. 14) Dieu qui a ressuscité le Seigneur nous ressuscitera aussi par sa puissance. (v. 15) Ne savezvous pas que vos corps sont des membres du Christ? Je ferais donc des membres du Christ les membres d’une prostituée? Jamais! (v. (16) Ou ne savez-vous pas que celui qui s’unit à une prostituée est un seul corps avec elle? car, est-il dit, les deux deviendront une seule chair (Gen., 2. 24). (v. 17) Celui qui s’unit au Seigneur est un seul esprit avec lui.
Après.avoir parlé du mariage, des relations entre les époux, de la virginité (ch.7), il en arrive à la grosse question de l'usage des viandes sacrifiées aux idoles (ch. 8). La viande provenant des victimes sacrifiées aux multiples dieux païens était vendue sur les marchés dans l'antiquité. Était-il permis aux chrétiens d’en manger ou se rendaient-ils ainsi solidaires d’un acte d'idolâtrie ? Paul s'était montré parliculièrement large à cet égard et encourait de ce chef de vifs reproches. Il prend avec une grande énergie la défense de ses droits et de sa dignité (ch. 9), repousse l'accusation de favoriser l’idolâtrie et termine par des conseils de prudence et de condescendance à l'égard des timorés, en rappelant combien ceux-là mêmes qui ont été l'objet des faveurs divines dans le passé, en ont perdu le bénéfice, parce qu'ils se sont laissés aller aux intempérances(ch. 10). C'est au cours de ces développements que se trouvent les paroles suivantes à citer en toutes lettres :
(40. v. 1) Je ne veux pas, frères, que vous ignoriez que nos pères ont été tous sous la nuée et que tous ont passé par la mer (v. 2) et que tous ont été baptisés selon Moïse dans la nuée et dans la mer, (v. 3) et que tous ont mangé la même nourriture spirituelle (v. 4) et que tous
ont bu la même boisson spirituelle; car ils burent d’un rocher spirituel qui les suivait et ce rocher était le Christ.
Ainsi tous les épisodes de la sortie d'Égypte sont allégorisés ; la nuée qui précède les Israélites dans le désert, le passage de la Mer Rouge sont des symboles du baptême ; la manne est une nourriture spirituelle et le rocher d'où Moïse fait jaillir de l’eau est un rocher spirituel, et ce rocher n’est autre que le Christ. 1] est bien probable que la nourriture spirituelle, la manne, est elle aussi le Christ‘. Tant que l’on ne voudra pas se remettre dans cet élal d'esprit allégoriste des premiers chréliens, on ne comprendra rien à leurs écrits.
(40. v. 14) C'est pourquoi, mes bien aimés, fuyezloin de l’idôlatrie. (v. 15) Je vous parle comme à des gens sensés. Jugez vous-mêmes ce que je dis. (v. 16) La coupe de hénédiction que nous bénissons, n’estelle pas la communion au sang du Christ? le pain que nous rompons, n'est-il pas là communion au corps du Christ? (v. 17) Parce qu’il n’y a qu’un seul pain, nous, tout nombreux que nous soyons, nous sommes un seul corps, car tous nous avons part au pain unique. (v. 18) Voyez l'Israel selon Ja chair [c. à d. le peuple Juif] : ceux qui mangent les victimes ne sont-ils pas solidaires de l’autel? (v. 19) Que dis-je donc? que la viande sacrifiée aux idoles ait une qualité (particulière)? ou que l’idole soil quelque chose? (v. 20) (Non pas): mais que ce qu'ils sacrifient, ils le sacrifient aux démons et non à Dieu; or je ne veux pas que vous deveniez solidaires des démons ! (v. 21) Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons; vous ne pouvez prendre part à la table du Seigneur et à la table des démons. (v. 22) Ou voulons-nous susciter la jalousie du Seigneur ? Sommes-nous plus forts que lui?
La conclusion, vv. 23 et suiv. est: mangez de la viande achelée au marché ou offerte par un ami, sans vous erquérir d’où elle vient, car, même si elle provient des sacrifices, c'est de la viande comme toute autre. La seule chose qui importe, c’est de rendre grâces (ebyastsre) pour sa nourriture (v. 30) ?.
4) Voir ce qui a été dit plus haut de la manne dans Le IV° Évangile, p. 60, note 2.
2) Notez cette forme : et éyo ydpure peréye, ti Bhacpnuoduat Ünèp où Evo edyapror® ; Le verbe edyaproteiv n’a en lui-même encore aucun caractère rituel, Il signifie simplement : rendre grâces après le repas.
Mais si l’on vous dit : « celte viande provient d’un sacrifice » n’en mangez pas, par égard pour celui qui vous le signale et évitez ainsi d'être en scandale à personne.
Le sens ici encore est clair. La chair sacrifiée n'a pas changé de nature par le fait de sa consécration aux idoles. L'’analogie comporte que le pain de bénédiction béni par les chréliens ne change pas non plus de nature. Mais quand on sait que la viande présentée a élé consacrée aux idoles, il y a un lien entre cette viande et les idoles, de même que chez les Juifs il y a un lien entre ceux qui mangent la chair des victimes consacrées à l'Éternel et l'autel du temple de Jérusalem, auprès duquel ces victimes ont été immolées. L'apôtre qualifie ce lien de xowuvix, c'est-à-dire communion, solidarité. Le fait de manger cette viande, sachant ce qu’elle est, c’està-dire de manger une même nourriture en commun avec les idoles, ferait ainsi en quelque sorte communier les chrétiens avec les démons. L’apôtre invoque ici l'idée religieuse qui inspirait les repas sacrificiels des Grecs, la communion avec les dieux par l'absorption d’une nourriture commune appartenant aux dieux par le fait de la consécration. La xavovix rüv daovwy, la communion avec les démons, ne signifie pas l’absorplion de la chair des démons, pas plus que la xowvovix où Ovctacrnotou ne signifie l’absorption de l'autel ; c'est évident. Aussi a-t-il fallu toute la force du préjugé dogmatique ultérieur pour qu'on ait jamais songé à interpréter dans un sens réaliste l’autre terme de la comparaison, la xorvevia 105 autos rod Xplorou xa! roù coparos +. Xo. (v. 16) et à voir dans cette communion au sang et au corps du Christ l’absorption du sang matériel véritable et du corps matériel véritable du Christ. Dans l’une comme dans l’autre alternative il s’agit de la solidarité attestée par le repas religieux, d’une part avec les démons, d’autre part avec le sang et le corps du Christ. Nous verrons plus loin ce qu’il faut entendre par là. Dès à présent nous pouvons affirmer que le témoignage de saint Paul exclut l'interprétation réaliste de la communion à la chair et au sang du Christ. Quand l’apôtre déclare formellement au v. 4
que la roche d’où Moïse fit jaillir de l’eau pour les Israélites était Christ, il ne prétend pas que le Christ était réellement et matériellement une pierre ! Il s’agit bien nettement de nourriture et de boisson spirituelles.
