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Voici la porte de l'Éternel

Cest par elle qu’entrent les justes.

21. Je te loue, parce que tu m'as exaucé, Parce que tu m'as sauvé.

22. La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient Est devenue la principale de l’angle.

1) Voir ci-dessus p. 134.

23. C'est de l'Éternel que cela est venu ; C’est un prodige à nos yeux.

24. C'est ici la journée que l'Éternel a faite : Qu'elle soit pour nous un sujet d’allécresse et de joie,

Voilà quel fut le thème des paroles de Jésus et des entretiens des apôtres au repas pascal. Voilà les hymnes de foi et de joyeuse espérance que, de l’aveu même des évangélistes, les disciples chantèrent ce soir là, en quittant la salle du banquet pour se rendre suivant leur habitude au mont des Oliviers.

Ce que Jésus a dit à ses apôtres en cetle heure solennelle, nous ne le saurons jamais exactement. Mais nous pouvons affirmer, sans témérité, que, se fondant sur les délivrances accordées par l'Éternel jadis à son peuple, il leur parla de la fidélité et de l'amour du Père céleste pour ses enfants, pour tous ceux qui se repentent de leurs péchés el viennent à lui pour se régénérer en sa miséricorde, qu’il leur dépeignit une fois de plus le Royaume à venir, qu’il le leur montra prochain, ouvert à tous les hommes de bonne volonté, et qu'il confirma dans leurs âmes les assurances de leur union avec le Pèrecéleste, la certitude des dispositions miséricordieuses de l'Éternel envers eux, prémices du Royaume, c’est-à-dire les assurances de l'alliance (40#xn) entre eux et lui, entre eux et Dieu en vue du Royaume. En d’autres termes, nous pouvons supposer, selon toute vraisemblance, que Jésus, à l’occasion de ce repas plus solennel que les autres, leur renouvela, d’une façon plus solennelle aussi, les enseignements de l'Évangile, qu’il leur avait exposés déjà bien souvent auparavant, au cours de beaucoup d’autres repas pris en commun, mais auxquels lerepas pascal, pris à Jérusalem même dans des circonstances aussi graves, donnait une valeur plus grande encore, et auxquels plus tard le fait que ce repas avait été le dernier pris avec leur maître, imprima dans l'esprit des apôtres une consécration toute particulière.

On objecte que nulle part dans l’enseignement de Jésus on ne retrouve l’idée d’une « alliance » instituée par lui, que

c’est là une conception paulinienne, l'opposition de la «nouvelle alliance » en Christ à |’ « ancienne alliance » du Sinaï. Mais nous avons déjà vu qu'il n’y a aucune raison de voir dans la tradition enregistrée par Matthieu et Marc un écho du récit de Paul sur la Cène, puisqu'elle ne porte aucune trace des idées caractéristiques de l’apôtre des Gentils’. L'alliance, dont il a pu être parlé par Jésus au repas pascal, n’est pas une conception théologique, c’est l’idée même qui forme le fond del’Évangile, la proclamatiou de la disposition (Beritk, &iadizn) en vertu de laquelle l'Éternel va fonder le Royaume de Dieu. Elle n’est pas pour Jésus comme pour Paul l’antithèse de l’ancienne ; elle en est au contraire l’accomplissement, la réalisation parfaite. Je ne tiens pas, d'ailleurs, au mot lui-même. J'ai déjà dit quelles faibles garanties présente la transmission du texte même des paroles dans des documents tardifs comme nos évangiles. Mais je retiens l’idée. Je ne vois aucune raison de ne pas la considérer comme authentique. Elle me paraît être l’antécédent naturel et nécessaire de la spéculation paulinienne sur l’antithèse entre les deux alliances, et surtout elle n’est qu'une forme de ce qui nous est apparu comme l’idée centrale exprimée par tous les documents antiques sur le repas eucharistique, l’idée d’union, de communion, des convives entre eux, avec le Christ et avec Dieu?. Cette idée là doit donc être primitive, puisqu'elle est antérieure à toutes les différenciations de la pratique première du repas du Seigneur.

Jusqu'ici la Cène, ainsi reconstituée, ne présente pas de caractère spécifique différent de celui que présentèrent certainement beaucoup de repas et beaucoup d'entretiens antérieurs de Jésus avec ses disciples. Ceci est capital.

Reste maintenant le point le plus délicat, l'assimilation du pain au corps et du vin au sang du Christ. Nous avons con-

1) Voir p. 93, p. 107 et suiv.

2) Voir ci-dessus p. 118, n° 21.

staté que cetle assimilation est inconnue à une partie de nos témoins ; elle n’est donc pas générale comme l’idée de communion et elle ne fait pas, comme celle-ci, partie intégrante du repas du Seigneur chez les premiers chrétiens. Mais nous avons vu aussi qu'elle doit être très ancienne, antérieure à la rédaction de la 7"* Épitre aux Corinthiens de l'apôtre Paul!. Par conséquent elle ne peut pas être considérée simplement comme ane invention de Paul qui se serait glissée dans la tradition consacrée par nos évangiles synoptiques. Il n’y à dans les évangiles aucune trace, si minime soit-elle, de la conception du corps du Christ qui est propre à Paul*. Il faut donc chercher une autre explication à la célèbre équation pain — corps, vin — sang.

Malheureusement les évangélistes ne nous en fournissent aucune. Le pain, Le vin, le grain de blé, la vigne, sont bien des thèmes habituels de comparaison dans les enseignements de Jésus, des images familières à ses disciples; mais nulle part ils ne sont mis en relation avec le corps ou avec le sang du Christ. Pour lies rédacteurs de nos évangiles les paroles prononcées par Jésus sur Le pain et le vin de la Cène renferment bien certainement une allusion à sa mort, sans qu'il soit à proprement parler question de sacrifice*. Mais la réalité ne peut pas avoir été conforme à celte version, d’ailleurs assez vaguement énoncée. Puisque les apôtres ne s’attendaient pas à la mort imminente de leur Maître, ils n’auraient rien pu comprendre à de semblables déclarations. Il est contraire à toute vraisemblance de les attribuer telles quelles à Jésus dans de pareilles conditions. Le Jésus des évangiles synoptiques ne parle pas eu rébus ni en savantes allégories. De pareilles idées sont complètement étrangères à son enseignement habituel.

4) Voir antérieurement p. 86, 93 et suiv.

2) Voir p. 85 à 89.

3) Voir l'analyse antérieure des textes, p. 103 à 105, 110 à 112, Inutile de revenir sur ce qui a été dit de l'interprétation réaliste inconciliable avec les textes.

Toutefois avons-nous le droit d'attribuer purement et simplement à une pieuse interprétation des tout premiers disciples, non seulement la mise en relation du pain et du vin de la Cène avec la mort de Jésus — ce qui est bien affaire d'interprétation —, mais encore toute espèce de relation historique du pain et du vin de la Cène avec l’œuvre de Jésus? Je ne le pense pas. Car alors on ne voit plus quel aurait pu être le point d'attache de l'interprétation même que les premiers disciples puisèrent dans leur foi à la valeur providentielle de la mort de Jésus. Il faut qu'il y ait une réalité qui ait servi de base aussi bien à l'interprétation de Paul qu’à celle de la tradition synoplique. Elles ne dérivent pas l’une de l’autre, car elles procèdent de conceptions tout à fait différentes. Mais ne pourraient-elles pas toutes deux procéder d’une tradition primitive commune ?

