‹ Les origines de l'histologieChapitre 4 sur 4 · RUYSCH · texte numérisé non relu

RUYSCH

Non moins curieuse fut la personnalité de Ruysch, l’adversaire scientifique de Malpighi.

La méthode des injections intra-vasculaires fut une des premières qu’utilisèrent les anciens anatomistes pour reconnaître les voies que suivent, dans l’organisme, le sang et la lymphe. Riolan, par exemple, insufflait les vaisseaux pour les mettre en évidence. Glisson, étudiant la structure du foie, injectait de l’encre dans les canaux sanguins ; il a fait dessiner, dans son ouvrage, la seringue dont il se servait. Reglini, utilisant un procédé similaire, avait recours « à une matière que la chaleur faisait fondre ». De Graaf, au moyen d’un siphon, introduisait soit du mercure, soit des liquides diversement colorés. C’est à Swammerdam que revient le mérite de de s’être servi, pour la première fois, dans ce genre de recherches, de cire fondue, mélangée à des matières colorantes. Entraîné bien loin des études anatomiques, il abandonna ses

travaux ; sa méthode lut reprise par Ruysch et lui donna des résultats qui firent et font encore l’admiration des savants.

Frédéric Ruysch, né à La Haye le 23 Mars 1638, commença, tout jeune, à apprendre l’anatomie et la botanique. A l’âge de vingtsept ans, il était professeur à Amsterdam et s’était déjà rendu célèbre par une série de découvertes sur les vaisseaux lymphatiques et leurs valvules. « Animé d'une ardeur , d'une patience , d'une perspicacité , d'une finesse des sens qu'on n'a peut-être jamais égalées dans les sciences , cet anatomiste , qui avait des yeux de lynx et des doigts de fée , obtint des préparations véritablement admirables ». Non seulement il obtenait l’injection des gros troncs vasculaires, mais encore il rendait évidents les plus fins vaisseaux dans les tissus, dans les organes, dans le cœur et la rate par exemple. Dans ce dernier viscère, il découvre et décrit les artères pénicillées ; dans l'œil , il met en évidence le riche lascis vasculaire de la choroïde ( membrane ruy s chienne ) ; dans l'oreille , dans la peau , il fait apparaître de nombreux capillaires , disposés en réseaux et

Cliché L. Maës.

Ruysch.

faisant communiquer les artères avec les veines. La perfection de ses injections vasculaires est telle que les éléments constitutifs disparais-

Cliché L. Maës.

Les artères du cœur injectées par Ruysch.

sent sous la multiplicité des vaisseaux qu’elles renferment. Séduit par ces résultats, Ruysch en arrive à ne décrire, dans les tissus et les organes, que des réseaux vasculaires diverse-

— rt

ment arrangés et plus ou moins développés : tout, dans l’organisme, est formé, d’après lui, par des amas de vaisseaux.

Grâce à la perfection de sa technique.

Ruysch parvint non seulement à faire de

Les artères de la rate injectées par Ruysch.

belles pièces d’anatomie, mais encore à les conserver dans un état d’intégrité parfaite : elles gardaient leur consistance, leur mollesse, leur flexibilité normales; elles s’embellissaient même avec le temps, leurs couleurs devenant plus vives. « Les cadavres de M. Ruysch, dit Fontenelle dans son éloge à Y Académie des sciences , quoique avec tous

leurs viscères, n’avaient point de mauvaise odeur ; au contraire, ils en prenaient une agréable, quand même ils eussent senti fort mauvais avant l’opération. Tout se garantissait de la corruption. Une fort longue vie lui a procuré le plaisir de ne voir aucune de ses pièces se gâter par les ans, et de ne pouvoir fixer de terme à leur durée. Tous ces morts, sans dessèchement apparent, sans rides, avec un teint fleuri et des membres souples, étaient presque des ressuscités ; ils ne paraissaient qu’endormis, tout prêts à parler quand ils se réveilleraient. Les momies de M. Ruysch prolongeaient en quelque sorte la oie, au lieu que celles de V ancienne Egypte ne prolongeaient que la mort ».

En même temps qu’il enrichissait ses collections, Ruysch pratiquait l’art de la médecine : il était médecin légiste et instruisait les sages-femmes. Mais, d’après les mauvaises langues, « il courait après les malades, moins pour les guérir que pour disséquer leurs cadavres et découvrir la structure normale ou pathologique de leurs organes. Comme Vésale, il visitait les cimetières sans trop de respect

Cliché L. Maës.

Musée anatomique de Ruysch,

pour les morts ; ils se réjouissait presque des risques entre particuliers et des guerres civiles, qui lui fournissaient plus d’une bonne occasion de disséquer ».

Il moissonnait en effet partout des pièces d’anatomie, les empruntant aux cadavres humains et aux cadavres d’animaux. « Son cabinet, où tout allait se rassembler, devint si abondant et si riche qu’on l’eût pris pour le trésor savant d’un souverain. Mais, non content de la richesse et de la rareté, il voulut encore y joindre l’agrément et égayer le spectacle. Il mêlait des bouquets de plantes et de coquillages à de tristes squelettes, et animait le tout par des inscriptions ou des vers pris des meilleùrs poètes latins ». Ruycsh était tout à la fois un savant et un artiste.