Mais poursuivons le résumé de l’Épitre avant d'analyser le témoignage qu’elle fournit sur l’eucharistie telle que la concevait Paul. Après ce paragraphe relatif aux viandes provenant des sacrifices, l’apôtre aborde la question de la tenue et du bon ordre dans les assemblées religieuses. D'abord les femmes doivent être voilées, même quand elles prient ou qu’elles parlent en état d'inspiration (41. 2 à 6). Ensuite il faut éviter les désordres dans les réunions :
(v.17)! En vous faisant ces recommandations, je ne vous loue pas de ce que vous vous réunissez, non pas pour vous améliorer, mais pour devenir pires. (v. 18) D'abord quand vous vous réunissez en assemblée (en église}*, j'apprends qu’il y a des divisions parmi vous et je l’admets à certains égards, (v. 19)car il faut qu’il y ait parmi vous desgroupements, afin que ceux qui se distinguent parmi vous puissent se faire connaître.
(v. 20) Or donc, quand vous vous réunissez en un même lieu, il n’est pas possible de manger un repas du Seigneur (xvotaxdv Deïrvoy oxyaiv). (v. 21) Chacun, en effet, absorbe par avance (ou bien : à part*) son propre repas, et l’un souffre de faim tandis que l’autre s’enivre.
4) Il y a un grand nombre de variantes dans ce passage capital, Je ne m’occuperai que de celles qui offrent un intérêt pour notre enquête.
2) év Exxknaiz, sans article, avec les meilleurs manuscrits, On a vu dans ce mot une interpolation, mais sans raison suffisante. L’expression est absolument paulinienne. L’éxxinoia, suivant l'usage grec, c’est l'assemblée générale des citoyens dans la cité, des membres de l’association dans toute société régulièrement constituée. Les mots ouvepyouévov êu&v év éxxknolx ne signifient pas : « quand vous vous réunissez dans l’église » au sens moderne, mais : « quand vous vous réunissez tous ensemble », en assemblée générale et non en groupes particuliers. Le sens est ie même que celui de ouvepyopévov oùv buoy mt ro aûro du v. 20 qui vise exactement la même chose.
3) mpohaubave. ëvT® payeiv, selon la grande majorité des manuscrits. L’Alexandrinus et un certain nombrede minuscules ont : mpochauédve: qui donne, ce me semble, un meilleur sens : « chacun en mangeant prend son repas pour soi », sans s’occuper des autres. Les mots év gayeïv ne s'expliquent pas avec mpokauéäve, Du reste la valeur du passage reste la même pour nous dans les deux cas ; que l’on absorbe le repas d'avance ou à part, le tort que l’on a c’est toujours de ne pas le prendre en commun avec les autres.
(v. 22) N’avez-vous pas des demeures pour manger et pour boire? Ou bien méprisez-vous l'assemblée de Dieu et (voulez-vous) humilier ceux qui n’ont rien ? Que vous dirai-je? Vous adresserai-je des louanges? Non, en cela je ne vous loue pas.
(v. 23) Car moi personnellement j'ai appris du Seigneur, ce que je vous ai à mon tour enseigné, que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain (v. 24) et qu'après avoir rendu grâces (eyo1orous) il le rompit et ditt : « Ceci est mon corps pour vous"; faites ceci en mon souvenir ».(v. 25) De même aussi pour la coupe après le repas, disant : « Gette coupe est la nouvelle alliance en mon sang; faites ceci, aussi souvent que vous boirez, en mon souvenir ».
(v. 26) Aussi souvent que vous mangerez ce pain et que vous boirez la coupe, annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu'il viennel (v. 27) Ainsi celui qui mange le pain ou boit la coupe du Seigneur d’une manière indigne, sera coupable à cause du corps et du sang du Seigneur*’. (v. 28) Que chacun s’éprouve lui-même et, dans ces condi-
1) Le texte reçu ajoute à tort avant « ceci est mon corps » : Xdéere, payerz, prenez, mangez. Ces mots manquent dans la plupart des manuscrits. On comprend qu'ils aient été rajoutés d’après la formule plus complète de l'Evangile de Matthieu, tandis qu’on ne voit pas pourquoi ils auraient été supprimés, s'ils avaient figuré dans le texte originel.
2) La construction est étrange : Toro uoÛ Éotuv To coua To Ünèp duov, Il n’est pas étonnant que les copistes aient rajouté x\wwevov (rompu : Nc, C5, Dé etc.) ou Gpurrépevoy (brisé ; D et versions copte, sahidique, arménienne) ou àdéuevov (donné : Vulgate etc.). Ces diverses additions s’annulent réciproquement. Il est inadmissible que la plupart des mss. aient supprimé le verbe s'il avait figuré dans le texte primitif. Le texte rù ünèo Üu&v, sans rien de plus, est le plus difficile et doit être authentique. On a soupçonné que ces mots eux-mêmes étaient une interpolation, quoiqu’ils soient donnés par tous les mss. (Axel Andersen, Dus Abendmahl in den zwei ersten Jahrhunderten, 2° édit., p. 40 et suiv.; Giessen, Tôpelmann). Ces soupçons me paraissent arbitraires, Le texte correspondant de l'Évangile de Luc (22, 19), dit-on, provient de la Jre aux Corinthiens ; or certains manuscrits de Luc, ceux qui donnent ce que l’on appelle le texte occidental (D, a, ff2, 1, !, b, e), omettent les mots ro ès ôu&v ; on en conclut qu’ils ne figuraient pas dans le texte original de l'Épître. Mais ces mss. bouleversent le texte pour supprimer la seconde coupe de Luce (voir page 99). La vraie raison pour laquelle on élimine ro ürto buy du texte de Paul, c'est que ces mots paraissent incompatibles avec le sens que l'on attribue, fort justement d’ailleurs, à ooux, Nous verrons plus loin ce qu’il en est de cette incompatibilité.