En appliquant ici la méthode que nous avons préconisée au début de cette étude‘, nous pourrons peut-être arriver à reconstituer cette tradition primitive. Assurément nous ne prétendons énoncer ici qu’une hypothèse, mais dans l’espèce on ne saurait espérer autre chose tant que l’on ne disposera pas d’autres documents. Prenons les deux témoignages les plus divergents parmi ceux qui offrent le plus de garanties d’antiquité : celui de Paul, chronologiquement le plus ancien, et celui de la Didaché, où nous avons reconnu la saveur la plus authentique du terroir originel*. Chez Paul nous trouvons l'équation pain — corps et l'assimilation de la coupe à l’alliance dans le sang du Christ (et non « au sang de l’alliance » comme dans Matthieu et Marc). Dans la Didaché nous ne trouvons rien de pareil. Mais une même image est cependant à la base des deux conceptions. Pour Paul le « corps du Christ » est le corps mystique ou la société mystique de tous les disciples du Christ avec le Christ

1) Voir p. 8.

2) Voir p.51. Pour tout ce qui suit nous prions le lecteur de se reporter aux textes de la Didaché et de la re Épitre aux Corinthiens et au commentaire que nous en avons donné p, 46 à 56 et p. 71 à 95.

(voir p. 85), et nullement l'organisme matériel dans lequel le Christ a vécu sur la terre. Ils forment tous un seul corps, parce qu'ils ont tous part au pain unique (7 Cor., 10. 17; voir p. 14et suiv., et p. 84). D’après la Didaché les fidèles de toule la terre doivent être réunis dans le Royaume de la même manière que les grains de blé qui sont entrés dans la composition du pain eucharistique sont devenus un seul tout (&yivero 2, voir p. 55). D’une part, nous avons une conception idéaliste, toute imprégnée de la théologie de Paul; d'autre part, une représentalion simple, populaire, tout imprégnée du génie littéraire juif ; mais toutes deux se rattachent à une même image première : l'assimilation de l’union entre les chrétiens à l’unité du pain que se partagent les fidèles. Le pain est le symbole matériel, le corps de l’alliance. Paul a gardé le terme pour le frapper à l'effigie de sa théologie ; la Didaché a gardé l’idée sans le terme, et le témoignage des Actes concernant les premières communautés palestiniennes confirme celui de la Didaché.

Nous sommes donc autorisés, ce me semble, à statuer une tradition première, antérieure à celles-là, où le pain était présenté comme l’image sensible et matérielle de l’union entre les disciples du Christ et le Christ lui-même, se partageant un seul et même pain. Quels furent les termes exacts employés par Jésus? Il serait présomptueux de prétendre les retrouver. On peut supposer qu’en parlant à ses apôtres de la grande délivrance prochaine, à l’avènement du Royaume de Dieu, délivrance bien supérieure à celle que l’on commémorait ce soir-là au repas pascal, en leur rappelant qu'ils étaient les prémices du Royaume, il leur dit, en leur distribuant le pain, des paroles telles que celles-ci : « voici le corps de notre alliance », « voici notre corps», et en leur passant la coupe: «voici la coupe de l'alliance, le sang qui consacre notre alliance », soit par allusion au sacrifice par lequel fut consacrée l'alliance du Sinaï (£xode, 24, 8 : 130b 1 ua rs Gaxdhuns), soit encore par allusion au sang de l'agneau pascal dont les Israélites avaient oint les portes de leurs maisons lors de la

sorlie d'Égypte pour être épargnés par l'Éternel (Exode, 12,7 el 13). Tout cela est dans la note du repas pascal; tout cela est normal. En toute circonstance Jésus paraît avoir ratlaché ainsi ses enseignements aux particularités des lieux el des temps où il parlait.

Le souvenir de ces instructions dut rester d'autant plus vivant parmi ses disciples que ce furent en réalité les dernières. Ellesn'étaient, d’ailleurs, quela reproduction, sous une forme plus saisissante, d'enseignements que Jésus leur avait certainement déjà maintes fois exposés dans les derniers temps de son ministère. Les uns s’attachèrent davantage à l’idée, les autres aux lermes mêmes; {ous les adaptèrent à leur conception de l'œuvre du Christ. Ce qu’il y a de certain, en effet, c’est qu’il n’y a pas deux de nos témoins qui s’accordent sur une même reproduction. Elles durent être parüculièrement présentes à leur esprit, quand ils se retrou-

vèrent réunis autour de la table commune, comme ils avaient

coutume de faire du vivant de Jésus, et qu'ils se le rappe— lèrent prononçant les prières de bénédiction sur le pain et sur le vin suivant l’usage de la piété juive. Toutes leurs pensées alors se reportaient sur lui. Leur unique raison d’être là ensemble, de demeurer unis, de ne pas rentrer dans le courant de Ja vie juive dont ils sortaient, c'était son souvenir, la conscience qu'il les avait associés à son œuvre, qu'il y avait entre eux et lui une alliance, un contrat mystique ,qu'ils étaient les prémices du Royaume à la prochaine venue duquel ils ne pouvaient cesser de croire. Le pain qu'ils rompent leur parle de lui; la coupe à laquelle ils boivent les unit à lui. Ges repas sont vraiment les repas du Seigneur. Ils le sentent présent au milieu d’eux, les soutenant, les exhortant, les confirmant dans la divine espérance de la restauration suprême.

Celui qui n’est pas capable de se représenter ces réalités de la vie psychique ne comprendra jamaisrien à la genèse du Christianisme. C’est là, dans ces réunions de prière, dans ces repas religieux en commun, qu'a dû naître et se propager

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la foi en la résurrection du Christ. Nous avons déjà signalé les merveilleux enseignements que renferme à cet égard l'épisode de l'apparition aux disciples d'Emmaüs (Luc, 24, 13 à 35; voir p. 103) : les deux disciples font route toute une journée avec un inconnu, qui leur explique pourquoi Jésus avait dû subir la mort et comment tous ces événements n'étaient que la réalisation des prophéties. Quand ils arrivent à Emmaüs, ils le retiennent à souper avec eux; au moment où il leur distribue le pain sur lequel il vient de prononcer la bénédiction, ils reconnaissent que c’est Jésus lui-même, mais à l'instant même il disparaît de devant leurs yeux; il ne reste plus de lui que le pain qu’il a bénit. C’est encore en mangeant avec eux que Jésus ouvre l'esprit aux disciples demeurés à Jérusalem, afin qu’ils entendent les Écritures (Luc, 24. 36 à 49). Dans l’appendice du IV° Évangile c’est aussi à un repas que Jésus se retrouve avec ses disciples; ils savent qu'il est Jésus, mais personne n’ose lui demander qui il est (Jean, 24. 12).

Le pain de la communion chrétienne devient ainsi évocateur du Seigneur; ce qui avait été, au repas pascal et peulêtre ailleurs encore, le corps de l'alliance, l’image matérielle de l'union entrele Christ et ses disciples en vue du Royaume, est devenu bientôt pour certains d'entre eux, d’une piété plus tendre et plus exaltée, le symbole du Seigneur lui-même, le corps du Seigneur : voüté éortv To oué pou, vobté Éouv vd aude mou vis dabuns, où La place du mot uov semble encore attester son introduction dans une expression qui ne le comportait pas. Pourquoi, après tout, cette première détermination naurail-elle pas été ajoutée par quelques-uns à l’image primitive, sous l'influence de la foi en la résurrection et surtout des expériences pieuses que nous venons de rappeler, aussi bien que Paul rajouta + ürte duüv à côpe et ravi à Darien, aussi bien que la tradition enregistrée par Marc rajouta à dipa, vd Exyowémevoy brèp moAAGv et que celle dont Matthieu nous à conservé le souvenir brocha sur le tout en ajoutant : si dpeou apapuwv? Ce qui est certain, en effel, c’est que nous

n'avons plus que des variantes des paroles primilives, des variantes complétives dont on reconnaît aisément la succession. Pourquoi ce travail doit-il avoir commencé avec Paul? Le fait que divers témoins de la première pratique eucharistique les ignorent prouve qu'elles ne furent pas un élément fixe et essentiel de la première tradition. La porte est donc légitimement ouverte aux hypothèses. Mais l'existence même de ces variantes, aussi bien que la communauté fondamentale de conception entre ceux qui ont l'équation et ceux qui ne l'ont pas, impliquent la réalité initiale d’une image qui puisse leur servir de justification aux uns et aux autres.

