‹ Les origines de l'eucharistieChapitre 19 sur 21 · LES DOCUMENTS. =— LES ÉVANGILES DE MATTHIEU ET DE MARC · texte numérisé non relu

LES DOCUMENTS. =— LES ÉVANGILES DE MATTHIEU ET DE MARC

pas s'agir de ce sang. Toute la description implique que Jésus mange et boit avec ses disciples; au v. 29 de Matthieu, 25 de Marc il dit : « Je ne boiraï plus désormais de ce produit de la vigne » jusqu’à l'avènement du Royaume de Dieu. Si « ce produit de la vigne », c’est-à-dire le vin, est au v. 28 le sang de Jésus, il doit l'être aussi au v. 29. On aboutirait ainsi à cette monstruosité que d’après nos deux évangélistes Jésus aurait mangéson propre corps et bu son propre sang ! Enfin, il est inadmissible que Jésus, attablé avec ses disciples juifs, les ait invités à boire du sang véritable, puisque rien n'était plus formellement interdit aux Juifs et nous savons que les premiers chrétiens de Jérusalem, ycompris lesapôtres, restèrent à cet égard soumis aux prescriplions de la loi juive. Les évangélistes, en tout cas l’auteur du premier évangile, connaissaient parfaitement les prescriptions de la Loi à cetégard. On ne saurait donc concevoir que les paroles attribuées par eux à Jésus dans une circonstance aussi solennelle eussent à leurs yeux un sens contraire à ces prescriptions. L’interprétation réaliste de l’Église du Moyen Age est ici inacceptable.

D'ailleurs cette interprétation est en opposition flagrante avec la signification que les évangélistes attribuent à la Cène.

6° Pour Matthieu et Marc la Cène est l'affirmation sensible de l'alliance de Jésus avec ses disciples, qui est consacrée par le sang du Christ,en vue deleur réunion uliérieure dans le royaume de Dieu (Matth., wv. 28 et 29; Marc, vv. 24 et 25). Il n’est nullement question ici de «nouvelle alliance » opposée à l’ancienne. D’après la version de nos deux évangélistes Jésus sait qu'il va être trahi et qu'il va mourir; le repas qu'il prend avec ses apôtres est sans doute son dernier repas avec eux. Il exprime donc par un acte sensible de communion l'alliance qui existe entre eux et lui, et, comme toute alliance dans l'antiquité chez les juifs comme chez les païens esl consacrée par le sacrifice d’une victime, il présente le pain comme le corps, le vin comme le sang qui consacrent cette alliance, et il leur dit : « Je n’en boirai plus avec vous » (Matthieu, v. 29) jusqu'à ce jour où l'alliance sera accomplie,

jusqu’au jour où le royaume de Dieu en vue duquel elle est conclue sera réalisé. Cette alliance n’est pas pour les seuls apôlres ; le bénéfice s’en étendra à beaucoup de personnes. Matthieu en détermine l'efficacité avec un peu plus de précision : elle assure le pardon des péchés (v. 28); mais au fond ces paroles n’ajoutent rien à ce qui est déjà compris dans la conception de Mare. lei comme dans de précédents témoignages, il s’agit clairement d’un acte de consécration accompli une fois pour toutes et nullement d’un sacrifice qui doive se renouveler.

Pour nos deux évangélistes la Cène est un repas de communion ou d'alliance des apôtres entre eux el avec Jésus, avec un caractère nettement eschatologique. — Quelle est la valeur historique de leur témoignage? C’est là une- question très délicate, qui doit faire l’objet d’un examen particulier.

Tableau des résultats obtenus par l'analyse des documents.

Notre analyse a porté sur quinze documents, ou groupes de documents, en grande partie indépendants les uns des autres et répartis sur l’espace d’un siècle, de l’an 50 environ à l’an 150. Nous ne sommes donc pas aussi dépourvus de témoignages sur la première tradilion et les premières institutions chrétiennes que l’on se plaît parfois à le proclamer. Il y a beaucoup de questions posées par l’histoire politique, religieuse ou sociale de la société gréco-romaine à la même époque, sur lesquelles on serait bien heureux d’en avoir seulement la moitié autant.

Avant d'aller plus loin dans notre enquête il convient de grouper les résultats obtenus, afin de nous rendre compte de ce qu'ils ont de commun malgré leurs nombreuses divergences. C’est la condition indispensable, trop souvent négligée jusqu’à présent, pour aborder l'étude critique du témoignage des évangiles synoptiques sur la Cène. Je résume ces résultats sous les rubriques suivantes :

1. Nous n'avons trouvé aucune trace d’un enseignement ésotérique rattaché à l’eucharistie.

2. La dénomination la plus ancienne de l'acte que nous étudions est : ro xupraxèy deïrvoy «le repas du Seigneur » ou xAdaiç roù dprou « fraction du pain ». Le terme ebyzptoria « action de grâces » ou le verbe correspondant s'appliquent d’abord-à la prière, par laquelle les fidèles rendent grâces pour les aliments et pour les bienfaits spirituels que Dieu leur dispense. Ils s'étendent bientôt au repas sacré dans son ensemble (/gnace, p.33 etsuiv.; Didaché, p. 47); le nom eucharistie sert même à désigner par métonymie les aliments sacrés (Didaché, 9. 5; Justin, 1" Apol., 66; v. s. p. 9).

3. L’eucharistie est à l’origiue un repas religieux collectif, qui doit être d’une grande simplicité parce que sa valeur réside dans sa signification religieuse et non dans la jouissance des aliments (témoignage de Paul, v. s. p. 79, 80, 84; Didaché, p. 47 à 50; Actes, p. 96; Pline, p. 31-32; IV® Évangile, p. 65).

4. L'élément essentiel, indispensable, de ce repas est du pain (tous les témoignages); il y a aussi probablement tou- . jours de la boisson, quoiqu’elle ne soit pas toujours mentionnée. La nature de cette boisson ne paraît pas avoir eu grande importance, puisqu'elle n’est pas spécifiée en plusieurs cas. C'était en général du vin coupé d’eau, parfois aussi de l’eau pure (Justin, p. 11; gnosliques, p. 20 et suiv.). Le repas peui aussi comporter d’autres mets (Synopliques, p. 109; Paul, p. 80; IV° Évangile, p. 65; Montanistes, p. 28; Jude et IT Pierre, p. 24).

5. La participation à ce repas est réservée aux seuls membres de la communauté (Justin, p. 9; Didaché, p. 48, et d’une façon indirecte tous les témoignages).

6. Il peut être indépendant du culte proprement dit (Actes, p. 95 et 98; Paul, p. 81 et suiv.; Pline, p. 28), comme aussi il peut y être associé (Didaché, p. 50, et indirectement Ignace et Clément.

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