3) I y a littéralement : « coupable du corps et du sang (Évoyos vod owparos %. t. aiuaroc). On traduit généralement : « coupable envers le corps du S. ». Le sens est éclairé par le 29; la faute consiste à méconnaître qu'il s’agit du corps du Seigneur.
tions, qu’il mange du pain et boive de la coupe. (v. 29) Car celui qui mange et boit, s’il ne discerne pas le corps, mange et boit sa propre condamnation. (v. 30) Voilà pourquoi il y a parmi vous beaucoup de faibles et de malades et pourquoi un bon nombre sont morts. (v. 31) Si nous nous jugeons nous-mêmes, 1l n'y a pas de jugement; (v. 32) mais quand c'est le Seigneur qui juge, ce sont des corrections pour que nous ne soyons pas condamnés comme le sera le monde.
(v. 33) Par conséquent, mes frères, quand vous vous réunissez pour manger, attendez-vous! réciproquement. (v. 34) Celui qui a faim, qu'il mange chez lui, afin que vous ne vous réunissiez pas pour votre condamnation. Le reste, je le réglerai quand je viendrai.
La contexlure de ce passage se tient parfailement*. Paul a été affligé d'apprendre que dans les assemblées générales des chrétiens de Corinthe il se forme des groupes divisés. Jusqu'à un certain pointil admet qu'il y ait des groupements, puisque tous n’ont pas la même valeur ; il est bon que les plus zélés se mettent ensemble. Mais ce quiest inadmissible, c’est que des groupes fassent bande à part, lorsque l’on est réuni pour prendre le repas du Seigneur, et que chacun mange son repas particulier sans attendre les autres ni s’en préoccuper (la portée du reproche reste la même, que chaque groupe prenne son repas par avance ou qu'il le prenne à pari). Qu’arrive-t-il alors? les uns ont apporté de quoi manger et boire à l'excès, tandis que les pauvres n’ont pas de quoi se rassasier. On se représente la scène : les membres aisés de la communauté s'associent pour manger ensemble, par petits groupes, tandis que les indigents sont dans un autre coin avec leur maigre pitance. Combien cela est pris surle
1) éxdéyeode, c’est-à-dire attendez-vous, attendez que chacun soit prêt. Si l’on adopte au v, 21 la lecture mpocapéave (v. s. p. 76, note 3), il faut traduire iei : « accueillez-vous », c'est-à-dire mettez en commun les aliments que vous apportez. Ce sens est peut-être meilleur. Mais dans le grec du N. T. le verbe êxô£youa signifie ordinairement : « attendre » ; voir 1 Cor., 46. 41; Jacques, 5.7; Hébr. 40. 13 ; 44. 10.
2) Quelques critiques ont traité tout le morceau, du v. 22 au v. 28, d'interpolation. Il n’y à aucune raison positive à l'appui. Par ces procédés-là on peut
éliminer tous les textes qui dérangent les combinaisons de l'historien ou du théologien,
vif! Mais, en vérité, ce n’est plus là le repas du Seigneur. Car ce n’est pas pour se rassasier que l’on y vient et encore bien moins pour faire bombance.Si l’on tient à manger et à boire, on n'a qu à rester chez soi. En procédant de la sorte on humilie ses frères indigents et l’on fait injure à l’assemblée des enfants de Dieu, car on méconnaît absolument la véritable nature du repas du Seigneur.
Qu'est-ce, en effet, que ce repas ? L’apôtre le leur a déjà enseigné, mais il va le leur redire encore, car 1l tient cet enseigaement sacré de Jésus lui-même. C'est le repas institué par Jésus la veille du jour où il fut livré; Le pain que l’on y mange, c'est le corps du Christ; la coupe à laquelle on bit, c’est la nouvelle alliance en son sang ; c’est la mort même du Seigneur que l’on commémore ainsi, jusqu'au jour où il reviendra. Prendre ce repas d’une façon légère et en méconnaissant sa véritable nature, ce n’est donc rien moins qu'une offense à l'égard du corps et du sang du Christ. Aussi n’estil pas étonnant qu'il y ait des malades et des infirmes parmi les chrétiens de Corinthe, puisqu'ils se rendent coupables de pareilles profanalions. Quelques-uns même sont déjà morts avant que le Seigneur soit revenu. Que chacun donc s’interroge lui-même avant de parliciper au repas du Seigneur et se demande s’il est digne de s’y associer. Quant aux châtiments dont l’apôtre vient de parler, il ne faut pas les considérer comme des condamnations définitives ; ce sont des corrections du Seigneur. Mais que désormais tous prennent le repas du Seigneur ensemble, dignement et sobrement, et que ceux qui ont faim se rassasient chez eux avant de venir.
Il s’agit maintenant de dégager des passages cités les témoignages qu'ils renferment sur la nature du repas du Seigneur tel qu'il était pratiqué dans une communauté paulinienne et sur la signification que l’apôtre lui attribue.
{. Nature du repas du Seigneur.
1° La cérémonie célébrée à Corinthe est un repas collectif. —
Aucune hésitation sur ce point. Elle est appelée rà xupraxèv dairvoy (14. 20); plus haut (10. 21) il est parlé de la « table du Seigneur », et toute la description implique qu'il s’agit d’un véritable repas. Le nom d'echaristie ne sert pas encore à le désigner. Ce mot ne paraît qu'incidemment, dans la description de la Cène prise par Jésus avec ses apôtres (114. 24 : ebyaporhsas). Paul emploie de préférence le mot eèxoyis « bénédiction »; l'expression vù morépuoy sic .ebkoyiac) »Mla coupe de bénédiction » devait être usuelle, autrement Paul n'aurait pas été obligé d’user de cette forme tautologique : « la coupe de bénédiction que nous bénissons » (40. 16). Nous savons déjà que dans le repas religieux juif on bénissait le vin au début du repas, d’une bénédiction spéciale’. Il est clair cependant que l’idée de « bénédiction » et celle « d'actions de grâces » se touchent de très près : c’est Dieu que l’on bénit pour ses bienfaits (« Sois loué, créateur du fruit de la vigne», ditle traité Berakhot (6.1) cité plus haut; cfr. Didaché, 9. 2; « nous te rendons grâce, Ô Père, pour etc...): et non pas le vin que l'on bénit au nom de Dieu pour en changer la nature. La forme de l'expression paulinienne, au pluriel, implique aussi qu’il s’agit d’une bénédiction collective.