Genèse et première évolution de l’eucharistie. Conclusion.

Nous pouvons maintenant répondre aux questions que nous avait suggérées la comparaison des témoignages les plus anciens sur l’eucharistie (voir ci-dessus p. 119), {/n'y a eu aucune inshtulion du repas eucharistique par Jésus au cours de la Cène. Celle-ci peut donc avoir été un repas pascal sans qu'il en soit de même pour les repas du Seigneur dans la chrétienté primitive. Il est également inexact de dire que la Cène n’a pas pu être un repas pascal, parce que le repas du Seigneur n’en est pas un, ou de prétendre que le repas du Seigneur a dû être la réédition du repas pascal pris par Jésus avec ses apôtres la veille de sa mort. Toute la conception traditionnelle, ecclésiastique et théologique, a été faussée, sur ce point comme sur tant d'autres, par le fait que l’on a accordé aux déclarations de l’apôtre Paul (el à la relation de Luc quien dépend)la valeur d'un témoignage historique

sur les enseignements et sur l’œuvre du Christ, alors qu’elles ne nous renseignent que sur la manière dont le théologien Paul de Tarse s’est représenté ces enseignements et cette œuvre du Christ, d'après ses spéculations el ses révélalions.

Le repas du Seigneur parmi les premiers chrétiens n’est pas autre chose que la continuation des repas que les disciples prenaient d'habitude avec Jésus et où Jésus bénissait le pain et le vin et rendait grâces suivant la coutume de la piété juive. Voilà pourquoi il a été pratiqué généralement dans les différentes variétés de la chrétienté primitive, quoiqu'il n’y ait pas eu d'institution officielle par Jésus. C’est là que dès leurs premières réunions après le grand bouleversement causé par le drame du Golgotha, c’est là que les quelques disciples demeurés fidèles se retrouvèrent en esprit avec Jésus et qu’ils sentirent de nouveau Jésus vivre avec eux. Ce qui avait été, dès son ministère terrestre, l’image sensible et comme le symbole sans cesse renouvelé de leur union fraternelle, de leur communion avec le Maître, demeura après sa crucifixion le symbole et le gage de leur union, survivant à sa mort, et de leur communion avec lui, victorieuse de la mort, La fraction du pain en commun {la xkésx ovou de la première communauté des Actes) devint ainsi le repas du Seigneur. C'est dans le pain, rompu en commun, que le Seigneur est présent au milieu d’eux!. Il ne s’agit pas ici de la genèse d’une simple image littéraire; il s’agit encore bien moins d’une grossière identification du pain et du vin avec le corps et le sang du Christ:;ces premiers chrétiens de provenance juive et vivant dans le monde juif eussent été scandalisés, s’ils avaient pu supposer qu'on leur imputerait un jour d’avoir bu du sang. Il s'agit d’une réalité mystique, d’une de ces assurances du cœur qui pour des croyants et pour des âmes aimantes sont cent fois plus fortes que les réalités sensibles. C'est cela qui est primilif, parce que c’est cela qui est vivant, jaillissant spon-

1) Nous l'avons montré à la fin du chapitre précédent, 2) Voir la réfutation de l'interprétation réaliste des textes, p. 66, 75, 110 et suiv.

tanément de l’âme des premiers disciples, et non pas simplement de telle ou telle parole, de tel ou tel incident. Le souvenir. du dernier repas pris avec Jésus a pu demeurer gravé dans la mémoire de ses apôtres plus profondément et d’une façon plus tragique que celui des autres, mais ce n’est pas Jui qui à créé cet état d’âme ni suggéré la pratique du repas de communion et d’alliance. Peut-être même le souvenir de ce dernier repas a-t-il été, au contraire, perçu de plus en plus à travers l'expérience du repas du Seigneur, dans les termes où l’a recueilli la tradition évangélique.

Dans le tout petit groupe des premiers chréliens de Jérusalem, de ceux qui tinrent bon malgré+la catastrophe, la fraction du pain en commun fut sans doute quotidienne. Il n’y a pas de raison de mettre en doute la tradition consignée dans le livre des Actes des Apôtres sur ce point. Il faut, en effet, se représenter cette toute première société chrétienne comme entièrement dominée par l'espérance messianique au retour prochain de Jésus. Aucune organisation ecclésiastique propre ; aucune constitution sociale particulière ; une vie en commun, une sorte de communisme inorganique, inspiré par le sentiment que les biens du monde présent n’ont plus aucune valeur, puisque le Royaume de vérité et de justice est imminent, qui renouvellera toutes choses.

Un pareil état d'âme est nécessairement éphémère. L’attente s’use, à mesure que sa réalisation s'éloigne. Mais surtout les impérieuses obligations de la vie économique ne permettent pas de s’y confiner. Ce qui était possible dans un tout petit groupe de croyants exaltés cessa de l’être aussitôt qu'ils devinrent plus nombreux. Comment continuer dès lors à passer sa vie dans la prière, de pieux entretiens et des repas pris en commun ‘? Il fallait vivre, travailler, propager la foi. Une partie des disciples demeurés fidèles étaient retournés dans leur pays d’origine, en Galilée, où ils retrouvèrent sans doute des amis de Jésus qui n'avaient pas oublié

4) Voir p. 95 et suiv.

les paroles du prophète, « doux et humble de cœur ». D’aulres furent obligés de quitter Jérusalem, soit à cause de la misère qui s'abaitit sur cette première communauté, comme sur tous les groupes sociaux qui veulent mettre en pratique le communisme économique, soit par suite des persécutions que les chefs religieux du Judaïsme exercèrent contre certains chrétiens, jugés trop indépendants àl’égard de la loi juive. Ils se répandirent à travers la Palestine, en Galilée, jusqu’en Syrie, et ils y formèrent, sans doute de concert avec les disciples galiléens, ces petites communautés modestes, pieuses, peu théologiques, à l’abri des influences du dehors, dont la Didaché nous permet de reconstituer l'image ‘. Le repas de communion, d'action de grâces (eucharistie) et d'espérance s’y maintint suivant le type originel du repas religieux juif qui leur était familier. Sur le modèle des prières de bénédiction et d'action de grâces en usage chez les Juifs il se constitue chez eux un type de prières eucharistiques spécifiquement chrétiennes, où ils rendent grâces à Dieu de leur avoir accordé tant de biens spirituels par son serviteur Jésus, où l’on rompt le pain en signe d’union et de communion et où l’on invoque la réalisation prochaine du Royaume attendu, sans aucune allusion au corps du Christ. Ces repas peuvent avoir lieu n'importe quel jour, mais comme il n’est pas possible de se réunir ainsi tous les jours, à moins de renoncer à ses travaux, l'habitude s’établit de prendre le repas en commun d’une façon régulière le dimanche, le jour du Seigneur*. Le repas eucharistique y apparaît comme

1) Pour la justification de ce qui suit voir p. 46 et suiv.

2) Pour ne pas compliquer cette étude, déjà suffisamment chargée, je me borne à enregistrer ici le fait incontesté de la substitution du dimanche au samedi comme jour de réunion religieuse régulier chez les premiers chrétiens, sans en discuter la genèse d’ailleurs très obscure. Il est probable que la célébration régulière du repas du Seigneur, selon le double caractère de communion mystique avec le Christ vivant et d'attente ardente de son retour, fut rattachée de préférence au dimanche, parce que ce jour rappelait la résurrection de Jésus, et que pour cette raison le dimanche devint aussi le jour de culte par excellence des chrétiens, le repas eucharistique étant le nucleus de ce culte,

l'acte essentiel de ces réunions dominicales, accompagné sans doute de prières et de lecture des livres sacrés (Ancien Testament). C’est la genèse du culte chrétien, dont le repas eucharistique est le facteur primitif.