Les merveilles qu’il avait rassemblées excitaient la curiosité de tous et la jalousie de quelques-uns. A ceux qui doutaient, il répondait avec bonhomie : « venès et voyès ». Son trésor anatomique faisait l’admiration des savants comme de ceux qui étaient étrangers à la science. « Les généraux d’armée, les ambassadeurs, les princes, les rois s’y rendaient

et demeuraient stupéfaits . Quand le czar Pierre Ier vint en Hollande en 1698, il fut frappé et transporté à cette vue ». Il baisa avec tendresse la main que lui tendait un petit enfant rose et souriant, le croyant vivant et ne se doutant nullement qu’il était mort et embaumé depuis plusieurs années. En 1717, le czar acheta le musée tout entier, le fit transporter à Pètersbourg , où il existe encore. »

C’est sans regrets que Ruysch, alors âgé de soixante-dix-neuf ans, se sépara de ses précieuses collections, dont la description remplit les dix volumes de son Trésor anatomique ; il se remit à l’œuvre et édifia un second musée. Ses procédés d’injection ayant encore été perfectionnés, ses résultats lui parurent beaucoup plus démonstratifs : dans l’organisme, les glandes proprement dites n’existent pas, elles se réduisent toutes à des vaisseaux plus ou moins fins.

Cette affirmation fût combattue par l’illustre Bœrhaave, défenseur des conceptions de Malpighi. Une polémique assez vive s’éleva sur ce sujet entre les deux savants, mais elle demeura courtoise. Il n’en était pas toujours

ainsi dans les querelles scientifiques. Ruysch eut, en effet, au cours de sa longue carrière, de nombreuses controverses avec les chercheurs de son temps; les plus graves accusations furent lancées contre lui par Rau et Bidloo. A ce dernier, qui, prétendant avoir découvert, bien longtemps avant lui, le secret de préparer et de conserver les cadavres, l’avait traité de boucher subtil ( lanio subtilis ), Ruysch répondit qu’il préférait être un habile boucher qu’un leno fcimosus (fameux maquereau). « Le jeu des mots latins peut l’avoir tenté, dit Fontenelle ; mais c’était aller trop rudement aux mœurs de son adversaire, dont il ne s’agissait point ».

Les autres méthodes d’investigation alors en usage permirent h Ruysch de faire nombre d’autres découvertes. La macération l’amena, en particulier, à reconnaître et à décrire avec assez de précision le tissu cellulaire. Par l’ébullition, il put détacher du derme des lèvres une fine membrane de recouvrement, et, ayant reconnu que la surface du derme est hérissée de papilles, il donna à la mince cuticule qui la tapisse le nom à' épithélium (em sur,

OeXy) papille), nom qui a fait fortune et qui est devenu d’un usage courant en histologie.

Si l’œuvre de l’anatomiste hollandais est admirable, il faut regretter, avec tous ceux qui l’ont appréciée, qu’il n’ait pas, à l’exemple des vrais savants, fait connaître le secret de ses méthodes. Il l’avait confié à son fils; mais celui-ci étant mort tout jeune (?), la formule et le mode de préparation de ses masses à injection demeurèrent ignorés. Depuis, on les a en vain recherchés et on n’a jamais pu obtenir de résultats comparables aux siens, résultats qu’a pu apprécier un de nos maîtres en histologie, le professeur Renaut, dans le laboratoire duquel sont parvenus quelques fragments de pièces injectées par Ruysch luimême.

C’est en 1720, dans sa quatre-vingt-troisième année, qu’il publia son dernier travail, la Seconde Décade ; elle est écrite avec autant de vigueur et de précision que ses premiers ouvrages : « En! amice lector ! en iterum me pradeuntem in scenam! Nonne foret satius virum octoginta et très annos natum silereP ... »

Ruysch vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-

treize ans; il mourut lé 22 Février 1731, n’ayant eu, au cours d’une si longue carrière, qu’un mois de maladie; il s’était fracturé le fémur; « Beaucoup de grands hortimes, dit l’historien de l’Académie des Sciences, n’ont pas âssefc vécu pour voir la fin des contradictions injustes et désagréables qu’ils s’étaient attirées par leur mérite, et leur nom seul a joui des honneurs qui lui étaient dûs; pour lui, il en a joui en personne, grâce à sa bonne constitution qui l’a fait survivre à l’envie. » Telle est l’œuvre, telle est la vie de deux des plus grands anatomistes des xvn6 et xvme siècles. Ayant imaginé des méthodes nouvelles de recherches, et les ayant portées à un haut degré de perfectionnement, ils arrivèrent à des conceptions tout à fait différentes. Les progrès, réalisés peu à peu par la science, ont permis de concilier leurs deux opinions qui paraissaient si diamétralement opposées ; c’est sur elles que reposent précisément les données positives que nous possédons aujourd’hui sur la structure des glandes , sur leur vascularisation, et aussi sur leur fonctionnement physiologique.

Page 1