2° Le repas doit être sobre ; les éléments essentiels en sont le pain et le vin. — Paul dit très nettement que l’on ne doit pas venir au repas du Seigneur pour manger et pour boire. Ceux qui ont faim, ceux qui ont besoin de se rassasier ou qui veulent banqueter n'ont qu’à rester chez eux pour satisfaire leur appétit (44. 22, 34). Mais il ressort des reproches qu'il adresse aux chrétiens de Corinthe que ceux-ci ont une fâcheuse disposition à transformer ce repas essentiellement religieux en un banquet copieux, puisqu'il y en a qui vont jusqu’à s’enivrer (14. 21). Nous avons déjà vu le même souci de conserver à l'agape chrélienne son caractère de simplicité et de spiritualité daus la Didaché (v.s., p. 48-49) et la dénonciation des mêmes excès chez les impies dans la 27° de Pierre et l'Épître de Jude (v. s., p. 24-25).
1) Voir plus haut, p. 55.
Rien ne nous autorise à supposer que Paul réduise les aliments du repas strictement au pain et au vin. Il est probable que les chrétiens de Corinthe donf il dénonce les excès y ajoutaient autre chose et cependant ce n’est pas sur ce point que portent les reproches de l’apôtre. Mais il est certain que les éléments nécessaires du repas du Seigneur, ceux sans lesquels il aurait perdu son caractère spécial, étaient le pain et le vin. [ci il n’y a pas de doute que le contenu de la coupe soit du vin, puisque Paul accuse quelques-uns des convives de s’enivrer.
On à attaché une grande importance au fait que ch. 40, v. 16, Paul mentionne la bénédiction de la coupe avant celle du pain, tandis que ch. 414, v. 24, dans la description de la Cène, 1l parle d’abord du pain et ensuite de la coupe. On a voulu en déduire qu’au ch. 10 l’apôtre parle de l’agape etau ch. 11 de l’eucharislie, comme de deux actes distincts. A partir du moment où l’on a reconnu la véritable nature de ce « repas du Seigneur », qui n’a encore rien de commun avec l’eucharistie rituelle du culte chrétien ultérieur, cette distinction paraît puérile. Dans les deux passages Paul vise le même acte, le repas religieux: au ch. 40 da table du Seigneur est opposée à la table des démons; au ch. 41 il est expressément parlé d’un repas où l’on mange et boit jusqu'à satiété. La priorité de la bénédiction de la coupe ou de celle du pain n’a pris de l'importance qu’à partir du moment où l'eucharistie est devenue rituelle. Dans le repas religieux l’ordre des bénédictions pouvait varier, comme le prouvent les discussions ultérieures des rabbins à ce sujet (voir Berakhot, 8. 5).
3° Ce n’est pas un repas quotidien. — Si l'on s’en tient à la lettre de l'institution telle que la rapporte Paul, les chrétiens auraient dû célébrer le repas du Seigneur toutes les fois qu'ils mangeaient et buvaient (14. 25 et 26). Nous verrons plus loin ce qu’il faut penser de la valeur de ce récit de Paul relatif à l'institution et de l'institution elle-même. Ce qui me parait ressortir clairement de la [°° aux Corinthiens, c'est que parmi eux le repas du Seigneur n’était pas quoti-
dien, sinon l’apôtre n'aurait pas dit : « Quand vous vous réunissez en un même lieu, il n’esl pas possible de manger un repas du Seigneur » (41.20); ce n’est pas ainsi que l’on parle d’un acle qui se renouvelle chaque jour. D'ailleurs il est évident que dans une communauté urbaine quelque peu nombreuse comme celle de Corinthe (10. 17), les fidèles ne pouvaient pas se réunir tous chaque jour pour prendre leur repas en commun. Nous l'avons déjà remarqué à propos d'un autre témoignage (v. s., p. 31). Mais il faut observer que les repas du Seigneur dont il est question ici, sout ceux de l’ëxxkroia, de l'assemblée générale, Or, si celle-ci ne se réunit pas tous les jours, il peut y avoir d’autres réunions non générales. La bénédiction du pain et du vin pouvait aussi et devait certainement être prononcée aussi aux repas particuliers des chrétiens, toutes les fois qu’un certain nombre d’entre eux mangeaient ensemble. Ici la recommandation de se souvenir du Seigneur à chaque bénédiction du pain et du vin dans un repas chrétien se juslifie parfaitement bien. A plus forte raison doit-elle être observée dans le repas collectif de tous, dans celui qui est seul vraiment le repas du Seigneur. Quand avaient lieu ces réunions générales? Se lenaient-elles à jour fixe et suivant une périodicité régulière, par exemple lous les dimanches? Nous n’en savons rien. En tous cas le repas du Seigneur n’a rien de commun avec un “repas pascal.
4 La préparation au repas doit être individuelle et intérieure.—- Dans l’un des passages étudiés de la Didaché, celui que nous soupçonnons d’être de provenance plus tardive que les prières eucharistiques (44. 1; v.s., p. 54), nous avons vu qu'il est recommandé aux fidèles de confesser leurs trangressions avant de rompre le pain de l’eucharistie le dimanche. A Corinthe nous ne trouvons aucune trace d’une semblable confession. Paul réclame seulement que chacun s’éprouve Ini-même (11. 28) avant de prendre part au repas du Seigueur, afin d'être bien sûr de ne pas encourir la condamnation du Seigneur en y parlicipant d’une manière indigne,
c. à. d. en ne reconnaissant pas ce qui est le corps du Seigneur. Et à en juger par les reproches que l’apôtre adresse aux chrétiens de Corinthe, on peut supposer qu’ils en prenaient à leur aise avec cette préparation spirituelle. Cela s'explique du reste, puisque pour eux la cérémonie était surtout un repas corporatif.
5° {ny a dans ce repas aucune trace de sacrifice, ni d'oblahons, à plus forte raison pas de sacrement. — Qu'on relise attentivement les passages cités des ch. 10 et 44. Il s’agit de repas religieux, non de repas sacrificiel. 1] n’y a pas de victime, pas de cérémonie de sacrifice. On ne doit pas se laisser induire en erreur par la comparaison du ch. 40 avec les sacrifices païens ou juifs, provoquée par le différend concernant les viandes sacrifiées aux idoles. C’est le repas religieux chrélien qui est mis en parallèle avec les repas religieux paiens ou juifs, mais non le sacrifice chrétien qui est opposé aux sacrifices païens ou juifs, pour l'excellente raison qu'il n'y a pas de sacrifice chrétien en question ici. Le repas du Seigneur est la communion au corps et au sang du Christ (10. 16); nous verrons ce que l’apôtre entend par là; il solidarise les convives avec le Christ, avec le corps et le sang du Christ; mais il n’est à aucun titre le sacrifice du corps et du sang. Quiconque est tant soit peu familiarisé avec la théologie paulinienne sait à quoi s’en tenir à cet égard.