Tandis que les petites communautés retirées de la Palestine adaptaient ainsi la « fraction du pain » à leurs conditions d'existence et donnaient à la pratique héritée de Jésus et de ses apôtres (au sens large) un développement entièrement conforme au {ype juif dont le repas procédait, les premiers missionnaires qui répandirent le christianisme naissant au delà de son pays d'origine introduisaient le repas du Seigneur dans le vaste monde hellénique, où les conditions de son évolution étaient toutautres. Il y reste — ce qu’il ne pouvait pas cesser d'être sous peine de perdre toule significalion — le repas de communion des chrétiens entre eux et avec le Christ, mais il y prend des valeurs nouvelles, correspondant à la nalure différente du milieu et au caractère différent du christianisme même qui prévalut dans ce monde grec ou grécisé.

Le plus illustre des introducteurs du christianisme parmi les païens est l’apôtre Paul, mais nous avons généralement le tort de nous représenter qu'il fut le seul, parce que c'est le seul sur lequel nous ayons des renseignements un peu détaillés. Paul apporte aux Grecs, non pas simplement l'Évangile de Jésus, mais son interprétation de l'Évangile et surtout ses spéculations sur la personne du Christ. Naturellement sa conception du repas du Seigneur s’en ressent:. C'est toujours avant tout un repas d'action de grâces, d'union des fidèles entre eux et de communion avec le Christ, qui prend sa valeur dans le fait que tous les membres de la communaulé participent au même pain; c’est encore une affirmalion de l'espérance au retour du Christ, mais d’une façon

Mais en principe le repas du Seigneur pouvait être pris n'importe quel autre jour et le culte qui s’y rattacha être célébré n’importe quel jour. . 4) Pour la justification de ce qui suit voir p. 71 et suiv.

A | he.

déjà secondaire et quelque peu voilée; le pain y est toujours la représentation sensible du Christ, le signe de sa présence au milieu des fidèles. Mais Paul a hérité du symbole qui présen{ait le pain comme corps de Jésus; il parle à des chrétiens grecs qui ne sont pas familiarisés avec les repas religieux du monde juif; lui-même n’a pas acquis auprès de Jésus et de ses disciples originels l'habitude de ces repas. Les instructions qu'il donne à ses enfants spirituels de Corinthe, il les fonde sur le dernier repas pris par Jésus avec ses apôtres, d'autant plus volontiers que partoul il ne retient du ministère de Jésus que ce qui touche à sa passion et à sa résurrection; — il les fonde sur les revélations dont il a été honoré par le Christ céleste ; il les coule dans le moule de sa puissante théologie idéalisle el allégorisante. Pour lui donc le repas du Seigneur a été inslilué par Jésus la veille de sa mort; c’est une commémoration de la mort du Christ, c’està-dire de la mort rédemptrice par laquelle, d’après la théologie paulinienne, le Christ opère le salut des fidèles. Paul sait fort bien que le corps du Christ, auquel est assimilé le pain, est une réalité mystique; il ne lui vient pas un instant à l'idée d’y voir son corps matériel réel, malgré l'importance capitale qu'il accorde à la mort et à la résurrection du Christ. Mais il est trop dialecticien pour se contenter de la vague conception mystique en laquelle s’est complue la piété des premiers disciples de Jérusalem. Il lui faut une déterminalion plus satisfaisante pour l'esprit. La nature même du repas la lui inspire conforme aux principes fondamentaux de sa conceplion chrétienne. Apôtre du Christ céleste, etnon de Jésus de Galilée, Paul reconnaît dans le corps deJésusdont le pain estle symbole, le corps mystique du Christ céleste, la société de tous ses disciples qui ue forment avec lui qu’un seul corps dont il est le chef. Les deux notions, d'union des chrétiens entre eux et de communion morale avec le Christ vivant, se fondent dans la conception, ‘à la fois métaphysique et morale, du corps mystique où s’associent dans une grande unité organique le Christ céleste, régénérateur et

vivifiant, et les fidèles régénérés et vivifiés. Et le vin est le symbole du sang dont il a scellé l’alliance nouvelle substituée par lui à l’ancienne alliance.

Cette conception du repas du Seigneur, si nettement marquée à l'empreinte de la pensée personnelle du grand apôtre, ne se généralisa pas. Plus tard, beaucoup plus tard, quand le recueil d’épîtres de Paul prit une valeur canonique, alors que le souvenir des premières traditions était depuis longtemps effacé, elle acquit une influence considérable. C’est elle surtout qui a prévalu dans le protestantisme, essentiellement scripturaire. Mais dans la première antiquité chrétienne nous n’en lrouvons aucune trace, pas plus du reste que du système proprement (héologique de Paul. Celui des Pères apostoliques qui se rapproche le plus de lui, Ignace d’Antioche, ignore l'institution de l’eucharistie par Jésus, la commémoration de la mort du Christ dans l’eucharistie et la conception du corps mystique du Christ et de ses fidèles. Nous avons vu combien flottante est chez lui la valeur de la chair et du sang du Christ : c’est synonyme de foi, d'amour, d’évangile ; c'est un médicament d’immortalité:.

Pas davantage de trace de la conception paulinienne dans les évangiles de Marc et de Matthieu. Luc s’est inspiré de la formule paulinienne; nous retrouvons chez lui* l'institution et la nouvelle alliance substituée à l’ancienne, mais pas le corps mystique du Christ céleste. Toutefois, comme il a combiné la formule paulinienne avec la tradition du Marc, sans se soucier de les accorder el comme quelqu'un qui ne comprend pas la valeur mystique de la pensée paulinienne, Luc représente une forme hybride de la tradition, qui n’a pas de valeur propre parce qu’elle est artificielle. Quant à Matthieu et Marc ils reflètent la tradition populaire d'origine palestinienne* : le repas du Seigneur avec ses apôtres conçu

4) Voir p. 32 à 40.

2) Voir p. 102 à 106.

3) Voir p. 106 à 112.

comme repas d'alliance eschatologique, d'union en vue de l'avènement prochain du Royaume, l'assimilation primitive du pain et du vin au corps et au sang, dont nous avons expliqué la genèse plus haut, sans autre précision, sans préoccupation théologique; enfin l’idée que ce repas est bienfaisant parce qu’il procure le pardon des péchés, sans autre détermination. On peut soutenir que ce dernier élément rappelle la conception paulinienne de la mort rédemptrice de Jésus dont il y a quelques vagues traces dans le reste de ces évangiles. Mais en vérité il faut une puissante dose d'imagination pour retrouver chez Matthieu et Marc la conception paulinienne de la Cène.

Dans le IV° Évangile, qui présuppose à tant d’égards le paulinisme antérieur, il n’y a pas non plus de lrace de la conception paulinienne du repas eucharistique. Il n’y est pas question d'institution, de commémoration de la mort du Christ, du corps mystique identifié à la société des fidèles formant un organisme avec le Christ céleste. Nous avons trouvé ici‘ une construction théologique de l’eucharistie toute différente, offrant des analogies avec celle d’Ignace, mais singulièrement plus puissante et qui correspond beaucoup plus que celle de Paul à l’idée qui prévalut dans l’antique église grecque. Le quatrième évangélisie a hérité comme Paul de l'assimilation du pain et du vin eucharistiques au corps et au sang du Christ, mais elle est pour lui assimilation à la chair (et non au corps), c’est-à-dire à la matière et non à l’organisme. A son tour il introduit sa théologie dans la tradition cultuelle, mais ce n’est pas la même que celle de Paul. Le Logos divin s’incarne d'une façon mystique dans le pain de l’eucharistie comme il s’est incarné dans la chair de l’homme Jésus; c'est ainsi que ce pain est un pain de vie qui nourrit en vie éternelle. Nous avons ici l'élaboration théologique grecque (ou tout au moins a/erandrine) de ce qui semble bien avoir été l’idée populaire dans

1) Voir p. 63 à 69.