Ce qui est plus curieux, c’est qu’il n’y ait dans la description du repas aucune trace d'oblation, Chacun apporte ses aliments, son pain et son vin; la bénédiction est prononcée collectivement, soit dans chaque groupe — ce que l’apôtre condamne — soit par toutel’assemblée en commun, — ce qui est seul conforme à la véritable nature du repas. Mais le texte exclut l’apportdes aliments à un président par les fidèles individuellement, comme le dit Justin, ou à des épiscopes comme ledit Clément Romain, ouà l’évêqueunique, comme leréclame Ignace; il exclut également la présentation des aliments, la mpocgopé, par un dignitaire ecclésiastique. Ceci me paraît très . instructif. Dans cette première communauté de Corinthe le
repas du Seigneur, tout en ayant un sens mystique que nous allons dégager, est encore un vrai repas qui commence par la bénédiction du pain et du vin, suivant la tradition des repas religieux juifs. Mais l'Épitre met bien en lumière les inconvénients et les dangers de cette pratique. Pour y obvier on sera amené à centraliser entre les mains d’un chrétien désigné à cet effet — épiscope, presbylre, président ou autre — les aliments destinés au repas du Seigneur; c'est lui qui les recevra, les présentera à Dieu comme offrandes ou oblations des fidèles ; c’est lui qui les bénira par la prière d'actions de grâces à Dieu pour ses bienfaits matériels et spirituels ; c’est lui enfin qui les partagera, les distribuera, en fera parvenir une part aux absents. Voilà la situation telle qu’elle nous est apparue d’après les témoignages de Clément Romain, d’Ignace el de Juslin, avec cette différence qu’à l’époque et dans les régions dont témoignent Clément et Ignace ce travail de concentration entre les mains d’un personnage unique ou d'un groupe de personnages réglant la cérémonie d'une façon rituelle est encore en voie de réalisation, tandis que pour Justin elle est acquise. On comprend que cette transformation ait beaucoup contribué à donner à l’eucharistie chrélienne les caractères d’un sacrifice. Nous reviendrons là-dessus à la fin de cette étude, dans notre essai de reconstruction de l’évolution primitive de l’eucharistie chrétienne. Mais pour l'intelligence plus complète de nos dépouillements actuels de textes il était nécessaire de faire ressortir dès maintenant la valeur de ces détails à première vue assez insignifiants.
6° La descriphon du repas du Seigneur à Corinthe prouve que c'était essentiellement un repas de communion des fidèles entre eux et avec le Christ : tel est son caractère central qui se dégage très nettement des ch. 40 et 414, non pas des théories de l’apôtre, mais de la nature même de l'acte. C’est la participation à un seul et même pain qui fait des chrétiens, tout nombreux qu'ils soient, un seul corps (10. 17). C’est le fait de boire à la coupe du Seigneur et de prendre place à sa
table qui les rend solidaires du Christ (10. 20-21 ; vide supra, p. 15). Si les chrétiens de Corinthe se divisent en groupes séparés pour manger le repas du Seigneur (soit les uns avant les autres, soit les uns à part des autres), ils le dénaturent, ils méprisent l'Église de Dieu (44. 20 à 22), ils sont très coupables, car c’est cela qui prouve qu’ils ne reconnaissent pas le corps du Seigneur (44. 29). Tout cela est formel et pas sujet à discussion.
Nous retrouvons donc ici la même donnée fondamentale que nous avons déjà rencontrée dans les témoignages précédemment étudiés. Mais nous la retrouvons sous une forme particulière qui est caractéristique de l’apôtre Paul. En plus des données qui ressortent de la nature même du repas du Seigneur, telle que la 7° Ep. aux Corinthiens nous le fait connaître, 1l y a celles relatives à la signification que Paul attache à ce repas et qu’il s’est efforcé de lui imprimer.
IL. La signification du repas du Seigneur pour l'apôtre Paul,
1° La communion au corps du Christ dans le repas du Seigneur est lu communion à la société mystique de tous les disciples du Christ avec le Christ. — Nous entrons ici au cœur même de la pensée et de la foi de l’apôtre. Jusqu'à présent nous avons purement et simplement assimilé la communion au corps et au sang du Christ à la communion avec le Christet nous ne nous sommes pas expliqué en quoi consiste le «discernement du corps du Seigneur » (44. 29), qui est la condition indispensable pour que le repas du Seigneur soit salutaire. Nous nous sommes borné à déblayer le terrain en écartant dès le début l'interprétation réaliste de ces expressions, d’après laquelle l’apôtre considérerait le pain et le vin comme devenant le véritable corps matériel et le véritable sang matériel du Christ suivant la doctrine, de beaucoup postérieure, de la transsubstantialion (voir plus haut, p. 75). Mais alors que faut-il entendre par ce corps et ce sang du Christ?
Le ch. 11 ne nous donne aucune explication à ce sujet.
L'apôtre ne met pas en doute que ses lecteurs corinthiens savent ce qu’il désigne ainsi. Nous devons donc chercher dans les écrits que nous possédons de lui, s’ils ne contiennent! pas une instruction analogue à celle qu'il avait donnée aux Corinthiens. Elle s'y trouve fort heureusement de la façon la plus satisfaisante. D'abord dans l'Épître elle-même. Déjà dans le fragment du ch. 40 il y a une indication précieuse : d’une part le pain que rompent les convives de Ia table du Seigneur est «la communion au corps du Christ » (v. 16); d'autre part, ils ne forment qu’un seul corps par le fait d’avoir part ensemble à un seul et même pain (v. 17); par conséquent le corps du Christ est le même que le corps dont on fait partie par la participalion au même pain, c’est-à-dire la société mystique des communiants. Cette conception est exprimée plus clairement encore dansle passage du ch. 6 que nous avons cité plus haut (v. s., p. 73) : « Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres du Christ?» (6. 15). Si les chrétiens sont les membres du Christ, ils font donc partie du corps du Christ. L'expression classique de la pensée paulinienne se trouve au ch. 42, vv. 12 et suiv. : (v. 12) « De « même que le corps est un et qu'il a beaucoup de membres, « mais que tous les membres du corps, si nombreux soient-ils, « sont un seul corps, de même en est-il de Christ ; (v. 13) car « nous avons tous élé baptisés en un seul et même esprit « pour ne former qu’un seul et même corps, que nous soyons « Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres; et tous nous « avons élé abreuvés d'un même esprit. (v. 14) Le corps, en « effet, n’est pas un membre unique, mais il en a beaucoup. « (v. 15) Si le pied dit : comme je ne suis pas main je ne suis « pas du corps, ce n’est pas une raison pour qu'il ne fasse « pas partie du corps ; (v. 16) et si l'oreille dit : comme je « ne suis pas œil, etc... (v. 26) quand un membre souffre, « tous les membres son solidaires de sa souffrance ; quand «un membre est honoré, tous les membres sont solidaires
« de sa joie. (v. 27) Vous, vous êtes le corps du Christ et, cha- « cun pour sa part, ses membres »,
Voilà qui est décisif. Et la même pensée est exprimée Romains, 12. 4 sqq. : « De même que dans un corps unique «nous avons des membres nombreux, mais que tous les « membres n’ont pas la même fonction, de même nous sommes « un seul corps en Christ, quoiqu'étant nombreux, et nous « sommes les membres les uns des autres », — et encore Ephésiens, 4. 22-23. « Il (Dieu) a tout mis à ses pieds (du « Christ) etil l'a donné comme tête à l'Église par dessus toutes « choses, et celle-ci est son corps » (Cfr. 3. 6; 4.4: 4,12 et suiv.; Colossiens, 1.18 ; 2. 19 et suiv.). Nous n'avons donc pas affaire ici à une image accidentelle, et le « discernement du corps du Christ » au v. 29 du ch. 41 n’est pas une simple paraphrase de la parole d'institution que Paul prête à Jésus au verset 24 («ceci est mon corps»), mais l'application d’une des conceplions familières à l’apôtre Paul : les chrétiens sont le corps duw-Christ. Aussi quand nous lisons que les chrétiens de Corinthe en prenant le repas du Seigneur par groupes séparés, au lieu de le prendre tous ensemble en véritable communion, dénalurent ce repas parce qu'ils ne discernent pas Cle corps du Christ », nous sommes bien obligés d'interpréter cetle expression conformément au sens qu’elle a partout ailleurs dans les écrits de Paul, lorsqu'elle est mise en rapport avec la société des chréliens, et nous hésitons d’autant moins à le faire que c’est la seule interprétation qui cadre avec le sens général du morceau où ces mots figurent.
La seule objection dont il y ait lieu de tenir compte, c’est celle qui se fonde sur la détermination du corps dans les paroles attribuées par Paul à Jésus (41. 24) : roëxé poi êomiv ro pa to Ürèp by, « ceci est mon corps pour vous ». Le corps dont il s’agit ici, dit-on, ne peut être que le corps proprement dit de Jésus qui va être crucifié. Certains critiques ont éliminé les mots rè üxip buy, les considérant comme une addition ultérieure au texte originel. J’ai déjà dit que cette solution me paraît arbitraire (voir p. 77, note 2). D'autres, avec plus de raison, ont fait observer que ces paroles ne sont pas l’expression de la pensée de Paul, mais une révélation de Jésus à
Paul. Nous reparlerons bientôt de cette observation. Pour le moment je me bornerai à répondre que la pensée de Paul dans ce ch. 41 ne saurait être en opposition avec la déclaration qu'il affirme tenir de Jésus lui-même. 11 me paraît done inadmissible que Paul ait entendu le « corps de Christ » tantôt au sens propre, de l'organisme corporel qui fut mis en croix, tantôt au sens mystique, de la société des chrétiens unis au Christ‘. Comme il n’y a aucun doute sur le sens qu'il donne partout ailleurs à cette expression, il faut bien qu’elle ait la même valeur dans ce v. 24. Et, en effet, il n'y a aucune raison de ne pas la lui reconnaître. La forme même rè cop à drèp boy nous y invite. La préposition orèp signifie : « pour, en faveur de, pour le bien de » {latin : pro), et non « à la place de »*. Paul cite ici des paroles que Jésus, encore vivant sur terre, aurait dites à ses disciples ; est-il vraisemblable que, selon lui, Jésus prenant un pain ait dit : Ce pain est mon corps matériel, le corps dans lequel je suis actuellement, celui qui est là à vos côtés? Paul n’est pourtant pas absolument dénué de sens commun. N’est-il pas beaucoup plus naturel d’admetire que dans la pensée de l’apôtre ces mots signifiaient : Le
1) H. J. Holtzmann. Lehrbuch der neutestamentlichen Theologie, I, p. 183 (Fribourg, Mohr, 1897) : « daher er unter dem Leibe abwechselnd bald denjenigen Jesu (40. 16), bald (40. 17) die Gemeinde versteht ».
2) Il faut distinguer drée et &vr!, La doctrine de Paul n’est pas celle de la substitution du Christ aux pécheurs, mais de la mort par consécration au salut des pêcheurs, qui bénéficient de ce sacrifice en s’associant par la foi à la mortet à la résurrection du Christ. Le corps du Christ n’est pas substitué à ceux des hommes, Christ meurt pour épargner à tous ses fideles la mort qu’ils auraient légitimement encourue, s’il n’avait pas vaincu Ja mort en leur faveur. Voir Gal., 3. 13 : Xprordç nus éényopacev Ex ths xatdpac Tod voou yevopevoc ÜTÈD AUY xardpa ; Christ ne devient pas malédiction à notre place, puisque nous sommes déjà malédiction (c’est-à-dire maudits) ; mais en devenant malédiction en notre faveur, sans l'avoir mérité, il nous délivre de la malédiction. Il faut éelairer ce passage par la comparaison avec Rom., 8. 31-32 : (v. 31) & 6 Oedc Omèo nuav, tic xad” npov; (v. 32) 66 ye rod dlou viod oûx évelouro, NX ÜTEp AUDV Tévrwv napédwuev aûTOv, Ts oÙy Hat oÙv aÛT® Ta mavra quiv yaoicerar ; le Ümèo du v. 31 fixe le sens du ünip du v. 32. Paul ne dit pas : « si Dieu est à notre place, qui sera contre nous ? » mais : « si Dieu est pour nous (i. e. en notre faveur), qui sera contre nous ? ». Il ne faut donc pas traduire au v. 32 : « a livré son fils à notre place », mais « en notre faveur ».
pain que je romps après avoir rendu grâces, c'est mon corps mystique qui est — non pas à voire place (ce qui n'aurait aucun sens) — mais qui est pour votre bien, pour votre salut, — d'accord avec la valeur que parlout ailleurs il accorde à ce « corps du Christ » ? À mon avis, poser la question c’est la résoudre. Paul se considérait comme le fidèle interprète de Jésus quand il traduisait dans sa langue de rabbin grec la puissante expérience religieuse qu’il avait éprouvée au contact spirituel avec son Maître. D’après ce profond mysticisme paulinien Christ est aussi vivant dans l'organisme terrestre, constitué de tous ses disciples régénérés et animés par son esprit, qu’il était vivant, avant sa crucifixion, dans le corps terrestre dans lequel il avait exercé son ministère. Les fidèles sont le corps dont il est l'esprit. Tout cela se tient admirablement, du moment que l'on reste sur le terrain mystique de Paul et tout cela c'était pour Paul l’enseignement même du Christ.