la chrétienté en général au début du n° siècle, à savoir que la participation à l’eucharistie procure la vie, non pas tant la vie physique, mais le salut, le remède contre la mort, la garantie de la vie éternelle par l'union avec le Christ. C’est la transformalion de l’élément eschatologique primitif, dont on retrouve encore l'écho dans le IV° Évangile sous la forme juive de résurrection. Le repas d'alliance en vue du prochain Royaume de Dieu était à l’origine le gage de la participation à ce Royaume sur la terre. Quand l'espérance eschatologique s’idéalise au contact de l'esprit grec et que sur la notion du Royaume terresire se greffe celle de vie éternelle, le repas eucharistique devient le gage de la participation à cette vie éternelle. La valeur eschatologique du repas, reléguée au second plan chez Paul, reparaît ici au premier plan, à la place qui luirevient selonla {radilion primitive, mais sous une forme nouvelle. Le pain eucharistié est l'aliment de la vie éternelle. Dans le IV° Évangile cette idée s'affirme si puissamment qu'elle relègue à l'arrière-plan la notion eucharistique d'union des fidèles entre eux et de communion mystique avec le Christ. Mais cette dernière notion était trop inhérente à la pratique eucharistique pour ne pas s’y maintenir au premier plan partout ailleurs, dans la Didaché, chez Ignace, chez Justin, dans tous les documents que nous avons passés enrevue. Nourriture de vie éternelle, symbole et gage de l'union fraternelle entre chrétiens et de leur union avec le Christ, telle fut la triple valeur de l’eucharistie qui prévalut dans la chrétienté hellénique. Paul n’y est pour rien. Il ressort de ces conclusions sur la signification du repas eucharistique dans la première chrélienté que, même en ne tenant pas compte des variétés de conceptions qui ont dû exister dans les nombreux groupements gnostiques', il ya

4) Voir p. 20 et suiv. — Au moment de livrer ces pages à l'impression, je reçois le bel ouvrage de M, W. Bousset, Hauptprobleme der Gnosis (Gôttingen. Vandenhoeck et Ruprecht, 1907). M. Bousset s'occupe, p. 305 à 313, de l’Eucharistie chez les gnostiques. La pénurie des documents ne lui permet pas d'approfondir le sujet. Il signale les faits suivants : dans la forme

une grande diversité d’interprétalions de ce repas parmi les premières générations chrétiennes, La pratique du repas est générale, excepté dans certains milieux gnostiques et peutêtre aussi parmi certains groupes idéalistes et docètes, dont le spiritualisme se résigne malaisément à exprimer sa foi et ses espérances en des acles ou des symboles de nature aussi matérielle ‘. Les éléments constitutifs de l'interprétation sont au fond les mêmes partout; ce sont ceux qui ressortent de sa nalure originelle. Mais la mise en œuvre de ces éléments, ce que l’on peut appeler la doctrine eucharistique, varie de groupe à groupe, de théologien à théologien. Il n’y a pas de doctrine primitive, pas de système qui fasse autorilé. Ici comme ailleurs c’estla pratique qui a créé la doctrine et non la doctrine qui a créé la pratique.

Après avoir reconnu comment on concevait la valeur du repas eucharistique, il nous faut encore reconstituer l’évolution que subit l'institution même de celte pratique chrélienne primitive, essayer de suivre sa transformation en cérémonie rituelle et voir comment s’y associa l’idée de sacrifice. Cette évolulion, à son lour, réagit sur la doctrine.

Quand Paul écrit aux Corinthiens que Jésus à recommandé à ses disciples de commémorer sa mort aussi souvent qu'ils boiront la coupe, il a encore parfaitement conscience qu’en réalité ,selon l'usage des tout premiers disciples de Jérusalem, le repas du Seigneur est quotidien, ou plutôt que tout repas en commun de chrétiens doit être un repas du Seigneur,

primitive des Actes de Thomas, il semble que l’eucharistie était célébrée seulement avec du päin, sans coupe; — dans les Homélies clémentines, les aliments sacrés sont le pain et le sel, mais il s’agit ici plutôt d’un repas d'initiation que de repas eucharistiques proprement dits, En réalité les cérémonies d'initiation et de purification, les baptèmes, les ablutions, les onctions religieuses sont beaucoup plus répandues parmi les gnostiques que les rites du genre du repas eucharistique.

4) Voir encore ce qui a été dit p. 153 à 155 à propos de l'Épitre aux Hébreux,

c’est-à-dire un repas religieux où l'on bénit le pain et la coupe et où l’on rend grâces à Dieu des bienfaits que le Père céleste a procurés à ses enfants par l'organe du Christ. D'autre part la 2" Épitre aux Corinthiens atteste que les repas du Seigneur de la communauté de Corinthe n’ont pas lieu tous les jours. Nous avons déjà constaté une atténuation analogue de la pratique primitive chez les chrétiens de Galilée ou de la Syro-Palestine, d'après la Didaché?. Elle était inévitable.

En effet, le repas du Seigneur de la communauté ou de l’éxxAnota implique la participation de tous les.fidèles au même repas. C’est justement pour cette raison que ces réunions ne peuvent avoir lieu qu’à certains intervalies. Mais en dehors des repas de communauté, les seuls quisoient à proprement parler de véritables repas du Seigneur, il peut y en avoir d’autres qui groupent seulement une partie des fidèles, des repas privés en quelque sorte, non ecclésiastiques, au cours desquels on bénit le pain et la coupe et qui ont, eux aussi, par le fait un caractère sacré. A dire vrai tout repas où sont réunis un certain nombre de fidèles devrait être ainsi un repas religieux eucharistique. Ce sont les agapes, les repas d'amour fraternel, de communion, qui existent à côté des repas de communautés et qui subsisteront longtemps encore après que l’eucharistie aura cessé d’être elle-même un vrai repas.

Au début la distinction entre les repas du Seigneur et les agapes est à peine sensible. Dans de petites communautés. encore Inorganiques ou seulement pourvues d’une organisation ecclésiastique encore élémentaire, il était difficile de tracer une limite entre les repas de toute la communauté et des repas qui réunissaient uue partie notable des fidèles de la localité, puisque selon la vraisemblance zoute la communauté n'impliquait pas l'assistance obligatoire de tous ses membres individuellement. Tant qu'il n’y avait pas d’organi-

41) Voir p. 81 et suiv.

2) Voir ci-dessus p. 39.

sation régulière, l'initiative des fidèles étail souveraine en ces matières. Nousne voyons l'intervention d'aucune autorité dans les repas eucharistiques de Corinthe ou dans ceux dont nous parlent les Actes. On se réunissait à Corinthe probablement sur décision de l’éxxxnoix, de l’assemblée générale des fidèles; mais rien ne s’opposait à ce que des appels individuels provoquassent des réunions à peine différentes de celles que convoquait l’église elle-même. Et d’ailleurs ces repas de communion étaient aussi valables dans les deux cas, pourvu que l’on mangeât réellement la même nourriture en commun avec les mêmes prières et les mêmes sentiments.

Mais vers la fin du 1* et au commencement du re siècle nous constatons un effort nettement marqué de ceux que l’on peut appeler « les hommes d'église », pour régulariser la célébration du repas eucharistique et pour lui donner un caractère ecclésiastique plus tranché. Cela n'empêchait pas les agapes.privées, mais cela tendait à les réduire à une valeur inférieure et bientôt même à les discréditer. Trois de nos documents, absolument indépendants les uns à l’égard des autres et provenant de régions différentes, nous permettent de justifier cette asserlion : la Didaché, l'Épitre de Clément Romain et les Épiîtres d'Ignace.