2° La communion au sang du Christ dans le repas du Seigneur, c'est la participation à la nouvelle alliance consacrée par son sang. Comme dans les autres témoignages éludiés précédemment, il y a dans celui de Paul moins de renseignements sur la valeur de la coupe que sur celle du pain. La coupe, est-ildit(10.16),estlacommunionausang du Christ, et d’après 41. 25 Jésus aurait dit que la coupe, non le vin, est la nouvelle alliance en son sang. Voilà tout. Cela suffit cependant à nous apprendre que dans la pensée de l’apôtre Le repas du Seigneur est en relation avec la nouvelle alliance que, d’après sa théologie antithétique, le Christ a substituée à l’ancienne. Cette idée d'alliance s’harmonise parfaitement avec celle du repas d'union. Comme, d'autre part, nous savons que pour Paul l’œuvre de délivrance opérée par le Christ a été réalisée par sa mort sur la croix et par sa résurrection, nous sommes aulorisés à en conclure que la communion au sang du Christ c'était la participation à l’alliance scellée ou consacrée par la mort du Christ, Il est vrai que la mort du Christ par crucifixion ne comportait pas d’effusion de sang. Mais l’ancienne
alliance avait été consacrée par le sang des sacrifices (Zxode, 24. 3 à 8) et c'était une tradition universelle dans toute l’antiquité que les actes solennels de la vie sociale fussent scellés de cette façon. L'idée de la nouvelle alliance évoque ainsi celle d’un sacrifice sanglant et rien n’était plus conforme à la théologie de l’apôtre. Les sacrifices de cet ordre étaient des sacrifices, non pas d’expiation ou de propitiation, mais de consécration et de communion. L'idée de communier au sang du Christ n'avait donc rien de choquant pour des chrétiens grecs, habitués à des cérémonies analogues. Toutefois dans la théologie de l’apôtre le sacrifice da Christ avait été un sacrifice unique, accompli une fois pour toules sur la croix de Golgotha. Il ne songeait pas un instant à représenter ce sacrifice comme perpéluellement renouvelé à chaque repas du Seigneur. Aussi n'y a-t-il pas lieu de « discerner le sang » du Christ dans ce repas. La participation à la coupe était ainsi la communion spirituelle avec la consécralion de lalliance par le sang du Christ, c’est-à-dire que
3° Le repas du Seigneur est une commémoration de la mort du Christ. C'est ce que l’apôtre dit expressément au v. 26: «Aussi souvent que vous mangerez ce pain et que vous boirez la coupe, annoncez la mort du Seigneur. » Il n'y a aucune difficulté sur ce point. C’est la conséquence logique de tout ce qui précède.
4 Le repas a aussi un caracière eschatologique. I est à peine indiqué, mais il y est comme dans la Didaché : (v. 26, « annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne ». En même temps qu’un souvenir de l'œuvre de salut accomplie par le Christ, le repas était aussi une affirmation de l'espérance au retour prochain du Christ et au triomphe final dont ce retour devait donner le signal. C’est un élément qu'il convient de ne pas négliger.
5° Enfin d'après Paul Jésus a lui-même institué le repas du Seigneur en souvenir de lui (A1. 24 et 25). Le texte sur ce point n’exige aucune explication. C’est à un autre égard que cette affirmation de Paul, aussi bien que quelques-unes de
celles qui précèdent, doivent être soumises à un examen critique rigoureux. Nous avons, ce me semble, reconnu avec suffisamment de précision et de netteté ce que le repas du Seigneur était à Corinthe de par sa nature mêmeet ce qu'il signifiait dans la pensée de Paul et deses disciples. Mais quelle est la valeur historique de ce témoignage paulinien en ce qui concerne l’instilution même et le sens originel du repas?
IL. La valeur historique du témoignage paulinien sur l'inshtution du repas du Seigneur.
Il y a deux éléments dans le témoignage de la Z°° Epitre aux Corinthiens : les instructions émanant de Paul lui-même et celles qu’il déclare tenir directement de Jésus(11. 23 à 25). Étant donnée la rareté extrême des paroles de Jésus reproduites par Paul et la date de la composition de l'Épilre, cette citation expresse de Jésus aurait une autorilé historique supérieure à celle de n'importe quel autre témoignage évangélique, s’il ne fallait pas y voir l'écho d’une révélation surnaturelle bien plutôt que d’une véritable tradition historique. L'insistance avec laquelle Paul fait ressortir qu'il tient lui-même, directement, ces paroles du Seigneur ne permet pas d'autre hypothèse ; ëyÿo 29 rapéhafov aè voù xvpilou « moi personnellement j'ai reçu du Seigneur » (v. 23). Comme il n'a jamais eu de relations avec le Jésus terrestre, il ne peut s’agir que du Christ glorifié. Cet appel à une révélation du Christ céleste n’est d’ailleurs pas isolé. Paul revient fréquemment sur le fait qu’il tient son mandat apostolique directement du Christ: et lui-même nous apprend qu'il a été ravi au troisième ciel et qu’il y a appris des mystères inénarrables*.
Mais s’ilne paraît pas contestable que Paul invoque ici l'autorité d’une révélation directe et personnelle du Seigneur
4) Voir les adresses des Épitres aux Romains, aux Galates, des deux Epp. aux Corinthiens, Gal , À et 2.
2) I Cor., 42, 1 à 4 (omcuoiac x0t amoxaldVzie, visions et révélations; fxovoev äpbntx Énuara, des paroles qu'il n’est pas possible de dire).