La Didaché ne nous apprend pas seulement que la célébration de l’eucharistie est déjà fixée au dimanche dans les églises syro-palestiniennes, comme nous l’avons constaté plus haut; elle nous apprend aussi qu'il y a déjà dans ces petites communautés rurales une liturgie eucharistique, dont seuls les prophètes sont autorisés à s'émanciper’. D'autre part, elle recommande d’élire des épiscopes et des diacres et de les honorer, parce qu’ils remplissent les fonctions de prophèles et d’instructeurs (15. 1 et 2). Assurément nous ne constatons encore aucune intervention sacerdotale de ces épiscopes et de ces diacres dans la description de l’eucharistie. Mais Le terme même de diacres, d’après l’analogie des Actes

1) Pour la justification voir p. 46 à 56.

et de toute la pralique ecclésiastique ultérieure, semble bien comporter un rôle de servants aux repas de la communauté el, puisque les épiscopes doivent être honorés comme des prophètes et que les prophètes sont expressément autorisés à dresser des tables, il n’est pas téméraire de supposer que les évêques jouaient aussi un rôle aux repas eucharistiques. Lequel? Nous n’en savons rien. Nous ne pouvons donc pas alléguer la Didaché à l'appui de la sacerdotalisation du repas eucharistique, mais nous sommes pleinement autorisés à nous appuyer sur elle pour établir le commencement d’une riltualisation de la cérémonie.

L'Épitre de Clément Romain aux Corinthiens, au contraire, atteste clairementla prétention du sacerdoce naissant à réglementer et à diriger la célébration de l'eucharistie‘. A l’époque de Paul les fidèles apportent individuellement leurs aliments au repas commun el les mangent, après avoir dit les prières de bénédiction et d'action de grâces, sans passer par l’intermédiaire d’un dignilaire quelconque appelé à les consacrer. De là les abus et les désordres dont se plaint l’apôtre. Quarante ans plus tard les chrétiens de Corinthe paraissent avoir l'esprit tout aussi indiscipliné, mais ils ont des évêques qui prétendent leur interdire d'apporter leurs offrandes pour l’eucharistie et de célébrer cette eucharistie quand il Leur plaît et sans passer par le ministère épiscopal. Les épiscopes ont fixé des jours et des heures déterminés à cet effet et ce sont eux seuls qui doivent présenter les oblations à la bénédiction divine.

Quelques années plus tard cette même thèse est soutenue par Ignace d’Antioche avec son intransigeance habituelle*. La seule eucharistie qui soit bonne est celle qui est présidée par l’évêque ou par celui à qui il en a confié le soin. Il n’est permis ni de baptiser ni de faire agape en dehors de l’évêque, La situation est donc la même dans les églises grecques

4) Voir p. 40 à 45.

2) Voir p. 32 à 40.

d'Asie Mineure que précédemment à Corinthe. On célèbre des eucharislies de sa propre autorité, par groupes, sans se préoccuper des dignitaires ecclésiastiques. C'est à cet état d’anarchie que ceux-ci veulent mettre un terme, De libre repas de communion fraternelle l’eucharistie tend donc à devenir un acte rituel célébré par Le sacerdoce.

C'était assurément dans la logique de l'institution. Comme avait fort bien vu l’apôtre Paul, le repas véritable du Seigneur c'est celui auquel la communauté entière participe également sans distinction de groupe. Il était donc naturel, à partir du momentoùles communautés se constituaient un gouvernement régulier appelé à les représenter et à gérer leurs intérêts spirituels et matériels, que ce gouvernement prît en mains la célébration de l’eucharistie, en réglât la forme et en présidât les divers actes. Aussi celte tendance ne larda-t-elle pas à triompher, comme l’atteste Justin, cependant peu sacerdotal par nature. Au milieu du n° siècle, c’est le président qui recueille les dons ou oblations apportés par les fidèles selon leur générosité, c’est lui qui les distribue, c’est lui prononce les prières de bénédiction et d'action de grâces. L’eucharistie n’est plus qu'un rite cultuel, l’acte essentiel du culte du dimanche, quoiqu'elle soit aussi célébrée à d’autres jours. Les agapes ne sont plus que des repas privés, en dehors de la communauté, où se réunissent des groupes de fidèles, mais beaucoup plus souvent ceux qui sont en dehors ou à côlé de la communauté, ceux que l’église générale, l’église catholique locale, considère comme héréliques, comme des hommes funestes, dont les fidèles font bien de se garder. Ce ne sont plus que des eucharisties de conventicules‘. Elles n’en survécurent pas moins, longtemps encore.

Un fait capital qui semble avoir favorisé beaucoup cette évolution du. repas eucharistique en rite cultuel, ce fut la difficulté et bientôt l'impossibilité d’avoir de véritables repas

1) Voir M uroment ce qui à été dit de l’Épêtre de Jude et de II Pierre, p. 23 à 25, L ai

ecclésiastiques à intervalles très rapprochés. Le repas du Seigneur paraît avoir été en général très simple, d’abord à cause de la misère des premières communaulés, ensuite parce que l’on avait clairement conscience que le but du repas n’était pas de faire bonne chère. Cependant à l’origine il comportait probablement autre chose que simplement du paiu et de la boisson {vin ou eau). Il n’y avait pas de raison, en eflet, pour qu’il n’y eût pas d’autres aliments, puisque c'était un véritable repas. La Cène est présentée comme un repas pascal, comportant donc un agneau rôti et des hors d'œuvre. Le IV° Évangile et les scènes de repas avec Jésus ressuscité d’après Luc semblent attester l'usage du poisson. Le repas eucharistique de la Didaché où il est dit que l’on mange à satiété, Le repas du Seigneur dans l’église paulinienne de Corinthe où les uns font des excès tandis que les autres ont faim, supposent aussi des menus où figure autre chose qu'un simple morceau de pain.

Seulement j'ai déjà fait observer’ qu’à partir du moment où les communautés devinrent plus nombreuses, 1l fut matériellement impossible de célébrer en commun des repas complets. Bientôt même des repas modestes, réduits aux mets élémentaires, devinrent irréalisables par suite des appréhensions de la police romaine, toujours mal disposée pour les réunions et les repas de corps, et qui interdit absolument les repas d’hétaeries, c’est-à-dire d'associations non reconnues, en l'an 112*. Dès lorsles chrétiens furent certainement dans l'impossibilité de célébrer au moins une fois par semaine un banquet religieux, si modeste fût-il. Le repas eucharistique fut donc de plus en plus étroitement associé au culte proprement dit (lecture des livres sacrés, prières, liturgies naissantes); il devint un simulacre de repas, l'absorption d’un morceau de pain et d’un peu de vin, (ou bien d’eau ou de lait ou de toute autre nourriture innocente) au moins dans

1) Voir p. 31.

2) Voir le témoignage de Pline, p. 28 et suiv.

les eucharisties collectives, ecclésiastiques. Il n’y eut plus de repas véritables que dans les agapes privées. Et cela contribua à donner à celles-ci un mauvais renom, puisqu'il y en eut sans doute où les préoccupations spirituelles ne firent pas oublier les agréments d’une bonne cuisine.

Cette réduction forcée du repas eucharistique à un simple rite cultuel, même là où le petit nombre des fidèles avait permis de maintenir jusqu'alors un repas commun, coïncide Justement avec le mouvement de sacerdotalisation qu’attestent Clément Romain et Ignace. Celui-ci en fut renforcé, car du moment que l’on ne prenait plus qu'un simulacre de repas, ce fut bien un rite que l’on accomplit, un acte de culte, et non plus le repas originel. Telle est la situation à l’époque de Justin, vers le milieu de n° siècle.

Cependant il resta quelque chose du repas primitif. Les fidèles qui en avaient les moyens apportaient pour le repas du Seigneur, non pas seulement la quantité de nourriture qu’ils se proposaient d’absorber eux-mêmes, mais des provisions plus abondantes à l'intention de leurs frères et sœurs moins fortunés. Autrement ces derniers n'auraient rien eu du tout. C'était dans l'esprit de l'institution : la première chrétienté de Jérusalem, avec ses tendances communistes, avail accentué ce caractère de solidarité économique ; la fraction du pain en commun était doublée d'allocations, de subsides aux veuves et aux indigents.

En Grèce l’analogie du repas du Seigneur avec les repas sacrificiels des païens avait risqué tout d’abord d’altérer sous ce rapport la nature de cette solidarité chrétienne. Ces repas de communion avec les dieux, consécutifs aux sacrifices proprement dits, étaient des réunions Joyeuses. Les reproches que l’apôtre Paul adresse aux chréliens de Corinthe visent l’intrusion des habitudes grecques dans la pratique

1) Voir p. 9%.

chrétienne. Des abus du même genre ont pu se perpétuer dansla chrétienté hellénique assurément, mais rien ne nous autorise à supposer qu'ils se soient généralisés, surtout dans les repas proprement ecclésiastiques ou de communauté. Ils semblent s’être reproduits plus fréquemment dans les agapes privées, à en juger d’après les accusations dont celles-ci sont l’objet plus tard de la part des hommes d'église. Par le fait même que le repas du Seigneur proprement dit reste un repas de toute la communauté, il est indispensable que les plus favorisés parmi les membres de chaque église aient continué à fournir, non pas seulement ce qui était nécessaire à leur propre consommation, mais encore cé qu'il fallait pour leurs coreligionnaires indigents.

Au point d'arrivée comme au point de départ de notre documentation, dans la chrétienté du milieu du u° siècle dont témoigne Justin Martyr comme dans la première chrétienté de Jérusalem, nous avons constaté que la célébration du repas eucharistique est accompagnée de dons et de subsides, sans détermination précise; mais en rapprochant ces témoignages de ceux que nous possédons sur la situation dans l’église de Corinthe à l’époque de Clément Romain et chez les Montanistes, très conservateurs des anciens usages, dans la deuxième moitié du second siècle‘, nous pouvons donner à celte conclusion une portée plus générale et affirmer que le repas du Seigneur devint l’occasion, pour les uns, de toute espèce de dons en nature et peut-être même en argent, pour les autres, de véritables subventions alimentaires ou autres.

Dans des églises devenant plus nombreuses surtout, mais même dans les autres, cet apport d’offrandes et cette réparütion de bienfaits nécessilaient une organisation quelconque. Ce furent les évêques et les diacres qui en devinrent naturellement les organes, les premiers recueillant les offrandes en leur qualité d’administrateurs, les seconds les

1) Voir p. 45 et p. 42.

distribuant soit aux membres présents, soitaux absents, sous la direction des évêques. C’est ainsi que nous nous expliquons, de la façon la plus simple et la plus naturelle, la tendance, dejà constatée, à réserver aux évêques seuls la célébration de l’eucharistie. Il y a là pour les églises naissantes une question vitale; ce n’est pas seulement pour les raisons religieuses déjà indiquées (caractère ecclésiastique commun du véritable repas du Seigneur), c’est encore pour des raisons administratives et — si j'ose dire — économiques, que le repas eucharistique dut être placé sous la direction des évêques. .

Quand pour les causes que nous avons signalées, il cessa d’être un véritable repas pour ne plus être qu’une réduction symbolique, un rite cultuel, celte main mise des ‘évêques s’affirma encore plus. L’Épître de Clément Romain aux Corinthiens nous apporte ici un témoignage dont il n’a pas été tenu compte suffisamment et qui est extrêmement précieux, parce qu'il nous renseigne sur la transition entre la liberté primitive du régime des oblations et la réglementation ecclésiastique, qui concentra entre les mains des évêques leur apport et leur consécration aussi bien que leur distribution. Ceux-ci prétendent avoir seuls le droit de recevoir et de présenter les offrandes, aux jours et aux heures qu'ils ont fixés à cet effet’. Or, la présentation des offrandes, c’est leur présentation à Dieu, c’est l’acte de mpocoépev, la consécration par la prière de bénédiction et d’actions de grâces. L'acte pro-

. prement religieux de l’eucharistie devient ainsi non seulement rituel, mais il prend un caractère sacerdotal. L'oblation prend de plus en plus le caractère d'un sacrifice de consécrañon. C'est là le dernier élément essentiel de l'évolution primitive de l’eucharistie, destiné à prendre une importance capitale dans l’histoire ultérieure de l'institution, la condition même de sa (ransformation en sacrement ecclésiastique. La ritualisation et la sacerdotalisation de l’eucharistie se tiennent par des liens étroits.

4) Voir pour la discussion des textes, p. 40 à 43.

On a mainte fois attribué l'introduction de l’idée de sacrifice dans l’eucharistie chrétienne à l'influence de la mentalité païenne sur le christianisme hellénique. Cette opinion ne me paraît que partiellement fondée. C'est dans l’évolution même de la pratique chrétienne telle que nous venons de la reconstituer qu’il faut en chercher la véritable origine. Et c’est bien pour cela que l’assimilation de l’eucharistie à un sacrifice ne se dégage que lentement dans nos documents et ne parvient pas encore à une détermination nette (voir plus haut p. 116 et 117, n° 14 et 15).

Dans la « fraction du pain » de la toute première chrétienté, simple prolongement du repas religieux juif que Jésus prenait avec ses disciples, il ne pouvait pas être question de sacrifice. C’est une action de grâces, un acte de piété : on rend grâces à Dieu pour ses bienfaits. L’apôtre Paul attribue bien à la mort du Christ le caractère d’un sacrifice, mais Le repas du Seigneur n’est pour lui que la commémoration de la mort du Christ, non pas son renouvellement. Le rapprochement qu’il fait, au ch. 40 dela 7° Ép. aux Corinthiens, entre la communion à la coupe ou à la table des démons et la communion au corps et au sang du Seigneur, ne comporte en aucune façon une assimilation entre les sacrifices païens et des sacrifices opérés par les chrétiens dans le repas du Seigneur; une pareille interprétation est en opposition flagrante avec la conception de l’apôtre. Tout ce qu'il veut dire, c’est que la participation au corps mystique du Christ et la commémoration de son sacrifice sur la croix, par la participation à la coupe, impliquent une communion vivante avec le Christ et que cette communion (etui) est incompatible avec celle que comporte l’absorpion de viandes consacrées aux dieux païens dans les sacrifices, du moins lorsqu'on sait quelle en est la provenance. L'objet de la comparaison n’est pas le mode de consécration des aliments au Christ ou aux faux dieux, mais la nature

1) Voir p. 74 et suiv., 83, 90,

de la communion qui s'établit soit avec le Christ, soit avec les faux dieux. Le repas du Seigneur n’a, à aucun degré, pour Paul le caractère d’un sacrifice. Son antagonisme judaïque farouche contre les sacrifices païens et sa condamnation de la loi lévitique nous sont garants que ce n’est ni dans les sacrifices païens ai dans les sacrifices juifs qu’il a été chercher la justification de la pratique chrétienne, et l’aversion intransigeante de toutes les églises à l’égard du paganisme nous aulorise à écarter, pour les autres aussi bien que pour Paul, toute hypothèse d’une explication de l’eucharistie par le désir de se conformer à des analogies paiennes. La seule chose à retenir de l'opinion que nous discutons, — savoir l'influence des pratiques religieuses païennes sur la conception de l’eucharistie — c’est que l’introduction des repas du Seigneur chrétiens en milieu hellénique ou hellénisé fut singulièrement facilitée par l’habitude qu'on y avait, soit de célébrer des repas religieux à la suite des sacrifices, soit de se réunir en banquets corporatifs ayant toujours plus ou moins de caractère religieux, autant que le tolérait l'administration romaine. Quoique le repas du Seigneur ne fût pas du tout la même chose, il rentrait néanmoins dans un ordre de pratiques religieuses avec lequel on était familiarisé.