— la plus haute autorité à ses yeux —, la question qui se pose devant l’histoire est celle-ci : dans quelle mesure le témoignage de Paul sur le repas du Seigneur procède-t-il de celte révélation, dans quelle mesure en est-il indépendant ? II faut d’abord déterminer ce qui est à proprement parler citation du Seigneur. Ce sont les vv. 23 à 25 où Jésus parle à la première personne. Dès le v. 26 c’est Paul qui reprend la parole («annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’# vienne »). La révélation porte donc sur les points suivants : 4° le fait que Jésus a rompu le pain avec eucharistie dans la nuit où il fut livré ; 2° l'assimilation du pain à son corps en faveur de ses disciples ; 3° l'assimilation de la coupe à la nouvelle alliance en son sang ; 4° la recommandation de renouveler l'acte en souvenir de lui toutes les fois que les disciples boiront la coupe. La commémoration de la mort (v. 26) peut déjà être considérée comme un commentaire de l’apôtre. Or, tout ce qui est commentaire se rattache, sans doute, dans la pensée de Paul à la révélation ou tout au moins s'accorde avec elle, mais n’en est pas moins de l'interprétation qui appartient en propre à l’apôtre. On le reconnaîtra d'autant plus volontiers que l’on retrouve dans cette interprétation la théologie personnelle de Paul.
El la révélation elle-même ? Ne faut-il pas y voir également une projection de la pensée paulinienne, s’objectivant en paroles du Christ? L'histoire religieuse offre de nombreux exemples du même genre: l'être surnaturel dit ce que le visionnaire ressent plus ou moins clairement. Il y aurait, à mon sens, une singulière exagération à mettre au compte de l'imagination de Paul tout le contenu de la révélation et à lui refuser ainsi toute valeur comme témoignage historique. Cette révélalion doit avoir des antécédents. Elle ne s'est pas formée en l'air. Si elle est une interprétation de Paul, les faits qu’elle interprète doivent lui être antérieurs. L'esprit de Paul s’est concentré sur ces faits ; ils ont pris une valeur particulière à ses yeux et, dans un de ces moments de ravissement qui lui sont familiers, ils lui sont apparus, consacrés
par le Seigneur lui-même avec celte valeur. La révélation elle-même devient inexplicable autrement.
Il est, en effet, bien difficile d'admettre que Paul ait inventé en vision des faits concrets comme ceux du v. 23 : que Jésus dans la nuit où il fut livré prit du pain, prononça la prière d’eucharistie et le rompit. Ce n’est pas là produit de vision, mais matière sur laquelle une vision peut se construire. Il est absolument invraisemblable que Paul ait affirmé un fait positif comme celui-là d’après une révélation, dans une église où il se trouvait aux prises avec les émissaires des apôtres de Jérusalem. Ceux-ci n’auraient pas manqué de lui infliger un démenti désastreux, si ce fait n'avait pas correspondu à la réalité à laquelle ils avaient été, eux, personnellement mêlés. De plus, le détail précis rapporté par Paul concorde si bien avec les récits des évangiles synoptiques sur la Cène, que s’il’ a été inventé par Paul en extase, ce sont les synopliques qui le lui ont emprunté plus tard. Mais l'hypothèse d’après laquelle le récit de la Cène dans les synoptiques aurait été inspiré par la tradition paulinienne ne mérite pas l’honneur qu'on lui a fait. La conception de la Cène dans les évangiles de Matthieu et de Marc est toute différente de ce qu’elle est chez Paul ; on n’y trouve aucune des idées caracléristiques que nous avons dégagées plus haut; etchez Luc, où il y a une part de tradition paulinienne, elle est limitée à quelques paroles, où l’on ne retrouve plus rien du profond mysticisme de l’apôtre. Or, il suffit de l'existence indépendante de la tradition des synoptiques, avec ses variantes, pour attester que le fait même d’un repas pris par Jésus avec ses disciples, dans la nuit où il fut livré, ne peut pas être le produit de l'imagination de Paul. La révélation du Seigneur invoquée par Paul a donc travaillé sur des faits réels qui lui sont antérieurs.
J'estime qu’il en est de même pour l'assimilation du pain au corps et du vin au sang de l'alliance. Je crois que les critiques qui font honneur à Paul de l'invention de cette équation font complètement fausse roule. Au ch. 40, v. 16, Paul
en parle comme d’une chose admise par tous les chrétiens de Corinthe et qui n’est pas sujette à discussion : « La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas la communion au sang du Christ? le pain que nous rompons, n’est-il pas la communion au sang du Christ? » Je répéterai ici ce que j'ai déjà dit à propos du repas pris par Jésus avec ses disciples : si cette assimilation n'avait pas déjà été connue avant Paul, ses adversaires à Corinthe n'auraient pas manqué de l’attaquer avec une particulière violence sur ce point. Or, il n'y a pas trace d'attaques de ce genre. Ce qui est en discussion, ce n’est pas l'assimilation, c’est la portée et la valeur de cette assimilation ; c’est le commentaire de Paul ; voilà ce que les chrétiens de Corinthe méconnaissent et ce pour quoi ils sont tancés par l’apôtre. Enfin si la tradition des synoptiques est indépendante de celle de Paul, comme nous l'avons montré, elle atteste l'existence de l'équation pain = corps, vin — sang, en dehors de la prédication paulienne.
Mais si l'équation elle-même est antérieure à Paul, la forme qu'il lui donne et qui lui est particulière, est bien de lui; ici le commentaire a pénétré dans le texte. Le corps est rà urèp buov, la coupe est « la nouvelle alliance en mon sang » par opposilion à l’ancienne ; la commémoration du Seigneur, soit la commémoralion de sa mort, devra être renouvelée toutes les fois que l’on rompra le pain et que l’on boira la coupe. Voilà ce que nous ne retrouverons nulle part ailleurs que chez Paul (et en partie chez Luc qui a subi l'influence paulinienne); voilà ce qui porte bien samarque personnelle. La révélation du Seigneur (X Cor., A1. 23-25) nous apparail donc comme l'interprétation paulinienne de faits antérieurs, consacrée à ses yeux par une déclaration du Christ glorifié. Et nous comprenons maintenant pourquoi il invoque cette révélation justement au moment où il s’agit de faire prévaloir parmi ses disciples de Corinthe la véritable intelligence du repas du Seigneur. Sur ce point comme sur tant d’autres, le Christ céleste, dont il tient son mandat apostolique, lui a expliqué
le sens profond de la tradition, dont les apôtres du Jésus terrestre n’avaient que la lettre.