Plus tard seulement on en vint à considérer l’eucharistie elle-même comme un sacrifice et, si ce fut certainement pour satisfaire au besoin d’avoir dans le christianisme un pendant de l'acte cultuel qui passait partout ailleurs pour le plus important, on ne voulut jamais se l’avouer à soi-même, tant la haine de l’idolâtrie était vivace ; ce fut dans les sacrifices de l’Ancienne alliance que l’on alla chercher d’abord le prototype, puis la justification du sacrifice chrétien. Cette analogie avait été appliquée d’abord au sacrifice unique et définitif du Christ, soit dans la théologie alexandrine toute idéaliste de l'Épitre aux Hébreux *, soit dans la tradition pa-

1) Voir p. 69à 71.

lestinienne de la Cène telle qu’elle fut enregistrée par l’Évangile de Marcet développée par l'Évangile de Matthieu, mais sans aucun rapport avec le repas du Seigneur. L’Épitre de Clément aux Corinthiens nous montre comment elle fut appliquée à l’eucharistie (et non plus à la Cène) par les chrétiens positifs et ritualistes, à partir du moment où le repas du Seigneur cessa d'être un véritable repas et une libre manifestation de la piété des fidèles pour devenir un acte cultuel, dont la célébration fut réservée aux évêques. Dès lors que ce ne sont plusles fidèles eux-mêmes {ou l’un d’entre eux au moins) qui prononcent les prières de bénédiction et d'action de grâces, dès lors qu'il faut être revêtu d’une dignité ecclésiastique pour pouvoir célébrer une cérémonie efficace, l'analogie avec la fonction sacerdotale du sacrificateur s'impose à l’esprit. L’évêque reçoit les offrandes, il les présente (rposoipa) à Dieu, il les lui consacre.

Sans doute le Dieu des chrétiens, même des plus vulgaires, n’est plus un Dieu qui mange et qui boit. Les oblations qui - lui sont présentées et sur lesquelles il étend sa bénédiction, il n’en garde aucune partie pour lui; ce sont d’ailleurs des aliments innocents et non des victimes. Mais dès lors c'est à la consécration qu’ils doivent d’être devenus des aliments divins, le corps du Christ, une nourriture de vie éternelle. Telle est la notion que l’on trouve déjà chez Justin Martyr?, mais on reconnaît encore qu'elle est en quelque sorte superposée à une autre de naiure différente, à la commmunion primilive; car Justin a bien soin de rappeler que l’homme ne peut rien donner à Dieu, puisque tout ce qu'il a, il Le tient de Dieu; que les seuls sacrifices que le chrétien puisse:offrir, ce sont ses prières et ses actions de grâces. Il n’en reste pas moins que l’eucharistie est qualifié de Ov, de même que dans un passage de la Didaché où nous avons reconnu une addition ultérieure au texte”.

1)jVoir p. 111 et 112.

2) Voir p. 17 à 19.

3) Voir p. 54.

Que ce soient les oblations que l’on considère comme des dons offerts à Dieu, pour l'amour des chrétiens, ou que ce soient les prières par lesquelles l’évêque les consacre, qui constituent, d’une façon plus authentiquement chrétienne, le sacrifice spirituel seul admissible, l'essentiel, c’est que l’idée de sacrifice a pénétré dans la célébration de l’eucharistie. Elle ne s’y développera qu’avec peine, surtout parmi les Grecs pénétrés de théologie alexandrine. Ni Clément d’'Alexandrie ni Origène ne l’adoptent‘. Par contre les occidentaux, moins symbolistes, l’acceptent, non sans la combiner avec toute sorte d’autres représentations qui rappellent des conceplions toutes différentes. Pour Irénée l’oblation de l’église est réputée un sacrifice pur, à condition que la conscience de celui qui l'offre soit pure?. De même pour Cyprien:.

Mon intention nest pas de poursuivre cette histoire dans les phases de son développement ecclésiastique. Il existe à ce sujet des ouvrages nombreux où l’on trouve tous les textes intéressants‘. La longue controverse entre catholiques et protestants en a épuisé la discussion. L'ancienne Église grecque, si étrange que cela paraisse, n’a jamais abouti à se

4) Cf. Clément d'Alexandrie, Paed., I, 6. 36, 38, 41, 43; IT, 2. 32 ; Stromates, J, 40. 46 ; 49. %6 ; V, 8. 48 ; 40. 66; VI, 44. 94; VII, 8.14; 6. 31 et 32 ; Quis dives salvetur, 23. Origène, entre autres dans Hom. in Jeremiam, XVIII, 43 et suiv.; In Johannem, XXXII, 24; In Matthæum, XV, 14 etc. Les théologiens alexandrins sont nettement symbolistes et spirilualistes.

2) Irénée, Adv. haer,, IV, 47. 5; 48. 1 et 3; IV. 48. 4 et 5; V. 2. 2 et 3.

3) Cyprien, De orat. dominica, 18 et surtout l'Épître 68, 2, 4, 13, 14 à 17.

4) Cf. L. J. Rückert, Das Abendmahl, sein Wesen und seine Geschichte (Leipzig, 1856); l'ouvrage déjà cité de K. G. Goetz, Die Abendmahlsfrage in ihrer geschichtlichen Entwicklung (Leipzig, 1904); Loofs, art. Abendmahl II et Drews. art. Eucharistie, dans la 3e éd. de la « Realencyklopädie für protestantische Theologie und Kirche » (1896 et 1898). Pour les lecteurs de langue française je signalerai : Lobstein, La doctrine de la Sainte-Cène (Lausanne, 1889) et P. Batiflol, Etudes d'histoire el de théologie positive, II. L'eucharistie, la présence réelle et la transsubstantiation, où l’on trouvera de nombreux textes sur l'interprétation de plusieurs desquels il ÿ a lieu de faire des réserves,

mettre entièrement au clair sur sa propre doctrine. Elle s’est bornée, somme toute, à paraphraser la conception du quatrième évangéliste : la présence réelle et spirituelle du Verbe de Dieu dans le pain et le vin eucharistiés. Quant à l'Église latine, on sait la conception matérialiste qui a fini, en plein moyen âge, par triompher chez elle.

Nous ne voulons pas ici nous occuper de ces controverses. Elles ne rentrent plus dans les origines. Après Justin les chrétiens eux-mêmes discutent sur des textes qui prennent de plus en plus à leurs yeux une autorité sacrée. D'ailleurs tous les éléments importants du rite, puis du sacrement, existent dès lors. Comme de juste, le facteur eschatologique, considérable au début, est déjà relégué à l'arrière-plan; il ne survivra plus qu'à l’état fossile dans les liturgies : il s’est idéalisé, comme nous l'avons montré plus haut (voir p. 156). Le repas proprement dit ne subsiste plus que dans les agapes, dépourvues de toute autorité ecclésiastique, de plus en plus discréditées, destinées à disparaître avec le triomphe de l'Église. L'idée initiale de la communion fraternelle entre les chrétiens participant au même pain et à la même coupe subsiste, mais elle tendra à s’effacer ou tout au moins à devenir secondaire dans l’eucharistie, par le fait de la suppression du repas commun et parce que les contributions des fidèles . à l’entretien de l’église et au soulagement des pauvres se feront de plus en plus par d’autres voies (contributions fixes; impôts prélevés; subsides officiels et dotations). Ce qui subsiste surtout c’est l’idée que les espèces de l’eucharistie sont une nourriture divine, qui procure le salut, la vie supérieure, en établissant la communion avec le Christ, source du salut et de la vie, lequel prend de plus en plus dans la piété populaire la place du Dieu de l'Évangile; c’est la notion d’action de grâces pour les biens spirituels que les fidèles doivent au Christ; c’est la commémoration des souffrances du Christ et de son sacrifice ; c’est enfin l’idée du sacrifice sacerdotal, simple expression d’abord de la consécration des oblations

à Dieu, mais qui deviendra finalement le renouvellement continuel du sacrifice initial du Christ, dont aux origines on se hornait à commémorer les bienfaits.

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